CHAPITRE IV
DE l'humanité.
Par humanité, on entend que l'espèce humaine toate entière, forme une société ayant les m£mes devoirs et une même responsabilité. — Les preuves de cette vérité sont les suivantes. ^ L^espècc humaine est fonction de Vordre onivcrsel, d^où il suit qu'elle a un même devoir.— L'individu tire son but d'activité de la nation à laquelle il appartient ; la nation tire son but d'activité d'une fonction qu'elle accomplit vis-k-vis des autres nations, ou de l'espèce humaine toute entière ; d'où il suit que toutes les parties de l'humanité , à quelque temps ou k quelque lieu qu*elles appartieoncnt, sont en communication.
Tous les hommes , toutes les générations , tous les peuples, à quelque temps qu'ils appartiennent, soit au temps présent , soit aux temps passés , soit aux temps futurs, sont unis entre eux par des liens de dépendance réciproque, ainsi que par une commu;iauté de fonction et de responsabilité; d'où il résulte que, sous un certain point de vue général , ils forment une société qui embrasse tous les
siècles. En d'autres termes, il y a dans l'espèce humaine , en quelque temps et en quelque lieu qu'on l'envis^e , une continuité de relations spirituelles en vertu de laquelle les individus et les nations se multiplient , se succèdent et se remplacent, sans que le lien de l'enseignement, ni celui de la tradition soit rompu ; il en résulte que l'œuvre de chaque génération d'hommes, ou de nations, se présente toujours comme la conséquence nécessaire ou l'accomplissement volontaire de l'œuvre qui précède , et le motif de l'œuvre qui suit. Sous ce rapport, il est vrai de dire que l'espèce humaine toute entière est en société. Nous appelons cette société universelle du nom d'humanité.
Cette acception du mot humanité est moderne ( 1 ) ;
(1) L'eipressiou humanité est la t latin humanittu. Ce mot paraît avoi nature hamalue; c'est le sens quel cette phrase : « HuUa est vis hum communia sanguinis naturâ ipsâ. »
lare des lettres constilue nue aalre qui lui semhle équivalente à celle da sang, il emploie anaai ce mot pour désigner les étndes littéraires. C'est de là qne noire expression humanité tire origine. Senëque qui, comme l'a prouvé De Haiatre, avait eu quelque (einture de la philosophie chrétienne, indique par ce mot le type hania]n:<iHorainesquidemperennt;adi(-il, aipsahumanilas, ad quara homo efflngitur, perroanet. « Parmi les chrétiens ou employait te terme hwnanilas, pour désigner la nature humaine de Jésus-Christ; on enlendait par-là qu'il avait
mais, quoiqu'elle n'ait pas encore été consacrée •par Tautorité du temps, elle est aujourd'hui accep^ tée par tout le monde , et généralement considérée comme l'expression d'une vérité incontestable.
Cependant , comme il n'est pas permis , en phi*^ losophie, de rien affirmer sans preuves, il ne sera pas inutile d'en citer quelques unes en faveur de cette conception nouvelle. Parmi les.argumens nombreux dont on peut se servir, nous en choi-*sissons deux des plus brefs et des plus faciles. Nous allons montrer que l'humanité a une fonction ; d'oii il suivra que toutes les parties , qui la composent, sont unies par les liens d'une solidarité étroite et d'un devoir commun ; d'où il suivra, en définitive , qu'elle a un but commun. Nous ferons voir ensuite que nulle partie de l'espèce humaine ne vit isolément de l'ensemble, et que toutes , au
non seolement an corps d'homme, mais nne âme humaine. Dans la basse latinité, dans Vairon, dans les lois des Visigoths, dans les formules de Marculfe, dans un capitulaire de. Gharles-le-Ghauve pour le monastère de Sainte- Ifarie de Soissons, humaniiatem Mbuere signifie fournir les nécessités de la vie. Grégoire de Tours en fait un synonyme de stature, humanitatis exiguœ. Néanmoins, le sens catholique du mot devait finir par prédominer. U devait devenir synonyme d*£glise« On le trouve déjà employé de cette manière, dans une charte contenue dans le cartulaire de Saint" Denis : « Noverit omnium tam prœsentium quam futurorum generalis humanitas, etc. ; » (charta Henrici ^duensis epis^ copi)i
contraire, tirent leur but d'activité de cet en* semble.
Que rhumanité accomplisse, sur la terre, une fonction de Tordre universel ; nul , je pense , ne peut en douter I Car ce ne serait pas seulement nier la prévoyance du Créateur, ce serait encore offenser la raison et la science.
En effet , quelque chose , qui serait nuisible ou contraire à Tordra universel , ne tirerait point ses principes d'existence de cet ordre , il faudrait nécessairement que ce quelque chose existât par luimême. Or, la science prouve que Thumanité ne subsiste point par elle-même, mais par un système de rapports qui lui sont imposés et qui Tunissent à Tensemble phénoménal , par des liens si serrés, qu'en supposant la plus légère modification dans le milieu, on rend son existence impossible. En outre, en supposant qu'on veuille oublier les conclusions positives que donnent, à cet égard, la géologie, la physique et la physiologie, le raisonnement forcerait d'avouer que Thumanité, ayant commencé et n'ayant point par conséquent sa raison d'être en elle-même, tire, nécessairement, son origine , comme ses moyens de conservation , de la cause ou de la volonté qui a présidé à l'arrangement de Tunivers. Des motife semblables nous obligent à reconnaître que Thumanité n'est point un élémeixt inutile dans le mécanisme universel ;
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car, pour être sans fonction et sans influence , il faudrait quelle f&t sans relation, quelle neût point de conditions d'existence , ou , en d'autres termes, qu elle subsistât par elle-même. Or, le contraire de toutes ces choses est parfaitement démontré. Nous sommes donc conduits , aussi bien par les exigences de la logique que par celles de la science, à accepter, en principe, que l'espèce humaine est fonction de l'univers , et , par conséquent , que tous les hommes , toutes les générations , qui passent sur la terre , ont , sous ce rapport, un même but et un même devoir, et encourent une responsabilité commune.
Pour être assuré , enfin , que nulle partie de l'espèce humaine ne vit isolément de l'ensemble, quelles que contraires que soient les apparences au premier coup-d'œil, il suffît de méditer un instant sur les considérations suivantes. Tout individu, quel qu'il soit, tire son but d'activité et ses conditions d'existence d'un milieu social. Il est ce que ce milieu le fait ou lui permet d'être. En ce sens, quel que minime , quel que humble que soit son rôle, il participe, à un degré quelconque, de la fonction du milieu auquel il appartient. Ce n'est même qu'à cette condition qu'il subsiste, sauf quelques exceptions nuisibles, trop peu nombreu* ses pour être comptées. Les relations de l'individu avec l'espèce humaine toute entière , sont établies
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par cette participation à la fonction de la société dont il est membre. En effet, toute société, ou toute nation tire son but d'activité , et ses conditions d'existence, du milieu des faits qui regardent la fonction de T espèce humaine elle-même. Pout acquérir la preuve de cette affirmation, il ne faut qu'examiner comment naissent, comment se conservent , et comment meurent les nations. Or, l'histoire fait foi que toutes les nations tirent leur origine d'un service rendu à Une fraction plus ou moins considérable de l'espèce , et leur durée d'une action plus ou moins prolongée sur le mondé humain qui les environne. Elles vivent, en un mot, tant qu'elles suivent la loi d'un certain devoir. L'histoire nous apprend encore que les nations périssent aussitôt que, leur but d'activité étant épuisé, la loi du devoir mise en oubli ou expirée, elles cessent d'étendre et de propager leur influence ; mais elles meurent pour êtte remplacées pat de nouvelles sociétés qui viennent entreprendre l'œuvre que les premières ont négligée ou méconnue. Ainsi , les individus et les générations sont en société avec l'espèce humaine toute entière, par la part qu'ils prennent au travail qu'accomplit la nation dont ils font partie ; et les nations sont en société entre elles, tant au passé qu'au pré^ sent et au futur, parce qu'elles sont en relation entre elles, et avec la destination de l'espèce, aussi
bien au moment où elles naissent et où elles meurent que pendant toute leur durée.
Les deux argumens que nous venons d'exposer prouvent complètement, pour qui voudra réfléchir, la thèse à laqiielle nous avons consacré ce chapitre. Pour obtenir cette démonstration, il n'était point nécessaire de rechercher quel était le but de rhumanité , ni quelle était sa fonction ; il n'était pas davantage besoin de formuler soit les buts individuels , soit les buts nationaux^ Il suffisait de montrer que l'espèce humaine avait un but, et que les individus, comme les peuples, étaient fonctions de ce but, puisqu'ils n'existaient qu'à condition d'un service rendu à l'espèce entière; et c'est ce que nous avons fait;