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CHAPITRE IX

« Notre pays, qu'il ait tort ou raison. » Voilà un sentiment qu’on entend exprimer assez souvent de l’autre côté de l'Atlantique, et si mes souvenirs ne me trompent pas, un homme qui se pare, ou qui du moins se parait jadis du titre de Kadical philosophe, a prononcé il y a quelques années dans notre Chambre des Communes des paroles révélant un sentiment équivalent.

Quiconque pense ainsi ne possède pas cet équilibre dans les sentiments qui est indispensable pour traiter scientifiquement les phénomènes sociologiques. Pour obtenir sur la marche des affaires humaines en général ces jugements pondérés qui seuls constituent la Science sociale, il est essentiel de commencer par examiner les questions en faisant abstraction de tout intérêt, national ou personnel. Nous n'avons, pour nous en convaincre, qu'à prendre un cas

‘ qui ne nous touche en rien. Demandez-vous de quels

yeux les membres d’une tribu aborigène envisagent le flot de civilisation qui vient les balayer. Demandez-vous ce que disent les Indiens de l'Amérique du Nord des empiètements de l’homme blanc sur leur territoire, ou ce que pensaient les anciens Bretons des invasions qui les dépossédaient de l Angleterre : il deviendra clair pour vous que des événe-

ments qui, considérés à un point de vue anti-national, constituaient autant de pas vers un état social supérieur, semblaient de pures calamités à ceux qui les envisageaient à un point de vue national. La vérité qui se dégage aisément de ces exemples une fois admise, nous Sommes obligés d’admottre aussi que la mesure dans laquelle nous saurons nous défaire du préjugé du patriotisme, et voir dans notre société la sœur de beaucoup d’autres sociétés qui ont également ieur histoire et leur avenir et dont quelques-unes ont peutêtre plus de droits que nous à l'héritage de la terre, sera aussi la mesure dans laquelle nous saisirons les vérités sociologiques indépendantes des particularités de race ou de nation. |

S'émanciper à ce point est extrêmement difficile. Ge que nous disions un peu plus haut du sentiment qui produit la subordination politique s’applique également au patriotisme ; sa prédominance au sein d’une société est tacitement démontrée par le fait même de l'existence de cette société. Les deux sentiments travaillent de concert à produire la cohésion sociale sans laquelle il ne saurait y avoir ni coopération, ni organisation. Une nationalité ne devient possible que par le sentiment que ressentent les unités à l’égard du tout qu'elles composent. On peut dire que la destruction incessante des types d'hommes dont l'attachement à leur société était relativement faible, et qui par suite étaient incapables de faire à la communauté les sacrifices nécessaires, a ajouté graduellement de la force à ce sentiment, Geci nous rappelle une fois de plus, que par son incorporation dans un corps politique, le citoyen est pour ainsi dire poussé de force dans les sentiments et les croyances propres : à aider à la conservation de ce corps : faute de ce résultat dans la moyenne des cas, le corps politique ne subsistera pas. De là un autre obstacle à la Science sociale : nous avons à tenir compte des aberrations causées par le sentiment du patriotisme.

Le patriotisme est pour la nation ce qu'est l’égoïsme pour l'individu. I1 a même racine et donne les mêmes biens accompagnés des mêmes maux. Le jugement qu’on porte sur sa société reflète celui qu'on porte sur soi-même: et

affirmer les droits de sa société c’est affirmer indirèéctement les droits de qui en fait partie, c'est-à-dire les siens. L'orgueil inspiré au citoyen par les exploits de sa nation n’est autre que l’orgueil d’appartenir à une nation capable de ces exploits : car appartenir à cette nation, cela implique qu’on possède soi-même une supériorité naturelle. La colère soulevée dans l’ême du citoyen par l'agression commise contre sa nation est la colère contre un danger qui en menaçant sa nation le menace lui-même.

De même que nous voyions tout à l'heure 1a nécessité d’un égoïsme bien réglé, nous pouvons voir maintenant celle d’un patriotisme bien réglé. L’estime excessive de soi-même est la source de deux classes de maux : en poussant à une revendication outrée des droits personnels elle engendre les agressions et l’antagonisme; en portant les gens à s'exagérer leur valeur personnelle, elle détermine des tentatives présomptueuses qui aboutissent à des catastrophes. S’estimer trop bas amène les deux sortes de maux contraires. Quiconque n’affirme pas ses droits personnels appelle l'agression et favorise ainsi l’égoïsme chez les autres, et quiconque se défie injustement de soi n’ose pas lever la main vers des biens qui étaient à sa portée. De même pour le patriotisme. L'excès chez une nation la rend agressive et vaniteuse. En a-t-elle trop peu, elle aura aussi trop peu d’inclination à revendiquer ses droits, qui seront alors violés par les autres nations; de plus elle dépréciera les capacités et les institutions nationales, ce qui décourage l’effort et le progrès.

Les effets du sentiment patriotique qui nous intéressent ici sont plutôt ceux qu'il produit sur les idées que ceux qu’il produit sur la conduite, De même que l’égoïsme démesuré fausse les idées d’un homme sur lui-même et sur lesautres, et vicie par là ses conclusions sur la nature humaine et sur les actions humaines, de même le patriotisme démesuré, faussant les idées de cet homme sur sa société et sur les sociétés étrangères, vicie ses conclusions sur la nature et les actions des différentes sociétés. Et les extrêmes opposés causent des déviations en sens inverse; ilest juste toutefois de dire qu'elles sont comparativement plus rares et infiniment moins nuisibles.

Nous arrivons ici à l’un de ces cas nombreux, où la con-

science collective se montre moins développée que la conscience individuelle. Partout, en effet, on tient l’excès d’égoïsme pour un défaut et nulle part on ne blâme l'excès de patriotisme. Reconnaître ses fautes de conduite et l’insuffisance de ses facultés est un trait de caractère qu’on loue chez un homme; admettre que nous nous sommes mal conduits vis-à-vis d’une autre nation, c’est au contraire manquer de patriotisme et mériter le blâme. Prendre le parti d’un autre peuple avec lequel nous sommes en mésintelligence, cela ressemble fort à une trahison aux yeux de la plupart des citoyens; ils ont recours à des comparaisons offensantes avec les oiseaux et leurs nids, pour témoigner combien ils réprouvent ceux qui estiment que les torts sont à leur propre pays et non à l’autre. Non seulement ils se livrent sans retenue à l’influence de cet égoïsme réflexe qui constitue le patriotisme — non seulement ils n’ont pas conscience qu’il puisse y avoir du mal à s’abandonner à ce sentiment, mais encore ils estiment que le blâme revient à ceux qui le répriment et qui s'efforcent d'entrer dans les raisons des deux parties. Qu’on juge combien le préjugé patriotique, faussant à ce point nos jugements sur les questions internationales, doit fausser sérieusement nos jugements sur les caractères des autres sociétés et vicier par là les conclusions sociologiques.

Nous avons à nous mettre en garde Contre cette influence. Nous citerons dans ce but quelques exemples des erreurs qui lui sont imputables.

Rien ne fera mieux comprendre combien l’estime exagérée de sa propre race peut mener à apprécier faussement les races étrangères, que de prendre un cas où nous autres Anglais serons estimés fort bas par une race que nous tenons pour très-inférieure. Une tribu nègre nous fournira un exemple de ce genre.

«ls s’amusaient à se communiquer à la dérobée la remarque que « l’homme blanc est un vieux singe. » L'Africain dira de l’Européen : « Il a l'air d’un homme » et la réponse sera souvent : « Non, il n’en a pas l’air »... Le Cau-

casien doute si le Hamite à un homme et celui- -Ci lui renvoie le compliment » 1, |

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