‹ Introduction à la science socialeChapitre 40 sur 63 · Burton. History of Scotland, vol. II, pp · texte numérisé non relu

Burton. History of Scotland, vol. II, pp

HERBERT SPENCERe 15

peuples auxquels appartiennent ces personnages. Lorsque nos protestants anglais ne se souviennent que des cruautés commises par les catholiques, tandis que les catholiques ont oublié toutes celles qui n'étaient pas du chef des protestants, ils montrent qu’ils ne savent voir qu'un côté des choses ; les nations aussi ne savent voir qu'un côté des choses, ainsi que le prouvent les tradilions où elles conservent le souvenir des barbaries accomplies par les peuples avec lesquels elles ont été en guerre. De même qu’autrefois les Normands, vindicatifs eux-mêmes, étaient indignés de trouver l'Anglais aux abois si vindicatif; de même, dans les temps modernes, les Français ne tarissaient pas sur les atrocités perpétrées par les guérillas espagnoles, ni les Russes sur celles des Circassiens. Dans ce conflit entre les idées de ceux qui commettent les actes de sauvagerie et de ceux qui les subissent, nous discernons nettement l'in fluence du patriotisme lorsque les deux partis nous sont étrangers ; mais sitôt que nous sommes nous-mêmes acteurs et par conséquent intéressés, nous devenons aveugles. Tous les gens d’un certain âge se rappellent l’indignation excitée en Angleterre par la cruauté avec laquelle les Français traitèrent les Arabes qui refusaient de se soumettre — lorsque les Français allumèrent de grands feux à l'entrée des grottes dans lesquelles ies Arabes s’étaient réfugiés; mais. nous ne voyons pas que aous en avons fait autant dans l’Inde : par exemple lorsqu'après avoir fusillé en masse tout un groupe de cipayes on mit le feu au tas parce que quelquesuns 1espiraient encore Î ; ou encore lorsqu'après la répression de la révolte de la Linie on procéda à la destruction en grand des habitations, brûlant les unes et démolissant les autres à coups de canon. Ecoutez ce qui se dit aux colonies anglaises sur des hauts faits de ce genre ; vous verrez que généralement on les tient pour justifiés par la nécessité. Ecoutez maintenant ce qui se dit lorsque le coupable est un autre peuple : la même p=5sonne déclarera, d’un ion indigné, qu'aucune raison de nécessité ne saurait sustifier la chose. Le préjugé produit même des erreurs de

1. Je cite ce fait sur l’autoriié d’une lettre que me lut dans le temps un officier de l’armée des Indes ; elle lui arab été écrite par un camarade alors aux Indes,

jugement encore plus fortes. Ainsi des sentiments et des actions que nous louons comme vertueux, lorsqu'ils ne compromettent pas nos propres intérêts et notre propre puissance, sont déclarés par nous mauvais, sitôt que nos intérêts et notre puissance peuvent en. souffrir. Soit que nous lisions la légende de Tell ou un récit historique quelconque, nous sommes transportés d’admiration à la vue d’une race opprimée qui reconquiert son indépendance, mais s’agit-il d’une race opprimée par nous-mêmes, l'admiration se change en indignation, Nous ne voyons que scélératesse pure dans les tentatives des Hindous pour secouer notre joug, et nous n’admettons aucune excuse aux efforts des Irlandais pour établir leur nationalité indépendante. Nous ignorons absolument que dans tous les cas de ce genre les mobiles sont les mêmes, et qu'ils doivent être jugés indépendamment du résultat,

Un préjugé qui nous fait voir faux de la sorte, même lorsqu'il s’agit de l'extérieur des personnes; qui fausse démesurément les idées reçues sur les adversaires marquants et sur leurs actions ; qui nous mène à condamner chez les autres des sévérités et des cruautés auxquelles nous applaudissons lorsqu'elles sont commises par nos propres agents ; qui nous fait considérer des actes, exactement de même nature au fond, comme bons ou mauvais selon qu'ils sont ou non dirigés contre nous-mêmes, Ce préjugé, disons-nous, pervertit inévitablement nos idées sociologiques. Il est impossible de juger en toute équité les institutions d’un peuple que l’on méprise; si, comme ilarrive souvent, le mépris n’est pas justifié ou du moins ne l’est qu’en partie, les institutions de ce peuple seront certainementévaluées au-dessous de leur valeur, quelle qu’elle soit. Chaque fois que l’antagonisme a engendré la haine à l’égard d’une autre nation, et par suite un désir de justifier sa haine en attribuant des défauts odieux aux membres de cette nation, il arrive forcément que lorganisation politique des adversaires, la religion qu’ils professent et les mœurs qui leur sont propres s’associent dans la pensée à ces défauts odieux — elles deviennent odieuses elles-mêmes et par conséquent il est impossible d'étudier leur nature avec le sang-froid exigé par la science.

Un exemple rendra la chose claire. Cette forme de l’égoïsme que nous appelons patriotisme, ayant entre autres effets celui de nous donner une haute opinion dela religion nationale, nous fait estimer trop haut les effets produits par cette religion; et par une suite naturelle, nous estimons trop bas les effets produits par d’autres religions et par d’autres ordres d’influences. Les idées dans lesquelles nous avons été nourris à l'égard du sauvage et des races civilisées en font preuve.

Le mot sauvage, qui originairement désignait l’absence de civilisation ou de culture, a pris le sens de cruel et de sanguinaire ; cela vient de ce qu’on représente généralement les tribus privées de civilisation ou de culture comme étant cruelles et sanguinaires. La férocité étant devenue dans les esprits un attribut inséparable des races à l’état barbare, lesquelles se distinguent aussi de nous par une religion différente, il est tacitement convenu que leur férocité vient de ce qu’elles n’ont pas notre religion. Mais si, luttant avec succès contre l'influence du patriotisme, nous rétablissons dans leur intégrité les témoignages qui ont subi son action corruptrice, nous serons contraints de modifier cette assomption.

Lisons, par exemple, ce que Cook raconte des Tahitiens à l’époque où il les visita pour la première fois. Nous serons surpris de trouver chez eux certains traits de caractère qui les mettaient au-dessus de leurs hôtes civilisés. Ils commettaient bien quelques petits larcins, mais ce n’était rien en comparaison des matelots, qui volaient les chevilles de fe: de leur navire pour payer les femmes sauvages. Lorsque Cook eut établi une pénalité contre les voleurs, les naturels portèrent plainte contre un homme de son équipage — le matelot ayant été reconnu coupable et condamné à subir la peine du fouet, les naturels s’efforcèrent de le sauver; n’ayant pu y parvenir, ils versèrent des larmes à l’aspect des apprêts du supplice. Examinons de même à un point de vue critique les relations de la mort de Cook : nous verrons clairement que les habitants des îles Sandwich montrèrent des dispositions amicales, jusqu’au jour où de mauvais traitements les eurent autorisés à en redouter d’autres pour l'avenir. L'expérience d'une foule d’autres voyageurs montre de même que presque toujours les races non civilisées se montrent très-bienveil-

lantes à la première visite, et que les dispositions hostiles qu’elles témoignent parfois plus tard ne sont que les représailles du mal que leur ont fait les races civilisées. L'histoire des naturels de l’ile de la reine Charlotte, qui n’attaquèrent la troupe du capitaine Carteret qu'après en avoir reçu de justes sujets d’irritation !, peut être prise pour type de l’histoire des rapports entre sauvages et civilisés. Allons aux informations sur le cas du missionnaire Williams, « le Martyr d'Erromanga ; » il Se trouvera que son assassinat, qu'on à exploité pour prouver la méchanceté de la nature humaine non amendée, n'était qu'une vengeance de violences commises antérieurement par des Européens pervers. Lisez quelques témoignages sur la conduite respective des sauvages et des civilisés.

« Après que nous eûmes tué un homme aux Marquises, « que nous en eûmes grièvement blessé un autre à lile de « Pâques et harponné un troisième avec une gaffe à Tonga- « tabu; après que nous en eûmes blessé un à Namocka, un « autre à Mallicolla et tué un à Tanna, les habitants de ces « diverses localités continuèrent à se montrer polis et inof- « fensifs à notre égard ; ils auraient pourtant pu tirer pleine « vengeance de nous en tuant nos traînards ?. »

« Sauf à Gafta, où l’on m’attribua quelque temps des pro- « jets hostiles, pendant tous mes voyages je n'ai jamais « reçu d'accueil inhospitalier de personne — sauf des Euro- « péens, qui n’avaient rien à me reprocher sinon ma pau- « vreté apparente à.

« En février 18192, les gens de Winnebah (Côte d'Or), s’em- « parèrent de leur commandant, M. Meredith, et le maltrai- « tèrent de telle sorte qu’il en mourut. La ville et le fort « furent détruits par les Anglais. Pendant nombre d’années, « chaque navire anglais passant devant Winnebah lâchait « une bordée sur la ville, pour donner aux naturels une idée « de la vengeance rigoureuse réservée à ceux qui verse- «raient du sang européen *. »

Page 1