‹ Introduction à la science socialeChapitre 46 sur 63 · Voir le Times du 22 janvier · texte numérisé non relu

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voulu tenter l'entreprise, nous devons en conclure qu'ils calculaient mal les recettes et les bénéfices. Les entreprises anglaises partent souvent d’une idée qui paraît aussi peu pratique que possible : le premier Ssteamer anglais qui vint faire son apparition à Coblentz, en 1817, inaugurant ainsi la navigation à vapeur sur le Rhin, excita un grand étonnement, il en fut de même du premier steamer anglais qui se lança à travers l’Atlantique. Loin d’être trop positifs dans la pratique, nous sommes au contraire d’un idéalisme qui touche au romantisme. L’idée de repêcher un câble, du fond de la mer, à plus de 5,000 mètres de profondeur, semblait digne des Mille et une Nuiüts; elle n'avait pas Pair à sa place dans la vie réelle. L'événement est pourtant venu prouver que ceux qui conduisaient l'opération avaient mis leurs idées d'accord avec les faits — ce qui est la vraie pierre de touche d’une imagination puissante.

Pour montrer combien est dénuée de fondement l'opinion que les idées nouvelles sont moins appréciées et moins cultivées en Angleterre qu’ailleurs,nous avons envie d’énumérer nos inventions modernes de tous genres : depuis celles qui visent directement à un résultat matériel, comme la première locomotive de Trevethick, jusqu'aux machines à calculer de Babbage et à la machine à raisonner de Jevons, qui n’ont aucun but pratique quelconque. Nous nous contenterons d'affirmer à ceux qui liront notre liste, que les inventions qui la composent ne le cèdent ni pour le nombre, ni pour l'importance, à celles d'aucune autre nation pendant la même période de temps, et nous nous abstiendrons d’entrer dans les détails; la description de toutes ces découvertes nous prendrait trop de place, et d’ailleurs la plupart des inventions ayant leur contre-coup immédiat dans la pratique, M. Arnold penserait peut-être qu’elles ne prouvent pas l’abondance des idées : cette proposition est difficile à soutenir, car avant d'être une réalité chaque machine est une théorie. Pour parer à toutes les objections qu’on pourrait être tenté de nous faire, nous nous bornerons aux découvertes scientifiques d’où l'élément pratique est exclu, et l'impression générale étant que les progrès de la science se sont ralentis chez nous dans les temps modernes, nous ne prendrons que les découvertes postérieures à l’an 1800.

Hersenr SPENCER. 16

Cominençons par les sciences abstraites et cherchons ce qui a été fait en Logique. Nous avons le rapide, mais fécond exposé des lois de l'induction par sir John Herschell, prélude de leur systématisation définitive par M. Mill. Nous avons dans l'ouvrage du professeur Baïin des travaux remarquables sur l'application des méthodes logiques aux sciences et aux affaires de la vie. La logique déductive, elle aussi, à été développée par des conceptions plus avancées. La doctrine de la quantification du prédicat, énoncée en 1827 par M. George Bentham et reproduite depuis sous la forme numérique par le professeur Morgan, est une doctrine qui complète celle d’Aristote , depuis qu'elle est admise, il est devenu plus facile de reconnaître que la logique déductive est la science des relations que les notions d’espèce renferment, excluent ou dépassent. Quand même il n’y aurait pas autre chose, l'étape du progrès serait considérable pour une seule génération. Mais il est loin d’en être ainsi. Dans l'ouvrage du professeur Boole, Recherche des lois de la pensée, l'application à la logique de méthodes analogues à celles des mathématiques constitue un pas beaucoup plus grand en importance et en originalité qu'aucun de ceux qui ont été faits depuis Aristote. Ainsi, chose étrange, l’affirmation citée plus haut « que nous sommes arriérés dans l'appréciation et la conquête de la science abstraite », les plaintes de M. Arnold sur notre manque d'idées, tout cela arrive à une époque où nous avons fait pour l’avancement de la plus abstraite et de la plus idéale des sciences, plus qu’il n’a été fait nulle part ailleurs et dans aucune période lu passé |

Dans l’autre division des sciences abstraites, dans les Mathématiques, un récent réveil d'activité a amené des régultats bien frappants. Bien que, pendant une longue période de temps, nous ayons été considérablement retardés par le préjugé du patriotisme et par un respect exagéré pour cette forme de calcul transcendant inaugurée par Newton, depuis que le progrès a recommencé, c’est-à-dire depuis vingt-cinq ans, les Anglais ont repris la tête du mouvement. La méthode des quaternions de sir W. Hamilton est un nouvel instrument de recherches ; qu’elle ait ou non limportance que quelques-uns lui attribuent, il n'est pas dou-

teux qu’elle n’ajoute une vaste région au monde de la vérité mathématique accessible à notre connaissance. De plus nous avons les découvertes encore plus remarquables de Cayley et de Sylvester, leurs créations et leurs développements dans la haute algèbre. Des juges compétents et impartiaux m'ont affirmé que la théorie des Jnvariables et les méthodes d'investigation qui en sont sorties, constituent un progrès mathématique plus grand que tous ceux qui ont été faits depuis le calcul différentiel. Aïnsi, sans énumérer les découvertes de moindre valeur, il est surabondamment prouvé que cette branche de la science abstraite est égale ment chez nous dans l’état le plus florissant.

Passant de là aux sciences abstraites concrètes, nous ne trouvons pas l’opinion que M. Arnold partage avec un certain nombre de personnes mieux justifiée. Bien que Huyghens ait conçu la lumière comme constituée par des ondulations, il se trompait en concevant ces ondulations comme analogues par leur forme à celles du son, et il était réservé au Dr. Young d’établir la vraie théorie. Pour ce qui est du principe de l’interférence des rayons lumineux, proposé par Young, sir John Herschel a dit : « Envisagé en tant que loi physique, ce principe est presque sans égal dans tout le cercle de la science, pour la beauté, la simplicité, et l'étendue des applications. » Et à propos de la découverte capitale que les ondulations lumineuses sont. transversales et non longitudinales, Sir John Herschell a déclaré que Young, à qui revient encore l'honneur de cette découverte, avait montré « une sagacité qui aurait fait honneur à Newton lui-même. » Nous nous contenterons de nommer la découverte de la loi d'expansion des gaz, par Dalton, celle des lois du rayonnement par Leslie, la théorie de la rosée par Wells, la distinction établie par Wollaston entre la quantité et l'intensité de l'électricité, la découverte de l’électrolyse par Nicholson et Carlisle (toutes découvertes capitales), et laissant de côté ceux qui ont pris une part moins importante aux progrès de la physique, nous passons aux grands travaux de Faraday; l’électro-magnétisme, la loi quantitative de l’électrolyse, la magnétisation de la lumière, et le diamagnétisme — sans parler de plu= sieurs autres d’une importance considérable. Vient ensuile

cette grande vérité qu'ont enfin établie des hommes encore vivants — la corrélation et l’équivalence des forces physiques. Les Anglais ont contribué pour une grande part — selon quelques personnes, pour la plus grande — à établir cette vérité. En nous rappelant qu’en Angleterre, la conception de la chaleur comme un mode du mouvement date de Bacon, qui l’a formulée avec une sorte d’intuition qu'on peut qualifier de merveilleuse étant donné l’état de la science à son époque — en nous rappelant aussi que « Locke a exprimé la même idée avec un rare bonheur, » nous arrivons aux Anglais de ce siècle-ci. C’est d’abord Davy, dont les expériences et les arguments sont venus confirmer d’une façon si concluante ceux de Rumford; c’est l’idée de Roget et le postulatum sur lequel raisonnait habituellement Faraday, qu’une force ne se produit qu’aux dépens d’une autre force ; c’est l'essai de Grove, dans lequel l’origine des diverses formes de force qui se transforment l’une dans l’autre, est éclaircie par de nombreux exemples ; ce sont enfin les recherches de Joule, au moyen desquelles il a établi les relations quantitatives entre la chaleur et le mouvement. Sans nous étendre sur les déductions importantes tirées de cette grande vérité par sir W. Thomson, par Rankine, Tyndall et plusieurs autres, nous nous contenterons de faire remarquer qu'elle est de la plus haute abstraction, ce qui montre une fois de plus combien l’idée que nous combattons est dénuée de fondement.

L'épreuve n'est pas moins concluante pour la Chimie. Pour comprendre l'importance capitale du pas fait par Dalton, lorsqu'en 1808 il ramenait l’aperçu de Higgins à une forme scientifique, il suffit de jeter un coup d’œil sur l’Introduction à la philosophie chimique, de Wurtz, et d'observer à quel point la théorie atomistique est le fondement de toutes les découvertes chimiques postérieures. On n’a pas laissé tomber le développement de cette théorie entre des mains étrangères. En réconciliant la théorie des radicaux avec celle des types et en introduisant l'hypothèse des types moléculaires condensés, le professeur Williamson a été l’un des principaux fondateurs des théories modernes sur les combinaisons chimiques. Nous arrivons ensuite à la concep tion capitale de l’atomicité. En 1851, le professeur Frankland

commençait la classification des éléments d’après leur atomicité ; son système si important est maintenant admis en Allemagne par ceux qui l'avaient combattu au début — Kolbe, par exemple, dans ses Moden der Modernen Chemie. Lorsque nous passons des vérités chimiques d'ordre général à celles qui ont un caractère plus spécial, leur histoire est la même. La découverte de Davy sur les bases métalliques des alcalis et des terres a produit une révolution dans les idées des chimistes. Laissant de côté nombre de travaux se rapportant à des questions de chimie spéciales, nous distinguerons à cause de leur portée les découvertes d'Andrews, celles de Tait et particulièrement celles. de Brodie, sur la constitution de l'ozone considéré comme forme allotropique de l'oxygène ; on peut y ajouter les découvertes de Brodie sur les formes allotropiques du carbone, qui jettent une si vive lumière sur l’allotropie en général. Viennent ensuite les découvertes capitales, lant générales que spéciales, de feu le professeur Graham. Les vérités qu'il a établies sur l'hydratation des composés, l’endosmose et la diffusion des liquides, la transpiration et la diffusion du gaz, la dialyse des liquides et la dialyse des gaz et la condensation des gaz par les métaux, sont toutes d'une importance majeure. Elles sont cependant encore surpassées par sa généralisation lumineuse sur l’état cristalloïde et l’état colloïde de la matière — généralisation qui, tout en jetant de la lumière sur une foule d’autres phénomènes, nous a permis de voir clair dans des procédés organiques jusquelà incompréhensibles. Ces résultats, obtenus grâce à une série de recherches admirablement méthodiques et poursuivies pendant quarante ans, constituent une révélation nouvelle des propriétés de la matière.

Il n’est pas vrai non plus que nous ayons failli à remplir la tâche qui nous revenait dans l’avancement des sciences concrètes. Prenez la première, l'astronomie. Quoique l’astronomie planétaire n’ait fait que peu de progrès en Angleterre dans la longue période où nos mathématiciens demeurèrent en arrière, quoique le développement de la théorie de Newton ait été presque entièrement abandonné aux autres nations, notre activité s’est réveillée dans ces deruiers temps. Quand j'aurai nommé le problème inverse des

perturbations ét la découverte de Neptune, dont nous partageons l'honneur avec les Français, j'aurai rappelé des travaux assez remarquables. Nous avons fait beaucoup dans l'astronomie sidérale. La conception de Wright et de Durham sur la distribution stellaire avait attiré si peu d’attention en Angleterre, que lorsqu'elle fut plus tard énoncée par Kant (qui connaissait les idées de Wright) et par W. Herschel, elle leur fut attribuée ; cela n'empêche que depuis W. Herschel, les travaux de John Herschel et de plusieurs autres sur l'astronomie sidérale ont beaucoup contribué à l’avancement de cette branche de la science. Les découvertes toutes récentes de M. Huggins sur les vitesses respectives avec lesquelles certaines étoiles s’approchent et d’autres s’éloignent de nous, ont ouvert un camp nouveau aux investigations; et les conclusions auxquelles est parvenu M. Proctor sur le groupement des étoiles et la marche des groupes d'étoiles, conclusions qu’on a reconnues d'accord avec les résultats auxquels M. Huggins était arrivé par une voie différente, nous aident beaucoup à concevoir la constitution de notre voie lactée. Nous ne devons pas oublier non plus tous les travaux qui ont contribué à expliquer la constitution physique et les mouvements des corps célestes : Huggins, Lockyer et plusieurs autres ont élucidé la nature des nébuleuses, et les phénomènes qui se passent dans le soleil et les étoiles.

En géologie, et surtout pour la théorie géologique, les progrès accomplis par l’Angleterre ne sont certainement pas moindres — de bons juges prétendent qu'ils sont bien plus considérables — que ceux accomplis ailleurs. Notons en passant que la géologie anglaise remonte à Ray, dont les idées étaient infiniment plus philosophiques que celles qu’émit longtemps après Werner; et passons à Hutton avec lequel a réellement commencé la géologie rationnelie. A l’insoutenable hypothèse neptunienne, qui affirme l’existence dans le passé d’une action universelle des eaux, dissemblable de ce qui se passe à présent, Hutton a substitué une action des eaux, marines et fluviales, qui n’a cessé d’opérer comme elle opère sous nos yeux et qui est contrebalancée par une action ignée périodique. Il a reconnu que la dénudation produisait des montagnes et des vallées, il a

nié la soi-disant roche primitive ; il a affirmé le métamorphisme; il a enseigné le sens de la non-conformité. Depuis lui, nous avons fait des progrès rapides dans la même direction. En déterminant l’ordre de superposition des couches pour toute l’Angleterre, William Smith a frayé les voies aux généralisations positives ; et en démontrant que la correspondance des couches se détermine avec plus de sûreté d’après les fossiles qui y sont contenus que d’après leurs caractères minéraux, il a posé une base pour les classifications ultérieures. La théorie n'a pas tardé à tirer parti des données meilleures ainsi obtenues. Dans ses Principes de géologie, Lyell a donné un exposé complet de la doctrine de l’uniformité, doctrine selon laquelle la croûte terrestre est arrivée à sa structure compliquée actuelle, sous lPaction continue de forces semblables à celles qui agissent encore de nos jours. Plus récemment, la théorie du professeur Ram: say sur la formation des lacs par les glaciers, est venue confirmer cette interprétation, et ses travaux, joints à ceux du professeur Huxley, ont beaucoup contribué à nous éçlairer sur l’ancienne distribution des continents et des océans. Citons aussi la Théorie des tremblements de terre de Mallet — la seule explication scientifique qui ait encore été donnée de ce phénomène. Il reste encore un fait important à ajouter, La critique a infiniment plus contribué en Angleterre qu’ailleurs, à saper l'hypothèse grossière « des systèmes » universels de couches, qui avait succédé à l'hypothèse encore plus grossière des couches universelles, énoncée par Werner. Nous pensons qu’il est également permis de soutenir que ce que nous avons fait dans ces derniers temps pour la Biologie n’est pas non plus sans avoir son importance. Nous nous contenterons d'indiquer en passant que le « système naturel » de classification des plantes, bien que développé par les Français, était anglais d’origine, puisque Ray a établi sa première grande division et a exquissé quelques-unes de ses subdivisions. Passons, parmi les botanistes anglais, à Brown, Il a fait sur la morphologie, la classification et la distribution des plantes, une série de recherches qui sont sans égales pour le nombre et l'importance : le Prodromus Floræ Novæ-Hollandiæ est le travail de classification le plus remarquable qui ait été fait depuis les Ordres naturels

de Jussieu. C'est aussi Brown qui a résolu le mystère de la fécondation des plantes. Nous devons au D' Hooker, l’idée que la distribution actuelle des plantes a été déterminée par d'anciens changements géologiques et physiques — idée d’où il a tiré plusieurs interprétations d’une haute portée. Dans la physiologie animale, il y a la découverte de Charles Bell sur les fonctions sensitives et motrices des racines nerveuses de la moelle épinière ; découverte sur laquelle reposent de nombreuses explications des phénomènes organiques. Plus récemment, nous avons le grand progrès que M. Darwin a fait faire à la biologie. Le grandpère de M. Darwin avait devancé Lamarck, en formulant la conception générale de la genèse des formes organiques par l’adaptation au milieu, mais il n'avait pas creusé cette idée comme l’a fait Lamarck. M. Darwin, marchant sur les traces de son grand-père, s’aperçut que celui-ci s'était trompé, ainsi que Lamarck, en attribuant les modifications à des causes en partie vraies, mais néanmoins insuffisantes pour expliquer tous les effets. En reconnaissant la cause plus profonde qu’il a appelée la sélection naturelle, M. Darwin a réussi à ramener l'hypothèse, d’une formule qui n’était que partiellement soutenable à une formule entièrement soutenable. Cette idée, qu’il a développée d’une manière si admirable, a été adoptée par la grande majorité des naturalistes ; elle est en train d'opérer une révolution dans les conceptions biologiques de l’univers entier, en rendant plus intelligible la marche de l’évolution organique. Pour emprunter les termes du professeur Cohn, « aucun ouvrage de notre temps n’a exercé sur les conceptions de la science moderne une influence comparable à celle de la première édition de l’Origine des espèces, de Charles Darwin !. » Nous ne devons pas non plus passer sous silence diverses découvertes de moindre importance, qui sont en partie dépendantes, en partie indépendantes de la précédente : celle de M. Darwin lui-même sur le dimorphisme des fleurs; la ma- . gnifique interprétation de la mimique des insectes, par M. Bates, qui a frayé la voie à une foule d’interprétations

1. Die Eniwichelung dere Naturwissenschaft in den letzen fünfundzœanzig Sahren, par le professeur Dr Ferdinan Cohn. Breslau, 1872.

analogues ; les explications de M. Wallace sur le dimorphisme et le polymorphisme chez les Lépidopltéres. Enfin, : le professeur Huxley, outre qu’il a dissipé plusieurs grosses erreurs biologiques, originaires du continent, a fait d’importants travaux de morphologie et de classification.

Si nous passons à celle des sciences concrètes qui est la seconde en rang, la balance ne penche pas non plus contre nous. De bonne heure les Anglais ont fait faire de grands pas à la science de l'Esprit; ils ont fourni le point de départ de la plupart des spéculations que la France et l'Allemagne poursuivirent ensuite avec activité. À ces premières recherches succéda un calme plat dans la pensée anglaise; alors se répandit l’idée absurde que les Anglais ne sont pas propres à la philosophie. Mais au calme plat, qui a pris fin il y a une quarantaine d’années, a succédé une activité qui a promptement réparé le temps perdu. Nous ne nous contenterons pas sur ce point de nos propres assertions, et nous allons citer les témoignages des étrangers. Le premier chapitre de l'ouvrage du professeur Ribot, La Psychologie anglaise contemporaine, commence en ces termes *

« Le sceptre de la psychologie, dit M. Stuart Mill, est dé- « cidément revenu à l'Angleterre. » On pourrait soutenir « qu’il n’en est jamais sorti. Sans doute, les études psycho- « logiques y sont maintenant cultivées par des hommes de « premier ordre qui, par la solidité de leur méthode, et ce « qui est plus rare, par la précision de leurs résultats, ont « fait entrer la science dans une période nouvelle; mais c’est « plutôt un redoublement qu’un renouvellement d'éclat. »

En nous tournant du côté de l’Éthique considérée sous son aspect psychologique, nous trouvons de même des témoignages émanés d'étrangers et attestant qu'aux penseurs anglais revient la plus grande part dans l'élaboration d’un système scientifique. Dans la préface de son dernier ouvrage, La Morale nella Filosofia positiva (positiva signifie simplement ici scientifique), le professeur Barzellotti, de Florence, déclare s’être borné pour cette raison à un exposé des spéculations anglaises dans cette branche de la science.

Si au lieu de psychologie et d'éthique, il est question de Philosophie en général, nous pouvons invoquer des témoignages aussi peu suspects de partialité. Dans le premier

numéro de La critique Philosophique (8 février 1872), pupliée sous la direction de M, Rénouvier, le rédacteur gérant, M. Pillon, a écrit ce qui suit :

« On travaille beaucoup dans le champ des idées en Angle- «terre... Non-seulement l’Angleterre surpasse la France « par l’ardeur et le travail, ce qui est malheureusement bien « peu dire, et par l'intérêt des investigations et des débats « de ses penseurs, mais même elle laisse loin derrière elle « l’Allemagne en ce dernier point. »

Plus récemment encore, dans le principal recueil périodique français, M. Martins a parlé des nouvelles idées nées dans la libre Angleterre et appelées à transformer un jour les sciences naturelles f.

Ainsi, pendant que M. Arnold se lamente sur notre pauvreté d'imagination, les autres pays découvrent que la production des idées est très-active en Angleterre, Tandis qu’il juge nos conceptions banales, nos voisins trouvent qu’elles sont neuves au point d’être révolutionnaires. Chose bizarre, au même moment où il reproche à ses compatriotes de manquer de geist, les Français assurent que le geist est plus commun ici que partout ailleurs! Les témoignages de ce genre ne nous font pas défaut non plus de la part des autres nations. Dans la conférence citée plus haut, le docteur Cohn, tout en réclamant pour les travailleurs sérieux de l'Allemagne la supériorité du nombre, a dit : — « L’Angleterre surtout a été riche de tout temps, et l’est particulièrement en ce moment, en hommes dont les ouvrages scienti: fiques sont remarquables par leur clarté, leur profondeur, la recherche d'érudition et l'indépendance de pensée qu'ils révèlent. » C’est reconnaître une fois de plus que loin de se traîner dans les vieilles ornières, les Anglais fraient des voies nouvelles : en d’autres termes, qu’ils sont extraordinairement imaginatifs. |

Dans son essai sur les Fonctions de la Critique à l'epoque actuelle, M. Arnold insiste sur ce fait. que la chose dont nous aurions le plus besoin en ce moment, dans toutes les branches de la science, serait de « voir l’objet tel qu'il est réellement en lui-même; » et dans la Guirlande de l’a-

À, Revue des DeuxeMondes, 1e février 1873, p. 731.

mitié, l'aller ego de M. Arnold, Arminius, nous exhorte, nous autres Philistins, « à chercher sans trève ni repos, jusqu’à ce que nous voyions mieux la réalité des choses. » Nous venons précisément de faire ce que M. Arnold recommande; non pas en glanant des faits accidentels, mais en procédant à un examen systématique. Nous ne doutons pas que M. Arnold n’ait suivi lui-même son propre conseil et qu’il ne connaisse parfaitement tous les témoignages précités, ainsi que tous ceux qu’on pourrait y ajouter. Cela étant, quand nous voyons M. Arnold tirer des mêmes faits une conclusion si différente de celle qui se présente à notre esprit, nous éprouvons quelque embarras. Si une personne quelconque, se servant des données que nous venons de lui fournir, assurait que l’Angleterre a plus fait depuis le commencement du siècle pour l’avancement de la science, .qu'aucun pays n’a fait à aucune époque dans un laps de temps égal, sa conclusion nous paraitrait moins éloignée de la vérité que celle que M. Arnold — chose étrange — tire des mêmes données.

ut

Passons maintenant à ce qui nous intéresse plus directement — aux effets produits sur les spéculations sociologiques par le préjugé de l’anti-patriotisme. Ici se présente une question qu’il n’est pas indispensable de résoudre. Chez M. Arnold, que nous nous sommes permis de prendre pour type, la disposition à déprécier ce qui est anglais a-t-elle été la cause et l'admiration exagérée des institutions étrangères a-t-elle été l'effet, ou bien est-ce son admiration des institutions étrangères qui a été la cause et sa tendance à déprécier notre état social qui a été l'effet? Il nous suffira de remarquer que les deux se tiennent, M. Arnold supporte impatiemment l'état déréglé et, selon lui, anarchique, de notre société, on sent à tout instant qu’il aspire à plus d'administration et plus de contrôle.« La force, jusqu’à ce quele droit soit prêt, »estune des maximes qu’il répète volontiers avec conviction. M. 4rnold croit apparemment qu'on peut passer sans transition d’un système coercitif à un système non-coercitif ; il ignore qu'il devra y avoir entre la force et le droit un compromis sans cesse renouvelé pendant lequel la force ira décli snant à mesure que le droit grandira, et que chaque pas ver

un bien final sera accompagné d’un mal temporaire. Estimant qu’il nous faut plus de force et exaltant les institutions Coercitives, M. Arnold soutient que notre littérature même. gagnerait à être placée sous une autorité d’où elle recevrait sa direction. Tout en étant d'opinion qu’une Académie ne réussirait pas en Angleterre, il jette des regards d'envie sur l’Académie française; il voudrait que nous aussi eussions au-dessus de nous une influence de ce genre, car c'est à elle qu’il attribue certaines supériorités de la lit: térature française.

L'Académie française a été instituée, comme l'explique M. Arnold, « pour travailler avec tout le soin et toute la diligence possible à donner des règles sûres à la langue, à la rendre pure, éloquente, propre à traiter les questions d’art et de science ». Voyons si elle à rempli sa destination en corri-. geant les défectuosités les plus saillantes de la langue.

De nos jours encore, les Français se servent à chaque instant de la locution qu'est-ce que c’est ? et même qu’estce que c’est que cela ? En Angleterre, quand on entend dire dans quelque district reculé, what is that there here, expression qui correspond à la locution française précitée, on en conclut que la personne qui parle est absolument dépourvue d'instruction ; en effet, l'emploi de deux mots inutiles prouve que le langage ne se moule pas exactement sur la pensée, et chez nous, même les personnes n'ayant reçu qu’une demi-instruction savent adapter le mot à l’idée. Comment se fait-il que cette phrase française contenant cinq mots inutiles (six même, en comptant cela pour deux) n’ait pas été exclue de la langue par la critique purifiante de l’Académie française ? — pas même de la langue des classes lettrées ?

Ou encore, pourquoi l’Académie n’a-t-elle pas condamné, défendu et banni de la langue, l'emploi de la double négation? Si un Anglais laissait échapper la phrase J didn't say nothing, on en concluerait premièrement qu'il a vécu avec des gens sans éducation et en second lieu que son esprit ne perçoit que confusément le rapport existant entre le mot et l'idée. En français, la seconde négation est éty-

mologiquement affirmative ; cependant, comme en prenant un sens négatif elle est devenue à la fois redondante et illogique, il aurait fallu en interdire l'usage au lieu de l’imposer.

Autre question. Pourquoi l’Académie n’a-t-eile pas sys-

tématisé les genres? Quiconque considère le langage comme un instrument de la pensée, d'autant meilleur que chaque partie spéciale s'adapte avec plus de précision à une fonction spéciale, ne saurait douter que l’emploi arbitraire des genres ne soit un défaut. Régler cet emploi, de telle sorte que les marques distinctives du genre éveillassent toujours l'idée d’attributs appartenant réellement au sujet, au lieu de faire penser le plus souvent à des attributs qu'il n’a pas, serait sans contredit un progrès. Pourquoi donc l'Académie n’a-t-elle pas introduit cette réforme, dont elle avait un exemple sous les yeux, dans la langue française ?

Voici une question encore plus significative. Comment est-on arrivé en anglais, sans le secours d'aucune Académie, à systématiser les genres? M. Arnold et tous ceux qui n’ont foi, comme lui, qu'aux agents pourvus d’une organisation visible, pourraient bien, en cherchant la réponse à cette question, perdre un peu de leur confiance dans les procédés artificiels pour en prendre au contraire dans les phénomènes naturels. En recherchant l’origine du langage en général, nous voyons que toutes ces formes compliquées, tous ces rouages s’adaptant les uns aux autres avec une précision merveilleuse, se sont dégagés d'eux-mêmes, sans le secours ni la surveillance d’aucun corps constitué, Académie ou autre; de même, en recherchant l'origine de ce perfectionnement particulier de la langue, nous trouvons qu’il est aussi venu naturellement. Nous dirons plus : ce perfectionnemernt a été rendu possible par un de ces états anarchiques dont M. Arnold a horreur. A la suite du conflit entre nos vieux dialectes, qui étaient assez proches parents pour exercer une action commune, mais assez différents pour ne pas s’accorder sur les genres, les genres arbitraires sont tombés en désuétude et ceux qui avaient une raison d'être ont été conservés. C’est là un changement qu'une Académie — si nous avions possédé dans ce temps-là une Académie — se serait sans doute appliquée de son mieux à empêcher,

car pendant la période de transition il a dû y avoir un mépris des règles et une corruption apparente de la langue, dont on ne pouvait attendre aucun bienfait.

Voici un autre fait peu en rapport aussi avec l'idée que se fait M. Arnold de la valeur de l’Académie française. Compiler un dictionnaire faisant autorité était une entreprise qui lui convenait. |

Nous ne rappellerons que pour mémoire le contraste bien connu entre la lenteur de l’Académie et l’activité déployée par le docteur Johnson dans une entreprise analogue. Ce que nous tenons surtout à faire remarquer ici, c’est le contraste du même genre présenté dernièrement par l'Académie et M. Littré. L'Académie travaille depuis longtemps à deux dictionnaires; l’un est une nouvelle édition de son dictionnaire primitif, l’autre un dictionnaire historique. Le premier est à la lettre D; quant à l’autre, un fascicule paru il y a quinze ans et comprenant les lettres A-B n’a pas encore eu de successeur. Pendant ce temps, M. Littré faisait à lui seul un dictionnaire contenant tout ce que l’Académie se propose de mettre dans les siens et beaucoup d’autres choses en plus. Rapprochons de ce contraste un fait significatif : en 1863, l’Académie refusa d'admettre M. Littré dans son sein ; il ne fut élu qu'en 1873, après une opposition violente.

On avait le droit de compter que l’Académie française obéissant à sa destination primitive, s’acquitterait de ces sortes de devoirs ; laissons-les cependant de côté pour ne nous occuper que de celui sur lequel insiste le plus M. Arnold , le devoir de conserver « intacte la belle qualité de l'esprit français, » et d'exercer « dans le domaine du goût et du bon ton l’autorité d’un maitre reconnu » (pour nous servir de sa paraphrase complaisante de la définition de M. Renan). A notre avis, il sera encore permis de contester à l’Académie les grands bienfaits que M. Arnold lui attribue et de la soupçonner plutôt d’avoir causé de grands maux. Quand on songe à la conduite passée de l’Académie, il ne semble pas improbabis que par le choix de ses membres elle ait encouragé la mauvaise littérature au détriment de la bonne. Lisez la célèbre lettre de Paul-Louis Gourrier, dans laquelle, entreautres passages fâcheux pour l’Académie, se trouve ceci:

« Un duc et pair honore l’Académie Française, qui ne veut « point de Boileau, refuse La Bruyère... mais reçoit tout « d’abord Chapelain et Conrart. De même nous voyons à «l'Académie grecque le vicomte invité, Coraï repoussé, 1 lorsque Jomard y entre comme dans un moulin t, »

Les jugements qu’elle a portés sur les grandes œuvres littéraires n’ont rien non plus qui doive encourager la confiance : témoin sa condamnation du Cid, maintenant une des gloires de la littérature française. Les doctrines qu’elle a soutenues en critique étaient également discutables. Rien ne prouve qu’elle n’ait pas fait plus de mal que de bien en défendant les règles de l’art dramatique qui barrèrent si longtemps le chemin au drame romantique, et en fomentant le sentiment qui faisait traiter Shakespeare de « barbare ivre. » Et quand nous considérons, au lieu de ces exemples choisis du bon goût littéraire français, cités par M. Arnold, des exemples prouvant un grand raffinement dans le sens opposé, nous avons le droit de douter qu’en somme l'effet produit ait été considérable. Si la France, comme le pense M. Arnold, « estle pays où le peuple a l’esprit le plus éveillé, » ce n’est évidemment pas aux enseignements de l’Académie qu'il est éveillé : la preuve en est dans la récente résurrection du Père Duchesne, non moins remarquable par son obscénité que par sa prodigieuse bêtise. Mais regardons seulement où l’on nous dit de regarder, dans les sphères où l'Académie exerce son rôle de critique sur la littérature française ; là encore nous trouvons des raisons d'être sceptiques. Dernièrement par exemple, l'Académie a décerné le prix Halphen à l’auteur d’une série de poèmes intitulés l’Invasion, sur lesquels M. Patin, le plus bienveillant des critiques, s’est exprimé en ces termes :

« Ils se distinguent surtout par une chaleur de sentiment « el une verve qu’on aimerait à voir plus contenus, mais « contre lesquelles on hésite à invoquer les froides règles du « goût, quelque juste que puisse en êlre l'application dans « d’autres circonstances. »

Ainsi l'Académie se fait le courtisan du sentiment populaire. Au lieu de contenir l’effervescence d'un patriotisme

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