‹ Introduction à la science de l'histoireChapitre 5 sur 29 · REPONSE A CETTE QUESTION : LA SCIENCE DE · texte numérisé non relu

REPONSE A CETTE QUESTION : LA SCIENCE DE

l'histoire est-elle possible?

La question revient à savoir s'il est possible de connaître Tavenlr en ce qai concerne Fespèce humaine. — La démonstration de cette possibilité se déduit rationnellement des causes des mouvemens propres aux sociétés. — Deux espèces de mouvenfkens. — Mouvement de Tordre fatal ou nécessaire. — Mouvement de l'ordre libre. — L'un et Fautre donnent lieu à un mode particulier de prévoyance. — Donc la science de Phistoire est possible.

Lorsque nous demandons si la science de This^ toire est possible, nous posons, en réalité, la question de savoir si Ton peut déduire de la connaissance du passé, ou de Tétude et de la classification des faits historiques , une méthode pour prévoir rhistoire future de Tespèce humaine.

La question , ainsi définie , et ainsi posée , devient un problème important et difficile; elle est aussi neuve qu'épineuse.

La possibilité de prévoir dans Tordre de la libre activité humaine, est une conception toute moderne. À peine a-t-elle été aperçue dans les dernières années du dix-huitième siècle ; jamais elle n'avait été , auparavant , lobjet d'un examen sérieux, ainsi que nous le montrerons dans un chapitre suivant. Ce n'est pas que beaucoup d'hommes n'aient , comme nous l'avons dit plus haut , étudié l'histoire dans le but d'y puiser une expérience applicable aux choses de leurs temps, et même aux choses de l'avenir. Hais , il y a loin d'une recherche pareille et des avantages pratiques que l'on en retire , au travail et aux résultats que nous nous proposons.

Nous ne chercherons point la solution de la question ou la démonstration de la possibilité dont nous nous occupons, dans l'examen et l'étude des principes constitutifs de la science sous le point de vue de l'application de ces principes à l'histoire. Ce serait anticiper sur un sujet dont nous traite-* rons plusieurs fois dans la suite de cet ouvrage , et qui exigerait , en ce moment , plus d'explications qu'il est convenable d'en donner. Nous nous bornerons à la déduire de quelques considérations sur les causes constantes des modes généraux d'activité propres à l'espèce humaine. En adoptant cette marche, je ne serai point obligé de recourir à des citations ni à des exemples ; nous pourrons

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atteindre plus rapidement notre but par la voie simple et brève du raisonnement.

Nous poserons, pour base de notre raisonnement, un fait qui est aujourd'hui accepté par tout le monde ♦ et qui n'a jamais été nié par les écrivains instruits, soit modernes, soit anciens ; c'est que l'espèce humaine, soit dans ses parties, soit dans son ensemble , n'est point immobile ; elle varie dans ses croyances, dans ses mœurs et dans ses œuvres ; en un mot, l'espèce humaine se meut. Son mouvement est marqué, dans l'histoire, par la narration des phénomènes de formation, de grandeur et de décadence des nations, par celle de la succession des nations les unes aux autres , et enfin par la tradition des modifications que ces nations ont opérées dans leur propre sein. Le fait du mouvement est donc incontestable.

Or, partout où il y a mouvement , il y a place pour un calcul d'une espèce quelconque. On peut mesurer les vitesses , en étudier les constantes et les variations ; et l'on est en droit d'espérer, lorsqu'on possède la connaissance des vitesses qui sont accomplies, qu'on pourra prévoir jusqu'à un certain point les vitesses futures.

Dira-t-on qu'il n'y a aucune règle probable dans Ces vitesses, et par conséquent rien à en conclure ! Nous répondrons qu'elles sont l'effet de causes que nous sommes obligés de considérer comme cons-

tantes, ainsi que nous allons le montrer, et ainsi d'ailleurs que le fait supposer, au premier coupd'œil , Vimmuabilité de Torganisation physique et spirituelle des hommes , la constance de la vie sociale et de tout cb qui est essentiel à cette vie; dira-t-on que ces mouvemens et ces vitesses sont l'effet du hasard , mot à l'aide duquel la paresse ou l'indifférence se satisfont si communémrat I Nous répondrons que par ce mot hasard, on n'entend rien de plus qu'un concours de circonstances inconnues. On ne fait donc, en l'employant, rien autre chose qu'avouer son ignotanœ; et, c'est précisément cette ignorance que nous voulons dissiper; Ot, toutes ces objections vaines étant écartées, notre afQrmation primitive, que le mouvement de l'espèce hilmaine peut-être calculé, mesuré et prévu , reste toute entière. Pénétrons , en effet , plus avant dans la question , et nous en acquerrons la preuve rationnelle.

Les causes du mouvement dans l'espèce humaine ne peuvent être que deux sortes, ou de l'ordre fatal, ou de l'ordre libre ; car, il n'y a que deux genres de mouvement dans ce monde, le mouvement fatal et le mouvement libre. Étudions ces deux modes de mouvement dans la vie sociale des hommes , et nous verrons que , dans l'un comme dans Vautre, les vitesses et les successions phénoménales ne peuvent être que régulières» H

n'est pas aisé sans doute de reconnaître , dans la réalité , cette régularité quil n'est point très difficile de démontrer en principe ; mais, dès l'instant où Von est assuré de cette existence , on ne doit point hésiter à en rechercher le secret ; et , à plus forte raison , on ne doit point fermer les oreilles à ceux qui viennent nous en parler.

Le mouvement fatal , en physique , est celui où les phénomènes se présentent comme étant engendrés les uns par les autres , c'est-à-diro , où tout effet devient cause, et toute cause a été eifet. Il en est de même dans les choses sociales : c'est celui où les événemens s!engendrent les uns les autres , c'est-à-dire , où tout événement est l'effet de celui qui le précède , et cause de celui qui le suit. Ainsi , dit-on, l'oppression engendre la résistance; la résistancCr l'insurrection; l'insurrection, l'anarchie ; l'anarchie, le besoin d'ordre; le besoin d'ordre, le pouvoir, etc. Quoi qu'il en soit de la succession que nous venons de citer, succession qu'on a pu observer, par exemple, dans la révolution anglaise de 1640, et dans la révolution française de 1789, succession quelquefois vraie , mais trop grossièrement exprimée pour être parfaitement exacte, il n'en est pas moins certain que dans le mouvement fatal , il y a une régularité visible , même souvent pour les yeux les moins attentife. Or. quelle que soit la direction du mouvement fatal , qu'il soit

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circulaire ou de toute autre espèce, ce mouvement est appréciable ; il peut être évidemment l'occasion d'un calcul de prévoyance.

Le mouvement libre est le propre de l'espèce humaine. L'homme est, parmi les êtres visibles de la création, le seul qui jouisse de ce pouvoir; car on ne peut considérer, comme libres, les animaux qui obéissent aux lois de l'instinct , lois aussi fatales , aussi rigoureuses , aussi nécessaires que celles qui gouvernent la nature minérale ; c'est à grand tort que , par un abus étrange de langage , les naturalistes ont dit qu'ils étaient doués du mouvement spontané ; il est vrai que, chez eux, le mouvement ne succède pas, comme dans les cor{)s minéraux , à un simple choc ou à une simple impulsion; il est produit par des causes intérieures ; il est organique ; mais ces causes , que Ton peut rapporter toutes à la sensation et à l'instinct , ne présentent rien qui ne soit nécessaire , soit dans Vorigine , soit dans le développement des effets. Il n'en est pas de même chez l'homme : s'il ressemble à l'animal par ses appétits et ses passions, il s'en sépare complètement par le libre arbitre: si, comme Fanimal, il est sujet à un grand nombre d'appels sensuels et instinctifs, involontaires , il diffère de l'animal , en ce qu'il peut les dominer ; en un mot, l'animal est un être toujours mi\ à posteriori ; l'homme , au contraire ,

est un être qui peut se laisser conduire à posteriori, mais qui peut aussi se mouvoir à priori, ou , en d'autres termes, qui peut vouloir.

Mais la liberté, ou le libre arbitre dont F homme est doué , n'est point une faculté sans loi ^ ni sans règle ; elle ne peut être exercée qu'à certaines conditions ; elle n'est , en effet , rien de plus ni rien de moins que la faculté de choisir ; or, entre des appels charnels comme les appétits, les sensations et les instincts, il n'y a jamais lieu de choisir ; car ces appels divers ne sont jamais simultanés ; ils ne se montrent pas tous en même temps avec une force égale ; ils parlent, en quelque sorte, chacun à leur tour; si l'homme n'avait, en lui, d'autre pensée que celle de leur obéir, il subirait successivement l'exigence de chacun d'eui, au moment où elle se manifesterait, sans rencontrer jamais ni une simultanéité , ni un antagonisme embarassant , ni , par suite, occasion de choisir. Aussi, il ne choisit, même entre ses instincts , qu'en vertu d'un but qui ne vient pas de l'instinct : à plus forte raison , en estil ainsi , lorsqu'il les domine et les réduit au silence.

n n'y a libre arbitre, chez l'homme, ou possibilité d'user de sa liberté , que lorsqu'il est en possession d'un but d'où il déduit la règle de ses actions. C'est pour cette raison que la vraie définition de la liberté, ou point de vue pratique , est

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celle oii on l'appelle la faculté de choisir entre le bien et le mal , entre TafiGirmation du but ou la n^alion de ce but.

Ce qui est vrai pour l'homme, est vrai pour les sociétés, les nations et l'espèce humaine toute entière. Seulement, au lieu de la fatalité des choses charnelle et animales, qui tourmentent l'indi- Tidu, elles sont soumises à l'enchaînement nécessaire ou à la fatalité d'événemens politiques et de circonstances sociales, s'engendrant les unes les autres comme nous l'avons dit plus haut. L'espèce humaine ne peut manifester sa liberté yis4iyis de ces circonstances, que du point de vue d'un but d'activité. Autrement, pourquoi entrerait-elle en lutte contre un mouvement qui n'exige d'elle aucun eflfort : comment saurait-elle qu elle doit et qu'elle peut le faire ; cx)mment connattrait-elle enfin que la voie qui la porte est bonne ou mauvaise? Il lui faut, pour choisir, les mêmes conditions que nous trouvions indispensables pour l'homme individuel ; il lui faut une occasion de choix , c'est-àdire, au moins deux faits, présens en même temps, également exigeans et entre lesquels elle est appelée à prononcer. Or, dans Tordre fatal, considéré isolement, il n'existe jamais dans chaque moment donné, qu'un seul fait doué de puissance et d'énergie , et qui parsuite soit de nature à imprimer une direction. S'il ne se présentait pas en même temps

une indication d'un autre ordre, émanant du fait spirituel ou d'un but, l'espèce humaine n'aurait aucun motif, aucun moyen même de douter de la nécessité et de l'appropriation des événemens appartenant à Tordre fatal ; elle s'y abandonnerait.

Du moment où il est reconnu que dans Tordre du mouvement libre, l'existence d'un but d'activité est une condition indispensable à Texercice de la liberté , dès ce moment il n'est point difficile de démontrer qu'il est possible de prévoir, même dans les choses qui dépendent du libre arbitre, il suffit d'examiner quelles sont les conséquences du principe même que nous avons montré constituer la condition essentielle de l'usage de la facqlté de choisir, savoir quelles sont les conséquences de Texistence d'un but d'activité. En effet, un but est un terme éloigné et nettement formulé, que Ton se propose d'atteindre. Quel que soit le point de départ que Ton choisisse parmi ceux , par exemple , que les événemens de Tordre fatal peuvent offrir, il y a, entre ce point et le terme définitif, une série de termes secondaires qu'il n'est point difficile d'apprécier et de fixer. Cette détermination constitue la prévoyance, applicable aux faits de Tordre libre.

Mais, dira-t-on, un but d'activité n'est point infini ; et puisqu'il n'est pas infini, il doit être un jour complètement réalisé ; dès lors il viendra un moment où il sera épuisé, et par suite impropre à

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imprimer une direction à l'espèce humaine, impropre à fournir le moindre élément de prévoyance ? Cette objection est parfaitement juste , et nous devions la poser ; mais elle n'est pas insoluble.

La présence d'un but d'activité est une condition d'existence si nécessaire à l'espèce humaine , un besoinsi indispensable de la vie spirituelle, que, plutôt d'en manquer, elle se proposerait méma le mal, c'est-à-dire de défaire ce qu'elle a fait. Nous avons vu, en effet, que sans but d'activité il n'y a ni nation, ni société possible: or, comment les hommes pourraient-ils renoncer à la vie sociale, c'est-à-dire à ce qui les fait hommes ? Aussi , est-ce un fait d'observation que jamais l'espèce humaine n'a manqué de cet élément premier de son existence comme société. C'est également un fait d'observation que les buts d'activité n'ont été ni déterminés ni adoptés par caprice ; car ils ont tous rempli la triple fonction de conserver la société, l'espèce, et l'individu. Il y a donc entre ces buts, quelle qu'en soit la diversité apparente, un rapport qui, en définitive, se réduit à ceci, que chacun d'eux est approprié au rôle que l'espèce humaine accomplit dans l'ordre universel. Or, si tous ces buts étaient d'institution humaine, nul doute qu'en les comparant entre eux, et en même temps à la fonction de l'espèce humaine sur la terre, nul doute que Ton ne pourrait deviner le but qui succéderait à celui

qui serait maintenant en vigueur. Si, au contraire, la plupart de ees buts ne sont que secondaires ou dérivés, s'il en est quelques uns de plus généraux qui sont d'institution divine, nul doute encore que la religion, qui en est l'origine, n'c^re le moyen d'apercevoir celui qui sera appelé à gouverner, lorsque celui qui règne aujourd'hui , sera épuisé. Ainsi, dans les deux cas, il y a des élémens suffisans pour établir une méthode de prévoyance même dans les faits de Tordre libre. Au peste, la prévoyance nécessaire aux hommes pour agir sur cette terre, ne dépassera jamais les bornes du .phénomène ou du fini dont ils font partie ; il n'est pas nécessaire même qu'elle les atteigne ; une devination , étendue à quelques siècles, sera toujours supérieure à tous les besoins présens, et à tout le savoir des publicistes actuels.

Cependant, il résulte de ce que nous avons dit qu'il est rationnellement permis d'admettre la possibilité d'une science de l'histoire dans la fin que nous avoas établie. Il nous reste à démontrer que cette possibilité peut être convertie en réalité ; et ce sera l'objet de cet ouvrage. H résulte encore de cequi a été dit dans le chapitre que nousfinisscms» que cette science serait déduite de l'étude des rapports existans entre les mouvemens sociaux appartenant à l'ordre libre, et ceux dépendant de l'ordre

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