‹ Introduction à la science socialeChapitre 42 sur 63 · Voir le Times du 22 janvier · texte numérisé non relu

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cieuses, nous pouvons nous adresser à la France et à l’Alles magne et leur demander de nous fournir des exemples.

Voyez cette estime exagérée d'eux-mêmes qu'ont montrée les Français. Observez où les a conduits cette confiance excessive dans les ressources de la France, que M. Thiers a tant contribué par ses ouvrages à entretenir et à augmenter. Quand on se rappelle’que ce fut la cause du trop peu de cas que faisaient les Français des autres nations qui les conduisit à dédaigner les idées de ces autres nations et à ignorer ce qui se passait chez elles ; quand on se rappelle que lors de la dernière guerre les Français, assurés de la victoire, n’avaient que des cartes d'Allemagne et pas de cartes de France, lacune qui contribua avec une foule d’autres de tous genres à amener des catastrophes ; quand on se rappelle tout ceci, on voit les maux fatals que peut causer l’excès de cette estime de soi-même. |

Il en est de même lorsqu'on étudie l'influence du patriotisme sur les Français dans d’autres ordres d'idées. L'His- - toire des doctrines chimiques, de Wurtz, débute en ces termes : « La chimie est une science française. » En lisant une assertion semblable, on ne peut pas ne point voir que le sentiment qui l’a dictée faussera les comparaisons établies entre ce qui existe en France et ce qui existe ailleurs. Dans les tableaux de bataille inspirés par la guerre de Crimée, ce sont toujours les soldats français qui font tout ; dans l’Apothéose d’'Homère, d’Ingres, les poëtes français occupent le premier plan, tandis que Shakespeare est relégué dans un coin de la toile, le corps coupé par le cadre ; en lisant les noms des grands hommes de toutes nations inscrits sur la frise du Palais de l'Industrie, nous trouvons beaucoup de noms français assez inconnus, tandis que celui de Newton, probablement par suite d’un oubli étrange, n'y figure pas. Tous ces faits nous montrent les fruits d’un sentiment national qui, engendrant la conviction que tout ce qui n’est pas français mérite peu l'attention, exerce une influence désas- : treuse sur les idées et les progrès de la France. Depuis le morceau emphatique où Victor Hugo intitule la France « Sauveur des nations, » jusqu'aux déclamations de ceux qui allaient répétant que détruire Paris serait éteindre le foyer de la civilisation, nous retrouvons partout la conviction que

la France est le maître, ce qui implique qu’elle n’a pas besoin d'être l'élève. La diffusion des idées françaises est une chose essentielle pour les autres peuples, la France n’a aucun besoin au contraire de s’assimiler les idées des autres. La vérité serait bien plutôt que, plus que toutes les autres, les idées françaises ont besoin de l’influence étrangère pour tempérer ce qu'elles ont de trop arrêté et de trop dogmatique.

Il va de soi que cette manière de sentir et le mode de penser qui lui est approprié, doivent fausser les spéculations sociologiques. Les ouvrages de M. Comte nous en fournissent au besoin une preuve frappante. Une estime excessive de soi-même, tant sous la forme directe que sous la forme indirecte qui constitue le patriotisme, a mené l’auteur à des erreurs sociologiques étonnantes. Examinez ce plan de réorganisation et de fédération positiviste, dans lequel la France devait naturellement marcher en tête des autres nations; notez que selon l’auteur, la transformation dont il donnaitune formule si rigoureuse devait s’accomplir dans le cours de sa propre génération, rappelez-vous ce qui s’est passé depuis lors et examinez les probabilités de l’avenir : vous verrez à coup sûr que le préjugé du patriotisme produit de grandes altérations dans la conception des phénomènes sociaux.

L'Allemagne nous montre de son côté comment l'amourpropre national, exalté par la victoire, égare l'opinion relativement aux affaires publiques. Ainsi que me l'écrit un professeur allemand : « On reconnait hélas! à trop de signes, » que « l’heureux contraste » que les Allemands avaient présenté jusqu'ici avec la « suffisance française » est en train de disparaître « depuis la gloire de nos dernières victoires ». « Les libéraux allemands, écrit-il encore, ne tarissent pas sur le Germanisme, l'unité allemande, la nation allemande, l'empire allemand, l'armée allemande, la marine allemande, l'église allemande et la science allemande... Ils se moquent des Français et en somme l'esprit qui les anime est l’esprit français traduit en allemand. »

‘Pour donner un exemple de la réaction fâcheuse qui s’est produite dans la façon de penser allemande, il raconte une discussion qu’il a eue avec un autre Allemand, professeur de

philosophie estimé. Mon correspondant soutenait que les sciences psychiques et éthiques gagneraient sous le double rapport des progrès et de l'influence, s’il s’établissait pour elles des relations internationales du genre de celles qui existent pour les sciences physico-mathématiques. « À mon grand étonnement, dit-il, mon interlocuteur déclara qu’en supposant une union de ce genre possible, il ne la croyait pas désirable, parce qu’elle contrarierait l'originalité de la pensée allemande... Selon lui, après l'Allemagne, c'était l'Italie qui dans un avenir prochain semblait avoir le plus de chances de faire avancer la philosophie. Il avait remarqué, paraît-il, qu’en Italie on connaît tous les traités de philosophie publiés en Allemagne, même les plus insignifiants..…. Sa préférence pour les Italiens n’avait pas d’autre cause. » Ainsi, ajoute mon correspondant, « les plus beaux traits du caractère allemand se noient dans une teutomanie exagérée. »

Ces commentaires sur le sentiment allemand nous révèlent une autre vérité. Il existe un antagonisme indirect entre le sentiment de la nationalité et celui de l’individualité; il en résulte que lorsque le premier s’exalte c’est aux dépens du second, et aux dépens de la considération qu’on avait pour les institutions auxquelles il donne naissance, Mon correspondant écrit à propos des « soi-disant nationaux libéraux » : — « Un de mes amis assistait dernièrement à une discussion dans laquelle un professeur de philosophie de l’Université de ““* soutenait avec un grand sérieux et beaucoup d’éloquence, qu’il ne manquait plus qu’une seule chose pour compléter nos institutions allemandes. Cette chose, c'était... un costume national. D’autres personnes, qui sentent certainement tout le ridicule d’une semblable proposition, n’en commettent pas moins de leur côté un empiétement tout aussi absurde et encore plus intolérable sur la liberté individuelle; en effet, en proposant d'établir une église nationale ils visent à obliger les adhérents des divers corps religieux à revêtir un uniforme spirituel. En vérité, je n'aurais jamais cru qu’un gouvernement allemand pût encourager des idées aussi monstrueuses, si on ne me les avait exposées à moi-même, au ministère des cultes. »

En voilà assez sur le patriotisme et sur ses effets funestes

LES PRÉJUGÉS DU PATRIOTISME Un.

à l’égard des jugements sociologiques. Ces effets sont tellement visibles dans toute l’histoire, qu’il est presque superflu de les indiquer. Consacrons l'espace qui nous reste aux effets funestes du sentiment opposé — l’anti-patriotisme. Bien que les erreurs d'opinion qu'il engendre soient moins graves, il est nécessaire de se mettre en garde contre elles.

En Angleterre, le préjugé &e l’anti-patriotisme ne diminue pas d’une façon marquée l'admiration que nous professons pour nos institutions politiques ; on lui doit seulement de temps à autre quelque vœu en faveur d’un gouvernement fort, destiné à nous assurer les bienfaits enviés que les autres nations sont censées devoir à leurs gouvernernents forts. Il ne modifie pas non plus d’une manière appréciable Pattachement général à nos institutions religieuses; un très-petit nombre de personnes seulement, ennemies de l'indépendance, montrent qu’elles ont subi son influence en se faisant les avocats d’une organisation autoritaire du clergé, propre à remédier à ce qui leur semble un déplorable chaos des croyances religieuses. Mais dans d’autres ordres d'idées, le sentiment dont nous nous occupons s'étale et s’affiche, de façon à exercer une influence fâcheuse sur l'opinion publique. Il est devenu de mode de nous déprécier pour tout ce qui est du domaine des grands travaux intellectuels. C'est la source d'erreurs préjudiciables, qui réagissent sur nos évaluations de notre régime social et sur nos idées sociologiques en général.

Quelle est l’origine de cette injuste FRE de nousmêmes? Dans quelques cas, c’est sans aucun doute l'effet du dégoût soulevé par la suffisance qu’amène l'excès de patriotisme. Dans d'autres, c’est un produit de l'affectation; rabaisser l'Angleterre, indique qu'on connaît à fond les autres pays et pose en homme instruit. Dans le reste des cas, l’ignorance est l’unique cause. Nous laisserons de côté toutes les évaluations injustes de nos facultés et de ros œuvres qui se pourraient justifier en partie, pour ne nous arrêter qu'à un jugement qui ne se justifie aucunement. Parmi la classe de gens qui nous occupe, il est d’usage de parler irrespectueusement de la part revenant à l'Angleterre dans les découvertes et les inventions modernes, Nos jour-

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vaux répètent de temps en temps que « les Français inventent et que les Anglais perfectionnent. » L’Attorney-général co nfessait, il n’y a pas longtemps, que les Anglais n’ont pas l'esprit scientifique. Tout récemment, le Times disait à propos d’un discours dans lequel M. Gladstone avait déprécié notre époque et ses hommes : « Il y a cependant quelque chose de vrai dans l’assertion que, pour le goût et la culture des sciences abstraites, nous sommes en arrière !. » Des phrases comme celles-ci montrent l’anti-patriotisme engendrant une opinion absolument insoutenable. Ce sont de ces théories auxquelles les faits viennent donner un démenti éclatant; la seule manière de se les expliquer est de supposer que ceux qui les émettent ont reçu une éducation exclusivement littéraire.

Pour faciliter la discussion, nous allons prendre un exemple particulier du préjugé de l'anti-patriotisme. M. Matthew Arnold s'est constitué dans ces derniers temps le représentant de ce sentiment. Le motif de M. Arnold est digne du plus grand respect, et une grande partie de ce qu’il a dit contre la vanité mérite d’être approuvé sans réserve, Bien des défauts graves dans notre état social, bien des absurdités dans nos façons d'agir, bien des erreurs dans nos évaluations de nous-mêmes méritent qu’on les signale et qu’on s’y arrête. L'écrivain qui s’acquitte efficacement de la tâche de nous ouvrir les yeux sur ce qui nous manque, nous rend un immense service. Nous n’avons rien à objecter à la condamnation que prononce M. Arnold sur le point de vue ascétique, d’où il est encore d'usage en Angleterre d'envisager la vie. Il insiste avec raison sur l'erreur, si fréquente chez nous, qui consiste à faire trop peu de cas de la prospérité matérielle. La confiance présomptueuse que nous étalons si volontiers en la faveur divine gagnée par notre grande piété, ne mérite pas moins d’être réprouvée. Mais nous craignons que, par esprit de réaction, M. Arnold ne se laisse entraîner trop loin dans la voie de l’anti-patriotisme et qu'il n’affaiblisse l'effet de ses critiques en produisant une contre-réaction. Examinons rapidement quelques-unes de ses idées.

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