‹ Introduction à la science de l'histoireChapitre 8 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ï)U PROGRÈS. HISTOIRE DE l'idÉE.

Les anciens n'avaient aucune idée du progrès. — Selon eux, Fespèce humaine tournait dans un cercle toujours le même. — L^dée progrès est d'origine chrétienne. — Elle a commence à acquérir une certaine précision dans le seizième siècle. — Doctrine de Bacon sur le progrès. — Avant cette époque, elle n'avait pas encore été appliquée k Fhistohre. — Les doctrines de Machiavel sur l'histoire sont conformes k celles des anciens. ~ Yico, quoique postérieur k Bacon, est encore fidèle a la phifosophie grecque. — Boulanger est te premier auteur d'un système de progression appliqué à l'explication des faits historiques. — Turgot conçoit le plan d'une histoire universelle du point de vue du progrès. — Doctrine de Condorcet sur le même svg'et. — Doctrine de Kant.— Doctrine de H. Saint-Simon.

Le sentiment progressif , le désir et Vespérance d'un avenir meilleur est toujours vivant et actif dans le cœur des hommes ; c'est leur état normal. Toutes les fois , surtout , où , comme à notre époque , les anciennes croyances meurent , où les habitudes et les attachemens héréditaires se brisent, ce sentiment s'empare de nous plus vivement

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que jamais, nous détache du présent, et nous occupe de nos enfans ; jamais d'ailleurs rhumanité ne se sent complètement stationnaire , car jamais elle ne cesse de faire effort, et la résistance qu'elle i^ouve, suffit à lui révéler la constance de son mouvement. Mais de ce sentiment vague, à l'idée de progrès telle que nous la possédons aujourd'hui, il y a une distance immense.

« Tout ce qui appartient à ce monde , disait Ocellus de Lucanie (1), est mobile et changeant. Les sociétés naissent, croissent, et meurent comme des hommes , pour être remplacées par d'autres générations de sociétés, comme nous serons, nous autres, remplacés par d'autres générations d'hommes. »

La philosophie grecque et la philosophie romaine n'allèrent pas au-delà de cette conception (2). Elles s'appliquèrent à décrire par quels

(i) Ocellas Lucanûs, élève de Pythagore, xispl rou nAvroi

(2) Florus (Èpitome rerum romanarum, Ub, 1. Proem.) a appliqué ce système à Thistoire du peuple romaio. Il le con. sidère coroine un homme, d'abord dans l'enfance, puis dans son adolescence, ensuite dans sa virilité, et enûn dans sa vieillesse. Voici ses paroles :

« Si quis populum romanum quasi hominem consideret, totamque ejus aetatem perçenseat, ut cœperll , utque adoleverit, ut quasi ad quemdam juvents florem pervenerit, ut postea velut consenuerit ; quatuor gradus processus que ejus inveniet.

84 , INÎRODl/CTION

degrés l'homme s'élève de la vie errante et sauvage des forêts, à Tétat social , et à chercher la cause des dissolutions des cités ; mais rien de plus. La plupart de nos philosophes du dix-huitième siècle ne se sont pas élevés plus haut. Le plus grand nombre de nos histoires modernes sont même encore écrites dans ce système.

Avant de concevoir l'idée de progrès , il faut , en effet, pouvoir admettre que Thumanité, dans la succession non interrompue des générations d'hommes , de nations et de systèmes qui constituent sa vivante activité , est comme une société qui se modifie et se transforme toujours, sans jamais cesser d*être la même. Or, il y a deux mille

» Prima œtas sub regibus fait, propè dacentes quinquaginta per annos, quibus circùm ipsam malrem saam cam fimiimis luctatus est. Hœc erît ejas infantia. — Sequens â Brato Gollatinoque consulibas, in Appium Glaudium, Qaintam Falvium coDsules, dacentes qaînquaginta annos patet; quibas italiam subegit. Hoe fait tempus yiris armisque incitatissimam : ideô quis adolescentiam dixerit. — Debinc, ad Gœsarem Aagastam dacenti anni , quibas totum orbem pacavit. Hic jam ipsa juventa imperii, et quaedam qua^i robusta maturitas, a Gaesare Augasto in ssculum nostrum haiid nittUô fninùs anni ducenti : qaibus inertia Gassaram quasi consenuit^ atque decoxit ; nisi quod sub Trajano principe moVet lacertosy et prœter spem oraniura, senectus imperii, quasi redditâ juventute, revirescit. »

Voyez, en outre, sur l'antiquité de cette doctrine bisto-^ rique^ la dissertation de Boulanger, sur les livres Sybillins^ dans V Antiquité dévoilée , tom. 2. ch. 3.

ans, la plupart des nations ne connaissaient guères que leur propre histoire ; on possédait trop peu d'observations, trop peu de faits historiques, pour qu'on pût distinguer au milieu des croissances et des décrépitudes des sociétés, ce qui était passager et fragile comme elles, de ce qui, doué d une force impérissable, d'avancement , en sortait avec les hommes, pour entrer dans un autre système politique'; on ne pouvait s'élever à ce degré d'abstraction où l'on se représente l'humanité comme un homme qui , dans la voie d'une entreprise quelconque, et dans le but d'une œuvre à accomplir, se sert de divers instrumens, et les jette au fur et à mesure qu'il a terminé la partie de la tâche à laquelle ils étaient appropriés. Les différences, enfin, lorsqu'on passait de l'observation d'un siècle à un autre , étaient trop peu marquées pour être visibles, ^ moins que l'on ne fût averti, et on ne l'était pas. Ces différences ne pouvaient apparaître que lorsque par suite d'une marche prolongée , bien que toujours cadencée suivant le même pas , on verrait entre le point de départ et le point où l'on était arrivé, quelque opposition capitale qui pût servir à mesurer le mouvement, et la distance parcourue ; il fallait enfin , pendant la durée de cette longue route , avoir traversé assez de contrées pour reconnaître , que , quoique semblables entre elles en ce qu'elles étaient toutes cultivées

par des passions et des intérêts humains, elles différaient cependant, sous un grand nombre de rapports , en raison directe de T espace qui les séparait.

D ailleurs» les doctrines religieuses qui régnaient dans lantiquité, n'étaient rien moins que propres à ouvrir les yeux sur les faits oîi pouvaiait se manifester les phénomènes de progression. Loin de poser sur la dœtinée ou la nature de Tespècé humaine une hypothèse favorable à cette conception, elles proposaient des hypothèses contraires, La philosophie qui fut cultivée dans les dernières pé^ riodes des sociétés antiques, et l'opinion, ne différaient pas, à cet égard, des croyances religieuses ; car. Tune et Vautre en découlaient, ou plutôt n'en étaient qu'une transformation. Dans les sociétés qui possédaient une tradition très étendue, telle que celle qui existait dans les Indes, on regardait l'état social comme un lieu d'expiation, où chaque homme était appçlé à se laver individuellement d'une faute individuelle; ainsi, dans ces sociétés, tout avancem^t était seulement personnel, et n'avait d'autre conséquence que le recouvrement de la pureté primitive de chacun, c'est-à-dire l'expiation parfaite. Or, il n'y a là rien qui prête à l'hypothèse du progrès social tel que nous le posons. Il n'y avait pas plus de place à cette pensée , chez les Persans ; car ceux-ci croyaient que le monde

appartenait à deux principes égaux en puissance , <[ui s'en partageaient la durée. Dans cette doctrine, on ne pouvait conclure qu*à un système de mou* Tonens alternatif ou de mouvemens périodiques. Quant aux cités ou aux peuples de l'Asie occidentaie , de la Grèce ou de l'Italie, tout y était fondé sur la doctrine de la race. Chaque gens se considérait comme une race élue , soit de Dieu , soit de quelque divinité , possédant, par suite , une grâce spéciale qui se transmettait par voie de génération. Rome , seule , semble , au premier coup-d'œil , avoir été infidèle à cette tradition universelle chez les populations japétiques et chez la plupart des populations sémitiques. On la voit en effet , plusieurs fois, donner k des affranchis, ou à des étrangers, le titre de citoyen; mais, en cela, elle n'attentait nullement au principe constitutif qui lui était commun avec les républiques contemporaines. Elle pouvait, en effet, recruter son peuple parmi des étrangers, sans altérer le principe ; car c'était uniquement dans ses familles sénatoriales qu'elle avait placé le droit divin, transmissible par voie de génération. Les sénateurs étaient les vrais pères de la république. Cette doctrine ne fut complètement effacée quefsous le règne des empereurs. Or, dans des croyances pareilles, lorsque les hommes étaient considérés comme séparés par des différences d'origine, ou de nature originelle, ainsi

que le disait Âristote, il était logiquement impossible que Ton posât Thypothèse de Tunité hu-7 maine, et que Ton arrivât à concevoir Tidée d'humanité ; par suite, on ne pouvait parvenir à celle d'une progression sociale^ dont était participante respèce toute entière.

C'est au christianisme que nous devons Tidée de progrès ; elle est la conséquence logique de ses enseignemens. En effet , que nous a-t-il appris ? Oue nous sommes tous fils d'un même père qui 3st Dieu, que nous sommes tous membres d'un même corps, qu'un jour viendra oh il n'y aura plus qu'un troupeau et un pasteur, etc. Ainsi, non seulement l'espèce humaine est une , mais encpre elle est en société. Telle fut, en effet, la conséquence qu'adoptèrent , toute suite , les chrétiens. Plusieurs histoires furent écrites dans cet esprit , entre autres, la Gilé de Dieu de saint Augustin. Là, pour la première fois, on s'occupa de la signification morale des faits historiques ; on en chercha le lien commun, et on les classa, d'après une loi pror videntielle qui en donnait l'explication et le sens. Ainsi, da christianisme, en quelque sorte en même temps et dès le premier jour, sortirent deux principes inconnus aux anciens, celui de l'unité humaine et celui de l'unité historique. C'étaient les prémisses nécessaires de la notion du progrès. La doctrine de la perfectibilité sociale était d'ailleurs,

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comme nous Tavons dit, déjà clairement indiquée dans les évangiles et dans les écrits des apôtres. « Tant que l'héritier est enfant, dit saint Paul, il n*est point différent d'un esclave . quoiqu'il soit le maître de tout ; mais, il est sous la puissance des tuteurs et des curateurs jusqu'aux temps marqués par son père. » Ainsi, nous autres , lorsque nous étions enfans, nous étions assujettis aux premières et plus grossières instructions que Dieu a données au monde ; mais, lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils , formé d'une femme et assujetti à la loi, pour nous rendre ses enfans adopti&, etc. » (Ep. amt Ephésiem. C. IV.) Ici, il ne s'agit plus, comme dans Ocellus Lucanus, ou dans Florus, d'une nation qui passe de l'enfance à la virilité, mais du monde des hommes tout entier, qui a reçu une loi grossière parce qu'il était enfant , et qui en reçoit une parfaite parce qu'il est capable de la supporter. Le mot et l'idée progrès ne tardèrent, pas au reste, à être énoncés par les chrétiens. Lorsqu'on s'occupait avec tant d'ardeur de la perfectibilité individuelle et de l'éducation des hommes, on ne pouvait tarder à penser à la perfectibilité sociale. Saint Jean Climaque parle de la progressivité humaine ; saint Vincent de Lérins, qui écrivait dans le cinquième siècle , consacre trms chapitres, au même sujet, dans son Traité de l'antiquité de la Foi catholique. « Il est nécessaire,

dit-il, que, dans tous les siècles et dans tous les temps, on augmente en connaissance et en sagesse; mais il faut que la même foi , le même sens de la parole de Dieu, la même doctrine qui produit tous ces bons effets , demeurent éternellement les mêmes. » Il est difficile , comme on le verra plus tard , d avoir un sentiment plus juste d'une véritable progression.

Mais,^ ces idées ne passèrent pas immédiatement dans renseignement philosophique. Il faut l'attribuer, sans doute, à l'empire qu'exercèrent , sur les études, les œuvres de l'antiquité païenne et particulièrement les ouvrages d'Aristote. C'est au seizième siècle seulement, que les premiers germes de l'idée progrès, en quelque sorte étouffés par la. scholastique , se firent jour de nouveau et parurent dans le monde philosophique. Depuis cette époque jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, l'idée s'est précisée par des travaux successifs, dont nous allons esquisser brièvement l'histoire. Sans doute, cette découverte parait bien tardive lorsqu'on se rappelle combien , dans la société chrétienne , fut constant et sans cesse impulsif, le sentiment de l'avenir; lorsqu'on réfléchit , en outre, combien la pensée de l'avancement est une conclusion nécessaire d'une étude rationnelle des facultés humaines : examinons en eflfet.

Tout montre que l'homme a été organisé , non

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pas oomme les ammaux, pour aooomplir un rôle par son simple mouYement individuel , mais pour être partie d'une grande société , Thumanité , à laquelle seule appartient la fonction. Dans notre espèce , l'individu n'a un rôle que comme partie de la masse sociale ; Thumanité seule a une destinée qui se rapporte au but général des mouvemens de l'univers. Ainsi, nous sortons imparfaits du sein de nos mères , pour subir la faiblesse prolongée de l'enfance et de la jeunesse . en sorte que les impulsions égoïstes de l'instinct sont insuffisantes à nous faire vivre ; en sorte que, par une imitation prolongée , nous subissons l'impression du monde humain qui nous entoure , et que nous sommes longuement soumis à l'éducation paternelle. Ajoutez à ces conditions d'existence , ces facultés qui sont , pour nous , ce que les dents et les griffes sont pour le lion , qui sont nos armes ; ces facultés d'accumuler et de transmettre en signes . d'une manière jusqu'à ce jour indéfinie , toutes les espèces de richesses ; il en résultera que la seule succession de père à fils sufiBrait à former une continuité d'une durée indéfinie . dont l'activité ne présenterait pas une seule lacune possible. Mais, l'union est encore plus parfaite. Les générations ne se succèdent pas une à une , l'une venant lorsque l'autre s'éteint ; elles se mêlent au contraire si bien, que la naissance et la mort , la jeunesse et la maturité , le dévouement

rhumanité , qui n'ont d existence que dans les hommes, et les autres dénature à être usés plus ou moins vile. Les premiers se rapportent à la vie spirituelle, se transmettent par la parole , récriture , se réduisent en théorie, et se conservent dans la mémoire. Les autres sont du domaine de la vie physique , et ont une existence extérieure à l'homme. Or, dans les premiers, la croissance est sans interruption , et sans amoindrissement possible ; car chaque pas un peu marqué , chaque période de travaux, se nomment, et reçoivent un signe qui ne se perd plus. Ainsi , pendant que, par Teffet du temps, des œuv^ d art se détruisent ; par Teffet du temps l'humanité , qui les avait produits , grandit , acquiert de nouveaux sentimens et ajoute de nouveaux signes à ceux qu'elle possédait déjà. Ainsi, les œuvres industrielles peuvent périr, la nature sauvage remplacer la nature cultivée ; mais, l'art d'agir sur le monde extérieur, l'art de s'approprier les forces de la nature pour remuer ses masses , cet art ne recule pas , parce qu'il est spirituel ; au contraire , à des théories , il en ajoute d'autres plus puissantes ; c'est ainsi que le progrès est une conséquence inévitable de l'activité humaine. La prétendue station des époques, qu'on appelle vulgairement barbares , tant de fois apportée comme objection , ne peut déjà plus se comprendre; et, dans le fait, elle n'existe pas : car il est historiquement certain qu'a-

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près ces époques accusées de barbarie , V humanité s'est montrée plus forte , sous tous les rapports , qu'au moment où elle y était entrée.

Ce n'est point ainsi , ce n'est point par des raisonnemens que l'idée de progression s'est précisée chez les philosophes modernes. Elle se présenta, d'abord, comme un sentiment d'espérance au milieu des désirs d'amélioration et de réformation qui agitaient l'Europe. Celui-ci devint ensuite confiance dans l'ayenir et mépris du passé. c< J'adresse ce livre à ceux qui peasent que les choses nouvelles valent mieux que les anciennes, uniquement à cause de cela , qu'elles sont plus nouvelles , » disait Paracelse. Des pensées analogues respirent chez tous les réformateurs, et s'expriment dans cette lutte d'école, contre écoles où les unes combattaient pour l'ancien , les autres pour le nouveau. Colomb, s'embarquant pour l'Amérique avec une espérance qui lui vaut une certitude , est l'image de tous ces grands et énergiques novateurs.

Le sentiment du progrès, toutes ces espérances qui en étaient l'élément, et en constituaient en quelque sorte l'analyse , devaient, en raison même deleur vivacité , exciter des hommes à vérifier s'il y avait là quelque chose de réel , à chercher si l'on pouvait y donner quelque foi. Or, dans ce but, il &llait démontrer qu'il existait entre les révolutions sociales , dont on possédait alors une très longue

histoire , un lien qui en faisait T unité , de telle sorte que, malgré la multiplicité et la variété de ces révolutions, elles se rattachaient cependant à un seul principe , et à une même loi ; il fallait prouver que ces révolutions, quel qu'en fût Tordre de succession , étaient mues par une force d'une énergie supérieure à toute opposition individuelle i ou en d'autres termes , qu'elles étaient inévitables. Il était, en outre , nécessaire de savoir si ces révolutions étaient successivement causes les unes des autres , de manière que la dernière fût l'effet de la précédente; ou bien, si elles étaient produites par quelque autre principe caché profondément dans la nature humaine? Ces problèmes résolus î il fallait encore distinguer, à travers la poussière de tous les drames politiques , ce qui était impérissable , c'està-dire acquis pour toujours aux hommes, de ce qui passait pour jamais et restait abandonné sur la route. Nous verrons tout-à-l' heure, dans les quelques mots de F. Bacon que nous allons rapporter, que ce grand homme avait aperçu le problème tout entier , c'est-à-dire espéré grandement , puis réfléchi qu'il fallait vérifier, comme nous venons de le dire , puis enfin proposé de le faire.

Mais arrêtons-nous un instant sur ce sentiment moteur de tant de belles œuvres, en vertu duquel des hommes d'un jour désirent, espèrent un bien qui ne sera pas le leur , et qui appartiendra à des

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générations qu'ils ne touchent même pas par les liens de lamitié paternelle ; cet amour pour des choses qui ne sont pas encore ; ce déyouemmt à des intérêts qui ne connaîtront pas leurs bienfaiteurs; ces sacrifices qui ne recevront pas même un salaire de reconnaissance ; toutes ces nobles passions qui se plaisent dans la générosité et le désintéresrsèment ; cette loi de l'esprit, plus forte que notre volonté , que nos instincts , que notre ^oïsme , qui nous force à l'œuvre dès que nous l'avons vue ; tout cela ne serait-il qu'erreur et folie ? tout cela ne serait-il que le délire de cette chair qui meurt et qui pourrit? Ce sentiment qui nous unit au festin des sociétés à venir , comme si nous devions y épuiser notre propre faim,, est-il une déception? Dira-t-on que nous nous intéressons aux sociétés fiitures par une sympathie de même ordre que celle qui fait que nous nous laissons émouvoir par un drame au théâtre ; que nous vivons dans l'avenir comme dans un roman qui nous plaît? Mais, on ne peut sympathiser avec une découverte scientifique qu'on ne présume même pas ; mais on ne se dévoue pas à un drame ou à un roman. On n'y a pas foi. Certes, il y a autre chose que des passions charnelles dans cette certitude qui fait nôtre , un temps, où nous ne serons plus comme hommes. H y a le mouvement naturel d'un moi qui se sent éternel , et qui aspire à des œuvres pareilles à lui.

Ce fiit, comme nous lavons dit , dans le seizième siècle , lorsque lœuvre du moyen âge vint à éclore et à porter ses fruits , que le mot et Tidée d'un progrès, sans crainte de rétrogradation , surgirent de toutes parts. Lorsque le sentiment de Tégalité des hommes , introduit par le (diristianisme dans les esprits des serfs et des ouvriers réunis en communautés bourgeoises, agitait toute l'Europe ; lorsque le besoin de communication intellectuelle, sorti de TEglise et se répandant dans les masses, appelait une satisfaction que l'imprimerie venait lui donner ; lorsque lardeur et Vinvestigatioh scientifique de douze siècles accumulés inspiraient Paracelse, Galilée, Kepler ,^ Vesale etflarvey ; que la chimie assurait aux nations chrétiennes une supériorité définitive sur toutes les autres, en donnant aux armées la poudre à canon, et qu'enfin la science, interprêtée par Colomb, donnait aux hommes un monde de plus et une industrie immense; alors, en effet, quelle espérance d'avenir ne devait-on pas concevoir; et quelle devait être cette espérance, assuré qu'on était, quç la civilisation ne pourrait plus être troublée I On peul juger de l'intensité de cette foi dans l'avenir, à l'intrépide et virulente audace des uns, et à la joie pure de ces autres savans qui fermaient leur livre par une prière; la communication de leurs découvertes ne suffisait pas à contenter leur cœur ; ils y

A U SCIENCE DE L'hISTOIRE. 9^

voyaient une fécondité surhumaine , et ils en re^ merciaient humblement Dieu.

Cette idée d'un progrès sans plus de rétrogradation possible, n est, à notre connaissance , exprimée positivement nulle part avant F. Bacon ; soit que ce philosophe l'ait conçue lui-même , soit qu'il l'ait puisée, ainsi qu'on la dit, dans la conversation de quelques savans français , nulle part ailleurs , avant lui, elle n'est présentée comme un but d'étude historique.

Machiavel, dont les travaux ferment le quinzième siècle , et ouvrent le seizième , ne s'est pa» élevé au-delà des conceptions grecques, si brièvement exprimées par Ocellus. Suivant lui, il y a* un cercle fatal que toutes les sociétés doivent parcourir (1). Au commencement, les hommes se réunissent pour se défendre ; le plus fort et le plus grave est choisi pour chef. Bientôt, dans cette petite société, les crimes appellent des lois et des peines; et, de là, la justice. Alors, on prend pour chef le plus juste, au lieu du plus fort. Plus tard , d'élective, la souveraineté devient héréditaire. La conduite oppressive des rois irrite les passions; ceuxci craignent la colère qu'ils ont soulevée, et devien* nent des tyrans. Cependant la multitude se révolte» et , après avoir chassé le despote , elle se soumet à

(i) Mcichiavely discourt sur Tite^Livei

iOO INTRODUCTION

eeux qui Vont conduite au combat. C'est là l'or^ gine de Varistocratie, qui , devenue héréditaire , engendre des enfans qui recommencent les crimes des rois. Les masses , de nouveau provoquées , se soulèvent encore et établissent le gouvernement po^ pulaire, qui netardepasluî-mêmeà amener Tanardiie ; alors on ea revient à la monarchie, et Ton recommence ainsi le cercle. Telle est, dit Machiavel, la marche des choses entre le mauvais et le pire. Mais on peut obtenir un état solide, en combinant les trois espèces de pouvoirs, le monarchique, laristocratique et le populaire : c'est ce que fit Lycurgue à Sparte. Une combinaison analogue existait à Rome , où les consuls représentaient le roi ; les sénateurs , l'aristocratie ; et le tribunat , le peuple.

On voit, par ce petit exposé, combien l'époque que nous assignons à l'introduction de l'idée d avancement, dans le domaine intellectuel, est exacte, n est d'ailleurs curieux de placer le système de Machiavel, qui est aujourd'hui celui de tant de gens, en r^ard de la pensée que Bacon va inaugurer devant nous. Il n'était pas inutile en outre de présenter une théorie que Vico , plus tard , combina avec les indications du éhsinceller d'Angleterre.

Les plus graves des choses humaines, dit Bacon, sont les révolutions des religions et des sectes. Ce sont comme autant de cercles qui font mouvoir

les esprits et les gouvernemens (1). Cependant, rhistoire sociale et sacrée ; l'histoire du monde , sans celle des lettres (sciences, philosophie, jurisprudence et belles-lettres), et des arts (industriels et pratiques), est comme une statue de Polyphème sans œil ; elle manque alors d'expression , elle est privée de ce qui peut en indiquer le génie et la valeur. Pour faire cette histoire , il faudra procéder d'après les principes suivans : on rappellera les doctrines et les procédés qui ont régné dans les divers âges et les diverses contrées du monde ; on en racontera les antiquités , les progrès , les migrations, les rétrogradations. On étudiera l'oceasion et l'origine des inventions, le mode de transmission ou d'enseignement , les institutions d'encouragement et de pratique , on écrira la vie des sectes, leurs controverses, etc. ; on notera les auteujcs et les livres principaux, les écoles, leurs successions , les académies , les sociétés , collèges , ordres , enfin tout ce qui se rapporte à l'état des lettres. Avant tout, on aura soin de montrer nettement les causes des événemens. Quant à la méthode à suivre dans ce travail, il faudra chercher, dans les faits eux-mêmes, h reconnaître les moyens <le diviser la narration par époques, et à classer

(1) De Àugmeniiê Seientiarum, lib. 2, cap. 4. OEuvres morales ei politiqueê, Paris, 1636.

celles-ci en séries. Le but d'une telle histoire ne sera point de satisfaire une vaine curiosité , ou de relever, à tous les yeux, la valeur des lettres ; il est plus sérieux et plus grave : il en devra résulter la connaissance des révolutions intellectuelles, de telle sorte qu'il soit possible d'en déduire l'institution du meilleur régime.

Cette proposition de Bacon ne contient encore aucune parole sur un progrès sans rétrogradation future. Mais il est évident que la mise à exécution de ce plan n'aurait pas manqué de faire voir qu'il y avait eu , dans le passé , un avancement. C'est aussi ce qui parut évident aux yeux des savans , qui se mirent à écrire , dans le seizième siècle , les annales des spécialités, des sciences, des lettres et des arts , pour servir à fonder la grande histoire du monde. Mais , ailleurs, Bacon disait qu'il travaillait à l'instauration d'une philosophie qui n'aurait rien de vain- ni d'abstrait , mais conduirait à mieux les conditions de la vie humaine. Depuis les vingt-cinq siècles passés , ajoutait-il , au-delà desquels il n'y a plus de certitude historique , il y en a , tout au plus , cinq qui servirent à l'avancement des sciences. On peut compter trois révolutions et trois périodes de doctrines, l'une chez les Grecs, une autre chez les Romains, une autre chez nous. Le reste de l'espace est occupé par d'autres études, ou par des guerres ; c'est un désert stérile

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et vaste, sans moisson scientifique, Mais, quand on se figure les circonstances dans lesquelles trois fois les lettres ont reparu , et qu'on médite, en même temps , combien aujourd'hui elles nous arrivent fortes ; quand on pense à tous ces beaux monumens des écrivains anciens que l'imprimerie sauve , à jamais, de tout naufrage, à la puissance des civilisations modernes, à cette propriété inséparable de la durée, en vertu de laquelle la vérité grandit chaque jour, nous ne pouvons refuser T espoir qui nous saisit d'une époque supérieure à tout ce qui a existé (1). Allons donc , hâtons-nous ; jetons de côté cette habitude de passions qui s'attachent aux extrêmes opposés de l'antiquité et du temps présent. Les filles du temps imitent les manières de leur père ; comme lui , elles dévorent leurs enfans. L'antiquaire ne voit qu'avec envie les progrès modernes ; la jeunesse n'est pas satisfaite d'ajouter, elle veut éliminer le passé. Certes, le conseil d}i prophète a une certaine vérité : arrêtez-vous sur la vieille route , et de là , voyez quelle est la voie droite et bonne , et marchez sur celle-ci. Il faut étudier l'antiquité, mais, pour regarder et chercher, afin de découvrir le meilleur chemin ; lorsqu'on l'a trouvé, il faut hardiment s'avancer. L'antiquité du siècle est la jeunesse du monde ; notre temps

(1) De Àugmentis, lib. 8^ aph. 97.

sera aussi un jour lantiquîté , et le point de départ pour les siècles futurs (1). Car il faut attendre la perfection des sciences, plutôt de la succession des fatigues que de Thabilité de quelqu'un, et de rintelligence d'une poignée de gens (2).

Nous ne nous arrêterons pas davantage à compiler, ainsi que nous venons de le faire , des passages de Bacon, il nous suffît de dire qu'il en est beaucoup d'autres où il exprime cette pensée d'un avancement fait comme par bons successif dans le passé, et qu'il espère devoir, dans l'avenir, prendre un pas régulier et soutenu. Aujourd'hui, il nous est facile de voir une certaine définition du progrès dans les images et les détails qui l'enveloppent ; mais il ne devait pas en être ainsi pour ceux qui lisaient ces livres, il y a un siècle ou deux. Aussi , presque tous les hommes qui , sous sa direo^ tion, écrivirent des histoires spéciales , notèrent, mais ne reconnurent pas le mouvement d'avance^ ment dont il s'agit. Cependant, plus tard, leurs écrits devaient le rendre évident à des yeux plus habiles. Parmi le petit nombre de ceux qui démontrèrent la réalité des espérances de Bacon , nous citerons le Français Leclerc. Il commença une hisr-

(1) Dtf Augmentis, lib. 1.

(2) Sagesse mystérieuse des anciens, Prométhée. Paris ^^ 16il.

toire de la médecine (1) , dans laquelle il se proposait de trouver Torigine de cet art , de montrer quels en avaient été les progrès de siècle en siècle , quels changemens il y avait eu dans les systèmes et les méthodes, au fur et mesure des découvertes, etc. Son livre devait, en un mot, présenter les principaux raisonnemens, et les expériences les plus considérables, à Taide desquels la médecine était arrivée au point actuel. Cet ouvrage, comme ceux du philosophe que nous citions toutrà-l'heure, tombait au milieu d'une discussion, qui durait encore, sur la valeur relative des anciens et des modernes (2). Mais

(1) HiiMre de la Médecine. Paris, 1696, et 1729.

(2) n ne sera pas inatile de citer quelques argamens de cette discussion. Us prouveront qae ces débats, qae Ton croit généralement parement littéraires, avaient souvent une très grande portée philosophique.

Voici, entr*autres, un passage extrait d'un ouvrage de Charles Perrault. « Le genre humain doit être considéré comme un seul homme éternel , en sorte que la vie de l'humanité , comme la vie de l'homme , a eu son enfance et sa jeunesse ; qu'eUe a actuellement sa virilité , mais qu'elle n'aura pas de déclin ; et que cette loi d'un incessant progrès est vraie et démontrable, non pas seulement pour les sciences exactes ou d'observation, et pour l'industrie ou la politique, mais même pour la morale et pour l'art. » (ParaMèle des anciens et des modernes. Paris, 1688.

Voici un passage des pensées de Pascal qui traite du même sujet. « Par une prérogative particulière de l'espèce humaine, non seulement chacun des hommes s'avance, de jour en jour, dans les sciences, mais tous les hommes en-

arrivons aux essais d'un homme qu'à bon droit nous pouvons considérer comme un disciple de Bacon, bien que dans ses ouvrages il ne soit pas question de progrès : je veux parler de l'Italien Vico.

Suivant Vico (1), le monde social est l'ouvrage des hommes.. Il faut rechercher, dans l'étude des révolutions, quels sont les principes immuables et les faits fondamentaux d'où dépendent les mouvemens et l'existence des sociétés. Par là, on expliquera comment se forment et comment se maintiennent les nations; et l'on possédera une histoire des idées humaines, qui pourra servir à jamais de

semble y font un continael progrès De sorte qae toute

la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. D'où Tonvoitavec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans les philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse de cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance , mais dans ceux qui en sont le plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance des hommes proprement; et, comme nous avons joint, à leurs connaissances, l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que Ton peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres. » (Pensées de Pascal.) Pascal mourut en 1662.

(1) Priiieipes d*une science nouvelle relative à la nature commune des nations^ éd. 1725, 1790 et 1744.

A LA SCIENCE DE l' HISTOIRE. 107

base à la méthaphysique. Toutes les institutions sociales, toutes les révolutions tournent enfermées dans trois coutumes, la religion, le mariage, les sépultures. Examinons , en effet, les faits historiques. Les traditions les plus reculées nous racontent trois âges, celui des Dieux, celui des héros, et celui des hommes.Yoici commentelless'expliquent. Dans le premier âge, les individus les plus intelligens , comme les plu^ forts, parmi les hommes errans dans les forêts , sous Tinfluence de la terreur que leur inspirent, à la première réflexion , les phénomènes inexpliqués qui les entourent , se cachent dans les cavernes des montagnes , adorent et craignent Dieu. Ils voient dans les accidens et les bruits de cette nature mystérieuse, les gestes et la parole de Tètre tout-puissant ; ils Tinterprètent ; et se gouvernent par les auspices. Hs instituent le mariage comme un lien sacré , et fondent ainsi la famille , avec ses traditions et ses droits héréditaires, sous le gouvernement d'un chef guerrier et prêtre en même temps. Les travaux agricoles commencent, et le mystérieux lien de la sépulture vient attacher la famille au sol. Bientôt les hommes errans, restés faibles d'intelligence et moindres de force musculaire, viennent demander asyle et protection à ces chefs puissans par les auspices et les armes. Us deviennent leurs cliens dévoués, mais ils restent sans Dieu et sans pudeur, se laissant guider,

comme un troupeau, par leurs pasteurs. C'est là rage divin.

Mais après un certain temps de la vie patriar* chale , les chefs deviennent des maîtres durs ; les cliens, qui , par la servitude même, ont acquis Tintelligence de leurs forces et de leur valeur , s'irritent et menacent. Alors les chefs de familles s'unissent entre eui, pour former, par leur union, un fai^ ceau solide et redoutable autant par les armes que par une plus grande protection divine. Parmi eux, ces chefs se choisissent quelquefois un roi , quelquefois un administrateur temporaire. Telle est l'origine de la cité antique qui commence toujours par une aristocratie ayant la triple alliance des auspices , du mariage et de la sépulture , qui gouverne la plèbe des cliens impies et sans pudeur. Ce temps est l'âge héroïque.

Cet état social porte en lui les germes de sa propre destruction. Les cliens, les plébéiens tendent à sortir du néant ; ils réclament une part dans le gouvernement. Rome nous oflfre un exemple des troubles civils, au milieu desquels l'aristocratie perd sa puissance , et finit par la partager avec les enfans de ceux dont elle était la maîtresse. C'est l'âge des hommes qui commence. Enfin, lorsque cesse cette lutte de classes, lorsque les hommes ne sont plus unis par le besoin de la défense et de la conquête d un bien commun , ils s'abandonnent

À La science de l'histoire. 409

aui inspirations de leur égoïsme ; les mœurs se détruisent, et la monarchie est acceptée comme un remède à une dépravation qui ne peut plus se gou- Yerner. Ce pouvoir ne peut arrêter le torrent des mauvaises mœurs : il ne reste pas, non plus , toujours national, et se corrompt à son tour. Alors la société s'en va en lambeaux. C'est ainsi , dit Vico , que les nations tendent par corruption à se diviser et se détruire elles-mêmes, et que , de leurs débris dispersés dans les solitudes, elles renaissent et se renouvellent semblables au phénix de la fable. L'histoire, suivant cet auteur, nous ofTre la succession de deux mouvemens semblables , dont l'un fut antérieur à la corruption romaine , et dont l'autre, partant de l'invasion des Barbares , nous présente l'âge divin, dans le gouvernement de l'église , l'âge héroïque, dans la féodalité , et se trouve arrivé à la monarchie.

Tel est le système de Vico. Les livres de M. Ballanche en o&ent une ampliation étendue. On voit que l'auteur, bien qu'il se fat nourri de la lecture de Bacon, mais peut-être parce qu'en même temps il avait étudié Platon avec autant de soin, est complètement anti-progressif. Dans son histoire , il se montre fataliste , c'est-à-dire partisan de la philosophie grecque qui admet une succession seulement circulaire des phénomènes sociaux. Cependant son travail est un essai vigoureux pour découvrir, dans

1 1 (^ INTKODtCTION

les faite du passé , une loi unitaire explicative. C'est à cause de cela , sans doute , qu'il a sollicité des travaux en Allemagne , et qu'il a été analysé ,dernièrement en français. D'ailleurs, quelques exemplaires de ses ouvrages furent connus en France (1 ) , et peuvent avoir aidé Boullanger dans ses recherches. C'est en partie le motif qui nous a déterminé à en faire mention.

Nous avons cru , eh outre , nécessaire d'en parler « afin de montrer que la continuation directe des idées du seizième siècle sur la progressivité de l'espèce humaine, se trouve, dès le dix-huitième, presque uniquement dans les philosophes français, en sorte que c'est dans les écrite de notre langue que les érudite doivent aller rechercher les divers élémens de cette conception* Nous repoussons ainsi toutes tentatives qui détourneraient l'attention du point où est la mine qu'il faut fouiller.

n nous paraît évident, en effet, qu'il existait en France , dans le dix-huitième siècle , une école formée des honmaes supérieurs dans toutes les spécialités , et dont la seule croyance , dont nous poursuivons ici l'histoire , formait le lien ; école sans chef, sans titre distinctif , invisible aux yeux vulgaires , parce qu'elle ne mêlait point sa pensée dans le mouvement qui préparait la révolution. L'idée

(1) Voir le Journal de Trévoux , septembre 1726;

À LA SCIENCE DE L HISTOIRE. lli

d un progrès social, sans crainte de rétrogradation, résultat inévitable de laccumulation des travaux des hommes, transmis et accrus de siècle en siècle, en formait la base. L'existence de cette école se manifeste non-«eulement dans plusieurs titres et préfaces, dans le système de coordination de plusieurs ouvrages de ce temps ; mais nous allons voir , coup sur coup, deux hommes écrire qu'elle est le but de leurs plus sérieuses études. Nous citerons, d'abord, BouUanger; la manière dont il exprime sa croyance , le système dont il l'enveloppe , son âge enfin nous montrent qu'il est le premier en date (1).

« La partie la plus utile de l'histoire , dit Boullanger, n'est point la connaissance des usages et des faits; c'est celle qui nous montre l'esprit qui a fait établir ces usages et les causes qui ont amené les événemens. Nul auteur n'a encore cherché l'histoire du genre humain dans l'esprit des établissemens qu'il a faits dans tous les âges (2). » C'est une étude nouvelle à laquelle il faut procéder ; il en résultera une confiance dansl'avenir , propre à guérir du désespoir qui nous saisit à l'aspect de la société présente. £n effet, le progrès des connaissant ces , en agissant sur les puissans , et sur la raison

(1) Boullanger est mort en 1759.

(2) Antiquité dévoilée 4

publique , continuera de leur apprendre ce qu'il leur importe de savoir pour le vrai bien de la société : « c'est à ce lseul progrès qui commande, d'une façon invisible et victorieuse , à tout ce qui pense dans la nature, qu'il est réservé d'être le législateur de tous les hommes, et de porter insensiblement , et sansefforts, des lumières nouvelles dans le monde politique , comme il en est porté tous les jours dans le monde savant (1). »

Partant de ces idées générales, BouUanger propose de fonder, sous le nom d'économie politique, la science de maintenir les hommes en société, et de les y rendre heureux* Il propose d'en chercher les moyens dans l'histoire , et voici comment il y procède lui-même : on va voir que la progressivité forme le nœud entier de l'action dont il essaie de présenter le drame.

Le genre humain a débuté dans la carrière de la civilisation par la théocratie ; et une étude attentive du culte primitif montre qu'il est empreint de la terreur qu'avait inspirée la grande catastrophe physique qui avait dispersé les hommes. Cependant l'état théocratique n'arriva que successiv«nent à un degré élevé de splendeur. Après le déluge, il y eut. d'abord, des familles dont le lien unique était la rehgion, une religion sombre, mystérieuse, pleine

(1) Économie politique.

A LA SaBNCE DB L HISTOIRE. 113

desacrifices et de prières. Lorsque les familles se furent multipliées, et que la propriété eut paru , il fallut un chef; ce fut Dieu, Dieu souverain du monde. Il y eut des lois, et, pour magistrats, des prêtres. C'est Tépoque que toutes les histoires an^ciennes désignent sous le nom de Règne des Dieux. Dans cet âge , il y eut, dans la société, unité de prin^ oipe, d'objet et d'action. La religion était austère , le culte simple, sans images, ni temples; lagriculture , l'industrie, la population, l'éducation étaient soumises à une police simple et sévère ; car les lois domestiques étaient les seules lois de la société. Cependant , les temples se construisirent ; on y déposa le code des lois, et on en fit sortir les oracles par lesquels le sacerdoce disposa des passions et des forces des hommes. Ces établissemens, utiles d'abord, devinrent nuisibles en se multipliant. De cité à cité , il s'établit des différences de cultes et de croyances. Bientôt chaque ville crut à ses idoles « elle en fit des fétiches ; en sorte que la pluralité des temples engendra la pluralité des religions et des dieux. Les individualités nationales se multiplié* rent avec les individualités de culte ; et la haine et la guerre divisèrent les nations. On doit considérer le Mosaïsme comme une sage réforme de la théo^ cratie égyptienne.

Le deuxième âge , c'est-à-dire , suivant la fable , le règne des héros ou demi-dieux, commence lors-

que les chefs des théocraties, ayant cessé de croire, se servent, dans leurs intérêts ^oïstes, des lois et de Torganisation religieuse établies , et que par eux la servitude religieuse se changea en servitude civile. C'est alors que les nations, dégoûtées du joug qu on appuyait sur elles au nom de Dieu , perdant, par lexemple de leurs chefs, la crainte religieuse primitive , vouluretit des rois pour les gouverner ; ceux-ci furent des dieux terrestres. « Ainsi, le premier âge de la théocratie avait rendu la terre idolâtre, parce qu'on y traita Dieu comme un homme; le second la rendit esclave, parce qu'on y traita l'homme , héros ou roi , comme un dieu. »

Le troisième âge , cdui des hommes, fut celui des républiques. Les excès du despotisme firent retourner les peuples aux autels. Elles reprirent Dieu pour roi ; ainsi Athènes, en chassant ses tyrans, éleva une statue à Jupiter, le prenant désormais pour souverain unique. Mais, de ville k ville, il y eut inimitié et guerre ; de ville à ville , il y eut un dieu différent ; la terre fut pleine d'idolâtrie et de tourmentes anarchiques.

La monarchie devait être le terme de tous ces mouvemens ; elle seule représente l'unité sociale ; elle seule peut constituer unitairement l'éducation et la morale , sans imposer la servitude civile ; aussi la monarchie survint. Le moyen âge nous présente un dernier effort de la théocratie ; il tombe, enfin.

devant les progrès de l'esprit humain (1) , devant ce fleuve immense qui grossit tous les jours, et que rien, si ce n'est un déluge, ne peut arrêter. On a dit l'Europe sauvage . l'Europe païenne , l'Europe chrétienne ; il faudra qu'on dise, enfin, l'Europe raisonnable. Envisageons l'avenir avec complaisance, , et ne doutons pas du bonheur ftitur des sociétés ; le sage sème un grain très long à produire ; il n'en a que la peine , les races futures en ont le fruit-

D'après cette esquisse des recherches auxquelles BouUanger consacra sa courte vie , et dans l'intérêt desquelles il étudia la géologie , les langues et les livres de l'Orient , d'après cette exposition de son système historique , on voit qu'il concluait à la monarchie représentative telle qu'elle existe dans le temps présent. On doit regarder l'ouvrage de l'abbé Saint-Pierre , sur la paix perpétuelle , comme une réalisation de cette théorie. Au reste , les opinions historiques de BouUanger furent vivement discutées, et donnèrent lieu à un grand nombre d'investigations et de disputes sur les sociétés primitives. Si ce philosophe ne fut pas l'unique promoteur de ces travaux , au moins doit-on croire qu'un grand nombre d'entre eux eurent pour origine la pensée du problème qu'il cherchait luimême à résoudre

(1) Economie politique.

Tuirgot(l) , qui commença par être prieur de la Sorbonne et finit par être ministre d'État, qui par conséquent commença sa carrière par la philosophie religieuse , et la finit dans le tourbillon et les détails des affaires . présente Tidée de progrès avec une précision telle , qu'il n'est guère douteux qu'il eût dépassé ceux qui sont venus après lui , s'il eût consacré, à la culture de cette doctrine, le temps qu'il employa à administrer le pays.

Il débuta, en 1750, par un discours, en Sorbonne, sur les avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre humain. Là , il montrait comment le patriotisme étroit des anciennes républiques, l'esprit de race, l'égoïsme absolu des cités antiques, qui engendra la cruauté dans la victoire , l'esclavage du vaincu , et la domination absolue de la force , s'étaient eflTacés devant le principe de charité et d'égalité proclamé dans les évangiles; comment, enfin, les gouvernemens avaient appris à être humains. Il proclama que le christianisme avait fait avancer le genre humain. H fut plus précis dans un second discoulrs prononcé la même année , au même lieu , sur les progrès successifs de l'esprit humain. « Les phénomènes de la nature soumis à des lois constantes , disait-il, sont renfermés dans un cercle de révolutions toujours le

(l) OEuvres de Turgot, tora. 2; Paris, 1808.

À LA SCIENCE DE l' HISTOIRE. 117

même. Tout renaît, tout périt, et dans ces générations successives , par lesquelles les végétaux et les animaux se reproduisent, le temps ne fait que ramener à chaque instant Timage de ce qu'il a fait di^ paraître. La succession des hommes, au contraire, offre , de siècle en siècle , un spectacle toujours varié. Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d'effets, qui lient Tétat présent du monde à tous ceux qui Font précédé. Les signes multipliés du langage et de récriture, en donnant aux hommes le moyen de s'assurer la possession de leurs idées, et de les communiquer aux autres , ont formé un trésor cx)mmun, qu'une génération transmet à l'autre, ainsi qu'un héritage, toujours augmenté des découvertes de chaque siècle ; et le g^are humain, considéré depuis ^on origine, parait, aux yeux d'un philosophe, un tout immense, qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès. » La marche des hommes est partout la même, mais d'une vitesse inégale, en sorte qu'aujourd'hui même, la surface du globe nous présente, en quelque sorte, sous un seul coup d'oeil, les monumeis, les vestiges de tous les pas de l'esprit humain, l'image de tous les degrés par lesquels il a passé , l'histoire de tous les âges. Ce mouvement ne s'aperçoit jamais plus que dans les révolutions qui. changent les nations ; ainsi que les tempêtes qui ont agité les flots de la mer, les maux inséparables des révo-

lutions disparaissent : le bien reste , et l'humanité se perfectionne.

« Sans doute, bien des erreurs, bien des superstitions et des égaremens monstrueux ont marqué les premiers pas de l'humanité. Mais, dans cette progression lente d'opinions, et d'erreurs qui se chassent les unes les autres, il semble voir ces premières feuilles , ces enveloppes que la nature a données à la tige naissante des plantes, sortir avant elles de la terre , se flétrir successiv^nent à la naissance d'autres enveloppes, jusqu'à ce qu'enfin cette tige paraisse et se couronne de fleurs et de fruits, image tarctive de la vérité, »

Turgot cherche la preuve de ces idées générales dans une exposition historique , dont iï suffira ici d'extraire la réflexion qui marque le plus combien ce philosophe était étranger aux préjugés du dixhuitième siècle. Au sein de la prétendue barbarie du moyen âge , dit-il, il s'est fait de vrais, d'immenses progrès. C'est sous cette terre si rude en apparence, que se sont développées les racines de la riche moisson que les derniers siècles ont recueillie, et dont nous jouissons.

Dans un plan d'histoire universelle, écrit de premier jet, et que Turgot voulait faire en opposition à celle de Bossuet, il devient plus précis encore que dans les discours que nous venons de faire connaître. Quelques parties de ce travail ont même , ainsi

que nous allons le toir, éyidemment servi presque textuellement à Saint-Simon, dont nous parlerons tout-À-Vheure,

Il établit d'abord que Thistoire embrasse la considération des pr(^ès successifs du genre humain, et le détail des caij^es qui y ont contribué ; il débute par un discours sur le progrès du gouvernement et de la morale , où noiâ reeueillons les gén^alités suivantes :

n dierchedes exemples de Tétat des associations primitives , dans les peuplades sauvages actuellement exilantes. Les peuples ont été successivement chasseurs, puis pasteurs, puis, enfin, agriculteurs. La supériorité de courage, de raison, et de force, créa les chefs. La guerre engendra Tesclavage.

L'oisiveté de certaines classes favorisa les pro* grès de l'esprit. — L'inégalité de fOTces physiques engendra Tesclavage et la prostitution des femmes ; mais au miUeu de tous les maux, de toutes les mauvaises passicms, et même k l'aide de ces misères, les sociétés s'avancèrent, guidées par la providence, vers un état meilleur. Lorsque j'examine l'histoire générale des peuples, et leurs mouvemens, « je croîs voir, dit-il, une armée immense dont un vaste génie dirige tous les mouvemens. A la vue des signaux militaire , au bruit tumultueux des trompettes et des tambours, les escadrons entierss'ébranlent, les chevaux même sont remplis d'un feu qui

n a aucun but ; chaque partie fait sa route à travers les obstacles, sans connaître ce qui peut en résulter. Le chef seul voit reflTet de tant de marches combinées; le chef seul, Dieu, sait le but. » Cette image représente exactement Teflet produit sur le lecteur, par la peinture historique que Turgot ébauche dans son premier discours.

Dans un second discours , il cherche à déterminer les progrès de Vesprit humain, ou , en d'autres termes, des théories des sciences et des beaux-arts. Voici ce que nous y remarquons particulièrement. Nous changeons seulement Tordre dans lequel les idées sont présentées.

1 . Toutes les fois qu'il s'agit de trouver la cause d'un effet, ce n'est que par voie d'hypothèse qu'on peut y parvenir. On ne peut vérifier une hypothèse, qu'en en développant les conséquences, et en les comparant aux faits. Si tous les faits qu'on produit, en conséquence' de l'hypothèse, se retrouvent dans la nature précisém^t tels que l'hypothèse doit les faire attendre; cette conformité, qui ne peut être l'effet du hasard, en devient la vérification , de la même manière qu'on reconnaît le cachet qui a formé une empreinte en voyant que tous les traits de celle-ci s'insèrent dans ceux du cachet. .

« Avant de connaître la liaison des effets physi-. ques entre eux, il n'y eut rien de plus naturel que de supposer qu'ils étaient produits pa^ des êtres inteU

A LA SCIENCE DE l'hISTOIBE. 121

ligens , invisibles et semblables à nous ; car à quoi auraient-ils ressemblé? Tout ce qui arrivait sans que les hommes y eussent part , eut son Dieu » auquel la crainte et l'espérance firent bientôt rendre un culte , ^t ce culte fut encore imaginé d'après les ^rds qu'on pouvait avoir pour les hommes puissans. » C'est l'époque qu'Auguste Comte (1), l'un des élèves de Saint-Simon, appelle époque de la méthode théologique.

« Quand les philosophes eurent reconnu l'absurdité de ces fables , ils imaginèrent d'expliquer les causes des phénomènes par des expressions abstraites, comme essences et facultés; expressions qui cependant n'expliquaient rien , et dont on raisonnait comme si elles eussent été des êtres; Ion multiplia les facultés pour rendre raison de chaque effet. » C'est l'époque qu'Auguste Comte appela celle de la méthode métaphysique, nom que Turgot lui donne aussi dans un autre endroit de son ouvrage.

« Ce ne fut que bien tard , en observant l'action mécanique que les corps ont les uns sur les autres, qu'on tira de cette mécanique, d'autres hypothèses, queles mathématiques purent développer, et l'expérience vérifier. C'est là ce qu'Auguste Comte nomme méthode positive. Il nous paraît évident que ces phra-

(1) Couri de politique positive ; Catéchisme des industriels, deuxième cahier.

ses de Turgot contiennent l'idée que l'élève de Saint- Simon a développée : seulement il Ta transportée à la science politique comme à toute autre, offrant les mathématiques comme méthode générale de raisonnement. Turgot, encore, avait indiquécetusage; car dans ce même discours, il classe l'histoire parmi les scietices physiques. Voici maintenant comment il décrit la révolution scientifique par laquelle on sortit de l'époque métaphysique pour entrer dans celle des théories mécaniques.

2. « Bacon fut le premier qui sentit la nécessité de ramener, à l'examen de l'origine des idées prétendues abstraites. Â sa suite , Galilée et Kepler jettent, par leurs observations, les vrais fondemens de la philosophie. Mais ce fut Dëscartes qui , plus hardi , médita et fit la révolution. Locke marcha dans sa direction à l'analyse des sensations, et la poussa beaucoup plus loin que lui; Berckeley et Cowdillac l'oïït suivie. Ils sont tous des enfans de Descartes.

c( Descartes a envisagé la nature comme un homme qui , plongeant sur elle d'un vaste coup d'œil , l'embrasse tout entière et en fait , pour ainsi dire , le plan à vol d'oiseau.

« Newton Y di examinée plus en détail. Il a décrit le pays que l'autre avait découvert.

« On a pris à tâche d'immoler la réputation de Descartes à celle de Newton. On a imité ces Romains

qui , lorsqu'un empereur succédait à un autre , ne faisaient qu abattre la tète du premier et y substituer celle du second. Hais, dans le temple de la gloire, il y a de la place pour tous les grands hommes. Entrer ces deux puissans génies est arrivé ce qui arrive toujours dans tous les genres. Un grand homme ouvre de nouvelles routes à Tesprit humain : pendant un certain temps tous les hommes ne sont encore que ses élèves ; peu à peu cependant ils applanissent les routes qu'il a tracées ; ils réunissent toutes les parties de ses découvertes ; ils rassemblent et inventorient leurs richesses et leurs forces, jusqu'à ce qu'un nouveau grand homme s'élève , (jui s'élance du point oîi son prédécesseur avait conduit le genre humain , aussi haut que ce prédécesseur l'avait fait , de celui où il était parti. » Dans cette énumération des idées générales de Turgot, nous ne devons pas oublier ce qu'il dit des beaux-arts. Il les considère comme progressifs; et contrairement à l'opinion de son temps, il n'hésite pas à considérer les modernes , le moyen âge surtout , comme supérieurs aux Grecs sous ce rapport. Mais, si dans tout ce que dit ce philosophe, on trouve une confiance absolue dans l'avenir , on n'y voit rien , non plus , de net sur l'institution de moyens de le prévoir , d'après l'étude des faits passés, n n'en est pas de même de Condorcet. L'œuvre de celui^i est dans toutes les mains : ce- ,

pendant elle est tellement importante sous ce rapport , que nous demanderons au lecteur la permission de lui en faire passer ici sous les yeux les parties lesplus saillantes. N'oublions pas d'ailleurs dans quelle position était Condorcet, lorsqu'il consigna sur le papier ses plus chères pensées. Pressé par la persécution , et poursuivi par l'échafaud , il ne put qu'ébaucher quelques parties de son projet monumental ; il ne put qu'en démontrer, en quelque sorte, la possibilité, par un essai.

1. « Le progrès, dit-il, est soumis aux mêmes lois générales qui s'observent dans le développement individuel de nos facultés, puisqu'il est le résultat du développement , considéré en même temps, dans un grand nombre d'individus réunis en société. Mais, le résultat, que chaque instant présente , dépend de celui qu'offraient les instans précédens, et influe sur celui des temps qui doivent suivre. »

2.' c( S'il existe, ajoute-t-il plus bas, une science de prévoir les progrès de l'espèce humaine, de les diriger, de les accélérer, l'histoire de ceux qu'elle a faits, doit en être la base première (1). »

3, « Si l'homme peut prédire, avec une assurance presque entière, les phénomènes dont il con-

(1) Esquisse d*un tableau historique des progrès de l'esprit humain, 1 vol. in 8.

natt les lois ; si lors même qu'elles lui sont in-^ connues, il peut, d après Vexpérience du passée prévoir, avec une grande probabilité , les événe* mens de l'avenir , pourquoi regarderait-on comme une entreprise chimérique, celle de tracer le tableau des destinées futures de l'espèce humaine, d'après les résultats de son histoire ? Le seul fonde* ment de croyance dans les sciences naturelles, est cette idée que les lois générales, connues ou ignorées, qui règlent les phénomènes de l'univers, sont nécessaires et constantes ; et par quelle raison ce principe serait-il moins vrai pour le développement des facultés intellectuelles et morales de l'homme que pour les autres opérations de la nature (1)?

4. a Nos espérances sur l'état à venir de l'espèce humaine peuvent se réduire à ces trois points importans : La destruction de l'inégalité entre les nations ; les progrès de l'égalité dans un même peuple; enfin, le perfectionnement réel de l'homme, » En d'autres termes : 1** c< Y a-t-il sur le globe des contrées dont la nature ait condamné les habitans à ne jamais jouir de la liberté , à ne jamaijs exercer leur raison? 2** La différence de lumières, de moyens ou de richesses . observée jusqu'à présent

(1) Loc. cit. 10^ époque des progrès futurs de l'esprit humain.

chez tous les peuples civilisés, entre les différentes claies qui composent chacun d'eux ; cette inéga-^ lité, que les premiers progrès delà société ont augmentée, et, pour ainsi dire, produite , tient-elle à la civilisation même, ou plutôt aux imperfections de ï art social ? Doit-elle continuellement s affaiblir pour faire place à cette égalité de fait, dernier but de lart social, qui, diminuant même leseffetsde la différence naturelle des facultés, ne laisse plus subsister qu'une inégalité utile à l'intérêt de touSy parce qu'elle favorisera les progrès de la civilisation, de l'instruction et de l'industrie, sans entraîner ni dépendance, ni humiliation, ni appauvrissement ? En un mot, les hommes approcheront- ils de cet état, où tous pourront, par le développement de leurs facultés, obtenir des moyens sûrs de pourvoir à leurs besoins? 3"* Enfin, T espèce humaine doit-elle s'améliorer, soit par de nouvelles découvertes dans les sciences et dansles arts, et, par une conséquence nécessaire, dans les moyens de bien-être particulier et de prospérité commune ; soit par des progrès dans les principes de conduite , dans la morale pratique ; soit, enfin, par le perfectionnement réel des facultés intellectuslleSy morales et physiques, qui peut être également la suite ou de celui des msr trumens qui augmentent l'intensité, et dirigent l'emploi de ces facultés, ou même de celui de l'organisation naturelle de l'homme.

y L'histoire, ajoute Gondoroet, répond affirmativement à ces trois questions ; ainsi, les différences entre les hommes ont trois causes principales : « l'inégalité des richesses; linégalité d'état entre celui dont les nwyem dembmtafwe, assurés pour luir même, se transmettent à sa famille, et celui pour qui ces m^ens sont dépmdans de la durée de sa vie, ou plutôt de la partie de sa vie où il est capable de trarvail; enfin, Tinélgalité d'instruction. » Or, ces trois ' espèces d'inégalités diminuent continuellement. Il est aisé de prouver que les fortunes tendent naturellemmt à réalité , si les lois civiles n'établissent pas des moyens factices de les perpétuer, et de les réunir dans les mêmes familles. Aujourd'hui, les homm^ sont divisés en deux classes ; celle qui vit en sécurité du revenu d'une terre ou d'un capital ; et celle qui est la plus nombreuse et la plus active, qui vit de son travail dans la dépendance et la misère. Pour que cet état ne soit plus, il suffît que le crédit cesse d'être un privilège attaché aux grandes fortunes ; les tontines sur la vie parai^ent un puissant moyen d'effacer l'inégalité qui pèse sur les hommes à leur naissance, etc.

6* « Dans l'avenir, l'inégalité naturelle de capacité servira au lieu de nuire. »

T. Parmi les progrès de l'esprit humain les plus importans pour le bonheur général, nous devons compter l'entière destruction des préjugés qui ont

établi entre les deux sexes une inégalité de droits funeste à celui même qu'elle favorise, etc.

Nous serions trop longs si nous voulions exposer les idées saillantes et justes, jetées à profusion, bien qu'en désordre , dans Touvrage de Condorcet, n suffisait de faire connaître les germes principaux qui ont passé et se sont développés dans la pensée de Saint-Simon : telle que Tidée d'une science destinée à prévoir les progrès futurs de la société, et fondée sur l'analogie des facultés individuelles et sociales; tels que les principes de la division des forces humaines en intellectuelles, morales et physiques, dont l'étude historique est présentée isolément ; telle que l'observation des tendances qui se marquent dans l'histoire, et qui indiquent l'avenir probable des institutions, et des faits oii elles se manifestent ; telle que la division des résultats des travaux sur le développement de l'humanité, en deux branches, savoir : la science du développement lui-même, et l'art social; telle, enfin, que la division des sociétés actuelles en propriétaires oisifs par héritage, et en travailleurs pauvres.

En même temps que ce philosophe cherchait à tirer, de l'idée progrès, les bases d'une science nouvelle et d'une politique positive , la certitude d'un avancement sans interruption dans le passé, et sans arrêt possible dans l'avenir, se confirmait par la

À LA SCIENCE DE l'HISTOIRE. 129

production d'une multitude de travaux et de discussions historiques spéciales, à tel point que nul homme, au courant des œuvres importantes du temps, ne pouvait conserver le moindre doute à cet égard. Parmi ces écrits, nous citerons l'histoire des mathématiques de Montuclat ; nous ne croyons pas qu'il y ait d'esprit assez rebelle pour résister h cette lecture. Là , on trouve l'exposition du mouvement de l'esprit humain dans des questions d'une netteté et d'une rigueur qu'on ne peut récuser ; et l'on voit l'humanité procéder à la découverte successive des vérités, avec une régularité, et dans une suite parfaite, s' élevant, par degrés, exactement suivant Tordre que les maîtres ont choisi, comme le meilleur, pour l'enseignement des sciences mathématiques dans leurs écoles.

Tous ces travaux eussent, certainement, précipité le développement de l'idée dont nous nous occupons , si la révolution ne fût venue changer la direction des esprits. Alors, on abandonna la théorie, pour se livrer uniquement à la pratique. Mais, il n'est pas douteux que, parmi les hommes qui mirent, à cette époque, la main aux affaires. Condorcet ne fut pas le seul qui fut convaincu d'une certaine progressivité propre à 'l'espèce humaine. On voit la trace de cette opinion dans divers écrits, dans plusieurs projets de constitution, dans quelques discussions de club, et notamment dans celles

du cercle social. Aussi , il est certain , pour moi , qu'il existait alors une sorte d'école , qui était , il est vrai . sans discipline et sans chef , mais qui avait , pour principe d'unité , quelques doctrines d'organisation et d'avenir, et Timmense espérance d'une progression inévitable ; école , dont Saint- Simon recueillit Théritage, et dont il transmit les traditions à notre siècle.

Nous terminerons la série des philosophes français du dix-huitième siècle, en donnant l'analyse d'un traité de Kant, qui fut publié en allemand, en 1784, et dans notre langue en 1801 (1), et qui, par conséquent, doit être compté dans la somme des travaux qui ont servi de guide à l'esprit français moderne.

Kant avait, pour point de départ, la pensée que l'ensemble de l'univers était organisé dans un but, en sorte que toute partie, bien que soumise à une loi et à une destinée propres , était un moyen de la tendance universelle. L'homme était fonction de cet immense système d'agens, et concourait harmoniquement avec eux; en conséquence, l'homme avait sa loi , son but particulier. Examiné individuellement, l'homme avait reçu et possédait, dans son ame, un idéal de la perfection morale , qu'il

(1) Conservateur, recueil de morceaux inédits par François de Ncufchatcau. Paris/ an viii, tom. 2, p. 57.

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pouvait et qu'il devait réaliser ; ainsi, bon par e&- ^nce, il était cependant pourvu d appétits et d'instincts physiques qui Tentraînaient au mal; la nécessité de triompher de ce mal , et d'établir invariablement le bien , le poussait à la conception d'une société civile et morale , uniquement fondée sur les lois de la vertu , dont Dieu même serait le législateur et le chef suprême. Kant, partant de ces principes , en déduisit les propositions suivantes :

1. « Toutes les dispositions naturelles d'une créature sont telles, qu'elles doivent, enfin, se développer entièrement, et d'après un but. »

2. « Toutes les dispositions naturelles de l'homme , et qui sont fondées sur l'usage de sa raison , doivent se développer entièrement , non point h la vérité dans l'individu , mais bien dans l'espèce entière (1). »

(1) Nous croyons utile de faire mention, ici, du système enseigné par M. Cousin, sur la classification des faits liistoriques. l\ nous semble, comme celui de Hegel, en Allemagne , ressortir des principes généraux que Kant a posés.

Les passages qui suivent sont extraits du cours d'histoire de la philosophie, professé par M. Cousin, en 1828.

« Les différences caractéristiques qui divisent le dévelop* pement de la conscience de Tindividu, sont les différentes époques de sa vie; de même les différences que subit le geure humain dans son développement intérieur, deviennent les époques de la vie du genre humain, c'est-à-dire les époques distinctes de Thistoire.

3. « La nature a voulu que tout ce qui, dans Thomme, serait par-delà Tordre mécanique de son

ic-Mainlenant quelles sont, quelles doivent être les épo^ qaes de Thistoire du genre humain ? Et dans quel ordre se succèdent ces différentes époques? Pour le savoir, il est évident qu'il faut avoir reconnu dans quel ordre se développent les différences que nous avons signalées dans la conscience du genre humain et dans celle de Findividu. Est-ce ridée de Tinfini qui préoccupe d*abord l'humanité, ou l'idée du fini? (^^ Leçon).

« Le but de l'histoire et de l'humanité n'est pas autre chose que le mouvement de la pensée, qui, aspirant nécessairement à se connaître complètement , et ne pouvant se connaître complètement qu'après avoir épuisé toutes les vues incomplètes d'elle-même , tend , de vue incomplète en vue incomplète , par un progrès mesurable , à la vue complète d'elle-même et de tous ses élémens substanciels successivement dégagés , éclaircis par leurs contrastes , par leurs conciliations momentanées et leurs guerres nouvelles. Tel est le but général de l'histoire et de l'humanité.

« Combien y a-t-il d'élémens dans la pensée ? Trois , ni plus ni moins, savoir : le fini , l'infini et le rapport du fini à rinfini. Il me parait donc impossible qu'il y ait jamais, dans le développement de la pensée et de l'humanité, plus de trois grands caractères , plus de trois points de vue ; par iïonséquent, plus de trois grandes époques. (6^ Leçon).

« Une époque du genre humain n'est pas autre chose qu'un des élémens de l'humanité, développé à part, et occupanti 3ur le théâtre de l'histoire, un espace de temps plus ou moins considérable, avec la mission de jouer sur ce théâtre le rôle qui lui a été assigné, d'y déployer toutes les puissances qui 0ont en lui, et de ne se retirer qu'après avoir livré à Thisioire tout ce qui était dans son sein. »

Les trois époques de l'histoire sont dans cet ordre do

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existence animale , il le tirât tout entier de son propre fond ; et qu'il ne pût prendre part à tout

succession : l*mfini , le fini cl le rapport du Gni à rinflni. — Le dix-neuYÎëme siècle appartient à Tépoque du fini.— L'établissement du rapport du fini à Tinfini, ou de la synthèse définitive , est une tâche réservée aux siècles futurs. (7e Leçon).

a Ainsi, chaque peuple représente une idée. Les peuples différons d'une même époque, représentent dilTérentes idées; le peuple de Tépoque qui représente Tidée le plus en rapport avec Tesprit général de Tépoque^est le peuple appelé, dans cette époque , à la domination. Quand Tidée d'un peuple a fait son temps, ce peuple disparaît; mais il ne cède pas facilement la place; il faut qu'un autre peuple la lui dispute et la lui arrache. De là la guerre, défaite du peuple qui a fait son temps; victoire du peuple qui a le sien à faire, et qui est appelé à Fempire. » {Cours d'histoire de la philoso^ phie. 1828. 9® Leçon).

Nos lecteurs remarqueront peut-être avec étonnement , dans la revue qui nous occupe, que Kant soit le seul auteur allemand dont nous fassions mention. l\ nous suffira de peu de mots pour nous justifier. Nous n'avons trouvé, dans les ouvrages de Herder et de Lessing, rien que de vague, et par suite rien qui conduisit à une conclusion pratique. L'ouvrage de Herder est conçu dans cette pensée de perfectibilité indéfinie, qui était le propre des naturalistes du dix-huitième siècle. L'ouvrage de Lessing ne nous a paru conclure à autre chose qu'au panthéisme. La doctrine de Hegel n'est pas plus précise que celle de M. Cousin ; elle peut servir à juger systématiquement quelques faits historiques; mais elle ne porte, non plus, aucune conclusion. Ces ouvrages nous ont paru n'avoir aucunement servi à l'avancement de l'idée de progrès. Nous avons dû les passer sous silence , ainsi que beaucoup d'autres, écrits dans notre langue.

autre bonheur ou à toute autre perfection, qu'au bonheur ou à la perfection qu'il se serait procurés lui-même , dégagé de tout instinct, et par sa propre raison.

« Ici se présente un étrange phénomène. Les plus anciennes générations semblent ne s'être péniblement agitées qu'en faveur de celles qui les ont suivies, et ne s'êtxe soumises à tant de travaux et de fatigues que pour préparer à celles-ci un nouvel échafaud, d'où elles pussent élever, toujours plus *haut, l'édifice dont la nature a tracé le plan; de telle sorte que les plus reculées jouissent, enfin, du bonheur d'habiter cet édifice, auquel une si longue suite de leurs prédécesseurs auront constamment travaillé sans savoir ce qu'ils faisaient . et sans qu'ils pussent prendre part à la félicité qu'ils préparaient pour d'autres. Quelque difficile que ceci soit à concevoir, la nécessité s'en fait évidemment sentir, dès qu'on admet ce simple exposé : une espèce d'animaux est douée de raison , et , comme classe d'êtres raisonnables, elle doit, enfin, parvenir au développement complet de ses dispositions naturelles. Mais elle est composée d'individus, qui tous, passent et périssent : l'espèce seule demeure ; seule elle est immortelle. »

4. « Le moyen dont se sert la nature pour opérer le développement des dispositions de l'espèce, c'est r antagonisme des hommes dans la société.

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comme pouvant y devenir, enfin , la source d'un ordre légitime. »

5. (c Le plus important des problèmes pour les hommes, à k solution des€[uels la nature les contraint , c'est d atteindre à l'établissement d'une société civile générale, qui maintienne le droit ou la liberté de chacun. »

6. « On peut considérer l'histoire de l'espèce humaine en grand , comme l'exécution d'un plan caché de la nature, laquelle tend à établir une parfoite constitution intérieure, et, pour y parvenir, une pareille constitution extérieure des états, comme le seul ordre de choses où puissent se développer entièrement les dispositions qu'elle a placées dans l'espèce humaine. »

7. « L'essai philosophique d'une histoire universelle d'après un plan de la nature , qui tendrait à établir parmi les hommes une parfaite société civile, doit être regardé non seulement comme praticable, mais encore comme devant concourir à l'exécution de ce plan. »

Kant , on le voit d'après ces généralités , bien qu'à l'aide de la réflexion et des commentaires dont il les a accompagnées, mais que nous ne pouvons citer ici, on y trouve une portée très étendue ; Kant est bien au-dessous de Turgot et de Condorcet. Cependant il nous paraît à peu près certain que son écrit a été connu de Saint-Simon ; c'est ce

qu'on peut supposer d après quelques expressions que ce philosophe a employées.

Nous venons de fermer le compte du dix-huitième siècle, et de présenter les principaux chiffres du trésor de savoir et de bieirfaits, dont Saint- Simon se fit le dépositaire. Maintenant que nous connaissons le secret de cette fortune que nous cherchons nous - mêmes à accroître , si nous essayons dapprécier quel fut le rôle de Saint- Simon, nous verrons qu'il eût le mérite d y introduire ridée de la charité chrétienne , en y jetant ces mots : « Amélioration de la condition morale , intellectuelle et physique de la classe la plus pauvre. » Nous allons offrir un tableau général des idées de ce philosophe. Nous en exposerons l'ensemble, sans nous occuper de distinguer les . découvertes qui lui appartiennent, de celles qu'il a empruntées à ses prédécesseurs. L'examen auquel nous venons de nous livrer, nous dispense de ce travail. Saint- Simon a dit :

« Le but le plus général de la politique est l'amélioration de la condition sociale , c'est-à-dire de l'état moral , intellectuel , et physique de la classe la plus pauvre.

« Celui qui ne sympathise pas avec le grand nombre, est indigne du pouvoir; est incapable d'un rôle politique.

« Aujourd'hui , le plus grand nombre des hom-

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mes souffre ; car la révolution , après avoir beaucoup détruit, na rien édifié. Le peuple veut aimer, il ne peut que haïr. Il veut croire, il faut qu'il doute. Il veut vivre de travail , il faut qu'il meure d'oisiveté.

« Hâtons-nous donc de nous mettre à l'œuvre pour la réorganisation de la société européenne. Bien des essais ont été déjà tentés dans ce sens , mais tous ont été rejetés , parce que les uns n'étaient que des répétitions d'un passé dont les hommes ne veulent plus , et les autres étaient basés sur des prmcipes ou des abstractions métaphysiques, sur des conventions sans existence réelle.

c( C'est aux savans qu'il faut confier l'élaboration de l'œuvre de réorganisation , afin qu'ils n'y fassent entrer que des élémens positifs.

« Le passé ne nous laisse qu'un seul exemple bon à suivre, c'est la division du pouvoir, en spirituel et en temporel ; division au-delà de laquelle il n'y a pas de perfectionnement possible.

« Les savans doivent adopter cette idée que le dix-huitième siècle a léguée à l'avenir : c'est que l'humanité est progressive.

a Us doivent encore adopter cette autre idée; c'est que tout est lié , en sorte qu'une même loi gouverne l'univers, les nations, et les hommes.

« Ils doivent, enfin, renoncer à l'emploi exclusif de la méthode dont ils se servent aujourd'hui. L'a-

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nalyse n'est qu'une moitié de l'instrument intellectuel ; l'autre moitié est la synthèse : en effet, le perfectionnement s opère par un passage continuel, et successif, du procédé à priori, au mode à posteriori.

« Les sayans construiront une science de l'humanité , une phymlagie sodale , dont les premiers principes seront que l'espèce humaine est un être collectif, qui se développe dans la succession des générations, suivant une loi que l'on peut vérifier par l'observation.

a Alors , ils pourront reconnaître quels sont les agens conslans du progrès, et savoir, par là, quels sont les élémens positife d'une réorganisation sociale véritable. Ils verront que la cause du progrès, c'est le travail ; et qu'il y a trois espèces de travaux également indispensables : ceux des artistes, ceux des savans, et ceux des industriels.

a Alors, ils pourront prévoir l'avenir politique des hommes, et y guider les peuples.

« Alors, ils verront que nous sommes dans une époque critique analogue à celle oh vivait Socrale ; et que nous marchons vers une époque de réorganisation,

a Leplusgrand service qu'un hommepuisse rendre aux autres, la plus belle gloire, le plus grand mérite qu'il puisse acquérir devant Dieu et ses semblables , c'est de hâter cette époque,

« Pour juger de ce qui est à faire dans ce but, il

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faut se placer dans lavenir, et, considérant de là l'espace qui le sépare du temps oîi nous vivons, reconnaître par quels efforts successifs il peut être franchi.

« Aux yeux de l'avenir, ce qui caractérisera le passé , c'est qu'il fut un temps de guerre et de conquête ; c'est que la civilisation y avait pour principe l'exploitation de l'homme par l'homme ;

« En sorte que le plus grand nombre des hommes fut successivement esclave, serf et salarié ;

c< En sorte que la douce et pacifique influence des femmes y fut toujours méconnue; les plus heureuses étaient esclaves de leur mari; et le grand nombre, des instruro.ens de plaisir, et des prostituées ;

« En sorte que le moyen âge paraîtra bien nommé ; car il présente la lutte entre deux sociétés ; l'une pacifique, tendant à s'établir, et à laquelle lavenir succède ; Vautre militaire, allant s'affaiblissant, et qui est destinée à mourir.

« Les révolutions passées ont été longues, cruelles, et accompagnées de nombreuses destructions ; car on n'avait su les prévoir. Il n'en sera pas ainsi de celle que j'annonce ; elle pourra être pacifique, parce qu'elleaura été prévue dans toutes les parties.

<( La doctrine d'avenir quej'annonce, sera l'état définitif de Vhumanilé; car elle constituera la société pour le progrès, et sur le travail, l'élément

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positif de tout perfectionnement ; et il n'y aura plus d'autres divisions parmi les hommes, que celles établies, par la différence des aptitudes et des services.

« Tout ce que je dis est contenu dans la belle parole de Jésus-Christ : tous les hommes sont frères. Je fais ici , comme chrétien, une simple œuvre de théologien; comme philosophe, un travail à la Socrate. Dieu a parlé, une seule fois, par la bouche de son fils; et, dans un seul mot, il a mis tout ce que l'humanité avait à faire à jamais. »

Telles sont les idées générales que Saint-Simon a développées dans plusieurs ouvrages; mais, avec une audace singulière dans le style, il s'y est montré d'une humihté remarquable. Nulle part, il n'essaie, ni n'annonce la prétention de construire lui-même la science qu'il appelle de tous ses vœux ; il demande à d'autres de le faire ; il s'offre pour ouvrier, à tel maître qui voudra se servir de lui dans ce but. Il ne s'occupa directement que de la poUtique du jour ; il écrivit pour en changer la direction; il attaqua les oisifs, releva les travailleurs, proposa des moyens pour améliorer le sort de ces derniers. Saint-Simon, comme la plupart des enfans du dernier siècle, fiit matérialiste dans sa jeunesse ; plus tard, il revint à des sentimens religieux, et enfin, aux croyances chrétiennes. Telles sont au moins celles qu'il confessa sur son lit de mort.

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Sa conduite fut conforme à ses croyances ; elle en suivit toutes les phases. Elle fut toujours généreuse, mais quelquefois étrange et bizarre ; en un mot, elle fut toujours conséquente, quoique toujours excentrique ; cet homme, d'ailleurs, a lutté et souffert toute sa vie. H s est vu quelquefois dépouiller; il a vu des hommes, qui n avaient de mérite que celui de lui avoir dérobé une idée, acquérir une fortune littéraire, pendant qu'il restait chargé de ridicule ; mais, un mal auquel il ne devait pas s attendre, c est à celui qui serait fait h son nom.

Nous nous sommes lentement traînés sur Texposition des travaux du dix-huitième siècle; mais nous avions un motif. Il nous importait de convaincre les esprits rebelles, qu'il y a, ici , quelque chose; il nous fallait essayer d'ouvrir Voreille de ceux que la paresse, la grandeur, les jouissances rendent sourds. Pour le bien de nos semblables , il faut que nous nous fassions entendre de tous ceux qui se flattent encore de trouver le monde humain immobile, ou qui , se croyant plus puissans que lui , veulent le tenir posé comme une statue de pierre sur un piédestal. Nous ne pouvons trop faire pour attirer l'attention de ceux qui ont pris jusqu'à nos efforts en dédain. S'ils veulent nous accorder la parcelle d'oisiveté, ou le coup d'œil qu'ils donnent quelquefois à des jeux scientifiques, nous espérons que l'ombre du géant que nous essayons de décrire

leur apparaîtra enfin, et les frappera assez pour qu'ils comprennent la voix qui répète, à leurs oreilles, la menace de Moïse : si yous ne croyez , vous serez punis dans vos enfans.

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