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dépensés à construire le port &’Alderney, qui s’étant trouvé à l'épreuve plus qu’inutile, menace de coûter encore à démolir. Viennent des révélations stupéfiantes sur les irrécularités financières qui se sont produites dans les administrations des postes et des télégraphes : — nous apprenons qu’en 1870-71, des fonctionnaires avaient dépensé sans y être autorisés une somme de 17 millions environ; le Parlement pardonna et voici que l'exercice de 1871-72 présente de nouveau des dépenses non autorisées, montant cette fois à 20 millions.— Ainsi, tandis que le département des Comptes chicane un mémoire insignifiant pour un port de 42 sols, les millions lui coulent entre les doigts sans qu’il sache les arrêter 4 On ne lit pas un journal où il ne soit question d’une sottise quelconque; tantôt il y est fait allusion dans un article de polémique, tantôt elle est révélée par un rapport ou une lettre particulière, ou bien encore commentée dans un leader. Voulez-vous un exemple ? Je prend le Times de ce matin (13 novembre) et je lis que le tribunal chargé d’appliquer la nouvelle loi sur les faillites, substituée à celles qui donnaient des effets si misérables, siége dans un local où le bruit et l'encombrement sont tels, qu'il est presque impossible aux magistrats d'apporter à ce quils font le soin et l'attention nécessaires; je vois aussi qu’une partie de la cour siégeant dans la cité et l’autre à Lincoln Inn, les sollicitors sont souvent obligés d’avoir le don d’ubiquité. Voulez-vous d’autres exemples? Ils n'ont pas manqué entre le jour où a été écrite la phrase qui précède et celui où je la revois (20 novembre). Dans ce court espace de temps, la mauvaise administration s’est affirmée plus d’une fois. Nous avons eu le traitement du eorps de police qui a suscité une révolte ri les agents; le traitement des expéditionnaires de ATEtat qui les a poussés à prononcer tout haut le mot de
manque de foi, le traitement des employés des postes qui Îles a provoqués à l’insolence vis-à-vis de leurs supérieurs ; [et à travers tout cela continue la polémique sur les règlements des Parcs, qui avaient été rédigés de façon à éluder les principes constitutionnels et qui sont appliqués de ma= nière à faire tomber la loi dans le mépris.
1. Voir le Ep port du Comité sur les comptes publics, qui fut nommé le 7 fév. 1873.
Eh bien! les preuves de lincurie de l'administration viennent aussi vite que les réclamations pour qu’on étende ses pouvoirs. Dans ce même numéro du Times cité tout à l'heure, voici deux discours prononcés à des meetings différents par deux hommes dont la parole fait autorité, M. Reed et sir W. Fairbairn. Ces messieurs s’accordent à condamner les lourdes fautes que commet le gouvernement dans le service de l'inspection officielle des navires, fautes qui entraînent bien des morts; ils s’accordent aussi à réclamer en guise de remède une « législation » et un « service d'inspection convenable » 1. De même que dans les sociétés rendues rétives par la tyrannie, on propose invariablement de remédier aux maux et aux dangers issus du despotisme par une aggravation de despotisme; de même que la papauté mourante, sentant le pouvoir lui échapper, ne trouve pas d’autre moyen de salut que d’affirmer à nouveau son infaillibilité, en l’appuyant de l’obligato énergique d'un Concile; de même on ne sait jamais nous proposer autre chose pour réparer les fautes de l'agent gouvernemental que de conférer à cet agent de nouvelles attributions. Depuis si longtemps qu'on inspecte les mines et que les explosions ne cessent pas, le cri public demande plus d'inspection. Les accidents de chemins de fer se multiplient en dépit de la surveillance des fonctionnaires établis par la loi pour veiller à la sûreté des voies ferrées, et chacun de demander sans hésiter qu'on augmente le nombre de ces fonctionnaires. Malgré la justesse d’une remarque faite dernièrement par lord Salisbury, qui disait en parlant des corps de fonctionnaires délégués par l'Etat : « Ils commencent par l'enthousiasme et l’extravagance pour finir souvent par être de bois; » bien que la presse et les conversations nous rappellent à toute minute que chaque corps administratif n’est bon qu’à donner un coup de balai, après quoi il tend à devenir une grue malfaisante ou un soliveau inerte, on ne cesse pas néanmoins de réclamer
1. V. le Times du 3 avril 1873. (Nous intercalons ce passage en revoyant une seconde fois cet ouvrage en vue de sa publication en volume. La même remarque s'applique au passage relatif aux dépenses des télégraphes. De là le désordre qui existe dans les dates.)
avec une foi inébranlable la création de nouveaux corps administratifs. Tandis que le défaut de sagacité des fonctionnaires nous est quotidiennement démontré par des exemples, les arguments mis en avant chaque fois qu’on propose la création d’une nouvelle branche d’administration débutent toujours par le postulatum suivant : les fonctionnaires agiront avec sagacité. Après avoir disserté à perdre haleine sur le désordre, l’apathie et les lenteurs des bureaux du gouvernement, on vient prêcher la fondation de nouveaux bureaux. On ne se lasse pas de se moquer de la bureaucratie et on réclame plus de bureaucratie. Mille plumes s’emploient journellement à châtier lidole politique et mille langues à l’invoquer.
L’émotion qui rompt ainsi l’équilibre du jugement gît tout au fond de la nature de l’homme tel qu’il a été et qu'il est encore. Cette racine, qui pousse des jets d'espérance aussitôt remplacés que flétris, plonge jusqu'aux couches les plus inférieures de la civilisation. Le chef conquérant, qui est admiré et redouté pour sa sagesse et sa force, qui se distingue des autres par une capacité jugée surnaturelle (lorsqu’o1* en est arrivé à concevoir la différence du naturel et du surnaturel), excite toujours une confiance et une attente hors de proportion avec ce qu’il peut donner. Il a fait ou vu des choses que $es inférieurs ne pouvaient ni faire ni voir : qui sait quelles autres choses il ne serait pas capable de faire ou de voir? Après sa mort, la tradition grossit ses exploits; et son successeur, qui hérite de son autorité, exécæ!2 ses volontés et entretient avec lui des relations mystérieuses, doit à ces circonstances, ou à sa propre supériorité, ou aux deux choses à la fois, de passer également pour posséder un pouvoir au-dessus de celui des hommes ordinaires. Ainsi s’accumulent à l’égard de celui qui gouverne la crainte et la foi son corrélatif. En suivant la généalogie de l'agent gouvernant, qui commence ainsi par être dieu et descendant de dieux et par partager les titres et les cultes réservés aux divinités, nous voyons qu’à travers ses métamorphoses suc. cessives il conserve toujours plus ou moins ce même caractère divin, qui excite aussi toujours le même sentiment. « Issu des dieux » devient « désigné par Dieu, » « l'oint du
Seigneur »,:«scuverainde droit divin,» « roi par la grâce de Dieu, » etc., etc. Et à mesure que la décadence du pouvoir monarchique affaiblit la foi à la nature surnaturelle du monarque (cette croyance persiste cependant longtemps sous des formes affaiblies, témoin le pouvoir attribué aux rois de guérir les écrouelles), le pouvoir croissant des corps qui ont remplacé la royauté leur attire une partie de ce qui a survécu dece sentiment. La « divinité qui enclôt un roi d’une haie » devient dans une large mesure la divinité qui enclôt un parlement d'une haie. Le respect superstitieux inspiré jadis par le premier se reporte sous une forme modifiée sur le dernier; et avec lui se reporte la foi implicite au pouvoir de faire tout ce qu’on veut et la foi implicite à une autorité qui ne souffre pas de limites.
Ge sentiment, que les hommes ont reçu par voie d'héritage et qui n’a cessé d'être cultivé chez eux depuis l'enfance, influence leurs convictions en dépit qu'ils en aient. Il engendre une confiance irrationnelle dans l’attirail de l'agent gouvernemental, dans tous les procédés qu'il emploie et toutes les formes qu'il revêt. Le seul aspect d’un acte écrit avec des caractères archaïques sur un parchemin jauni, éveille une idée de validité que ne donnerait pas du papier vulgaire couvert d’une écriture ordinaire. Le timbre de l’État est entouré d’une sorte d’auréole magique; nous sentons que le vapier qui en est revêtu.est quelque chose de plus qu'un fragment de pâte desséchée, porteur d’une empreinte. À toute formule légale s’attache une autorité que n'aurait pas une phrase débarrassée des locutions obscures et des termes techniques de la langue du droit. Il en est de même pour tous les symboles de l'autorité, en commençant par les pompes royales eten descendant jusqu'au bas de d'échelle. Tout le monde sait que la perruque du juge donne à ses arrêts un poids et un caractère sacré qui leur manqueraïent si le juge avait la tête nue. Descendons aux agents les plus infimes du système.exéculif, nous retrouverons partout la même chose. Un homme vêtu d'un habit bleu à boutons de métal blane, insignes inséparables de l'idée d'autorité, est généralement. considéré par les :citoyens comme étant plus digne de confiance que l’homme privé de cet uniforme; et cette conviction survit à toutes les déceptions. Il est évident que ssi ies
hommes se laissent aussi ridiculement influencer dans leurs jugements par les simples symboles du pouvoir — et cela lorsqu'ils devraient savoir à quoi s'en tenir —ils doivent se laisser influencer encore bien davantage par le pouvoir luimême, lorsqu'il s'exerce par des voies qui laissent le champ plus libre à l'imagination. Si le respect et la confiance sont irrésistiblement appelés par des choses que la perception et la raison nous déclarent positivement indignes de respect et de confiance, ils s’attacheront encore plus fortement à ces actions et à ces influences de l’État qui peuvent difficilement être soumises au contrôle de la perception et de la raison. Si les croyances dictées par ce sentiment de respect survivent alors même qu’elles sont en contradiction flagrante avec le sens commun, à plus forte raison survivront-elles chaque fois que le sens commun ne pourra pas les contredire positivement.
On se rendra compte de la profondeur à laquelle est enraciné chez l’homme le sentiment inspiré par toute incarnation de l'autorité, en observant à quel point il influence les politiques de tout ordre, depuis le tory ancien régime jusqu’au républicain rouge. Quelque contraste qu’il puisse y avoir du reste entre les types de gouvernement approuvés, et entre les théories adoptées quant à la source d’où doit découler l'autorité, il est un côté par où tous les partis extrêmes se ressemblent : tous ont la foi absolue à l’autorité gouvernementale et une confiance presque illimitée dans le pouvoir dévolu à tout gouvernement d'accomplir ce qu'il veut. La forme de l'agent auquel s’adressent les sentiments de fidélité est très-altérée, le sentiment lui-même l’est peu, les idées générales auxquelles il donne naissance ne le sont pas davantage. La notion du droit divin d’un individu a fait place à la notion du droit divin d'une Assemblée représentative. On tient d'une part pour fausseté évidente en soi, que la volonté isolée d’un despote puisse justement violenter les volontés d’un peuple ; et d’autre part on tient pour vérité évidente en soi, que les volontés de la moitié d’un peuple plus une petite fraction, peuvent trèsjustement violenter les volontés de l’autre moitié moins la fraction — qu’elles ont le droit de les violenter en toutes choses sans exception. À l'autorité illimitée d'un individu,
on a substitué l’autorité illimitée d’une majorité. La croyance à cette dernière est si bien considérée comme étant à l’abri de la discussion, qu’on ne saurait laisser entrevoir un doute à cet égard sans provoquer l’étonnement. Il est vrai que si vous demandiez à l’un de ces hommes, qui tiennent que le pouvoir délégué par le peuple n’admet pas de restrictions, si, au cas où la majorité déciderait qu’il est interdit de vivre au delà de soixante ans, l’arrêt serait légalement exécutoire, il hésiterait peut-être. Demandez-lui aussi si la majorité, étant catholique, aurait le droit d’imposer à la minorité protestante d’abjurer ou d’émigrer : il est probable que sous l'influence des idées de liberté religieuse dans lesquelles il a été élevé, il dira non. Mais bien que ses réponses aux questions de ce genre laissent voir qu’il ne tient pas l’autorité de l'État pour absolument suprême, même lorsqu'elle parle au nom de la volonté natio= nale, la conviction latente que cette autorité a des limites est enfoncée si profondément dans les bas-fonds obscurs de sa conscience, que pratiquement c’est comme si elle n’existait pas. Tout ce qu'il dit sur ce que la Législature devrait faire, prescrire, ou défendre, laisse sous-entendre qu’elle a qualité pour tout ordonner et que quand elle a parlé il faut obéir. Et cette autorité qu'il n’est pas permis de contredire, est associée dans son esprit à une capacité dont on n’a pas le droit de douter. Tout ce que le gouvernement a résolu de faire, est possible; tel est le postulatum contenu implicitement dans les projets des réformateurs les plus révolutionnaires. Analysez le programme des Communistes; voyez ce qu'espèrent les partisans de la République démocratique et sociale; étudiez les idées du nos Trade-Unio: nistes sur l'action législative; vous trouverez que l’idée impliquée par ces différents systèmes est toujours qu’un Gouvernement, organisé sur le modèle approuvé, pourra remédier à tous les maux dont on se plaint et assurer tous les avantages proposés.
Ainsi, l'émotion excitée par toute incarnation du pouvoi est de celles qui influent, on pourrait presque dire qui dé terminent les croyances, non pas seulement chez ceux qu sont classés parmi les plus soumis, mais aussi chez ceux qui sont classés parmi les plus insubordonnés, Elle a une orie
gine plus profonde que n’importe quel credo politique, et elle fausse plus ou moins les idées de tous les partis à l'égard de l’action gouvernementale.
Ce sentiment de fidélité qui rend presque impossible de juger la nature et les actions des agents gouvernants avec un entier sang-froid, est, et sera longtemps encore, un grand obstacle aux progrès de la science sociale. C’est qu’en effet ce sentiment est absolument essentiel. Pendant tout le passé, c'est surtout à lui que les sociétés ont dû de ne pas se dissoudre. Aujourd’hui encore, il est d’un secours indispensable pour entretenir la cohésion sociale et maintenir l’ordre. Il faudra longtemps avant que le caractère de l’homme ait été assez profondément modifié par la discipline sociale, pour que le respect de la loi, considérée comme ayant sa racine dans l’ordre moral des choses, remplace le respect du pouvoir qui impose l'exécution de la loi.
Les détails que nous possédons sur des races encore plongées dans la barbarie, nous montrent à posteriori, tout aussi bien que l’histoire des races civilisées, ce que nous aurions pu inférer à priori sans crainte de nous tromper : plus les membres d’une société sont agressifs par nature, plus il est indispensable au maintien de la communauté qu’ils possèdent une dose proportionnée de respect non raisonné pour celui qui gouverne. Certaines races très-inférieures, chez lesquelles on découvre à peine quelques traces de ce sentiment, ne possèdent presque aucune cohésion sociaie et ne font aucun progrès — exemple les Australiens. Où un progrès social appréciable s’est accompli, nous trouvons la soumission aux chefs, et, quand la société grandit, nous trouvons un roi. S’il nous faut un exemple que chez les hommes à l’état sauvage complet une grande fidélité peut seul maintenir l’union sociale, des cannibales féroces, les Fijiens, nous le fourniront. Chez ce peuple, où la barbarie est si profonde qu'un des derniers rois enregistrait au moyen de pierres, alignées par centaines, le nombre des victimes humaines qu’il avait dévorées, la fidélité est si extrême qu'un homme libre de liens se laissera assommer sans bouger, si telle est la volonté du roi; il déclare lui-même que « la volonté du roi doit être faite. » Et si, sans perdre
ce fait de vue, nous jetons les yeux en arrière et observons la fidélité qui s’alliait à la brutalité des temps féodaux,; ou encore, si regardant autour de nous, nous remarquons que les nations de l’Europe les plus arriérèes témoignent pour ceux qui les gouvernent un respect superstilieux qui s’est transformé chez les peuples avancés en une sorte de respect de convention, nous nous apercevons que le sentiment en question ne décline pas avec plus de vitesse, ce qui serait normalement impossible, que l'aptitude des hommes pour la coopération sociale ne grandit. Dans tout le passé, les réunions d'hommes chez lesquels l'égoïsme agressif d’une nature sauvage n’était pas corrigé par le sentiment qui pousse à obéir à un pouvoir dominateur, se sont dissoutes et ont disparu ; ils ont laissé le soin de peupler le monde aux hommes chez lesquels régnait un juste équilibre des passions. Il estévident que même dans une société civilisée, si le sentiment de la subordination va s’affaiblissant, sans qu’il y ait compensation du côté de l’empire sur soi-même, il y a danger de dissolution sociale; la France est un exemple de cette vérité. |
Par conséquent, les conceptions des phénomènes sociologiques, du moins celles, si importantes, qui sont relatives à l’organisation et aux actions du gouvernement, doivent et devront d'ici à longtemps, ainsi que nous le disions plus haut, être plus ou moins faussées par cette émotion perturbatrice. On peut reconnaître ici, dans le domaine du concret, une vérité abstraite précédemment énoncée : tout individu citoyen, incrusté dans l’organisme social dont il est une des unités, façonné par ses influences et réagissant à son tour sur lui, l’aidant à vivre et en recevant le moyen d’assurer sa propre subsistance, ne peut pas s’isoler au point de voir les choses qui l'entourent dans leurs véritables relations. Une organisation sociale ne peut continuer d'exister, que si la masse des citoyens qui y sont incorporés possèdent des sentiments et des croyances qui soient dans une sorte d'harmonie avec elle, Les sentiments propres à chaque type de société influencent inévitablement les conclusions sociologiques de ses unités. Et parmi ces sentiments, une large part d'influence revient à la crainte respectueuse inspirée par toute incarnation du Pouvoir.
Pour juger de la part qui lui revient, il nous suffira de gonsidérer les jugements singulièrement faux qu’elle a inspirés sur les gouvernants, et. les erreurs historiques qui en ont résulté. Rappelez-vous les titres d’adoration qu'on donne aux rois et aux empereurs; rappelez-vous comme on leur attribue des capacités, des beautés, des facultés, des vertus supérieures à celles du vulgaire; rappelez-vous les flatteries écœurantes. qui sont. d'usage. lorsqu’an les recommande à Dieu dans des prières où l’on fait profession de dire la vérité : rapprochez de ceci les annales qui contiennent le récit de ce qu'ils ont fait chez les différents peuples à toutes les époques du passé, remarquez. les crimes de toute nature qui assombrissent ces annales, et méditez sur le contraste. N’est-il pas manifeste que les idées sur l’action. de l'Etat, qui accompagnaient ces. idées profondément fausses sur les gouvernants, doivent aussi avoir été profondément fausses? Pour ne citer qu’un seul exemple, prenons le roi Jacques, que M. Bisset, d'accord en cela. avec d’autres historiens, représente comme ayant « à quelque point de vue qu'on le considère. .... également mérité l’aversion et le mépris; » cela n’avait pas empêché de lui dédier la traduction. anglaise de la Bible, voici le début de la dédicace : « Très-redouté souverain, grandes et multiples étaient les bénédictions que Le Dieu. Tout-Puissant, Père de toutes. les miséricordes, nous accordait à nous peuple de l'Angleterre, . lorsqw'Il nous envoyait la Personne Royale de Votre Majesté pour nous gouverner et régner sur nous, etc., etc. » Songez. à cette dédicace d’un tel livre. à un tel homme, et demandezvous si un sentiment qui se traduisait. de la sorte pouvait permettre à l'égard des transactions politiques rien qui ressemblât à. un jugement pondéré.
Est-il besoin d’un exemple pour montrer à quel point. ce sentiment, aux époques où il a de la force, rend impossible un jugement pondéré des transactions politiques? Nous, en avons un dans les idées fausses qui ont cours sur Charles, [er et. sur Cromwell et sur les changements auxquels leurs noms. sont attachés. Bien des générations ont passé depuis eux; on commence à voir que Charles ne valait pas qu'on linvoquât comme un martyr, et que Cromwell, dont on a exhumé les cendres pour les insulter, aurait mérité un tout
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autre traitement; on commence aussi à voir combien les interprétations auxquelles avaient donné lieu les événements dans lesquels ces deux gouvagnants avaient joué un rôle étaient fausses, et combien les sentiments de fidélité ont rendu les hommes incapables de comprendre ces événements au point de vue sociologique.
Ayant indiqué par cet exemple les effets de Rene que peut avoir ce sentiment dans un cas spécial, nous avons surtout à nous occuper ici de ses effets dans les cas plus généraux. Dès l'origine, il a toujours tendu à placer l'agent gouvernant au premier plan de la conscience et à reléguer à l'arrière-plan toutes les autres causes des phénomènes sociaux -— ou plutôt, l’un s’est emparé complètement de la conscience, au point d’en exclure les autres. Si nous nous souvenons que toute l’histoire est pleine des faits et gestes des rois, mais que les phénomènes de l’organisation industrielle, tout visibles qu'ils soient, n’ont réussi que très-récemment à attirer un peu d'attention; si nous nous souvenons que tandis que tous les yeux et toutes les pensées se tournaient vers les actions de ceux qui gouvernaient, personne, jusqu’à ces derniers temps, n'avait d’yeux ni de pensées pour les phénomènes vitaux de la coopération spontanée, auxquels les nations doivent leur vie, leur croissance et leur progrès; nous ne pouvons manquer de voir - combien ont été profondes les erreurs qui en ont résulté, dans les conclusions tirées par les hommes sur les questions sociales. Et voyant ceci, nous en conclurons que l’émotion excitée chez les hommes par toute incarnation du pouvoir est, et sera longtemps encore, un obstacle puissant à la formation de conceptions sociologiques justes : car elle tend, et cela est forcé, à exagérer l’importance du facteur politique au détriment des autres.
Sous le titre « DIFFICULTÉS SUBJECTIVES — venant des passions, » nous venons d'entrer dans un champ d’une vaste étendue, dont la majeure partie est encore à explorer. Les effets de l’impatience, les effets de cette admiration qui glorifie tout dans les succès militaires; les effets de ce sentiment qui rend les hommes soumis à l’autorité, parce qu’il
entretient chez eux un respect superstitieux pour l’agent qui
l'exerce — ce ne sont là que quelques-uns des effets produits par la passion sur les idées sociologiques. Il nous en reste divers autres à décrire et à illustrer par des exemples, Nous nous proposons de nous en occuper dans des chapitres qui porteront pour titres : Les préjugés de l’éducation, les préjugés du patriotisme, les préjugés de classe, les préjugés politiques, et les préjugés théologiques.
Nos idées s’éclairciraient sur bien des points, si nous reconnaissions que nous avons deux religions. L’humanité primitive n’en avait qu’une, L’humanité du lointain avenir n’en aura qu’une. Nos deux religions sont contradictoires, et nous qui sommes placés à mi-chemin dans le cours de la civilisation, nous sommes tenus de croire à toutes deux.
Ces deux religions s’appliquent à deux ordres opposés de nécessités sociales. A l'origine l’une de ces nécessités est dominante; l’autre sera dominante à la fin, et entre le commencement et la fin, pendant toute l’évolution sociale, il faut qu’il s’établisse entre elles une sorte de transaction. D'un côté il faut que la société se défende contre ses ennemis extérieurs. De l’autre côté, il faut qu’il y ait entre les citoyens une coopération qui n’est possible qu’autant que les bons rapports d'homme à homme créent une confiance mutuelle. Si la première nécessité ne reçoit pas satisfaction, la société disparaît : elle s'éteint ou bien elle est absorbée par une société conquérante, Si l’autre nécessité est méconnue , il ne peut y avoir ni division du travail, ni échange de services, ni perfectionnements industriels, ni accroissement de population, en un mot aucun de ces progrès par lesquels seuls une société deviert assez forte pour vivre. Pour correspondre à ces deux nécessités contradic-
toires, il se forme deux codes contradictoires de devoirs; et à tous deux on attache une sanction surnaturelle. Et ainsi nous avons deux religions coexistantes — la religion de la haine et la religion de l'amour.
Je ne prétends pas dire, bien entendu, quon donne à toutes deux le nom de religion. Ici, je ne m'occupe pas des mots : je m'occupe seulement des choses. Aujourd’hui les hommes ne rendent pas autant d’hommages, en paroles, au code de l'inimitié qu'à celui de l’amitié ; c’est ce dernier qui occupe la place d'honneur. Mais l'hommage réel, ils le rendent dans une large mesure, sinon dans la plus large, au code de la haine. Presque tous les hommes croient réellement à la religion de la haine. Beaucoup d'entre eux se figurent croire à la religion de l'amour plutôt qu'ils n'y croient. Rappelez-leur dans une discussion, sur les affaires internationales, par exemple, certains préceptes de la religion qu’ils professent, vous n’obtiendrez au plus qu’un tiède assentiment. Tournez la conversation sur le « tunding » de Winchester, sur le traitement infligé aux rebelles de l'Inde ou sur les affaires de la Jamaïque ; vous verrez que ce tiède assentiment aux préceptes que vous citiez n’était donné que des lèvres, tandis que les préceptes opposés sont crus avec une foi robuste et soutenus avec ardeur.
Il est assez curieux que, pour maintenir ces religions antagonistes, nous ayons emprunté à deux races différentes deux cultes différents. Nous avons pris notre religion de l'amour dans les livres du Nouveau Testament juif. Les épopées des Grecs et des Latins et leurs histoires sont les évangiles de notre religion de là haine. Dans l'éducation de la jeunesse, nous consacrons une faible partie du temps à la première, et une bien plus considérable à la dernière, De plus, comme pour rendre le compromis plus réel, les deux cultes sont professés dans les mêmes lieux par les mêmes maîtres. Dans nos écoles publiques, ainsi que dans bien d’autres, les mêmes hommes sont les prêtres des deux religions. La noblesse du sacrifice de soi-même, établie dans les leçons de l'Ecriture et développée dans les sermons, est mise en relief un jour sur sept ; les six autres jours on démontre brillamment combien il-est noble de sacrifier les autres. Le devoir sacré de tirer vengeance du
sang répandu, qui constitue la religion de la haine dans sa forme primitive, comme nous le voyons encore aujourd’hui chez les sauvages — qui, ainsi que nous l'enseigne la littérature de l'antiquité, a reçu la sanction divine, ou plutôt est imposé par les commandements de la divinité aussi bien que par l'opinion des hommes — voilà le devoir que pendant sx jours on imprime dans des esprits tout à fait disposés à l’accepter; et puis le septième jour on fait quelque chose pour effacer cette impression, en ph air que la vengeance est interdite.
A priori, il semble impossible que les hommes conservent pendant toute leur vie deux doctrines qui se détruisent l’une l’autre. Mais leur habileté à faire des compromis entre deux croyances contradictoires est tout à fait extraordipaire; — ou, du moins, elle le serait si nous admettions qu’ils mettent ces deux croyances côte à côte; — mais elle devient moins surprenante dès que nous reconnaissons qu'ils n’en font rien. Un physicien distingué, dont les idées scientifiques et religieuses paraissaient inconciliables à ses amis, pouvait rester fidèle aux unes et aux autres parce que, d2 parti pris, il refusait de les comparer entre elles. Pour parler métaphoriquement, — lorsqu'il entrait dans son oratoire il fermait la porte de son laboratoire, et lorsqu'il entrait dans son laboratoire, il fermait la porte de son oratoire. C'est grâce à une façon de faire à peu près analogue que la plupart des hommes se contentent si facilement d’un compromis entre leurs deux croyances qui, en logique pure, n est pas soutenable. Un enfant intelligent pose souvent aux grandes personnes des questions théologiques embarrassantes ; après avoir essuyé mainte rebuffade, il cesse de penser à des difficultés dont il ne peut obtenir la solution. Un peu plus tard, cette contradiction entre les enseignements de l’Église et ceux de l’école, qui d’abord lui paraissait frappante et inexplicable, lui devient insensiblement familière et finit par ne plus attirer son attention. Ainsi, en grandissant, il prend comme tous ceux qui l'entourent l’habitude de s’en rapporter tour à tour, suivant les circonstances, à chacune de ses croyances; et quand il devient homme fait, l'habitude est complètement établie. Tantôt il insiste sur la nécessité de maintenir l'honneur national, et estime hon-
teux de recourir à un arbitrage au lieu de se venger par la guerre. Tantôt il réunit ses domestiques et se met à lire une prière où il demande à Dieu de nous pardonner nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Cette vertu que le dimanche il supplie le ciel ce lui inspirer, le lundi il la considère comme un vice méprisable.
La religion de l’amour et celle de la haine, avec les sentiments qui en résultent, sont d'importants facteurs dans les déductions de la science sociale; et on ne peut arriver à des conclusions rationnelles que si l’on tient compte de ces deux ordres de facteurs. Il faut considérer chaque : groupe de faits sociaux comme une phase d’une métamorphose continue, Les croyances religieuses et les sentiments contradictoires qui se rapportent à ce groupe sont des éléments de cette phase. Cela ne suffit pas. Il nous faut aussi regarder comme transitoires les croyances religieuses et les sentiments contradictoires dans lesquels nous avons été élevés et qui faussent nos idées, non-seulement sur les phénomènes fugitifs qui se passent dans notre société, mais aussi sur ceux qui se sont passés dans d’autres sociétés et dans d’autres temps ; il nous faut rechercher, afin de les rectifier, les erreurs qui en sont la conséquence dans tous nos jugements. Ne perdons jamais de vue que, de ces deux religions qu’on nous enseigne, l’une, celle de la haine, décroît lentement, tandis que l’autre, celle de l’amour, grandit lentement à mesure que la civilisation progresse. IL faut avoir présent à l'esprit, qu'à chaque étape il s'établit entre elles une certaine proportion; que la proportion actuelle n’est que temporaire et que la tendance qui en résulte vers telle ou telle de nos opinions sur les faits sociaux n’est aussi que temporaire. Et si nous sommes capables d'arriver à ces opinions non faussées qui sont des éléments de la science sociale, ce n’est qu’à la condition de tenir compte de cette déformation temporaire. | = Pour voir combien ces religions contradictoires peuvent fausser nos idées sociologiques et combien il est nécessaire de corriger les erreurs dont elles sont la cause, il est bon d'examiner ici les extrêmes auxquels les hommes peuvent être conduits tantôt par l'une, tantôt par l’autre,
Les forces qui sont en lutte dans le monde matériel, les sentiments qui se combattent dans chaque créature humaine ne produisent jamais un état moyen d'équilibre, mais bien une oscillation entre deux états opposés. Il en est de même des tendances sociales contradictoires qui sont créées par les sentiments des hommes. Chaque force, chaque tendance n’est pas exactement contre-balancée par l’autre force ou l'autre tendance; mais chacune prédomine à son tour, et amène par réaction la prédominance de l'autre. Nous le voyons par ces variations qui se produisent chaque jour, chaque semaine, ou à de plus longs intervalles, dans le prix des capitaux, des actions ou des marchandises, dans ces alternatives d’engouements et de paniques, causées par des espérances irréfléchies ou des frayeurs absurdes. Les. courbes qui représentent ces variations les expriment par une ligne qui tantôt s'élève à une grande hauteur, tantôt redescend à une profondeur équivalente. Tous les phénomènes sociaux se présentent à nous sous cet aspect, y compris ceux qui se rapportent à la religion ou à la morale. Celase manifeste tantôt sur une grande échelle tantôt sur une petite — c’est-à-dire que les oscillations ont quelquefois une durée de plusieurs siècles, et quelquefois sont à courtes périodes. Nous pouvons le reconnaître non-seulement dans ces grands courants de sentiments et d'idées en antagonisme,, qui entraînent une société tout entière, mais dans ces excès opposés où se jettent des individus et des sectes dans une même société et à une même époque. Nulle part il n’y a équilibre dans les jugements ni dans les actions, mais toujours annulation réciproque par des erreurs contraires ; « les hommes se groupent en partis insensés, » comme dit Emerson. On obtient à la fin quelque chose d’à peu près rationnel ; mais c’est une résultante de déraisons qui se détruisent mutuellement. Par exemple, dans notre façon de traiter les criminels, nous faisons alterner ou coexister une sévérité non raisonnée avec une indulgence qui ne l’est pas davantage. Tantôt nous punissons dans un esprit de vengeance, tantôt nous caressons avec une sympathie stupide. Le moment ne vient jamais de cette adaptation équitable de la pénalité à la transgression dont la nature nous donne l'exemple et qui consisterait à n'infliger ni
plus ni moins de mal que la réaction qui suit l'action. Dans le conflit qui se produit entre nos deux religions, nous voyons cette loi générale se manifester sur une grande échelle. La religion de l’altruisme sans restriction s’éleva Pour corriger par un excès opposé la religion de l’égoïsme sans restriction. En face de la doctrine absolue de l'intérêt personnel se dresse la doctrine absolue du sacrifice de soimême, À la place de cette croyance primitive qui ne vous demandait pas d'aimer les autres hommes et vous obligeait seulement à haïr certains d’entre eux jusqu’à la mort, il en vint une autre qui vous défend de jamais haïr votre prochain et vous ordonne de l'aimer comme vous-même. Dixneuf siècles ont établi une sorte de compromis entre ces deux croyances; ce compromis, pourtant, n’a jamais été rationnel, mais purement empirique, ou pour mieux dire inconscient. Il n’y a pas encore une reconnaissance distincte de la vérité représentée par chacun des deux extrêmes ; on ne voit pas qu’il faut coordonner ces deux vérités; on ne fait guère que corriger les exagérations dans un sens par des exagérations dans l’autre sens. Les uns mènent une vie purement égoïste. Les autres poussent si loin laltruisme qu'ils se rendent malades et hâtent leur mort. Même en nous bornant à l'examen des actes d’un seul individu, nous ne trouvons pas un équilibre habituel entre les deux tendances; nous le voyons, tantôt faire des efforts pour causer beaucoup de mal à un agresseur étranger ou à un malfaiteur, tantôt accomplir un sacrifice exagéré en faveur d’une personne qui souvent en est tout à fait indigne. Bien peu de gens arrivent à conclure nettement et un bien plus petit nombre encore osent avouer que l’altruisme a du bon et l’égoïsme aussi, et qu’une transaction entre les deux principes est continuellement nécessaire.
| Pourtant il est assez clair que la doctrine du sacrifice est insoutenable dans sa forme absolue; nos idées habituelles et nos actions de tous les jours montrent que nous en convenons implicitement. Le travail, les entreprises, les inventions, les perfectionnements, tels qu’ils se sont poursuivis dès lorigine et tels qu'ils se poursuivent maintenant, reposent sur ce principe que, dans une société où il y a beaucoup de besoins non satisfaits, chacun songe à satisfaire ses propres
besoins plutôt que ceux des autres. L'activité industrielle est basée là-dessus; ce fait une fois admis, il en résulte nécessairement que l’altruisme absolu dissoudrait l’organisation sociale existante; ceux qui soutiendraient qu’une organisation sociale tout à fait différente pourrait fonctionner auraient à prouver leur dire. Cette organisation ne fonctionnerait certainement pas; on le voit clairement en supposant : que le principe opposé soit en vigueur. Si À ne s’occupait pas de lui-même et n’avait souci que du bien-être de B, de C, et de D, tandis que chacun de ceux-ci, sans faire attention à ses propres besoins, travaillerait à pourvoir aux besoins des autres; ce circuit, outre qu’il serait fort pénible, ne donnerait qu’une médiocre satisfaction aux besoins de chacun, à moins que chacun n’eût la conscience de son voisin. Après avoir fait cette observation, il faut en inférer qu’une certaine prédominance de l’égoïsme sur l’altruisme est profitable, et qu’en fait aucun autre arrangement ne réussirait. Demandezvous ce qui arriverait si À, B, C, D, etc., refusaient une jouissance par sollicitude pour un autre, afin de la lui laisser, et que cet autre la refusât de même à force de sympathie pour ses semblables, — considérez la confusion qui en résulterait, les quiproquos, la perte de jouissance pour tous, et vous reconnaîtrez que le pur altruisme conduirait à une impasse aussi bien que le pur égoïsme. En réalité personne ne songe à diriger toutes les actions de la vie d’après la théorie de l’altruisme. Le quaker qui veut qu’on accepte à la lettre et qu'on mette en pratique les préceptes du christianisme conduit ses affaires d’après des principes égoïstes, ni plus ni moins que ses voisins. En paroles, il professe de ne prendre point souci du lendemain — en réalité, son souci du lendemain trahit un égoïsme aussi net que celui des autres hommes , et il sent que s’il prenait autant de souci du lendemain des autres, ce serait ruineux pour lui et peutêtre fàâcheux pour tout le monde.
Personne ne pousse l’altruisme à ses dernières conséquences; personne ne croit réellement qu'une vie entièrement basée sur ce principe soit une chose possible, et cependant on Continue à admettre implicitement que dans sa conduite on doit se conformer entièrement à l’altruisme. On ne semble pas soupçonner que l’altruisme absolu soit véritablement
un tort. Elevés, comme nous le sommes tous, dans la profession extérieure d’une religion qui subordonne complètement l’égoïisme à l’altruisme et qui nous a transmis des préceptes absolument altruistiques, nous rendons hommage | à ces préceptes du bout des lèvres, bien que nous n’en tenions aucun compte dans nos affaires et que nous les contredisions implicitement dans les diverses opinions que nous émettons; et nous pensons qu’on est obligé de les admettre bien qu’il soit impossible de s’y conformer. Sentant que nous ne pouvons les mettre en question sans mettre en question la religion tout entière, nous soutenons aux autres et à nous-mêmes que nous y croyons, bien qu’au fond de notre conscience nous sachions que nous n'y croyons pas. Nous prétendons penser qu’il serait bien de pratiquer l’absolu sacrifice de nous-mêmes, et cependant au fond nous avons vaguement conscience que ce serait une chose funeste.
Si nous avions le courage de nous formuler clairement ce que nous sentons confusément, nous découvririons qu’au delà de certaines limites le sacrifice de soi-même est un mal pour tout le monde — pour ceux en faveur desquels il s’accomplit, aussi bien que pour ceux qui l'accomplissent. Un renoncement continuel à tout plaisir, une succession de douleurs non interrompue, sont physiquement fâcheux ; le résultat final est la débilité, la maladie, et une mort prématurée; de même l’acceptation continuelle de bienfaits aux dépens d’un de nos semblables est moralement funeste. Pour que le renoncement soit pratiqué par un homme, il faui que l’égoïsme le soit par un autre. S'il est noble de procurer une jouissance à autrui, l’'empressement à accepter la jouissance est tout le contraire ; si la répétition du premier de ces actes est une chose élevée, la répétition du se: cond est dégradante. Si dans de certaines limites une action empreinte d’altruisme fait du bien et à celui qui donne et à celui qui reçoit, au delà de ces limites, elle fait du mal à l’un et à l’autre, — au premier physiquement, au seconû moralement. Chacun peut se rappeler des exemples de cas où une tendresse exagérée et toujours attentive a augmenté chez celui qui en était l’objet l’avidité pour le plaisir, la répugnance à se donner de la peine et le manque d'égards absolu pour tous ceux qui l’entoureni;en même temps le
bienfaiteur imprudent trahissait par la lenteur de ses mouvements et par la pâleur de son visage les funestes conséquences de son oubli de lui-même; car le résultat final de ce système est de détruire celui qui est RUE en rendant pire celui qui était mauvais.
L'absurdité de laltruisme absolu devient manifeste, si l'onréfléchit qu’il n’est praticable sur une grande échelle que s’il se trouve dans la même société une moitié égoïste à côté d’une moitié altruiste. Celui-là seulement qui est profondément égoïste peut laisser ses semblables agir vis-à-vis de lui avec un complet détachement d'eux-mêmes. Sichacun s’intéressait dûment aux autres, il n’y aurait personne pour accepter les sacrifices que tous seraient prêts à faire. Si chacun était dirigé par une grande sympathie pour autrui, personne ne serait assez personnel pour laisser les autres se faire tort à son profit. Ainsi l’altruisme pur dans une société implique une nature humaine qui rend l’altruisme pur im possible, faute de gens envers qui le pratiquer!
La doctrine n’est pas moins insoutenable à un autre point de vue. Si la vie et les satisfactions qu’elle comporte ont de la valeur en autrui, elles en ont aussi en nous-mêmes. Il n'y a pas accroissement de la somme totale de bonheur quand la perte de l’un compense exactement le gain de l'autre; et si le gain est moindre que la perte, comme cela arrive continuellement — si celui qui reçoit, déjà inférieur à celui qui donne, est en outre démoralisé par l'habitude d’accepter des. secrifices et rendu ainsi moins capable de bonheur (ce quiest inévitable), la somme totale de bonheur a diminué ; le Die faiteur et l’obligé y perdent tous les deux.
Ainsi l’on peut démontrer que l'individu a le devoir de se conserver. Il est essentiel que chacun défende ses droits. personnels, à la fois comme un moyen de parvenir à son propre bonheur, qui est une des unités dont le total constitue le bonheur général, et comme un moyen de concourir d'une façon altruiste au bonheur général. La résistance à l'agression n’est pas seulement un droit, c'est un devoir impératif, La non-résistance serait également contraire à l’altruisme et à l’égoïsme. La théorie chrétienne absolue, que personne ne met en pratique, que personne ne croit réellement, mais qui est professée tacitement par beaucoup
de gens, hautement par quelques-uns, est logiquement insoutenable aussi bien qu'impraticable.
La religion de l’amour, prise en elle-même, est done inzomplète; elle a besoin d'un complément. Les doctrines u’elle inculque et les sentiments qu’elle développe, nés d’une réaction contre les doctrines et les sentiments contraires, sont tombés dans l’autre extrême.
Passons maintenant aux doctrines et aux sentiments inculqués et développés par la religion de la haine, et examinons à quelles extrémités ils conduisent.
Le « diable de Tasmanie » mérite la plus profonde admiration ; il combat jusqu’au dernier souffle et son dernier soupir est un grognement; notre bull-dog aussi est admirable, bién qu’à un moindre degré — on prétend qu'on peut lui couper un membre sans lui faire lâcher prise. Quelques carnivores sont peut-être tout aussi admirables par « leur cœur »; ainsi le. lion ou le tigre, réduits aux abois, luttent encore contre des forces très-supérieures. Nous ne devons pas oublier le coq de combat (game-cock) dont le nom est devenu une épithète admirative dans les basses classes; la populace qui assiste à la pendaison d’un meurtrier lui pardonne à moitié son crime s’il meurt game. Après ces animaux viennent les hommes. Quelques-uns d'entre eux, entre autres les Indiens de l'Amérique, subissent les tortures sans une plainte. Et ensuite, bien au-dessous, vient l'homme civilisé, qui combat jusqu'à un certain moment, qui supporte beaucoup de souffrances, mais qui s'arrête ordinairement quand il est devenu inutile de combattre.
Le lecteur est-il choqué de cette classification? Pourquoi le serait-il? Ce n’est que l'application exacte d’une mesure je la valeur morale implicitement admise par la plupart les hommes et publiquement avouée par plusieurs. Gette mesure était celle dont se servait M. Gambetta,lorsqu’après ane effusion de sang qui avait presque réduit la France à épuisement, il éclatait en reproches contre l’Assemblée : — 1 Vous avez préféré la paix à l'honneur; vous avez donné deux provinces et cinq milliards. » Même parmi nous il ne manque pas de gens partageant sur ce point le sentiment
de M. Gambetta, si bien qu’en prononçant ces paroles il s’est relevé dans leur estime. Si le lecteur a besoin qu’on lui fournisse d’autres exemples pour l’encourager à être de cet avis, on peut lui en trouver beaucoup. Le mineur du Stafforshire, qui faute d’un combat d hommes aime à voir un combat de chiens, partagerait sans nul doute cette manière de voir. Dans les bouges de White-Chapel et de St. Giles, parmi les meneurs de la boxe, on croit fermement que tenir bon et être dur au mal sont les attributs les plus élevés de l’homme ; et il est probable que la plupart des lecteurs de La Vie de Bell à Londres sont du même avis. Si le lecteur a besoin de s'appuyer sur des sympathies encore plus nombreuses, des races entières sont prêtes à les lui fournir, notamment la noble race des cannibales des îles Fidji. Chez ce peuple le courage est tellement honoré, qu'au retour du combat les guerriers triomphants voient s’avancer les femmes, qui viennent se mettre à leur entière disposition. De sorte que celui qui est disposé à adopter cette mesure du mérite aura bien des gens avec lui, — si toutefois il est flatté de se trouver en leur compagnie.
Sérieusement , n’est-il pas étonnant que des hommes civilisés se fassent gloire avant tout d’une qualité par laquelle ils le cèdent à des variétés inférieures de leur propre race et encore plus à des animaux inférieurs? Au lieu de regarder un homme comme viril en proportion des attributs moraux véritablement humains qu’il possède, on mesure sa virilité sur un attribut que possèdent à un bien plus haut degré des animaux dont le nom est pour nous un terme de mépris. M. Greg remarquait récemment que nous empruntions notre point d'honneur aux boxeurs ; nous faisons pis, nous l’empruntons aux bêtes. Nous l'empr unions même à un animal inférieur à ceux avec lesquels nous sommes familiers, car le « diable de Tasmanie », par Sa Structure et son intelligence, est placé bien plus bas dans l'échelle animale que nos lions et nos bull-dogs.
On peut approuver la résistance à l'agression, on peut apprécier et admirer le courage déployé dans cette résistance, tout en se refusant à voir dans le courage la vertu suprême. Il en faut une large dose pour faire un homme accompli ; mais il faut aussi une large dose de bien d’autres choses
dont nous ne faisons pas pour cela notre mesure du mérite, Un corps solide, bien venu, bien proportionné, dont les tissus sont assez bien constitués pour être durables , mérite notre admiration et nous ne la lui marchandons pas. Un bon estomac, de bons poumons sont admirables aussi à leur façon, aussi bien qu'un vigoureux système vasculaire; car sans cela nous n’aurions guère le pouvoir de nous défendre nous-mêmes et de défendre les autres. Pour bien des choses il est essentiel d'être un bel animal, et le courage, qui indique en général une organisation capable de remplir son but, est estimé à bon droit à cause de ce qu'il implique. Le courage est, en fait, un sentiment qui se développe par l'expérience accumulée d’une série de luttes heureuses contre les difficultés et les dangers ; et ces succès sont une preuve de force, d’agilité, de vivacité, de solidité, etc. Personne ne niera que des échecs continuels, causés par l'incapacité de quelque nature qu’elle soit, ne produisent le découragement, ni que ces triomphes répétés, qui sont des preuves de capacité, n'augmentent le courage, de façon qu'il en résulte un certain empressement à affronter des difficultés plus grandes. Une dose d’eau-de-vie, en stimulant la circulation, donne ce qu’on appelle le « courage hollan dais ;» ce fait, joint au fait bien connu des médecins queles maladies de cœur entraînent la timidité, suffit à montrer que la bravoure est en corrélation naturelle avec la capacité de lutter contre les situations dangereuses. Mais en apprenant qu’admirer le courage c’est admirer la supériorité physique et ce genre de supériorité intellectuelle qui permet de se tirer d'affaire dans les circonstances critiques, nous apprenons aussi qu'à moins de placer au premier rang les facultés du corps et les facultés qui favorisent directement la conservation individuelle, nous ne pouvons dire que le courage est l’attribut le plus élevé de l’homme, et que l'honneur doit se mesurer au degré du courage. | | Il est peut-être à propos dans la phase de civilisation que nous traversons d'accorder à la bravoure cette estime exagérée. Pendant que dure la lutte pour l'existence entre les nations, il est certainement nécessaire que les hommes admirent extrêmement les qualités sans lesquelles il ne saurait y avoir de succès dans cette lutte. Chez une des nations
nos voisines, tous les mâles sont élevés pour la guerre; les sentiments de cette nation exigent que les étudiants se balafrent le visage à propos de bagatelles, et leurs cicatrices excitent l'admiration, surtout parmi les femmes ; l’ascendant militaire est tel, que les citoyens n'ont pas de recours régulier contre les mauvais traitements des soldats ; le gouvernement est organisé de telle sorte que le monarque, qui en qualité de chef de l'Eglise, condamne le duel comme irréligieux et qui en qualité de chef de la Justice l’interdit comme un crime, le protége en qualité de chef de l’armée, au point d'expulser de leurs régiments les officiers qui ne veulent pas se battre. Tant que nous aurons pour voisin un peuple de ce caractère, il faudra conserver chez nous quelque chose d’analogue dans nos institutions, nos sentiments et nos idées. Nous voyons une autre nation voisine persuadée que rien n'est si élevé que l’amour de la gloire et qu'aucune gloire n’est égale à celle que donne une guerre heureuse, — nous savons que cette nation est si imprégnée de l'esprit militaire qu’elle donne aux enfants un costume quasi militaire, — nous lisons dans un de ses historiens que l'armée française est la grande civilisatrice et nous entendons un de ses généraux s’écrier que l’armée est l’âme de la France; — nous remarquons que toute l'énergie vitale de la nation se concentre dans ses dents et dans ses griffes et qu’il lui pousse rapidement d’autres dents et d’autres griffes pour remplacer celles qu’on lui a arrachées; c’est pourquoi il est nécessaire que nous aussi nous soignions nos dents et nos griffes et que nous conservions des idées et des sentiments qui nous permettent de nous en servir efficacement. C’est une vérité indiscutable que tant que les instincts de proie pousseront les nations à se piller l’une l’autre, il faudra opposer aux agents destructeurs d’autres agents destructeurs; or pour que cela se puisse faire, il faudra honorer les hommes qui jouent le rôle d'agents destructeurs et accorder une estime exagérée aux qualités rendant efficace l’action de ces agents.
Peut-être aussi il est nécessaire que nos garçons soient accoutumés à des traitements durs, qu’ils infligent et qu’ils subissent des punitions brutales dans lesquelles on ne se préoCCupe pas trop de la justice. Peut-être devrions-nous suivre
Pexemple des Spartiates et des Indiens de l'Amérique du Nord qui, pour les préparer à la guerre, soumettaient leurs jeunes gens à la torture; « l'éducation d'un gentleman » doit-elle comprendre les coups donnés ou reçus sur les os des jambes au jeu de ballon, avec des boites dont le bout lourd a été arrangé tout exprès pour faire plus de mal. De même il peut être à propos que nos enfants éprouvent chacun à leur tour la tendre pitié des garçons plus âgés, et que les maitres laissent ceux-ci les assommer à coups de fouet et à coups de poing jusqu’à les estropier pour le reste de leur vie, sans vouloir intervenir. Peut-être est-il bon aussi que l'enfant apprenne à se soumettre à un tyran quelconque en constatant que les réclamations lui valent quelques souffrances de plus. Peut-être est-il désirable qu'il s'endurcisse moralement et physiquement par les maux qu’on lui fait supporter, et qu'il s’endurcisse encore davantage lorsque, devenu tyran à son tour, il inflige des châtiments au gré de son caprice ou de sa fantaisie. Peut-être aussi ne devons-nous pas beaucoup regretter celle confusion dans les idées morales qui résulte de ce que les manquements à des règles conventionnelles attirent des peines aussi sévères que les actes moralement mauvais. La guerre ne s'accorde pas avec une sensibilité délicate, soit physique, soit morale. La répugnance à commettre l’injustice ou la répugnance à la subir rendraient la guerre également impossible. Des scrupules de conscience au sujet de la justice de leur cause paralyseraient officiers et soldats. Il faut done maintenir une certaine brutalité pendant notre phase passagère de civilisation. « L'esprit des écoles publiques, » qu’on porte plus tard, comme on l’a dit avec raison, dans la vie publique, n’est peut-être pas le plus désirable dans un pays libre. Peut-être cette soumission précoce au despotisme, ces habitudes précoces d'autorité Sans contrôle ne sont-elles pas pour des législateurs la meilleure préparation possible. Peut-être ceux qui sur le banc des magistrats ont à protéger le droit contre la force, auraient-ils pu recevoir une meilleure éducation que ces violences qu'ils subissent d’abord et qu'ils exercent ensuite. Peut-être enfin une autre discipline que celle du bâton serait-elle désirable pour des hommes qui dirigent la presse
et qui ont à guider l'opinion publique dans les questions d'équité. Mais sans aucun doute, tant que l’antagonisme national persistera et fera de la défense nationale une nécessité, cette discipline semi-militaire aura sa raison d’être, ainsi que les coups et les meurtrissures qui en sont l’accompagnement. Et le code d'honneur qui s'y adapte se justifie par les mêmes raisons. |
Ici, cependant, si nous pouvons nous affranchir des idées et des sentiments transitoires, de façon à être capables de nous élever à des conceptions scientifiques, nous devons nous demander sur quoi repose cette exaltation des activités destructrices et des qualités qui s’y rattachent, et comment il est possible à des hommes de s’enorgueillir d’attributs que des créatures très-inférieures possèdent à un bien plus haut degré. Il nous faut examiner si en l’absence d’une justification religieuse, on peut justifier par des raisons éthiques l'idée que les qualités les plus nobles sont celles qui ne peuvent se déployer sans infliser la mort et la douleur. Si nous entreprenons cet examen, nous sommes obligés de reconnaître que la religion de la haine, dans sa forme absolue, est aussi insoutenable que la religion de l’amour dans sa forme absolue. Chacune d'elles est un de ces extrêmes qui, insensés en eux-mêmes, produisent en se combinant un juste milieu raisonnable. Les deux religions s’appuient l’une sur le droit du moi, l’autre sur le droit d'autrui. La première tient pour glorieux de résister à l'agression, et d’infliger la mort à son ennemi en s’exposant soi-même à la mort. La seconde religion enseigne que la gloire consiste à ne pas résister à l'agression, à céder à l’ennemi et à ne pas défendre ses droits. Une humanité civilisée rendra ces deux gloires également impossibles. La diminution de l’égoïsme et l’accroissement de l'altruisme empêcheront qu’on puisse satisfaire à aucun de ces codes d'honneur. En effet, un tel progrès implique la cessation de ces agressions qui rendent possible la noblesse de la résistance, il implique également le refus d'accepter les sacrifices, sans lesquels la noblesse du sacrifice de soi-même ne peut exister. Les deux extrêmes se détruiront forcément l’un l’autre, laissant la place à un code moral et à un type d'honneur affranchis de ces excès irra-
tionnels. À une personnalité latente s’adjoindra une disposition générale à céder aux autres, contrebalancée par le refus de ceux-ci de recevoir plus que leur dû.
Après avoir signalé les perversions d'idées et de sentiments qui proviennent de ces religions de l'amour et de la haine et qui font de notre éducation une sorte de chaos, il nous reste maintenant à signaler l'influence qu’elles exercent sur les conceptions sociologiques. Il faut d’abord établir certaines vérités importantes sujettes à échapper à l'esprit des personnes, peu nombreuses, qui exagèrent la religion de l'amour. |
Une des choses les plus difficiles à concilier avec les théories qui ont généralement cours sur l'univers, c’est que les organisations élevées du règne animal sont ordinairement combinées en vue de la destruction, ou bien pour fournir les moyens d'y échapper. Si l'on s’en tient aux idées anciennes, il faut dire que les organisations élevées ont été combinées à dessein dans ce but. Si l'on accepte les idées modernes, il faut dire que les organisations élevées se sont formées par l'exercice des activités destructives, pendant les périodes incommensurables du passé. Nous nous placerons ici au dernier point de vue. Cest aux efforts incessants des uns pour saisir leur proie et la dévorer, aux efforts incessants des autres pour n'être pas pris et dévorés, qu’il faut attribuer le développement des divers sens, et des divers organes moteurs qui leur obéissent. L'oiseau de proie doué de la vue la plus perçante a survécu, toutes choses égales d’ailleurs, lorsque les êtres de son espèce, moins bien partagés sous ce rapport, succombaient faute de nourriture; et par la répétition de ce fait l’acuité de la vision s’est augmentée dans le cours des générations. Les individus les plus rapides d’un troupeau d’herbivores, qui s’échappaient tandis que les moins agiles tombaient sous la dent des carnivores, ont laissé des descendants parmi lesquels ont aussi survécu ceux quiavaient les membres le plus parfaitement adaptés; les carnivores subissaient en même temps la même discipline, et leur vitesse s’accroissait. Il en a été de même de l'intelligence. Les plus sagaces, ceux qui flairaient un danger pendant que les situ pides ne s’apercevaient de rien, orit survécu et se sont pro-
pagés ; les plus rusés, ceux qui trouvaient un tour nouveau et s’assuraient ainsi une proie qu'autrement ils n’auraient pu saisir, laissaient une postérité, ce qui n’arrivait pas aux animaux moins bien doués sous le rapport de la finesse. Ge perfectionnement mutuel des poursuivants et des poursuivis, agissant sur leur organisation entière, s’est continué de tout temps, et les êtres humains y ont été soumis exactement comme les autres. La guerre entre les hommes, comme la guerre entre les animaux, a largement contribué à élever le niveau de leur organisation, Voici quelques-uns des différents moyens par lesquels s’est exercée son action.
En premier lieu, la guerre a eu pour effet constant de supprimer lesraces qui, pour uneraison ou pour une autre, étaient le moins aptes à s’accommoder aux conditions d'existence auxquelles elles étaient soumises. L’extermination des tribus relativement faibles, ou des tribus auxquelles faisait relativement défaui la force de résistance, le courage, la sagacité, ou l’esprit d'union, a eu pour résultat nécessaire de maintenir toujours et quelquefois d’accroitre parmi les hommes, la somme des facultés qui tendent à la conservation de la vie.
Outre ce progrès général amené par la destruction des tribus et des individus les moins développés, il y a eu un autre progrès général amené par l’hérédité des développements dus à l’activité fonctionnelle. Rappelez-vous l’habileté des Indiens à suivre une piste, rappelez-vous que, par des excitations analogues, beaucoup de ses perceptions, de ses sentiments et de ses énergies corporelles arrivent à leur plus haut degré d'intensité; et vous comprendrez clairement comment la lutte pour l'existence eutre deux tribus voisines a eu l'important résultat de développer des facultés de diffée rente nature. Prenons un exemple chez nous : de même que l'habileté de la police développe la ruse chez les voleurs, ce qui oblige à prendre contre ceux-ci de plus grandes précautions qu’ils s’ingénient à leur tour à déjouer, de même, sous l'influence de l’antagonisme qui a toujours existé entre les sociétés humaines, petites ou grandes, il y a eu culture mutuelle d’une intelligence adaptée aux besoins, culture muluelle des qualités physiques, et culture mutuelle de certains traits de caractère dont il serait injuste de méconnaitre la valeur,
L'effet à été grand aussi sur le développement des arts. L’effort de l’industrie pour répondre aux demandes impéra-
tives de la guerre, a été la source de progrès importants,
C'est à la guerre qu’elle doit une grande partie de son habi-
leté. Si l’homme ne s'était pas exercé d’abord au travail p
manuel en fabriquant des armes, aurait-il jamais produit les outils nécessaires à une industrie avancée? On a vraiment le droit de se le demander. Si nous remontons à l’âge de pierre, nous voyons que les ustensiles de chasse et de guerre sont ceux qui dénotent le plus de travailet d'adresse. Si nous prenons les races humaines actuellement existantes, qui ne connaissaient pas les métaux quand nous les avons découvertes, leurs massues de pierre artistement travaillées et leurs grands canots de guerre nous montrent que les nécessités de l'attaque et de la défense étaient les principaux stimulants dans la culture des arts qui devaient plus tard être utilisés pour laproduction. Passons par-dessus les phases de civilisation intermédiaires, nous retrouverons la même relation dans des phases relativement récentes. Regardez une cotte de mailles ou une des armures complètes les mieux travaillées que nous ayons ; comparez-la à des objets de fer ou d’acier contemporains. Il ressort de cet examen que le désir de tuer son ennemi et de ne pas être tué soi-même, désir plus intense que tout autre, a exercé une grande influence sur cet art de travailler les métaux auquel presque tous les autres arts doivent leurs progrès. La même relation se retrouve encore dans les différents usages qu’on à fait de la poudre. Agent destructeur à l’origine, elle rend maintenant des services immenses pour l'exploitation des carrières et des mines, la construction des chemins de fer, etc.
Un autre bienfait non moins grand que nous devons à la guerre, à été la formation de grandes sociétés. La force seule a pu souder les petites tribus nomades en grandes tribus, celles-ci en petites nations et les petites nations en grands peuples. Les luttes des sociétés entre elles, qui entretiennent généralement les séparations ou n’amènent par la conquête que des unions temporaires, produisent cependant de temps à autre des unions permanentes ; à mesure que, par ces unions permanentes, les petites sociétés en forment de plus grandes qui en forment à leur tour
d’autres encore plus grandes, l’industrie avance, car ses progrès sont favorisés de trois manières. En premier lieu les hostilités, au lieu d’être perpétuelles, sont interrompues par des intervalles de paix. Secondement, quand elles éclatent, elles ne troublent pas aussi profondément les activités industrielles. Enfin, il devient possible d’arriver à une division du travail beaucoup plus efficace. Bref, la guerre, dans le cours lent des choses, amène une agrégation sociale favorable à cet état industriel qui est incompatible avec la guerre, et cependant la guerre seule pouvait amener cette agrégation sociale.
Ces vérités, que sans la guerre il ne peut se former de grandes agglomérations humaines et que sans agglomérations considérables il ne peut y avoir une industrie avancée, ont été démontrées à toutes les époques par tous les pays. Parmi les races barbares ou semi-civilisées actuellement existantes, nous voyons toujours cette fusion des petites sociétés par une société conquérante constituer un pas dans la voie de la civilisation. Les annales des peuples disparus témoignent non moins positivement du même fait. En remontant dans notre passé et dans celui des peuples voisins, nous voyons de même que la force seule a pu amener les petits gouvernements féodaux à un degré de subordination qui assurât la paix intérieure. Tout récemment encore, si l'unification si longtemps désirée de l'Allemagne n’a pas été iffectuée directement par « le fer et le sang, » comme Bis- Aarck prétendait qu'elle dût l’être, elle l’a été indirectement.
L'influence de l'agrégation sur le développement industriel n’est pas moins manifeste. La comparaison d’une petite société à une grande nous prouve clairement que les pro= cédés de coopération qui rendent la vie sociale possible, n’atteignent toute leur perfection que lorsque le nombre des citoyens coopérants est considérable, Demandez-vous quelle serait l’utilité d’une fabrique de drap pour les membres d’une petite tribu — en supposant qu'ils pussent en avoir une. Il est clair que les bénéfices de cette manufacture qui produirait en un jour de quoi habiller toute la tribu pendant un an, ne pourraient jamais compenser les frais considérables de premier établissement et d'entretien. Demandezvous ce qui adviendrait si un magasin comme celui de Shoolbred, qui vend tous les produits textiles, s’établissait
dans un village. Vous verrez quil serait obligé de fermer faute de pouvoir donner une extension suffisante à sa fonction distributive. Demandez-vous quelle aurait été la sphère d'action d’une banque dans ces vieux temps de l’Angleterre où presque toute la population produisait sa propre nourriture et filait sa propre laine; vous sentirez de suite que les divers procédés auxquels on a recours pour faciliter les échanges, ne peuvent surgir que lorsqu'une communauté devient assez nombreuse pour que la somme des échanges à faciliter soit considérable. On ne saurait donc contester que la constitution des sociétés par l'effet de la guerre n'ait été un préliminaire nécessaire du développement industriel et par suite des autres sortes de développement — scientifique, artistique, etc.
L'habitude du travail et l'habitude de se soumettre aux exigences sociales sont aussi des produits indirects de la même cause. La faculté de travailler d’une façon continue, qui manque à l’homme primitif, n’a pu être établie que par cette coercition persistante à laquelle sont soumises les tribus conquises et réduites en esclavage; c'est une vérité devenue banale. En voici une autre qui se rattache à la précédente, Ce n’est que par une discipline habituant à la soumission, d’abord envers un propriétaire, en sccond lieu envers un gouvernement représenté par un individu, puis envers un gouvernement moins personnel et enfin envers un corps de lois procédant du gouvernement, qu'on avait chance d’arriver à la soumission envers ce code de la loi morale, qui régit de plus en plus les rapports de l’homme civilisé avec ses semblables.
. Telles étant quelques-unes des vérités importantes généralement ignorées par les personnes trop exclusivement influencées par la religion de l'amour, jetons un coup d’œil sur les vérités non moins importantes à l'égard desquelles les hommes sont aveuglés par la religion de ja haine.
Tant que durent la barbarie et l'enfance de la civilisation, la guerre a donc pour effet d’exterminer les sociétés faibles et de purger les sociétés plus fortes de leurs membres faibles ; elle favorise ainsi de deux manières le développe ment des précieuses facultés physiques et intellectuelles
qu’elle met en jeu ; mais plus tard, pendant les dernières phases de la civilisation, la seconde de ces actions est renversée. Aussi longtemps que tous les adultes mâles doivent porter les armes, le résultat moyen est que les forts et les rapides survivent, tandis que les faibles et les lents sont tués. Mais lorsque le développement industriel est devenu tel, qu'une partie seulement des adultes mâles sont pris par l’armée, il y a tendance à choisir et à exposer à la mort les mieux constitués et les plus robustes, et à laisser pour la reproduction les individus physiquement inférieurs. En Angleterre, où le nombre des. soldats levés est relativement peu considérable, les chirurgiens qui examinent les recrues en refusent beaucoup. Cela montre que l'armée agit forcément dans le sens d’une détérioration de la race. Quand la conscription a pris successivement pendant plusieurs générations tous les beaux hommes d’un pays, ainsi que cela s’est fait en France, l'obligation d’abaisser la taille exigée montre l'effet désastreux du système sur ces qualités animales, qui sont pour une race la base nécessaire de toutes les qualités d'ordre plus élevé. Si de plus on saigne pour ainsi dire indirectement la nation, si on surcharge la population laborieuse au point qu’une lourde part des travaux pénibles retombe sur les femmes qui ont déjà la fatigue des enfants, une autre cause de dégénération physique entre en jeu. La France nous en fournit également un exemple. Ainsi, passé un certain stage de progrès, la guerre, au lieu de favoriser le développement physique et celui de certaines facultés intellectuelles, devient une cause de recul.
De même, bien que la guerre favorise indirectement le progrès industriel et toutes ses conséquences civilisatrices en amenant les agglomérations sociales, son effet direct sur. le progrès industriel est un effet de répression. Il est répressif en ce qu’il force à distraire des bras et des matières premières qui sans cela auraient alimenté l’industrie ; il est répressif en ce qu'il trouble les relations de dépendance mutuelle qui existent entre les nombreux agents producteurs et distributifs; il est répressif en ce qu’il détourne une somme importante de capacité administrative et constructive, qui autrement se serait employée à faire progresser les arts et l'organisation industrielle, Et si nous opposons
le Spartiate absolument soldat, l’Athénien semi soldat, dans leur attitude respective à l'égard de tout genre de culture; ou si nous songeons au mépris pour l'instruction, des époques purement militaires, comme l’époque féodale, comment ne pas voir que la guerre persistante s'accorde mal, non seulement avec le développement industriel, mais encore avec les développements intellectuels d’un ordre supérieur qui secondent l’industrie et sont secondés par elle?
Ilen est de même pour ce qui concerne les effets produits sur la nature morale. D'un côté la guerre développe les habitudes de subordination, directement par la discipline qu’elle impose aux soldats et indirectement par la création de gouvernements forts et permanents; elle développe ainsi des quaïités qui ne sont pas seulement temporairement nécessaires, mais qui sont un acheminement vers des qualités dont la nécessité est permanente, d’un autre côté elle n’obtient ce résultat qu’en conservant et quelquefois en exagérant des qualités préjudiciables — des qualités qui sont en ellesmêmes anti-sociales. Les agressions auxquelles pousse l’égoïsme, et qui dans une société doivent être réprimées par un pouvoir d'autant plus fort que l’égoïsme est plus intense, ces agressions ne peuvent diminuer que si l’égoïsme est contrebalancé par la sympathie; or l'exercice perpétuel de l’activité guerrière détruit les sentiments sympathiques; il
fait plus, il développe les sentiments agressifs au point que
le mal fait à autrui devient un plaisir. Le citoyen qui s’est endurci en tuant et en blessant les ennemis rapporte inévitablement cette dureté dans ses foyers. Foulée aux pieds sur les champs de bataille, la sympathie ne peut plus être active dans les relations de la vie civile. Plus on aura pris pendant la guerre l'habitude de faire souffrir les autres, plus on conservera cette habitude pendant la paix; il en résuitera inévitablement, dans les relations des citoyens entre eux, des antagonismes, des violences criminelles et une multitude d’agressions moins graves, d’où une tendance au désordre qui nécessitera un gouvernement coercitif. Un type élevé de vie sociale n’est pas possible sans un type de nature humaine où les impulsions de l’égoïsme soient réprimées par égard pour autrui. C’est une nécessité de la guerre qu'on wy a égard qu'à soi,et qu'on n’y tient absolument aucun compie
de certains autres. Aussi les habitudes civilisatrices qui développent la vie sociale sont-elles neutralisées par les habitudes anti-civilisatrices qu’impose la guerre. En sorte qu'outre la mortalité et les malheurs amenés directement par la guerre, elle en amène d’autres en entretenant DA les citoyens des sentiments anti-Sociaux.
En prenant le sujet au point de vue le plus élevé, nous pouvons affirmer que l’homme ne peut commencer à sortir de la plus profonde barbarie que lorsque le devoir sacré de la vengeance du sang, qui constitue la religion du sauvage, commence à être moins sacré. Il ne devient possible aux grandes sociétés de se grouper et à la civilisation de commencer, qu’au fur et à mesure que la loi du talion, qui pour un meurtre commis en exige un ou plusieurs autres, perd de son empire. De même les phases supérieures de la civilisation ne peuvent succéder aux phases inférieures, qu'au fur et à mesure qu’il y a affaiblissement dans l’ardeur des nations à tirer vengeance l’une de l’autre, selon l’esprit du code que nous ont légué les sauvages. Les avantages physiques et intellectuels qu’une race peut tirer de la discipline guerrière, ne compensent plus, sitôt qu'on a franchi une certaine étape du progrès, les désavantanges correspondants qui en résultent pour le corps et pour l'esprit, et surtout pour lesprit. Quelque cruel, quelque sanglant que soit le procédé, le massacre des races inférieures et des individus inférieurs est en somme un profit pour l'humanité, aux époques où le développement moral est encore peu avancé, et où l'on ne court pas risque de dessécher des sentiments de vive sympathie en infligeant la douleur et la mort. Mais des sociétés plus élevées, dans lesquelles les caractères individuels doivent être capables de se plier à une coopération plus intime, ne sauraient exercer au dehors une activité destructive, sans qu’il y ait une réaction fâcheuse sur la nature morale des individus qui les composent; — et cette réaction fàcheuse fait plus que compenser les avantages résultant de l’extirpation des races inférieures. Quand on est arrivé à cette phase, l'épuration, qui conserve son importance, se poursuit par la guerre industrielle; les sociétés sont en concurrence ; les mieux douées physiquement, moralement et intellectuellement se propagent ranidement; et les autres disparaissent
graduellement faute de laisser une postérité suffisamment nombreuse.
Ceux qui ont été élevés dans 1a religion de la haine, ceux qui durant leur enfance, âge où prédominent les instincts du sauvage, se sont complus aux idées et aux sentiments analogues dont les poëtes et les historiens de l’époque classique sont si prodigues, et quise sont ainsi fortifiés dans la conviction que la guerre était noble et la paix ignoble, ceux-là ont naturellement l'esprit fermé aux vérités de ce genre. Il serait peut-être plus vrai de dire qu’ils ne se sont jamais souciés de savoir s’il y en avait. Le préjugé est si fort chez eux qu'ils peuvent tout au plus reconnaître nominalement ces vérités. — On peut voir dans le passage suivant de Gibbon combien ce préjugé fausse les conceptions des phénomènes sociaux :
« Il n’était guère possible que les yeux des contemporains « découvrissent dans la félicité publique les causes de la dé- « cadence et de la corruption. La longue paix et le gouver- « nement uniforme des Romains avaient introduit secrète- « ment un poison lent jusqu’au cœur de l'empire, »
D’après l’idée implicitement contenue dans ce passage, plus les hommes resteraient longtemps unis dans cette dépendance mutuelle qu'implique la coopération sociale, moins ils deviendraient aptes à cette dépendance mutuelle et à cette coopération, et plus la société tendrait à la dissolution. Au contraire, plus ils s’habitueraient à l’antagonisme et à l’activité destructive, plus ils deviendraient aptes à l’activité qui réclame l’union et la bonne entente.
Ainsi les deux codes qui président à notre éducation et les sentiments qui dérivent de leurs principes, conduisent inévitablement à de fausses interprétations des phénomènes sociaux. Au lieu de les concilier, mous nous soumettons alternativement à chacun d’eux; et au lieu de conclusions cohérentes, nous n’arrivons qu’à un pêle-mêle de conclusions contradictoires.
‘ Ilest temps, non-seulement pour avoir des idées justes sur la Science sociale, mais aussi pour agir correctement dans la vie de tous les jours, il est temps de mettre fin à cette acceptation simultanée et absolue de deux croyances qui se contredisent si complétement, N'est-ce pas une sotlise
de vouloir persuader à nous-mêmes et aux autres que nous admettons ces maximes partout répétées de désintéressement absolu, quand nous les nions chaque jour par l’activité que nous apportons à nos affaires, par le soin que nous prenons de protéger nos personnes et nos biens, par l'approbation expresse que nous accordons à ceux qui résistent à une agression? N'y a-t-il pas quelque chose de déloyal à répéter avec un ton de respect des maximes que nous ne mettons pas en pratique, et que nous sentons confusément. devoir produire des conséquences fâcheuses si on les appliquait? Tout le monde doit admettre que les relations entre parents et enfants sont de celles où l’altruisme est poussé aussi loin que possible. Pourtant là aussi il est nécessaire qu’un certain égoïsme prédomine. Une mère ne peut nourrir qu’autant qu’elle a en général de quoi manger à sa faim, Passé un certain point, le sacrifice d’elle-même est fatal à son enfant. Et. celui qui gagne leur pain, celui dont la mère et l'enfant, dépendent, n'est-il pas incontestable qu'il ne peut les protéger altruistiquement qu’à la condition d'être suffsamment égoïste dans ses transactions avec les autres citoyens? Si le précepte « vivre pour soi » est faux sous un rapport, le précepte opposé « vivre pour les autres » est faux sous un autre. Le précepte rationnel serait : « vivre pour soi et pour les autres. » Si nous avons tous cette idée, ainsi que le prouve absolument notre conduite, ne vaut-il pas mieux en convenir que de persister à formuler des principes que nous ne mettons pas et que nous ne pouvons pas mettre en pratique, et de faire ainsi tomber dans le discrédit l’enseignement moral lui-même?
Il est temps d'autre part qu’un égoïsme féroce, sur lequel cet altruisme irrationnel qui n’est professé que des lèvres, n’exerce aucune action, soit modifié pratiquement par un altruisme rationnel. C’est par nos actes et non par nos paroles qu’il faut apporter des tempéramenis à l'exercice de ce devoir sacré de la vengeance par le sang, sur lequel insiste la religion encore vivace de la haine. Au lieu de répéter au catéchisme et à l'église que notre devoir est de faire du bien à ceux qui nous haïssent, tandis qu’il ressort des débats du parlement, des articles des journaux et des conversations des salons, que nous avons une foi absolue au devoir d’ape
pliquer la peine du talion, il serait plus sage et plus viril d'examiner dans quelle mesure le Len de ces devoirs doit mitiger le second.
Est-ce par bêtise ou par lâcheté morale que les hommes continuent à professer une religion qui met en première ligne la doctrine du sacrifice, tandis qu'ils insistent pour qu'on sacrifie les autres, qu’on les tue même, s'ils sont nuisibles. Est-ce par aveuglement ou par une folle inconséquence, que tout en déclarant qu'il est admirable de supporter le mal pour le bien des autres, ils prodiguent leur admiration à ceux qui rendent par vengeance un grand mal pour un petit? Notre barbare code de justice a sûrement besoin d'être révisé et notre barbare point d'honneur devrait être modifié. Qu’une mûre réflexion nous fasse reconnaître ce qu’ils contiennent de bon et la part de mal qui se mêle au bien. Le courage est digne de respect lorsqu'il s'emploie à défendre des droits légitimes et à repousser des agressions, corporelles ou autres. Il est plus respectable encore lorsque l’homme affronte le danger pour défendre des droits qu’il possède en commun avec d’autres ; pour repousser une invasion , par exemple. Risque-t-on sa vie ou l’un de ses membres pour défendre les autres, alors le courage mérite le respect suprême, et si ces autres n'avaient aucun droit de parenté, s'ils n’avaient même aucun droit de race, le courage est grand. Nous ne pouvons doncapplaudir trop hautement à la bravoure quiest inspirée par laltruisme, et celle qui a pour mobile un égoïsme légitime est digne d'éloges, mais la bravoure qui prend sa source dans l’égoïsme agressif n’est pas louable. L’admiration accordée à la ténacité de celui qui se bat pour une cause vile, est uneadmiration corrompue, démoralisante pour ceux qui la ressentent. De même que les facultés physiques, le courage, qui en est concomitant, doit être regardé comme le serviteur des émotions d'un ordre plus élevé ; il est précieux, indispensable même à la place qu'il occupe ; il faut l’honorer lorsqu'il accomplit sa fonction en sous-ordre de ces émotions plus élevées — mais autrement il ne mérite pas plus d’être honoré que le courage de la brute.
Nous en avons dit assez pour montrer qu'un compromis entre les principes opposés de conduite que la religion de le
haine et celle de l’amitié recommandent chacune de leur côté, est le préliminaire nécessaire d’une conception scientifique des phénomènes sociaux. Même lorsqu'il s’agit de questions passagères, par exemple des actes d’un corps philanthropique ou de la conduite d’une nation vis-à-vis d’une autre, il ne peut y avoir de jugement rationnel sans un équilibre entre les émotions qui affirment le moi et celles qui mettent une limite aux envahissements de la personnalité ; cet équilibre doit être accompagné d'un ajustement des croyances correspondant aux deux câtégories d'émotions. On pourra encore bien moins porter un jugement rationnel sur l'évolution sociale passée ou future, si on ne reconnaît pas la nécessité constante des deux conduites contradictoires sanctionnées par ces credo contradictoires. Il ne suffira pas de reconnaître d’instinct, aujourd'hui la doctrine de l'égoïsme pur et demain celle de l’altruisme pur. On ne comprendra pas la courbe décrite par une planète en pensant tantôt à la force centripète et tantôt à la force tangentielles il faut les avoir toutes deux présentes à l'esprit comme agissant simultanément, De même, pour comprendre le progrès social dans la vaste courbe qu’il décrit, il faut toujours considérer à la fois la force de l’égoïsme et celle de l’altruisme comme des facteurs coopérants également indispensables et dont aucun ne doit être ignoré ni condammé.
Une critique qu’on ne manquera sans doute pas d’adresser à ce chapitre, et qui sera parfaitement fondée, c’est que son titre, « Les Préjugés de l'Education », est infiniment trop compréhensif. À dire vrai, il y a bien peu de nos préjugés, si même il y en a, qui n’aient été imprimés plus ou moins par l'éducation — en prenant ce mot dans son sens le plus étendu. Cependant, comme nous ne pouvions pas les traiter tous dans un seul chapitre, le mieux nous a paru de choisir ces deux préjugés contradictoires auxquels on peut assigner pour cause directe l’éducation première, qui enseigne à l’enfance des dogmes contradictoires et fomente chez elle des sentiments contradictoires. Nous bornant à la reconnaissance de ce fait, que l'éducation est pour beaucoup dans les autres préjugés, nous allons pouvoir traiter ceux-ci à notre aise, chacun sous le titre qui lui revient en propre.
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