CHAPITRE I
Signification vulgaire da mot acience. — Acception philosophique. — La science doit être définie par le but, — Le but de la science est de prévoir. — Démonstration que tel en est, en effet, le but réel et que telle est fa cause constante des progrès de la science. — Cette définition est adoptée dans les sciences positi^'es. — Application de ce mode de définition à la science dcl^istoire. — Justification de cette proposition : Le but de la science de l'histoire est de prévoir l'avenir social de Tespèoe bomaine dans l'ordre de sa libre activité.
Le mot science n'a pas toujours eu la même signification, et, aujourd'hui encore, tout le monde ne lui attribue pas le même sens. Autrefois on donnait[ce nom à toute connaissance d'une certaine étendue. Telle en est encore l'acception vulgaire. Mais les philosophes et les savans modernes enten-
dent tout autre chose par ce mot. A leurs yeux, ce qui constitue une science, ce n'est point l'étendue de la connaissance, ni le nombre des faits dont elle se compose. Us ne jugent véritablement digne de ce titre , que ce qui forme un ensemble systématisé , ou xm ensemble de principes, de faits et de conséquences. Partout ailleurs, ils ne voient qu'un objet d'érudition pour lequel ils n'ont pas même cherché un nom spécial ,
Selon nous, la science est plus encore qu'un, ensemble de faits systématisés, comprenant les principes et les conséquences ; elle est avant tout un moyen de prévoyance. Tel est certainement le caractère qu'elle a possédé à toutes les époques , et qu'elle a acquis, au plus haut degré, dans les temps modernes et dans un grand nombre de ses branches. Tel est aussi le but que les hommes ont continuellement cherché eu la cultivant, c'est-à-dire en s'enquérant des faits, des principes et des conséquences, comme l'exprime Tandenne définition que nous venons de citer. Aussi, disons-nous que la science doit être définie par le but que l'on s'y propose. Or, le but. pour chaque spécialité, est de prévoir dans l'ordre dçs phénomènes qui la con-r cernent.
La définition de la science par le but, est certain nement la plus rationnelle de toutes celles que l'on pourrait proposer. D'abord, elle n'emporte point
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la pensée que la science soit achevée, ainsi que pourrait le faire supposer toute formule qui exprimerait seulement quel est Tordre de faits spéciaux, quel est Tensemble de principes et de conséquences dont on s'occupe ; elle n'est point sujette à varier comme le serait cette dernière, si, par suite de découvertes postérieures, on venait à découvrir la nécessité d'y ranger de nouvelles classes de phénomènes et de considérations, ou d'en éliminer quelques-unes, comme on pourrait en citer plusieurs exemples même dans les temps modernes . En outre . elle se rapporte directement à la fin la plus élevée, à la fin dernière que les savans doivent se proposer. En fixant ainsi le terme définitif à atteindre , elle donne le moyen de déterminer, à chaque instant, le degré d'avancement de la spécialité. Elle indique la direction que l'on doit suivre dans les travaux de perfectionnement, et montre , en un mot , la voie où doivent s'opérer les recherches fécondes, la voie hors de laquelle toute étude est stérile.
Oue serait, en eflTet, un corps de doctrine composé de principes, de faits et de conséquences, qui ne serait point approprié à l'usage que nous indiquons ici, ou qui n'engendrerait pas une méthode de prévoyance? Evidemment , tous les principes ainsi que toutes les conséquences, et peut-être les feits eux-mêmes seraient erronnés ; car prévoir n'est pas autre chose que savoir qu'à tel phéno-
mène succédera tel autre, que telle cause produira tel effet, que telle conséquence émane de tel principe, etc. Le système de définition que je présente, comprend donc celui qui était autrefois adopté ; de plus , il le complète et le précise. Il possède cette valeur active et fécondante dont Bacon voulait qu on revêtit toute formule scientifique.
Enfin, la définition par le but, ainsi que nous l'avons exprimé, répond directement au besoin que Ton doit considérer comme le générateur de la science. Il est, en effet, inexact de dire, comme on le fait communément, qu'elle est née d'une sorte d'instinct de connaître naturel à l'homme. Cette prétendue curiosité naturelle est d'abord chose fort douteuse ; car on ne trouve rien de pareil dans les populations peu avancées. Les voyageurs ont remarqué parmi les peuplades sauvages, qu'elles sont d'autant moins émues, à l'aspect des merveilles de notre civilisation, qu'elles sont plus grossières. L'homme, arrivé au degré d'abaissement que l'on a supposé avoir été l'état primitif de toute l'espèce humaine, ne manifeste nul mouvement de ce genre. Livré uniquement à ses appétits brutaux, tout ce qui ne s'y rapporte pas, lui est complètement indifférent. Or, s'il était vrai qu'il y eut en nous un instinct inné de connaître, instinct puissant, puisqu'on lui attribue l'immense énergie scientifique à laquelle nous devons toutes nos connaissanc^es, le
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sentiment le plus vif d un sauvage, en face des richesses européennes, devrait être certainement la curiosité. Puisqu'il n'en est rien, nous sommes, certes, en droit de conclure que la curiosité est un effet de l'éducation, comme beaucoup d'autres tendances propres aux peuples civilisés. Mais, lors même qu'il serait prouvé que cette curiosité prétendue naturelle eut suiïi pour donner origine aux premières tentatives scientifiques, il faudrait re^ connaître en même temps qu'elle se serait facilement satis&ite ; l'apparaice de la vérité eût été assez pour la rassasier. L'homme n'eut point été conduit par elle à passer d'une hypothèse laborieusement cherchée, à des vérifications le plus souvent très difficiles. L'homme n'eut point eu de motifs suffisans pour entreprendre de pénibles travaux , pour ne point se décourager de mille tentatives infructueuses, pour ne point reculer devant desdifQcultés incessamment croissantes. S'il a fait ces choses, il faut reconnaître qu'une raison plus puissante que la simple curiosité, l'a animé; il a été évidemment poussé par une nécessité incessante, et qui se faisait sentir à lui dans tous les momens de son existence. Et quelle raison plus puissante y a-t-il, en effet, pour un être constamment actif, placé dans un milieu sur lequel il est contraint d'entreprendre chaque jour, quelle raison plus puissante que la nécessité de prévoir à chaque instant le rén
sultat de ses actions, et de savoir les approprier à lavance au milieu dans lequel il les produit 1
Il est, au reste, une preuve qui, dans la thèse que je poursuis, ne signifie pas moins que le raisonnement qui précède, nous la tirons de l'histoire même des institutions scientifiques. Toutes celles dont nous connaissons l'origine, ont été, sfluis exception, fondées au point de vue d'une nécessité particulière du genre de celle que nous indiquons.
Nous pourrions ajouter aux argumens qui précèdent pour prouver que le but réel et constant de la science a été de fournir un moyen de prévoyance ; mais ce serait multiplier les preuves sans utilité. Nous pensons que toute personne qui voudra bien réfléchir sur ce que nous avons dit, partagera notre avis ; et nous nous bornerons à énoncer, en terminant, que cette opinion est maintenant adoptée, dans les sciences positives, par plusieurs des savans les plus distingués et par les premières autorités de l'école de Paris.
Mais est-il permis d'appliquer un pareil mode de définition à la science de l'histoire ; est- il permis de donner à l'usage des traditions humaines une semblable extension?
Remarquons qu'énoncer que le but de la science de l'histoire est de connaître l'avenir en ce qui concerne la vie sociale de l'espèce humaine, ce n'est point déclarer que le système de prévoyance
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existe, ni prétendre que ce pouvoir nous e^ acquis : c est affirmer seulement qu'il peut nous ap* partenir, et c'est proposer ce résultat aux efforts des historiens*
Or, cette proposition est -elle donc si étrange que Ton doive , ainsi qu on le fait depuis bien des années, la repousser sans le moindre examen. Ne voyon^nouspas, tous les jours, les publicistes et les hommes d'État aller puiser, dans l'histoire, des exemples , des méthodes , qu'ils viennent ensuite appliquer au temps présent ; rechercher des analogies, dont ils tirent des indications^ sur l'avenir des choses actuelles ; employer, en un mot, leurs connaissances historiques, à prévoir dans certaines hmites. H est particulièrement une œuvre en politique qui suppose toujours une pensée d'avenir; c'est celle oh l'on constitue les institutions législatives de diverses espèces; car toute institution législative regarde l'avenir. Or, n'est-il pas arrivé, maintes fois, que l'on a justifié certaines dispositions par des analogies établies entre le passé et le présent. L'histoire enfin n'a- 1- elle pas toujours été considérée comme la source la plus abondante d'enseignemens pour les hommes politiques, et recommandée à ce titre? Cette opinion serait absurde, si l'on ne supposait pas qu'il y eut quelque chose à en déduire qui put servir à éclairer la conduite des États. Seulement , en ces circons-
lances, renseignement, les déductions, rétablissement des analogies , la prévoyance en un mot , sont abandonnés au sens individuel ; toutes ces choses se font sans méthode , sans rigueur et dans les limites les plus étroites. Aussi, peut-on à peine en tirer quelques vagues probabilités et quelques amoindrissemens dans les doutes et les hésitations qui assiègent ceux qui sont chargés d'agir en présence de cette pensée redoutable que l'avenir d'une nation, qu'ils aiment, dépend de leur habileté et de leur savoir.
Lors donc que nous proposons de définir la science de l'histoire par le but qui est le propre de toute science , nous ne demandons rien qui ne soit en quelque sorte déjà admis tacitement par les hommes sérieux. Nous voulons seulement que cette fin soit hautement avouée ; nous voulons qu'on s'occupe de substituer à un enseignement étroit , et indéterminé , un enseignement large et des méthodes positives , à des indications vagues , des indications précises, à des analogies douteuses, des probabilités suffisantes pour donner des convictions, enfin à des aperçus obscurs, une prévoyance claire et évidente. C'est dans cette pensée que nous définissons la science de l'histoire , une science dont le but est prévoir l'avenir social de l'espèce humaine, dans l'ordre de sa libre activité.
l] nous reste à examiner maintenant si cette (ox-
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inule peut-être considérée comme exacte soit quant au fond, soit quant à Vexpression. Cette vérification résultera de la solution des questions qui seront Vobjet du chapitre suivant.