Lanfrey, Histoire de Napoléon Ier, 2, Ibid
dats, en ordonnant de sang-froid un combat d’avant-poste inutile, uniquement pour donner à sa maîtresse le spectacle d’un engagement ! Il était fort naturel qu'un tel homme poussât au meurtre des chefs de ses ennemis et mit leur tête à prix, comme il le fit pour Mourad-Bey et pour le comte de Frotté. Que pour faire disparaître le duc d’'Enghien il ait commis un crime de la même nature que celui de l’homme qui loue un spadassin, avec cette différence qu'il n’en résultait pour lui aucun danger, rien de plus naturel ! Qu’en outre de ses innombrables trahisons et manques de foi à l'égard des puissances étrangères, un tel homme ait été traître à son pays en anéantissant les institutions libres nouveliement conquises pour leur substituer son despotisme militaire, quoi de plus naturel encore !
Telle étant la nature de l'homme, tels étant ces quelques exemples de sa cruauté et de son manque de scrupules, examinons maintenant ses grands crimes et les mobiles qui les inspirèrent. Année après année, il allait sacrifiant les hommes par dizaines de mille et par centaines de mille, français et étrangers, appartenant à toutes les nations de l'Europe, à sa soif de pouvoir et à sa haine de la résistance. Pour assouvir son insatiable ambition et pour écraser ceux qui s’opposaient à ses plans de domination universelle, il prit successivement toutes les jeunes générations de la France et en forma des armées qui se faisaient détruire, en détruisant les autres armées levées par les nations voisines. Dans la seule campagne de Russie, sur 552,000 hommes que perdit l’armée de Napoléon, tant en prisonniers qu’en tués, bien peu revirent leur pays; d’un autre côté les forces russes, qui montaient au début à plus de 200,000 hommes, furent réduites à 50 ou 40,000: total des vies sacrifiées, bien plus d’un demi-million. Si l’on fait le compte général des hommes auxquels les campagnes de Napoléon ont coûté la vie, en additionnant les tués sur le champ de bataille et les morts par suite de blessures ou de maladies, on arrive, en se fondant sur les évaluations les plus modérées, à plus de 2,000,000 !, Et toute cette tuerie, toutes ces souffrances,
1, M. Lanfrey évalue les pertes des seuls Français, en comptant depuis 1802, à près de 2 millions. Peut-être y a-t-il exagération ; cependant, à en juger par les armées prodigieuses levées en France
toute cette dévasiation, parce qu’un homme était dévoré d'un désir inquiet de régrer despotiquement sur tous les autres hommes!
Qu’a-t-on pensé et senti en Angleterre au sujet des deux groupes d'événements que nous venons de placer en opposition et des acteurs qui y ont joué un rôle? Pour l’effusion de sang de la Révolution il y a eu des expressions d'horreur, et pour ceux qui l’ont faite une haine sans borne. Quant à leffusion de sang infiniment plus considérable causée par les guerres du Consulat et de l'Empire, on n’exprime à son égard que peu ou point d'horreur et on témoigne de ses sentiments vis-à-vis du moderne Attila qui en fut le coupable auteur, en décorant son salon de son buste ou de son portrait. Comparez les idées impliquées par ces différents sentiments.
Deux millions de morts n’apfpellent ni frémissements, ni lamentations.
|. Comme. les deux millions, innocents de toute faute, avaient été pris de force à des classes
Nous devons frémir et nous lamenter sur dix mille morts.
Les dix mille ont été tués à.
cause d'actes tyranniques, de cruautés et detrahisons perpétrées
le chiffre n’a rien que de très-possible. Notre évaluation des. peries subies par les nations européennes en général est basée sur l’addition des tués et des blessés de toutes les batailles, d’après les chiffres fournis par les documents qu’il est permis de consulter, Le total est de 1,500,000, nombre qu’il convient de grossir considérablement. En effet il faut y ajouter d’une part les pertes qui ne sont pas spécifiées (il arrive quelquefois qu’on ne donne le nombre des morts et des blessés que pour une des deux armées engagées); il faut d’autre part y ajouter les hommes iombés dans une foule de petits engagements dont les particularités sont ignorées. Enfin, il faut encore tenir compte de l'habitude, qu'avait Napoléon de dissimuler une partie de ses pertes. Au moyen de ces diverses additions, on arriverait sans doute à plus de 2 millions pour le nombre total des morts et des blessés ; il est vrai qu’il faudrait défalquer un chiffre considérable pour les hommes guéris de leurs blessures, mais d’un autre côté nous n'avons pas tenu compte des morts par maladies. Or, dans une guerre, le nombre des morts par maladies dépasse celui des morts par le feu. Ainsi, d’après Kolb, les Anglais 6nt perdu en Espagne trois fois plus d’hommes par les maladies que par le feu, et dans l'expédition de Walcheren, la proportion à été de 17 contre 1. De sorte qu’en évaluant à 2 millions, pour toute l'Europe, le nombre des hommes tués où morts de blessures et de maladies pendant les campagnes de Napoléon, on reste probablement fort au-dessous de la vérité.
par eux-mêmes ou par leur classe; leur mort est donc très-digne de | pitié.
Les souffrances des dix ae
et de leurs familles, qui ont expié . leurs propres méfaits et les mé- | faits de ceux de leur classe, sont bien faites pour servir de sujet à des récits déchirants et à des peintures dramatiques.
dignation d’un peuple trahi amenèrent le massacre des dix mille, ôte à cette atrocité toute circonstance atténuante.
déjà appauvries et opprimées, le carnage qui em à été fait ne doit exciter aucune pitié.
Il n’y a rien de déchirant dans les souffrances de deux millions d'hommes quin’expiaienten mou-
rant ni leurs crimes personnels ni les crimes de leur classe; il n’y a non plus rien de dramatique
dans le sort des familles de tous pays, auxquelles furent enlevés
les deux millions.
Le fait que le désespoir et Fin- |
Le fait que la soif de pouvoir d’un misérable fut satisfaite par la mort des deux millions, est
‘pour ce sacrifice une dresse
très-atténuante.
Telles sont les propositions antithétiques implicitement contenues dans les opinions qui ont eu généralement cours en Angleterre sur la Révolution française et les guerres de Napoléon. Ces opinions ne peuvent se soutenir qu’à la condition d'accepter des propositions de ce genre. Telles ont été les émotions des hommes, que jusqu'à une époque tout à fait récente, il a été d'usage de manifester une profonde exécration en parlant de l’un de ces groupes d’événements et de s'exprimer sur le ton de l’admiration quand il s’agit de l’autre. De nos jours même, ces sentiments subsistent encore en grande partie. Les noms des principaux acteurs de la Terreur sont des noms maudits et nous appelons Napoléon « le Grand » ! et des Anglais lui rendent un culte en allant se découvrir devant son tombeau!
Comment donc serait-il possible, avec des émotions faus-. sant à ce point le jugement, d'envisager les faits sociologiques à un point de vue rationnel? Comment les hommes, qui se font sur la grandeur relative des différents maux et sur le caractère relatif des différents mobiles des idées aussi étonnamment fausses, pourraient-ils être bons juges des institutions ou des actions passées ou présentes? Il est clair que des esprits qui se laissent influencer de la sorte par des haines et des admirations disproportionnées à leur objet, sont hors d'état de tirer des phénomènes sociaux ces conclusions exactes qui seules constituent. la science sociale.
Le sentiment qui se manifeste ainsi par des marques d'horreur, lorsqu'il s’agit d'actions mauvaises pour lesquelles les excuses ne manquaient pas, et qui pour des actions infiniment plus horribles et sans excuse se traduit en applaudissements à peine tempérés par quelques légères marques d’improbation,est un sentiment qui entre autres effets a celui de fausser prodigieusement les idées politiques. Ce respect du pouvoir, qui a été et qui est encore pour! la plus grande part dans le maintien de la subordinatior sociale — ce sentiment qui fait qu’on se complaît à tout ce qui en impose, qu'il s’agisse de succès militaires, ou àe ces grandes pompes, de ces titres sonores et de ces mœurs fastueuses qui impliquent l’autorité suprême — ce sentiment que blessent les explosions d'insubordination et les actes ou les paroles qualifiés de déloyaux — ce sentiment-là est la source d'erreurs inévitables par rapport aux gouvernements, à leurs capacités et à leurs œuvres. Il les transfigure, eux et ce qui leur appartient, comme toute émotion forte transfigure l’objet qui la provoque. De même que l’amour maternel, idéalisant l’enfant, voyant ses perfections et non ses défauts, ne se lasse pas, par d'innombrables promesses toujours violées, de croire au retour au bien d’un fils indigne ; de même ce culte du pouvoir idéalise l'État, qu’il soit personnifié par un despote, un roi, des lords, des communes, ou une assemblée républicaine, et espère toujours en dépit de déceptions constantes.
On comprendra combhien le respect du pouvoir influence les idées politiques des hommes, en observant à quel point il agit sur les croyances religieuses. Mieux que tout autre, un exemple emprunté à un peuple dont les idées religieuses sont extrêmement grossières nous le fera voir. Voici l’abrégé d’une description du capitaine Burton.
« Les métis Portugais-Indiens plaçaient tous les soirs un « pot d'huile, pourvu d’une mèche allumée, devant une figu- « rine enluminée qui représentait un saint; c'était le patron « du bateau dans lequel nous étions partis de Goa. Un soir, « le temps était aux rafales; nous remarquâmes que le « patron n'avait pas reçu son offrande quotidienne et nous « eûmes la curiosité d’en demander le pourquoi. « Pourquoi? « vociféra le tindal (capitaine) indigné. Si cet animal-là ne
4 peut seulement pas rendre le temps clair, je n’irai certes « pas lui faire cadeau d'huile ni de mèches! — Mais je pensais «que quand il y avait du danger vous étiez encore plus . «attentif pour lui que de coutume? — Le fait est, Sahib, que « je me suis aperçu que le gaillard ne vaut pas le sel qu’il € coûte : la fois dernière, nous l’avions à bord et nous avons & eu une bourrasque épouvantable; s’il n'empêche pas celle- & ci, je le jette à l’eau et je prends sainte Catherine; je veux « être pendu si je ne le fais comme je le dis — beau frère, « va! ‘Le mot beau frère est pris vulgairement chez eux « dans un sens injurieux) 1, »
Nous avons peine à nous imaginer que des hommes tiennent une pareille conduite à l'égard de leurs dieux et de leurs demi-dieux — qu'ils les invoquent, les injurient et parfois les fouettent pour ne pas avoir exaucé leurs prières, puis l'instant d’après se reprennent à les invoquer. Attendons un peu avant de rire, Il est vrai que dans la sphère religieuse notre conduite ne décèle pas l'existence chez nous d'idées aussi contradictoires ; mais dans la sphère politique au contraire, elle trahit ure contradiction absolument de mème nature. Là, le désappointement perpétuel ne nous guérit pas de l'espoir perpétuel. L’agent qu’on appelle gouvernement étant dans notre esprit quelque chose de plus qu'une agglomération d'hommes (dont très-peu sont des gens de mérite, beaucoup sont ordinaires et un certain nombre absolument stupides), nous lui attribuons un pouvoir merveilleux de faire quantité de choses dont seraient incapables des hommes autrement agglomérés. Il n’est sorte de bienfait que nous ne lui demandions, sans douter un instant qu’il ne puisse trouver le moyen de nous contenter; et à l'apparition de chaque mal nouveau, nous le supplions avec la même confiance de nous protéger. Toujours nos espérances sont déçues. Nous n’obtenons pas le bien |bemandé, ou il vient accompagné d'un mal. Le mal n’est Û pas guéri, ou il en surgit un autre aussi grand et même plus grand. Nos journaux quotidiens et hebdomadaires, universels et locaux, trouvent sans cesse quelque chose à reprendre; ils blâment ceci, se moquent de cela, atta-