CHAPITRE VII DIFFICULTÉS SUBJECTIVES VENANT DES PASSIONS
La passion fausse le jugement : l'observation est assez rebattue. Mais l’autre observation plus générale, dans laquelle devrait rentrer la première, que toute émotion, quels qu’en soient la nature et le degré, trouble l'équilibre intellectuel, n’est pas rebattue, et ceux-là mêmes qui ladmettent n’en tiennent pas le compte qu’il faudrait. L’énoncé complet de cette vérité est qu’en examinant une proposition quel= conque, sauf celles qui nous sont absolument indifférentes et ne nous touchent ni de près ni de loin, nous ne pouvons faire abstraction de sympathies et de répugnances qui in fluencent notre opinion. Nos conclusions sont faussées par là de deux manières : l’émotion noùs fait tromper d’une part dans notre calcul des probabilités, et d'autre part dans l'estimation de l'importance des faits. Quelques exemples le feront bien voir.
Toutes les personnes d’un certain âge se rappellent Pas. sassinat commis il y a quelques années par Müller, sur la ligne Londres-Nord. La plupart d’entre elles doivent se rappeler aussi qu’à la suite de ce crime, il y eut pendant quelque temps une répugnance générale à voyager en têteà-tête — avec un inconnu s'entend. Notez qu'avant le jour du meurtre en question, il était arrivé un nombre de fois infini que deux étrangers avaient voyagé seuls dans un compar-
timent de chemin de fer, sans qu'il en fût résulté rien de fâcheux ni pour l’un ni pour l’autre, et qu'après la mort de M. Briggs, presque toutes les probabilités étaient pour que le mème accident ne se reproduisît pas et qu’il n’arrivât pas juste la même chose à une autre personne placée juste dans les mêmes conditions. Cela n'empêche pas que le public . fut saisi d’une terreur qu'un grand danger eût seul justifiée. L'émotion fut hors de toute proportion avec le péril Il y avait une chance contre un million d’être assassiné, et la peur était la même que s’il y avait eu une chance contre mille ou même contre cent. L’émotion causée par la frayeur détruisant l'équilibre du jugement, il devenait im possible d'arriver à un calcul rationnel des probabilités ; ou plutôt, ce calcul, si on le faisait, demeurait sans influence aucune sur la conduite.
J'ai remarqué un autre exemple du même phénomène, lors de l'épidémie de petite-vérole qui a sévi récemment avec une intensité inexplicable, après vingt ans de vaccination obligatoire. Une dame de Londres, partageant la frayeur générale, m'exprimait un jour ses craintes. Je lui demandai si elle aurait grand peur dans le cas où, habitant une ville de 20 000 âmes, elle entendrait dire que la petite-vérole faisait une victime par semaine. Elle répondit naturellement que non, et sa frayeur se calma quelque peu lorsque je lui eus démontré, qu’étant donnés la population de Londres et ie chiffre hebdomadaire des décès de la petite-vérole, la proportion était à peu près la même. La panique Pavait rendue absolument incapable, comme bien d’autres, de se former une opinion raisonnée du danger. L'émotion avait porté un tel
trouble dans les esprits, qu’on S ’imaginait les chances de mort plus grandes, à un moment où elles étaient justement
moindres que de coutume. En effet, les relevés prouvaient que le chiffre général des décès était plutôt au-dessous de la moyenne ordinaire. Mais tandis que les faits établissaient cette infériorité, l'émotion qui avait gagné le public produisait irrésistiblement la conviction contraire.
Ces exemples montrent clairement ce que montrent moins clairement les exemples qui se présentent à toute minute : les idées associées qui constituent un jugement sont notablement influencées dans leurs relations mutuelles par les
émotions coexistantes. Deux idées s’associeront faiblement ou fortement suivant que les états nerveux correspondants donneront lieu à une décharge faible ou forte sur les lignes de la connexion nerveuse; et une onde considérable de sentiment, qui entraîne toujours une décharge considérable dans toutes les directions, associera ces deux idées plus étroitement encore. Il en est ainsi même lorsque le sentiment n’a aucun rapport avec les idées en question, comme on le voit par les souvenirs vivants que laissent des détails insignifiants, aperçus dans des moments de grande excitation; ilen est ainsi à plus forte raison quand le sentiment se rapporte aux idées — c’est-à-dire quand la proposition formée par les idées est elle-même la cause de l'excitation. Une grande partie de l'émotion tend, dans ce cas, à se décharger én unissant les éléments de la proposition; et l’attribut suit dès lors le sujet avec une persistance hors de toute proportion avec les données de l’expérience.
Nous voyons ceci pour tous les ordres d'émotions. Il n’est personne qui n'ait observé à quel point l’amour maternel fausse le jugement. Personne non plus qui n’ait eu l’occasion de remarquer que les amoureux aperçoivent des perfections là où le spectateur désintéressé n’en voit point, tandis qu'ils sont aveugles sur des défauts qui frappent tout le monde. Observez aussi le détenteur de billets de loterie; l'espoir engendre chez lui des convictions absolument ineonciliables avec le calcul mathématique des probabilités. Et l'inventeur? dans son excitation, il compte avec assufance sur un succès dont le juge de sang-froid voit l'impossibilité. On a dit que « le désir est père de la pensée. » C'est d’une vérité manifeste dans le cas qui nous occupe et c’est aussi plus ou moins vrai toutes les fois qu’il y a désir. Dans d’autres cas, par exemple lorsque l'imagination est frappée d’horreur par un événement qui lui semble surnaturel, nous voyons que même en l'absence du désir de croire, il pourra naître une conviction, si à l’association d’idées existante vient s’ajouter une émotion violente.
On reconnaît bien jusqu’à un certain point que les jugements des hommes sur les questions sociales sont faussés par les émotions, mais on est très-loin de le reconnaître d’une
manière complète. On ne compte généralement, parmi les facteurs concourant pour une part importante à déterminer l’opinion, que les passions politiques, les haines de classe à classe et les sentiments d’une intensité extrême. Il est cependant nécessaire, ainsi que l’impliquait ce que nous disions tout à l'heure, de tenir compte d'émotions de bien des genres et de tous les degrés, en descendant jusqu'aux petites préférences et aux répugnances légères. En effet, analysons de près nos idées et celles de notre entourage sur les affaires publiques; nous verrons qu'elles proviennent d’un agrégat de sentiments, bien plus que d’un examen des témoignages. Personne, même en essayant, ne peut empêcher en soi un lent développement de sympathies où d’antipathies pour telle ou telle institution, coutume, idée, etc.; et en nous observant, nous nous apercevons que chaque nouvelle question qui se présente, est inévitablement considérée par nous dans ses rapports avec un ensemble de convictions qui se sont moulées peu à peu sur nos sympathies et nos antipathies.
Quand le lecteur aura admis — ce qu’il fera forcément s’il est sincère avec lui-même — que généralement il n’attend pas d’avoir recueilli des témoignages de première main pour se former une opinion sur un acte ou un projet politique quelconque, et que rarement il prend la peine de rechercher si les témoignages de première main justifieraient l’acte ou le projet en question : alors il verra combien grandes sont les difficultés que suscitent à la sociologie les divers sentiments provoqués par les questions qui font la matière de cette science. Notons d’abord les effets produits par certains sentiments d'ordre général, qu’on est porté à laisser de côté. |
L'état d'esprit appelé impatience est une de ces émotions, Un homme jure contre un objet inanimé qu'il ne peut venir à bout d'ajuster à sa fantaisie; ou bien, par un temps d'hiver, il glisse, tombe, se fait mal et éclate en imprécations contre les lois de la gravitation ; les spectateurs sentent qu’il est absurde et lui-même le sentira quand sa colère sera calmée. Dans les sphères politiques il en est autrement. Là, un homme peut injurier, sinon en paroles du moins en
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esprit, une loi naturelle, sans s’apercevoir qu’il est absurde et sans en faire apercevoir les autres.
Les sentiments manifestés souvent à l'égard de l'écanomie politique en sont un exemple. On a vaguement conscience que certaines théories favorites, certains projets chéris, ne s'accordent pas avec les vérités économiques; de là une impatience qui se traduit par des épithètes méprisantes, appliquées à ces vérités. Ainsi M. Carlyle ‘traite l’économie politique de « science sinistre, » parce qu’elle dérange sa théorie du gouvernement et ses plans de réforme sociale. Et beaucoup de gens qui ne sont pas de l’école de M. Carlyle, réactionnaires, partisans du progrès, hommes de tous les partis, témoignent de la même aversion pour ce corps de doctrines, parce qu’il n’est pas d'accord avec leurs théories favorites. Un peu de réflexion leur ferait pourtant sentir qu’ils ressemblent assez, dans leur dédain, à un chercheur du mouvement perpétuel déclamant contre les lois de la mécanique.
Qu'on suppose un instant chez l’homme des tendances contraires à celles que lui a données la nature; on verra immédiatement que ces généralisations qui paraïssaient froides, dures, acceptables seulement aux êtres inaccessibles a la sympathie, ne sont que l'énoncé de certains modes d’action résultant de la nature humaine. Supposons qu'au lieu de rechercher le bon marché, les gens préfèrent généralement payer les choses très-cher; supposons aussi que les marchands soient enchantés de vendre bon marché au lieu de vendre cher. N’est-il pas évident que la production, la distribution et l'échange, en les supposant possibles dans des conditions semblables, se feraient selon un système tout différent de celui qui existe ? Si, au lieu d’aller chercher chaque marchandise dans l'endroit où la production en est facile, les hommes allaient la demander dans les endroits où elle est difficile à produire ; et si, au lieu de transporter les objets de consommation d’un lieu à l’autre par le chemin le plus Court, ils prenaient par choix des détours, de façon à rendre la dépense de main-d'œuvre et de temps la plus grande pos Sible ; n'est-il pas clair que les arrangements industriels et commerciaux, en supposant qu'il pût en exister, seraient si différents des arrangements actuels que nous sommes
hors d'état de les concevoir? Et si ceci est incontestable, n’est-il pas également incontestable que les systèmes de production, de distribution et d'échange, tels quils sont établis, sont déterminés par certains traits fondamentaux de la nature humaine ;.et que l'économie politique n’estpas autre - chose que l’énoncé-des lois qui président à ces systèmes en tant que résultats inévitables.de ces traits fondamentaux ?
Il est fort probable que les généralisations des économistes ne sont pas toutes vraies et que parmi celles qui sont vraies en gros, plusieurs ‘appellent des restrictions. Mais admettre ceci, ce n’est point du tout admettre qu'il n’y ait. pas, dans cet ordre d'idées, de généralisations vraies à faire. Les gens qui voient ou s’imaginent voir des défauts dans les conclusions de l’économie politique et qui partent de là pour railler cette science, me rappellent certains théologiens qui se réjouirent si fort dernièrement de ce qu'on avait découvert une erreur dans le calcul de la distance du soleil à la terre; ils jugeaient l’occasion admirable pour tourner.en ridicule les hommes de science. Trouver un sujet de joie.et de consolation dans tout ce qui prouve limperfection humaine, est un trait caractéristique du théologien. Dans le cas en question, ils furent transportés de joie parce que les astronomes avaient découvert que leur plan du système solaire était à la vérité absolument exact dans toutes ses proportions, mais que les dimensions absolues qu'on lu avait assignées étaient trop grandes d’un trentième environ. Notre comparaison pèche cependant par un point; les théologiens persiflèrent les astronomes, mais ils ne s’aventurèrent pas à envelopper l'astronomie dans leur mépris — en quoi ils différèrent de ceux auxquels nous les avons comparés ici et qui affichent du mépris, non pas seulement pour les économistes, mais aussi pour l'économie politique elle-même. | Ê
S'ils étaient de sang-froid, ces adversaires des économistes verraient que de même que certaines propriétés physiques des choses donnent forcément certains modes d'action-dont la généralisation constitue la science de la physique, de même les propriétés intellectuelles et émotionnelles de l’homme donnent forcément certaines lois des procédés sociaux, et entre autres celles qui permettent de
s’entr'aider pour satisfaire les différents besoins. Ils verraient que sans ces procédés, dont l’économie politique s’efforce de généraliser les lois, l'humanité serait encore à l'heure présente dans la barbarie la plus profonde. Ils verraient qu'au lieu de se moquer et de la science et de ceux qui s’y adonnent, ils feraient mieux de montrer ce qu’il y a de faux dans les généralisations obtenues, et quelle forme il conviendrait de leur donner pour serrer la vérité de plus pres.
Il est inutile de donner d’autres exemples de l’influence periurbatrice de l’impatience sur les recherches sociologiques. L'espoir irrationnel qui éclate chez tout possesseur d'un système nouveau en vue de l’avancement du bien de l'humanité, est généralement accompagné d’une irritation déraisonnable contre les vérités inexorables qui viennent donner un démenti aux prévisions dans lesquelles il a mis toute sa confiance. Qu'il s'agisse d’un remède contre les maux amenés par la concurrence ; d’un procédé pour parer aux inconvénients résultant de l’excès de population ; d’un système de gouvernement destiné à assurer le règne de la justice absolue ; d’un plan de moralisation par l'instruction, les mesures restrictives ou les punitions, l’impatience d’obtenir un résultat immédiat empêchera toujours tout ce qui ressemblerait à un calcul des probabilités, fait avec sangfroid, d’après les données fournies par l'expérience; et au sieu de se soumettre à la nécessité des choses, on est irrité, même quand on ne le dit pas, contre cette nécessité, ou contre celui qui la signale, ou contre tous deux à la fois.
Nous pouvons voir assez clairement chez les autres, bien que nous lé voyions moins clairement chez nous-mêmes, que la haine et l'amour rendent les jugements rationnels impossibles, soit dans les affaires publiques, soit dans les affaires privées. Nous le discernons surtout lorsque ces autres appartiennent à une société étrangère. Pendant la dernière guerre et depuis, la France nous l’a démontré presque quotidiennement. Le fait que, pendant la durée de la lutte, tout étranger se trouvant à Paris était exposé à être arrêté comme Prussien, et qu’une fois accusé d'être Prussien il étaitimmédiatement traité comme tel, suffit à prouver
que la haine rend impossible une appréciation rationnelle du témoignage. On a vu sous le règne de la Commune, et depuis, après sa chute, de nombreux exemples des étonnants effets de perversion de jugement que produit cette passion. Le « soupçon contre nature, » ainsi que le définissait M. Carlyle, qui était le trait caractéristique de la conduite pendant la première révolution, l’a été également pendant la dernière catastrophe. Et il l’est encore. Tout ce que disent et font les partis politiques en France, à l’Assemblée, dans la presse, dans les réunions privées, montre que les haïines mutuelles engendrent les malentendus mutuels, favorisent les fausses déductions et vicient absolument les idées sociologiques.
Mais tandis qu’il nous saute aux yeux que les sympathies et les antipathies prononcées rendent les idées de nos voisins extravagantes, nous ne nous apercevons pas que Chez nous mêmes, les sympathies et les antipathies pervertissent également le jugement — non pas peut-être autant qu'en France, mais cependant à un très-haut degré. Au lieu de l'opinion française, prenons l’opinion anglaise sur les affaires françaises — non pas sur des affaires récentes, mais sur des événements appartenant au passé. Au lieu d'un fait montrant à quel point les sentiments en question faussent l’appréciation des témoignages, prenons-en un qui montre à quel point ils faussent l'appréciation de la gravité relative des différents maux, et celle du blâme relatif encouru par chaque action.
La féodalité était tombée en décadence; plus d'effets bienfaisants ; les maux seuls avaient survécu. Les classes dominantes n’accomplissaient plus leurs fonctions, mais elles n’en continuaient pas moins leurs exactions et main: tenaient leurs priviléges. Le pouvoir seigneurial s’exerçail uniquement dans un intérêt privé, entravant à chaque pas la liberté des non-privilégiés et élevant sans cesse sul eux des prétentions vexatoires. Le paysan était arraché à son bout de champ tout grevé de lourdes redevances, pour aller travailler gratis pour un noble du voisinage, qui ne lui donnait en retour aucune protection. La récolte était dévorée par le gibier de cet homme et il ne devait pas se plaindre; il payait son seigneur pour avoir le droit de tra-
verser la rivière ou de vendre ses denrées au marché; bien plus, la part de grain qu’il s'était réservée, il ne pouvait la manger qu'après l’avoir fait moudre au moulin de son seigneur et cuire au four de son seigneur. Aux exactions du noble venaient s’ajouter celles plus impitoyables encore de l'Eglise.
Les citadins étaient gênés par autant d’entraves que les carmpagnards. Les restrictions apportées à la liberté d’action des manufacturiers dépassent toute croyance. Le gouvernement réglait le choix du personnel, décidait les articles à fabriquer, les matériaux à employer, les procédés à suivre, la qualité des produits. Les agents de l'État brisaient les métiers et brülaient les marchandises qui n’avaient pas été fabriqués selon la loi. Perféctionner était illégal et Iles inventeurs étaient mis à l’amende î. « L’impôt pesait exclusivement sur les classes laborieuses et il pesait de façon à constituer une véritable pénalité contre la production ? » Les monnaies avaient été altérées jusqu’à ne plus avoir que la soixante-treizième partie de leur valeur primitive. « IL était impossible d’obtenir réparation d'un dommage infligé aux biens ou à la personne, quand les auteurs du dommage étaient gens de condition ou influents à la cour’. » Et Ie pouvoir gouvernant se soutenait au moyen « d’espions , de faux témoins et de complots fictifs. »
Ces tyrannies locales, ces abus universels, ces difficultés de vivre exaspérantes, qui nous paraissent à peine croyables, élaïent accompagnés de l’incurie administrative, de la corruption et de la prodigalité du gouvernement central. On consumait des trésors à construire des palais gigantesques et on sacrifiait des armées immenses dans des guerres sans excuse. Les dépenses exagérées, demandant plus que ne pouvait donner l'industrie paralysée, avaient amené un déficit chronique. De nouvelles taxes établies sur le travailleur pauvre ne produisirent que du mécontentement et des plaintes, et on reconnut à l'épreuve qu’'imposer le riche oi-
1. M. Dunoyer; cité dans Political Economy de Mill, 2. Mill, Political Economy.