Times, 23 décembre
LES PRÉJUGÉS DU PATKIOTISME Ds à
Le procédé généralement employé par M. Arnold ne consiste pas à établir équitablement la balance des témoignages; à l'expression d’un patriotisme vaniteux, il répond par quelques faits de nature à produire une impression fàcheuse — sans égard à leur valeur quantitative. Aïnsi, pour refuter un éloge de la nation anglaise, par M. KRœbuck, il commente un infanticide raconté dans le journal même où avait paru le panégyrique. Pour que cet argument eût quelque valeur, il faudrait que l’infanticide fût propre à l’Angleterre ou y fût du moins plus commun qu'ailleurs et que M. Arnold en donnât la preuve; mais sa critique tombe d’elle-même pour peu qu’on ait présent à l'esprit le système d'élevage qui se pratique sur une grande échelle dans les environs de Paris et l’'hécatombe d’enfants qui en est la suite. En se servant de la méthode de M. Arnold, on pourrait établir des conclusions toutes contraires aux siennes.
Supposons, par exemple, que Je compte les nombreux assassinats commis de notre temps en Angleterre par des étrangers : l’attentat de Courvoisier, celui de Me Manning, celui de Barthélemy près du square Fitzroy; celui de la place Foley (1854-1857), dont l’auteur était Français; l'attentat de Müller, celui de Kohl dans les marais d'Essex, celui de Lanï près de Haymarket, celui de Marguerite Dixblanc, le drame des deux jeunes Allemands, Maï et Nagel, à Chelsea; enfin l'assassinat qui a eu tout récemment pour théâtre la grande rue Coram; supposons que je fasse la proportion entre le nombre des meurtriers étrangefs et celui des étrangers qui habitent l'Angleterre, et que je prétende juger par là cette éducation continentale qui fait l’objet de l'admiration de M. Arnold. M. Arnold estimerait probablement que la preuve n'est pas tout à fait concluante; elle l’est pourtant tout autant que les siennes, peut-être même un peu plus,
Supposons aussi que dans le but de critiquer l'administration allemande, je m’'étende sur la catastrophe qui a eu lieu à Berlin pendant les fêtes en l’honneur des victoires prussiennes, catastrophe qui coûta la vie à quatorze spectateurs, sans parler de plusieurs centaines de blessés; ou bien que je prétende juger l’administration allemande
sur les révélations du premier médecin de Berlin, M. Vire chow. M. Virchow nous apprend qu’à Berlin, la mortalité est de À sur 3 pour les enfants au-dessous d’un an. Ses recherches statistiques démontrent en outre que la mortalité générale augmente avec une telle rapidité, que « le chiffre des décès, qui était de 1,000 en 1854, s’éleva à 1,164 de 1851 à 1863, et à 1,817 de 1864 à 1868 {. » Supposons, dis-je, que je m’appuie sur ces faits pour prouver la faiblesse du système social que M. Arnold voudrait nous voir copier, M. Arnold ne se sentirait peut-être pas fortement ébranlé dans ses convictions. À mon avis pourtant, ces faits constituent ui2 preuve plus concluante qu'un cas isolé d’infanticide survenu en Angleterre.
Supposons encore que je prétende juger l’administration militaire française d’après le nombre des décès en Crimée; M. Lefort, qui en a donné la statistique à la dernière réunion de l’Association française pour l'avancement des Sciences, « Zéclaré ce qui suit :
« Dans ces six mois d'hiver 1855-6, alors qu’il n’y a plus « guère d’hostilités, alors que les Anglais ont seulement en « six mois 165 blessés, et les Français 323, l'armée anglaise, « grâce aux précautions prises, n’a que peu de malades et « ne perd que 606 hommes, l’armée française voit éclater « au milieu d’elle le typhus, qu’on eût pu éviter, et perd par « les maladies seules 21,190 hommes. »
Plus loin, à propos des pertes infligées aux deux armées par le feu, M. Lefort s'exprime en ces termes :
« En Crimée, les armées anglaise et française se trouvent « exposées aux mêmes besoins, aux mêmes vicissitudes « atmosphériques, et cependant quelle différence dans la « mortalité des opérés! Les Anglais perdent 24 de leurs am- « putés du bras; nous en perdons plus du double, 55 sur 100; « il en est de même pour l’amputation de la jambe : 35 con- « tre 71 0/0. »
Supposons, dis-je, que ce soit ma maniére de réfuter l'opinion selon laquelle « ces choses-là sont mieux organisées en France. » M. Arnold ne se déclarerait probable-