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CHAPITRE VI

DÉFINITION DE l'iDÉE PROGRES.

Importance de cette défiolUon.— Définition da mot.— Définition de l'idée— Exemple tiré eus mathématiques. — Propriétés de la progression. — Séries croîssantci). — • Séries décroissantes ou rétrogrades. — Concordance des deux séries vers une même résolUnte. — Différences entre la série des mathématiciens et la série humaine. — Dissimilitndcs et analogies. — Le hut dans la série humaine accomplit la même fonction que la raison dans la série arithmétique et géométrique. — Corollaire logiques et métaphysiques attachés h l'idée progrès. — Ontologie qui en dérive. — Utilité de ces distinctions. Il en résulte que c'est par un ahus de langage et contrairement à la logique, que le panthéisme a usurpé le mot progrès. «- Conditions d'existence et causes du progrès. — De l'activité humaine. — Sujets de Tactivilé. — But de cette activité. — De Pactivitè individuelle. — De l'activité sociale. ^ Sans but, point de progrès. — Dangers des erreurs sur la nature du but. — Tout dépend de l'origine qu'on lui attribue. — Démonstration que l'homme n'est point l'auteur de son but.— Fautes commises en histoire par suite des erreurs commises sur cette question. — Fâcheuses conséquences de cette erreur en morale. *- Le but est du nombre des connaissances révélées. -« Objections faites au principe du progrès. — Qu'il est opposé à la doctrine de la chute, qu'il institue une sorte de fatalisme,. qu'il est indéfini, etc. — Réponses à ces objections.

Nous avons exposé, dans le précédent chapitre, l'histoire de l'idée ; nous avons vu que le progrès

avait été proposé , comme un devoir, par le christianisme; qu'il avait été proclamé, au milieu des triomphes scientifiques des seizième et dix-septième siècles, comme le symbole d'une audacieuse confiance dans le présent et dans l'avenir ; qu'enfin, il avait été invoqué et étudié , comme une formule d'espérance , au milieu des misères de notre temps. Il nous reste à rechercher quelle est la signification rigoureuse et la portée réelle de celte conception ; en d'autres termes, il nous reste à en donner l'exacte , définition. Notre examen sera minutieux. L'importance de la question, et les erreurs répandues sur le sujet, nous en font une loi. Le mot progrès est employé, aujourd'hui, par toute espèce de doctrine et dans les systèmes les plus opposés ; il semble que, pour être autorisé à s'en servir, il sufBse de le vouloir. Aussi, a-t-on dû en conclure, et en a-t-on conclu qu'il n'avait point d'acception précise, et qu'il ne désignait rien de réel. Nous aurons donc à rétablir et le sens véritable du mot et la valeur positive de la notion. Nous réclamons, à l'avance, l'indulgence de nos lecteurs pour les détails, quelquefois arides , dans lesquels nous serons obligés d'entrer, et pour la forme scholastique que nous nous sommes cru forcés d'adopter, comme la plus appropriée à la démonstration que nous poursuivons dans ce chapitre.

Nous commencerons par la définition du mot.

et nous montrerons qu'il a , en français , un sens depuis longtemps fixé. En effet, si nous ouvrons un dictionnaire, nous trouvons que progrès signifie avancement, mouvement en avant ; qu'il se dit particulièrement d'ime suite de conquêtes et d'avantages, d'accroissemens , ou d'augmentations, soit en bien, soit en mal. Les synonymes latins sont progresms etaugmentum (1). Passons, maintenant, à la définition de la chose.

Pour en donner la notion, nous emprunterons un exemple aux mathématiques. Dans cette science, on donne le nom de progression à une série de termes, dont chacun surpasse celui qui le précède, ou en est surpassé, de manière à présenter un rapport de croissance, ou de décroissance, dans lequel chacun des termes moyens se trouve être un intermédiaire nécessaire, entre celui qui le précède et celui qui le suit. Ainsi, la ligne des nombres 5, 7, 9,11, constitue une série croissante, dans laquelle

(1) Le mot progrès, comme substantif, s'entend au présent, au passé et d'une manière indéfinie. Il signifie aussi bien le fait d'avancer, que celui d'un avancement opéré. — ProgressivUé sl^uïRe la faculté de faire des progrès. — Progression signifie, soit Taction de faire des progrès, soit la série des progrès opérés. — Enfin, progressif exprime, soit la faculté, soit le fait de la progression. — Le moi série est, sous certains rapports, synonyme de progression.— En histoire naturelle, on s'en sert dans ce sens. l\ signifie une suite de grandeurs en croissance ou en décroissance.

chaque terme surpasse celui qui le précède, et dans laquelle, en outre, chacun des deux chiffres moyens forme la transition nécessaire entre le nombre qui précède et celui qui vient après. Une suite de nombres inverses, comme 11, 9, 7, 5, constitue une sàrie ou uneprogresâon décroissante. Nul exemple, ce nous semble, n'est plus propre à donner une notion claire de ce qu'il Mt entendre par Tidée progrés , appliquée aux faits sociaux. On comprend, par là , que ces faits, étant rangés par ordre de dates, oifrent entre eux un rapport de croissanèe , dans lequel chacun apparaît, comme le moyen de transition nécessaire entre celui qui le précède et celui qui le suit, de manière à former une progression croissante.

Ainsi, lorsqu en parlant d'une chose humaine ou sociale, on prononce que l'humanité, en cette diose. a été progressive, on doit comprendre que, par suite de la succession des travaux et des efforts, il y a eu, sur le sujet donné, une série d'acquisitions qui ont été , en quelque sorte, entées les unes sur les autres, et qui ont, chaque fois, ajouté à la puissance, à l'intelligence, ou au bien-être des hommes. Par exemple, on dit, en politique, qu il y a progrès, lorsqu'en étudiant l'histoire, on reconnaît que, par une série régulière de conquêtes, dont la première a préparé la seconde, et ainsi successivement, la société a acquis tel ou tel genre d'institutions profi-

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tables à l'espèce humaine. En science, on dit qu'il y a progrès, lorsqu'examinant la succession des découvertes ou des inventeurs, on voit que la première a ouvert la voie à la seconde, la seconde à la troisième, de telle sorte que l'on peut affirmer, au moment ou se lait l'observation, que l'on possède le terme le plus avancé quant au passé , et un terme de transition quant à l'avenir, etc.

Le mot progrès n'implique donc ni une notion vague, ni une idée superficielle. Il y a là, évidemment, madière à de nombreuses recherches* à de graves problèmes et à des découvertes aussi intéressantes que fécondes. Cependant, nous n'avons pas encore complèlem^ élucidé la question ; et nous allons, en conséquence^ selon une r^le logique que nous nous sommes imposée* achever notre démonstration, en d^issantl'aflBrmation par la négation; nous allons définir le progrès par ce qui en est l'opposé, c'est-à-dire, par la rétrogradation.

En mathématiques, comme nous l'avons vu, on ^ablit des séries décroissantes; de même, dans les choses sociales, il y a lieu à des séries décroissantes ; il y a des rétrc^adations. Ici , nous devons nou^ arrêter un instant, pour répondre à l'étonnéui^at de nos lecteurs. Us doivent, en efiet, être surpris de trouver, dans un ouvrage consacré à la démoœtration du progrès, la théorie d'un mouvement qui en ^ compl^ement Tinv^se. H doit leur

semliler , au moins, étrange que , lorsqu'il s'agit de mettre en lumière une vérité importante, nous venions, nous-mêîne, et connue à plaisir, y jeter du doute, et invoquer contre elle le scepticisme, non seulement en supposant la rétrogradation possible, mais encore en en décrivant les lois. Cet étonnement doit cependant cesser. Nous ne faisons rien de contraire au but que nous poursuivons. La théorie de la rétrogradation n'est point négative de celle du progrès ; loin de là , elle en offre la confirmation. En effet, dans les sociétés humaines, toutes les fois qu'il y a une série de faits en croissance , il y a , en même temps , une série décroissante ; c'est celle des faits contraires aux premiers. Lorsque les termes du bien s'élèvent en acquérant de la puissance , les termes du mal présentent une diminution corrélative. Ainsi, on peut étudier la marche des choses qui vont en s'amoindrissant, et en chercher la formule.

La série rétrograde ^t complètement l'inverse de la série progressive; dans cette dernière, on part du moindre terme , pour atteindre le plus élevé; dans la première, au contraire, le terme , qui disparaît le premier, est celiii qui a le plus de puissance , ou qui est le plus grand . Ainsi , par exemple , lorsqu'on étudie l'histoire de l'exploitation de l'homme par l'homme, après avoir reconnu qu'il y a lieu à établir une série décroissante, on remar-

que que le terme, qui s'efface le premier, est œlui môme oh l'homme fait de son semblable labus lo plus cruel; c'est Tétat d'anthropophagie. Ainsi, dans la science, le terme , qui s'oublie ou se perd d'àbord, est celui qui constitue le pire des étals scientifiques ; c'est-à-dire celui de ce fétichisme universel, où tout phénomène est particularisé, où toute chose est douée de volonté , où l'on croit que chaque soleil est un soleil nouveau, chaque nuit une nuit nouvelle, etc.

Jusqu'à ce moment, l'exemple que nous avons emprunté à la science des nombres, s'est trouvé parfaitement exact et très propre à éclaircir les difficultés de notre sujet. Jusqu'à ce moment , les considérations relatives aux propriétés de la progression arithmétique, sont applicables, à peu près en' tous points, à la progression sociale. Mais, en avançant d'avantage dans l'étude de la première , nousallonsrencontrer des différences. La similitude que nous avons reconnue précédemment, n'existera plus; il ne restera que des analogies. Celles-ci, cependant, méritent d'être étudiées ; car elles nous offriront encore un moyen d'élucider quelques-unes des questions qui nous restent à traiter. Qiion nous permette donc de nous arrêter encore un moment sur la progression des mathématiciens.

En mathématiques , on appelle raison de la progression, la quantité dont chaque terme est accru

OU diminué ; c'est la différence commune dont l'addition ou la soustraction forme chacun des termes suc^îessifs. Ainsi, dans la série 5, 7, 9, 11, la raison est 2, parce que deux forme la quantité qui constitue la différence ou la croissance commune. L'on a donné le nom de raison à cette différence, parce que c'est elle, qui, réellement, forme le mouvement d'augmentation ou de diminution que l'on remarque dans une progression; parce que c'est par elle, enfin, que l'on reconnaît qu'une suite de chiffres forme une série, et non une simple succession de nombres sans rapport entre eux, et, en quelque sorte, assemblés par hasard.

Dans les progressions historiques, on trouve quelque chose d'analogue à cette raison des mathématiciens , mais cependant rien de semblable. Occupons-nous, d'abord, de la dissimilitude ; nous parlerons, ensuite, des analogies.

Dans le mouvement des choses humaines ou sociales, le terme n'est point une quantité, et surtout une différence constamment la même , qu'il suffit d'ajouter au dernier terme existant pour former un terme nouveau. Au contraire, l'accroissement s'opère toujours, par l'acquisition de quelque chose d'inconnu, qui, souvent n'existait pas même en puissance, et, simultanément par la destruction de quelque chose d'ancien. Il est vrai qu'on peut dire, sous un certain point de vue, qu'à chaque pas de

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sa marche ascendante, la société acquiert des facultés de plus, et que, par exemple, si à une époque elle, possédait dix facultés (1), elle en possédera quinze, c est-À-dire cinq de plus, dans Tépoque suivante. Mais, comme les facultés nouvelles ont pour effet de modifier l'activité et le caractère de celles qui étaient auparavant en exercice, il arrive, en définitive, qu'il y a une dissimilitude telle, entre une époque et une autre, que Ton ne pourrait en apercevoir le rapport si Ton ne connaissait pas h l'avance , non seulement qu'il y a progression , mais encore quel est le but de celle^i. Il n'y a donc aucune parité entre la constitution d'un terme mathématique et celle d'un terme social ; cependant, comme nous l'avons dit plus haut, il existe, dans la série historique, quelque chose d'analogue à ce

(1) Je n*ai pas besoiq, je pense, de dire qael sens j'attache ici an mot faenlté. Les facultés de Thumanité sept les forces ou les moyens d'action dont elle dispose. Ainsi, une découverte scientifique, ou industrielle, une institution sociale, sont des facultés. Par exemple , la théorie do la chute dea corps, la théorie de rélectro-magoétismei la théorie chimique, ralgëbre^ Vimprimerie, la vapeur, etc., sont des puissances ou des facultés nouvelles acquises à l'espèce humaine. — Le progrès n*est pas non plus sans influence sur les facultés physiologiques de l'individu. L'organisation est moditiéepar la civilisation. On possède, à cet égard de curieuses observations, et l'on peut même dire des preuves nombreuses. Cependant ce n'est point de ces dernières facultés dont il est question en ce lieu.

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que les géomètres appellent la raison , quelque chose qui sert, comme cellenei, à reconnaître qu'une suite de faits forme une progression et non une succession d actes sans rapport entre eux. Ce quelque chose n est autre que la connaissance du but même du mouvement progressif. En effet, dans Thumanité, on ne peut admettre d'autre générateur des termes que Thumanité elle-même. Mais l'humanité agit toujours dans un but ; l'existence de cette condition est même, ainsi que nous l'avons vu, indispensable à son action. C'est donc le but en définitive qui détermine et dirige sa marche ; c'est donc le but qui est le motif, la base et l'explication des différens momens de son mouvement ; il en est, en même temps, le lien et le critérium. Ainsi, il serait souvent très difficile, comparant un état social à un autre, et jugeant en l'absence de toute passion ou de tout préjugé, de dire quel est le plus avancé des deux, si Tonne recourait à la considération du but. Par exemple, entre le municipe romain du quatrième siècle et la commune du onzième, il est impossible de dire quel est le système le plus avancé, si l'on se borne seulement à les comparer l'un à l'autre. Il est probable même que l'on se prononcerait pour l'institution romaine, ainsi que l'ont fait la plupart des historiens. En effet, l'avantage des franchises locales est du côté du municipe. Ses devoirs nationaux n'allaient pas au-delà du paie-

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ment du cens. La commune, au contraire, était non seulement redevable du cens, mais encore elle avait à accomplir le devoir militaire, soit pour se garder elle-même, soit pour concourir à la défense nationale. Elle avait donc, en réalité, plus de charges à supporter, quoiqu'elle jouit de moins de libertés ; mais, si Ton vient à tenir compte dul)ut même du mouvement auquel appartient la révolution des communes, on aperçoit clairement, alors, et à n'en pas douter, que ce genre d'institution est un progrès sur le municipe. En effet, en conquérant le devoir de concourir à la défense nationale, les bourgeois acquièrent le droit d'intervenir dans l'administration de la chose publique. De l'établissement de la commune à celui des états-généraux, il n'y a plus qu'un pas à franchir. Ainsi, la considération du but est, presque toujours, indispensable en histoire, soit pour juger la valeur des termes, soit pour en établir le rapport ; en sorte que c'est à juste titre que nous l'avons présentée comme remplissant, dans la progression historique, le rôle attribué par les géomètres, à ce qu'ils appellent la raison dans les progressions mathématiques. Ainsi, on peut établir, comme une règle générale et à laquelle il y a peu d'exceptions, si même il en existe, que pour être certain d'une progression ; pour distinguer, sûrement, ce qui est progressif, de ce qui est stationnaire ou rétrograde, il faut connaître ,

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soit le but d actiyité sociale du peuple que l'on éludie, soit le but d'activité de l'espèce humaine elle-même.

Nous terminerons, ici, notre comparaison. Nous croyons avoir tiré de l'exemple que nous avons choisi , tout ce qui était nécessaire pour faire par- Êdtement comprendre le caractère et les propriétés générales de la progression historique. Nous allons, maintenant, aborder une autre partie de la définition. Nous allons montrer quelles sont les conséquences ontologiques impliquées par la notion dont nous nous occupons; nous allons traiter de la métaphysique du progrès. Toute idée emporte , en effet, avec elle , certaines conclusions logiques nécessaires ; elle suppose un certain corollaire ontologique , sans lequel elle n'existe plus ; en un mot , elle a des conditions d'existence logiques et métaphysiques, hors desquelles elle devient un non sens absurde.

Ainsi, l'idée de progrès suppose , inévitablement et en même temps, qu'il y a un point de départ, une fin ou un but, et , entre le point de départ et le but , un espace à parcourir. En effet , comment pourrait-il y avoir place à une progression, s'il n'y avait point de place pour un mouvement , c'est-àdire , s'il n'y avait point un espace à parcourir 1 Gomment apercevoir un mouvement, si ce n'est dans la translation d'un point h un autre. c*est-à-

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dire, d'un point de départ à un but t Comment enfin constater ou comprendre qu'il y a eu un avancement quelconque , si Ton ne possède , au moins , deux extrêmes, entre lesquels on puisse marquer la distance parcourue? l'un des extrêmes fut-il le point où Ton est placé soi-même , il en faut encore un autre , afin d'être autorisé à dire qu'il y a distance, que le mouvement a eu lieu, et en définitive que l'avancement a été opéré. Il serait évidemment absurde de nier qu'il puisse en être autrement. Contredire de pareilles affirmations , ce serait la même chose que dire , du progrès , qu'il n'existe pas. Ainsi , cette idée implique des conséquences ontologiques qu'il n'est pas permis d'oublier du moment où on l'a acceptée elle-même. Mais ces conséquences ne sont pas les seules que nous ayons à énoncer.

L'idée progrès emporte, en outre, inévitablement cette autre corollaire, à savoir, que, ni le point de départ, ni l'espace è parcourir, ni les points de passage, ni le but enfin, ne sont la même chose que ce qui opère le mouvement. En efîet , si l'espace parcouru, les points de passage, etc., étaient la môme chose que le mobile qui les traverse , comment serait-il possible d'afQrmer qu'il y a un mouvement? Le mouvement, dit-on, dans les sciences mathématiques, est la translation d un corps d'un point à un autre ; or, si les points de l'espace étaient la même

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chose que le corps, il serait impossible qu'il y eut translation de Tun à lautre. Evidemment, chaque point de lespace est non-seulement une existence différente de celle du mobile qui le traverse ; mais encore c'est une réalité autre que celle de tout autre point. Il en est ainsi quant au progrès. Chaque terme de la progression est une existence particulière, différente de toute autre , Vôtre qui fait cette progression, n a aucune identité ni similitude avec les termes qu'il engendre ou qu'il traverse. En effet, voyons ce qui se passe dans la réalité des faits. C'est dans le temps que l'espèce humaine opère ses progrès; or, le temps, cet espace qui nous est donné, le temps ne fait point partie de l'espèce humaine ! Chaque progrès opéré par l'espèce humaine est marqué par certaines institutions sociales ; ces institutions sont , à proprement parler, les termes de sa progression , les points par lesquels on juge de son mouvement. Or, ces institutions ne sont point l'espèce humaine, bien qu'ils ne pourraient subsister sans elle I ce sont, en outre, des existences complètement différentes les unes des autres , constituant chacune une réalité à part. Elles ne sont pas non plus la même chose que le temps ou les points divers de l'espace ; ce sont des valeurs dont chacune est parfaitement déterminée en elle-même, parfaitement limitée et parfaitement séparée de toute autre. Personne, en effet , ne pourrait afBrmer qu'il y ait

identité entre Tinstitution de l'anthropophagie, celle de Tesclavage et celle de la fraternité.

Qu'y a-t-il, cependant, à conclure de l'argumentation qui précède , que doit-on en retenir ? C'est que l'idée progrès, implique, nécessairement, plusieurs idées secondaires , ou plutôt plusieurs existences de nature essentiellement différente , parmi lesquelles les principales sont celle d'espace ou de temps, celle de point de départ, celle de but, celles de termes multipliés produits'dans un certain ordre de succession, celle, enfin, d'un mobile qui est l'espèce humaine.

Ce n'est point sans motif que nous insistons sur ces distinctions; il fallait les mettre en évidence, afin d'être en mesure de chasser, du terrain oîi nous sommes, les doctrines panthéistiques qui cherchent à s'y établir et dont l'invasion aurait pour résultat certain , non-seulement , d'ôter toute fécondité au prmcipe que nous étudions , mais même d'en détruire la notion. Par cette démonstration, en effet, nous avons prouvé, aux yeux même les moins clairvoyans, que la logique défend au panthéisme d usurper le mot progrès ; car, par cela seul qu'il ne reconnaît qu'une seule substance, un seul être, une seule existence , par cela seul qu'il proclame que tout est Dieu, le panthéisme se déclare radicalement contradictoire à une conception qui implique plusieurs existences de nature différente ; en sorte qu'il

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reste acquis en définitive que la doctrine du pan* théisme et celle du progrès, loin de concorder, ainsi que l'ont aTanoé quelques écrivains dans ces derniers temps, se repoussent au contraire, et se nient récipnxpi^ment.

Jusqu'à ce moment, nous ne nous sommes occupé que de la définition du mot et de l'idée; il nous reste maintenant à montrer que le progrès est un effet nécessaire des conditions d'existence propres à l'homme et h l'espèce. Nous tirerons, de ce b*avail , trois avantages : en premier lieu , celui de posséder une démonstration a prwri du fait lui-même ; en second lieu, celui d'en apprendre les causes ; et, enfin, celui de reconnaître plusieurs existences nouvelles, non moins nécessaires que celles dont il vient d'être question. Nous allons aborder, tout de suite, le problème sans autre préambule.

Toutes les fois que l'on voit un être , essentiellement actif, placé vi^à-vis d'un sujet, doué d'une résistance inerte , mais cependant susceptible de recevoir et de conserver les impressions éprouvées, on comprend que si l'être actif accumule , inces^samment, des actes, dans un but toujours identique, le sujet , qui les subit , finit par être modifié par ces actes, et le sera, de plus en plus, au fur et à mesure que ceux-ci deviendront plus nombreux. Car , il arrive nécessairement que le dernier acte a

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modifié le sujet plus que ravant-dernier, celui-ci plus que le précédent, et, ainsi de suite, jusqu'au premier acte qui a commencé la série des modifications. Or, cette succession de modifications, ayant toujours lieu dans le même but, ayant , par conséquent , des effets similaires , quoique croissants , constitue précisément , ce que nous avons appelé une progression.

Mais, si vous retranchez l'un des éléments que nous avons indiqués, il n'y aura plus de progression possible. En effet , supprimez l'activité, et il n y aura plus d'actes produits. Otez le sujet, ou supposez qu'il ne soit pas susceptible de recevoir et de conserver les impressions reçues, l'acte sera stérile ou sans résultat. Admettez que le sujet n'offre point une certaine résistance, il n'y aura plus lieu à une succession d'efforts, à une suite d'actes ; il n'y aura^, en un mot, plus de place pour une série. Que si. acceptant l'activité et le sujet, vous rejetez l'idée de but, ou si vous imaginez qu'il en eiiste plusieurs, vous rendez impossible l'unité de direction dans l'activité. Celle-ci sera d'une mobibilité extrême ; elle ira d'un sujet à un autre, détruisant* aujourd'hui ce qu'elle a fait la veille, variant à chaque instant ; en sorte qu'il n'y aura plus, dans les actes, de tendance commune, mais au contraire, une irrégularité qui est l'opposé de la progression. Toutes les conditions, dont nous

avons parlé, sont donc indispensables; mais aussi, quand elles existent, en même temps, le progrès en est la conséquence inévitable.

Or, tous ces éléments , que nous venons d'envisager d'une manière abstraite, nous les retrouvons dans la réalité de l'existence humaine.

L'homme, en effet, est une activité ; et il n'agit jamais que dans un but, bon ou mauvais, borné comme sa vie, ou vaste comme son intelligence. Les sujets, qui lui sont soumis, sont nombreux. Le premier de tous, et le plus immédiat, est son propre organisme. Les autres sont le milieu social , le monde tout entier et tout ce qui se rattache à l'un et à l'autre, la politique, les institutions, la science, l'art, l'industrie , etc. Tous ces sujets sont doués de cette certaine résistance le plus souvent inerte dont il a été question, et quelquefois même d'une résistance active ; tous sont de nature à recevoir des impressions et à les conserver. En effet, n'estil pas reconnu, universellement, que l'homme, par l'effet d'une volonté persistante, peut modifier son organisme en bien comme en mal, développer dans celui-ci des aptitudes qui n'étaient pas même apparentes, lui imprimer les habitudes les plus opposées , et le rendre propre à des opérations dont on ne l'aurait pas cru capable. C'est sur la certitude primitive de ce fait qu'est fondée la confiance que l'on a dans l'instruction pour ap-

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DToprier les hommes à leurs fonctions diverses. Or, comment se font ces appropriations ? Par des efforts successifs et répétés, dirigés toujours- vers la même fin. Comment se manifestent-elles? Par des progrès également successife, dont les premiers sont à peine visibles, et dont les derniers annoncent le triomphe définitif delà volonté sur l'organisme. L'action de l'homme individuel sur le milieu où il vit, sur les institutions, la science, l'art, l'industrie, etc. , se produit de la même manière ; mais, ici, la disproportion, entre le sujet et l'activité qui s'y applique, est si grande, que l'influence individuelle n'y est apercevable qu'exceptionnellement. Cependant, si l'on veut envisager la succession des grands hommes d'état, des législateurs, des maîtres de la science ou de l'art, des inventeurs, etc. , on reconnaîtra que leurs œuvres sont en série, et que la matière, à laquelle ils s'appliquèrent, n'a cédé, à leurs efforts, que successivement.

Pour démontrer que l'activité individuelle , dirigée dan3 un but , n'obtient pas , Sur les divers sujets qui lui sont soumis , les résultats dont nous venons de parler , il faudrait prouver que l'homme n'hérite de ses ancêtres , en aucune manière , ni dans sa chair , ni daixs ses connaissances , ni dans rien de ce qu'un père essaie toujours , ou ne peut même s'empêcher de transmettre à ses enfans ;

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c est-Mire . il faudrait prouver que l'espèce humaine est constituée autrement qu'elle ne Vest. Or, rexpérience de quelques milliers 4'annéei$ Qous a appris que , parmi nous , rien ne 9e perd , ni de ce qvû est ^^atif à Ve^prit , ni de ce qui concerne le corps. Vox 1^ , chaque progrès^ devient 1§ mo;yen d ufl progrte nouveau ; pp là , V^etwté * sans étoe plus con$idérfid),le t acquiert pju^ de puissance. L'esprit , en effet , s'agrandit de l'intelligence dont il hérite. De même , l'organisme se pe^leetionne ; car les dispositions physiques, acquises par les parens , se transmet^^t jusqu'à un certain point, par voie de génération ; et , aiissi , c'est en raison directe de l'énergie des institutions faites pour assurer cette succession spirituelle et corporelle , que diffèrent les diverses fractions de Thumanité , ej^isr tantes aujourd'hui sur le globe ; c'est , par cette raison , qu'il y a , sous nos yey? , diver#4egrés de civilisation et pluralité de races.

Dans ce qui précède , nous avons supposé Vh^omme , abstraction &ite de l'état social. Ittais l'homme ne vit pas isolé comme les bêtes. , n'ayant de relation qu'ayec la mère qui le nourrit et les petits qu'il engendre ; l'homme vit en société.

La société constitue un milieu , en même temps passif et actif, à V égard de chacun des individus qui la composent ; elle est susceptible de recevoir et dte. conserver tout ce que l'activité individuelle lui

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doone; et elle-même donne, h chacun , tout ce qu'elle a reçu et canservé. Ayec toute Timagination possible » on ne pourrait trouver une cause plus propre à opércar le progrès, un mécanisme, qu'on nous passe le mot» plus favorable aux phénomènes de progression.

Mais la société n'est point une simple réceptiinté, impuissante par eU^mème, n'acquérant que ce qu'on lui livre, ne pouvant octroyer que ce qu'elle a r^ , n'offrant , à ses membres , d'autre avantage que de les mettre en communication les uns avec les autres , de manière à ce que chacun participe de la mémoire et de l'expérience de tous. La société , elle-même , est une corporation douée de facultés progressives.

Toute société , m effet , possède un but d'activité ; ce n'est même qu'à cette condition qu'elle subsiste « car elle se, dissout aussitôt qu'elle le met en oubli', ou qu'elle l'a épuisé. Les témoignages historiques sont unanimes à cet égard. Or , la société, étant pourvue d'un but, a, pour sujet de son activité, les sociétés voisines , ses propres institutions , et ses membres eux-mêmes. Ses actes répétés tendent tous vers une même fin , qui est de modifier tout ce qui est soumis à sa puissance , dans le sens de la réedisation qu'elle poursuit. Rien de ce qui lui appartint ne reste étranger à son mouvement. L'individu puise soa but particulier

d activité dans celui du milieu oîi il est placé ; et ainsi sa volonté coopère à l'œuvre commune ; chaque institution sociale , ou plutôt ceux qui la représentent et la font vivre , suivent la même marche ; les sociétés voisines l'excitent autant par leur résistance que par leurs défaites. Ainsi , toutes choses concluent au même résultat. Les actions s'opèrent , se formulent , s'ajoutent les unes aux autres , et la force progressive , multipliée par un concours si nombreux , manifeste sa puissance par des acquisitions successives , vastes et étendues comme le corps dont elle émane. C'est ainsi que l'état social devient une des causes les plus impulsives de la progression humaine.

Dans l'examen que nous terminons ici, des causes principales du progrès, nous avons montré que le but était l'une des plus saillantes : nous avons vu que , sans celle-ci , non-seulement il n'y aurait ni perfectionnement individuel possible, ni activité suivie , mais encore , qu'il ne pourrait exister de société, ni par suite d'avancement social. Il est donc de la plus haute importance que nulle idée fausse n'altère la notion dont il s'agit; or, parmi les erreurs les plus dangereuses qui peuvent être commises sur ce sujet, sont celles qui sont relatives à l'origine de celte cause. Peu importe, dans la pensée qui nous occupe, peu importe que l'on se trompe sur l'origine del'homme ou sur celle de l'ac-

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tivité dont il est doué I cela ne change en rien ni la nature , ni Tefifet des facultés humaines. Mais il n'en est pas de même quand il s'agit du but. Si on attribue à cette cause une autre origine que la véritable, on n'en n'a plus qu'une notion fausse; on est conduit logiquement à en attaquer l'influence ; on travaille forcément à la détruire, et enfin on la méconnaît dansl'histoire; c'est ce qui ressortira clairement de la dissertation suivante.

A la question de l'origine du but d'activité proposé à l'espèce humaine, il n'y a que deux réponses possibles : ou , le but est une création qui émane de l'homme et relève uniquement de lui ; ou bien, le but a été enseigné à T homme par le pouvoir même qui lui a donné la vie et ce monde où il règne.

Admettre que l'homme se crée , à lui-^ême, son but , qu'il l'imagine ou le découvre , c'est d'abord se placer dans un point de vue historique faux, ainsi que nous le verrons ailleurs ; il n'y a pas dans l'histoire, exemple de chdise pareille, et l'universalité du genre humain a toujours affirmé le contraire. Cette unanimité de toutes les traditions et de tous les siècles, n'est pas un fait de peu d'importance dans la question , surtout aux yeux de gens , qui , comme noib, se proposent de rechercher les véritables causes de la vie des nations et des tendances des peuples; mais, aujourd'hui, c'est un argument insuffisant. La génération philosophique de notre temps

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est tellement enorgueillie de sa liaison, qu'elle né croit plus qu'à elle-même, et qu'il faut proportionner tout à sa puissance rationnelle ou plutôt tout abaisser à son niveau, pour la déterminer à méditer et à comprendre. Subissons donc cette condition et prouvons d'abord qu'attribuer à l'homme l'invention du but , c'est en détruire la notion.

Quelle serait l'origine humaine de ce but? On répondraqu'il émane d'une tendance innée oud'une raison naturelle dont chacun de nous est doué. Telle est, en eflTet, la solution ordinaire qui est en usage aujourd'hui, à l'occasion de tous les problèmes du même genre. Mais , elle ne convient nullement dans la question qui nous occupe. D'une source, telle que l'instinct ou la raison , il ne peut sortir rien ^e semblable à ce que nous avons décrit sous le nom de but. Un but , en effet , est quelque chose qui n'est pas nous, puisque nous devons nous y dévouer et y sacrifier notre personnalité , nos instincts , nos tendances et notre raison même ; un but est quelque chose , qui est placé en dehors de notre être, toujours visible , toujours en évidence devant nous, et qui se présente comme un terme à atteindre dans une longue carrière que nous avons à parcourir ; quelque chose d'indépra^dant de nous, car la plupart des hommes ne le croient jamais à leur portée, ni jamais réalisable. Lors même qu'on l'a attemt, on doute encore qu'onl'ait véritablement

A LA SaENCte bfe L'fflSTOIRE. l67

eà sà poBsesi^ion. Or; une téiidanoe innée btl une idée émanée de la raison , seraient préciSétoeUt le contwdre de ce que nous tenoUs de décrire ; elles aurédètit des propriétés inverses. Eh éflfet, une tendance, une itopukion înstinctiTe ou une idée ralionttëlle sont des choses existant en nbUs , toujours à notte portée, et dani Uôtre dépendance*, fce qui est coiiiplètemenl bpposé aux caractèi^es propres au but; Leur manière de se manifester, nelesdifférfeûcie pas moins : ellfes sont d'abord invisibles à tel point qu'on ne se doute pas même qu'elles soient en puissance, ce t^m n'arrive jamais à Un but qui est toujours d'autatit plus évident qu'il est plus Voisin dé TépbqUe oîi il A été révélé oU enseigné. De plus i ces choses sont obseutes et vagues d'abord ; puis elles s'éckirciSsettt avec le temps et pAt Tusage î (Je qui les ttiontte encOrë entièteitiënt difTétetiles du but , qui est d'autant plus net et pluS apercëVable que Ton est plus près de sa tiaissaiice et que Von a réalisé uii moindre noiubre des principes qui y sont conteiiuS. En définitive , uhe tendance ou une idée rationnelle existent d'abofd à l'état eilVeloppé ; puis, elles sont développées, petit à petit, jusqu'à ttianifestatioti complète ; ce qui ptoUve qu*elles sont les sujets et non le but de l'activité humaine. Ainsi, il ti'y a dans ces phénomènes tieri qui nous rappelle les conditions que nous avons exposées précédemment lorsque nous étudions es pro-

prié tés d'un but d activité individuel ou social. Si rhomme n'avait pas d'autre guide que des phénomènes de ce genre, jamais rien ne serait pour lui percevable à l'avance , jiamais il ne saurait où il va ni ce qu'il doit faire ou ne pas faire ; jamais rien ne pourrait être prévu ; toutes choses seraient comme spontanées ; on n'aurait besoin d'aucune direction ; il suffirait de se laisser aller ; les termes parcourus seraient seuls visibles ; jamais on ne verrait même le terme immédiat à atteindre. Enfin, on ne posséderait rien de nettement formulé, rien qui fut clairement proposé comme objet à nos efforts, rien qui nous offrit le tableau d'une réalisation placée à grande distance de nous. Ainsi, par la simple énumération de ce qui est propre, comme de ce qui manque , aux œuvres de l'instinct et de la raison , nous acquérons la preuve qu'il ne peut s'y rencontrer rien de semblable à ce que nous avons reconnu exister, sous le nom de but. Que l'on juge, en conséquence, à quel point on en altère la notion, lorsqu'on en cherche l'origine dans les aptitudes humaines I

De l'altération apportée à la notion de but, il s'en suit qu'on le méconnaît dans l'histoire. Comme la plupart des historiens, on ne voit plus dans celleci que des passions , des intérêts et des raisonnemens humains ; on n'y voit, en un mot, d'autre force que celle qui émane des individus. Comment

A LA SaENGE DE l'hISTOIRE. 169

croire, en effet, que le progrès, c'est-à-dire le bien, ait été produit par la croyance que nos ancêtres ont eu dans ce que nous considérerions comme une erreur? Car ne serait-il pas absurde de penser que le bien puisse sortir d'un égarement de la raison , puisque ce serait admettre que la vérité et la science sont choses nuisibles ou au moins inutiles I £n conséquence, par fidélité à lalogique, Thistorien qui ne veut rien voir de surnaturel parmi les hommes , sera obligé de mettre de côté précisément ce qui les a conduit jusqu'à ce jour, ce qui a été leur lumière et leur phare ; il altérera les traditions et engendrera de cette manière , une sorte de monstre sans tête , dépourvu de vie morale et incapable de rien produire d'utile. S'il arrivait qu'il réussît, par mille efforts, à faire apparaître quelqu'obscur mouvement d'avancement ; celui-ci d'abord resterait vague , douteux, indécis, impropre à fournir aucun moyen d'affirmation pour l'avenir ; en outre, on pourrait être certain que l'auteur n'a obtenu une espèce de succès dans une intention préconçue, que parce qu'il a mis de côté la moitié des faits, la moitié de l'histoire, en sorte qu'il serait aisé, par la méthode inverse, de lui opposer une négation radicale, propre à détruire son édifice, aussi facilement, que difficilement il l'aurait élevé. Quant aux conséquences morales de pareils travaux , le lecteur ne peut en

cottclul* m autre ènselgttettièit que tîelul-feit ft $d- TOifi (Jtt'il suffit aux hommes de eensultér leui^ passibnsi leurs iîitététei et les apereeplidns de léulr raisob pour faire âtancer Vhumânîté 6t la pôUssef quelque part ; ett quelque point ûjôût oii n'a huile connaissance i et dont oil aurait tort de s'inqUiéletautrement.

L'opittioU que nous critiquons, est d'dillêurs sujette à mille objecliôhs qu*il serait ttop lOilg d'énUmérer erl ce lieu. Nous leS r^UiherOnà toutes eu une seule formule, et , àfih dé la préciser , nous reprendrons le langage HgoUrëux que nous iitôns abàiidoUné Un instant poUr pôursuirre Terreur qui nous occupe encore; Voici cette objection : Dire qUe l* activité de t homme engehdrb fë but de ses ûctés, cest affermer, en d'autrei termes , qûë Vactmté pro-^ gressive ptoduU sa propre cauie, ou que l'effet engendré sa cause. C^estle supërlatif.de TàbsUtde !

Ne UOus arrêtons pas d'àvdiitàge ; reconnaissons que ce n*est point l'espèce hUmàine qui s^est créée elle-même ; que ce n'est point elle qui s* est donnée au monde, ni qui s* est fait progressire ; fcé 11* est point elle qui s'est produite actire et passive à là fois, ainsi que le milieu quiTentoure } co^n'est point elle qui s'est donné la loi de ses actes , ni la loi dé ses relations ; ce n'est point elle enfln qui s'est donné un but. Dieu à tout fait, le monde et l'homme; et

A LA SdfiNCB Dft L'ttlSTOIRE. 171

il aîévélé à titàlxàrd le but qui doit le Cb&dtiil'ë et le conserver à travers les siècles et les folrces pttissaiï» tes de la nature.

C'est ainsi que l'idée progrès sérieusmiertt d^-^ nie, étudiée dans leseoroUaireS; ontologiques et logiques, qui en déeoulenti condUt directement à \A croyance qui a été généralement admise par toutes leà géiiératiotts humaines ; ë'est-'à-dire, à reconnattre que Thômme a reçu de Dieu même, la f étélatibtt de ses devoirs ou de 6a fonction.

En apercevant ce résultat^ en voyant le principe d'une science toute bouvelle i démoiitrable par les faits, et l'on peut lé dire, déjà démontrée, envoyant de ce principe découler une èonséquence qui^ jus^ qu'à ce jour, n'a été fondée que sur la fôi< il est nà* turel de penser qtt'il n'y aura pas tin seul partisan de cette fbi qui ne s'empresse de l'accueillir, et de le reconnaître. Cependant il n'en a pas été ainsi géné^ ralement. n est vrai que lé fiom de ce principe^ le mot progrès, a été ustirpé par plusieurs doctrines qui en otit altéré le sens \ il est vrai que , par suite de cette usurpation, il n'a plus^ dans beaucoup d'esprits ^ qu'une signification vagtle { mais ce n'est pas à ces fousses doctrines qu'on s'est adressé; on ne leur a pas nié, comme nous le faisons, le droit de se servir même du mot- C'est à nous qu'on a opposé des objections. Chose singulière, que, ce qui est le plus pur produit du sentiment chrétien ,

soit attaqué par des chrétiens I Chose plus singulière encore , c'est que des chrétiens attaquent une idée avant delavoir suffisamment étudiée I Ilfautle dire, cependant, les hommes qui nous ont fait des objections ne sont pas du nombre de ceux qui sont chargés, parmi nous, de conserver l'intégrité du dogme et l'unité de la foi. Or, quelle objection nous a-ton faite ? ce n'est pas une objection historique : il n'y en a pas de possible I On nous a opposé que la doctrine du progrès était contraire à celle de la chute et que l'une mettait l'autre à néant. Or, questce que la chute , c'est le péché de désobéissance I Parce que l'homme a désobéi une fois, cent fois, mille fois même, est-ce une raison de conclure qu'il n'a jamais obéi et qu'il a constamment déserté le but qui lui était proposé? Les livres saints, les dogmes reçus dans l'Eglise, et l'histoire, protestent contre une pareille affirmation. Parce que l'homme est. en état de péché , est-ce une raison de conclure qu'il ne puisse produire des œuvres méritoires et utiles? Tous les théologiens se sont prononcés contre celte conséquence. Nos opposans, lorsqu'ils nous attaquaient , avaient tout oublié ; ils usaient, à l'égard du progrès, -d'une rigueur contre laquelle ils se fussent révoltés, s'il se fut agi d'eux-mêmes. Nous ne nous occuperons, pas. au reste , davantage de ce genre d'objections ; une discussion , sur cet objet, serait ici complètement déplacée. Nous ren-

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voyons, à cet égard . à noire Traité de Philosophie, lom. 3, page 119 et suivantes. On a dit du progrès, que c'était une sorte de fatalisme. Cela est vrai quand on voit ce mot uniquement dans Tusage qu'en a fait le panthéisme ; car dans celui-ci , où tout est nécessaire et fatal , il n'y a de liberté nulle part. Slais, nous prouverons plus tard , que le progrès, compris dans le vrai sens que nous avons cherché à établir, concorde parfaitement avec la liberté de l'homme. Nous avons dit plus haut qu'il y avait, toujours simultanément, deux séries : l'une croissante, celle du bien; l'autre décroissante, celle du mal.

Or, chacun de nous est libre de se ranger dans l'œuvre appartenant à l'une ou à l'autre série ; il use de sa liberté , là comme partout ailleurs, entre les deux limites extrêmes, de l'excès du bien et de l'excès du mal. S'il est, jusqu'à ce jour, constamment arrivé que la série du bien a été croissante , cela ne prouve rien contre le libre arbitre ; cela montre seulement que la majorité des hommes a préféré la bonne voie à la mauvaise.

Enfin , pour terminer l'énumération des accusations adressées à la doctrine du progrès,, quelques personnes lui reprochent de prétendre à une perfectibilité infinie de l'espèce humaine; quelques autres d'enseigner que celle-ci est indéfiniment perfectible. Mais ces observations ne touchent point

le progrès lui-mèmç ; elles s'appliquent uniquemeat à quelques-unes des théories erronnées qui en ont usurpé le nom. H e^t dcme inutile de nous arrêter sur des abjections qui no s'appliquent à rien

docoqui estoonteau dans cetouyrage.

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