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CHAPITRE X

Un sollicitor à côté de qui je me trouvais à diner — il y a de cela bien des années — se plaignait amérement du sort que les Cours de Comté, dont l'institution était alors toute récente, faisaient à sa profession. A la façon dont il s’étendait sur ce sujet, on voyait qu’il s'attendait à me trouver d'accord avec lui pour les condamner. Il était tellement incapable de dépasser le point de vue professionnel, qu'à ses yeux ce qui était un grief pour lui devait aussi en être un pour moi. Il oubliait que n'étant pas homme de loi je devais me réjouir de voir la justice devenir moins coûteuse, comme me le prouvaient ses lamentations.

IL n’est presque personne dont les opinions ne soient faussées par le préjugé dont ceci nous offre un exemple Les officiers de marine ne cachent pas leur intime persuasion que l'Angleterre court un danger imminent, parce qu'on n’a pas donné satisfaction complète au mouvement d'opinion réclamant l'augmentation du nombre des vaisseaux de guerre et des matelots. Les débats sur le système d’achat ont prouvé la ferme conviction des militaires, que notre sûreté nationale dépend de la conservation d’une armée organisée comme celle qui les a formés et dans laquelle ils ont conquis leurs grades. L'opposition du clergé

aux Lois sur les Grains a montré comment les disnositions qu’on aurait dû s’attendre à rencontrer chez des: ministres du Christ ont pu disparaître complétement devant des considérations plus conformes à leurs intérêts et à leurs alliances. Il en est de même dans toutes les classes et toutes les sous-classes. Ecoutez les murmures, lorsqu’une absence de la reine est cause qu’on dépense moins pour les divertissements et les plaisirs de la saison ; vous verrez que les marchands de Londres se persuadent que la nation souffre lorsqu'il y a un temps d'arrêt dans la consommation des superfluités. Etudiez la controverse qui est pendante entre les magasins coopératifs et les détaillants ; vous verrez que l’esprit du boutiquier est dominé par l’idée que la société commet une injustice en abandonnant sa boutique pour les magasins coopératifs ; il ne se rend pas compte le moins du monde que le système distributif actuel n’est qu'un moyen de faire parvenir commodément et économiquement les marchandises au consommateur, et qu'il doit céder la place s’il surgit un autre système plus commode et plus. économique. Il en est de même des autres catégories, générales et particulières, de commerçants — il en est de même des négociants qui ont combattu le rappel des lois sur la navigation; il en est de même des rubaniers de Goventry qui sont partisans du libre-échange pour tout, sauf pour les rubans.

Le préjugé de classe, comme celui du patriotisme, est un: reflet de l’égoïsme ; il a, comme lui, ses avantages et ses inconvénients. Le vif attachement que les citoyens éprouvent pour leur pays produit cette coopération enthousiaste,, grâce à laquelle l'intégrité de la nation se maintient en face des autres nations, tendant toutes à assujettir et à dominer leurs voisins ; de même l’esprit de corps, plus ou moins manifeste dans chacune des parties spécialisées de: la communauté, inspire des mesures propres à conserver l'intégrité de cette partie vis à vis des autres, toutes plus ou moins en antagonisme avec elle. L’égoïsme des individus conduit à l’égoïsme dés classes et produit, outre les efforts individuels pour s'approprier une part exagérée des produits agrégés de l’activité sociale, un effort collectif dirigé

vers le même but. Les tendances ‘agressives qui se développent ainsi dans chaque classe doivent être contrebalancées par des tendances également agressives dans les autres classes, En un mot, les sentiments impliqués se déiveloppent par une action réciproque, et il en est de même des organisations respectives dans lesquelles ils s’incarnent. De grandes classes de la communauté, distinctes entre elles par le rang, et des sous-classes distinguées par les professions spéciales, se forment en coalitions séparées et fondent des organes séparés pour soutenir leurs intérêts : la raison invoquée est toujours la même — les nécessités de la défense personnelle.

Il résulte pour la société certains avantages de ce que chacun de ces groupes s'affirme et cherche à se conserver; par là, chaque division et subdivision conserve la force dont elle a besoin pour accomplir sa fonction; par contre, il en résulte aussi divers inconvénients, entre autres la disposition à envisager tous les arrangements sociaux au point de vue de leurs rapports avec les intérêts de classe, et par suite l'incapacité de juger sainement leurs effets sur l’ensemble de la société. Les habitudes de pensée produites par cette disposition ne faussent pas seulement le jugement dans les questions qui touchent directement au bienêtre de la classe ; elles le faussent aussi dans celles qui ne le touchent au plus que très-indirectement. Elles favorisent une certaine théorie des relations sociales de tous genres, elle fait naître des sentiments en rapport avec cette théorie; un tour caractéristique est donné aux idées courantes sur les affaires publiques er général. Prenons un exemple.

Hyde-Park, quel que soit son propriétaire nominal, est ouvert dans l'intérêt du public; les promeneurs à cheval et en voiture n’ont droit à aucun avantage particulier. Or il se trouve que les équipages et les cavaliers en profitent largement; des portions de terrain considérables ont été aménagées tout exprès pour eux et l’espace qui leur était primitivement réservé a été augmenté à diverses reprises. Parmi les personnes n’ayant ni chevaux de selle ni voitures, un très-petitnombre seulement, appartenant presque toutes aux classes aisées, vont fréquemment se promener à Hyde-Park. Quant à la masse des habitants de Londres, trop occupés

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pour aller aussi loin, ils n’y mettent pour ainsi dire jamais les pieds et leur part du bénéfice général est à peu près nulle. Eh bien! que pensent ces quelques privilégiés qui profitent constamment et presque exclusivement de Hyde-Park, lorsque par occasion la foule en profite à son tour? Ils se fâchent quand, à de longs intervalles, une portion minime du parc, très-éloignée des endroits fréquentés, est occupée pendant quelques heures d’une façon désagréable pour eux — Rotten-Row fût-il presque désert ce jour-là et les pistes aux trois quarts vides. Toute personne désintéressée dans la question peut distinguer ici l'influence du préjugé de classe; mais elle ne se fera une idée complète de la force de perversion de cette influence, qu’en lisant les lettres de certains membres de la classe gouvernante, publiées par le Times au mois de novembre dernier, au moment où s’agitait la question des Réglements des parcs. Un de ces correspondants, signant « Un libéral, membre du parlement, » exprime le dégoût que lui inspirent certains discours, et offre, si d’autres personnes veulent se joindre à lui, de punir à COUPS de poing les orateurs déplaisants. Quelques jours plus tard, un autre législateur, müû par le même sentiment, répondait dans le Times :

« Si M. P. (membre du parlement) est sincère dans son « désir de réunir quelques honnêtes gens qui se chargent de « faire exécuter la loi, je peux lui promettre un appui solide « de la part de personnes qui ne craignent pas d’en accepter « toutes les conséquences, « Je suis, monsieur, votre obéissant serviteur,

à € UN Ex. M. P. »

Ainsi nous voyons les sentiments de classe étouffer si complétement le jugement politique rationnel, que deux législateurs — chose admirable — a ba de violer la loi pour la défendre !

Nous avons vu dernièrement le préjugé de classe produire en plus grand le même effet, engendrer le dédain pour les. principes lentement et laborieusement établis du gouvernement constitutionnel, et pousser à revenir aux principes des gouvernements barbares. Lisez les débats sur les dépenses

du gouverneur Eyre et étudiezles votes; vous verrez que des actes qui selon le Grand Juge « ont imprimé une tache, non-seulement à ceux qui y avaient pris part, mais encore au nom même de l’Angleterre, » trouvent néanmoins de nombreux défenseurs parmi les hommes aimant l’autorité et haïssant la résistance par position : — marins, officiers, fonctionnaires, etc. Ce n’est pas tout. On s’est appliqué à marquer de plusieurs manières, entre autres en ouvrant une souscription pour les Frais de témoignage de affaire Eyre, qu'on approuvait des actes arrêtant inutilement le jeu du gouvernement régulier pour lui substituer l’action d’un despotisme absolu. On faisait montre d'ignorer de parti-pris la question capitale soulevée par cet incident, à savoir si un agent exécutif peut s’écarter, à son caprice, de ces règles administratives qui protégent la vie et la liberté des hommes contre la tyrannie.

Les protestations soulevées par la révocation de M. Cowan ont donné depuis lors un autre exemple du préjugé de classe. M. Cowan avait mis à mort des émeutiers de Kooka, qui s'étaient rendus prisonniers. Le gouvernement de l'Inde ayant reconnu, après enquête, que cette tuerie d'hommes massacrés sans forme de procès et contrairement aux ordres n'avait pas l’excuse d’un danger pressant, cessa d’employer l'officier quiavait commis un acte si extraordinaire, et envoya dans une autre province le supérieur qui l’avait approuvé. La punition ne semble pas excessive. On pourrait même dire que le gouvernement a usé d’une extrême indulgence, en se contentant de traiter ces officiers comme on traite un ouvrier qui a fait mal son ouvrage. Vous allez voir l’opinion d’un homme chez.qui se trahit le préjugé des classes gouvernantes, accentué par le séjour de l'Inde. Dans une lettre publiée par le Times du 15 mai 1872, feu sir Donald M'Leod écrivait au sujet de celte destitution et de ce Jéplacement :

« Toutes les informations qui m'’arrivent concourent à « prouver qu’on s’est à peu près Ôté pour l'avenir toute « Chance de rencontrer dans les circonstances critiques la « vigueur d’action ou l'initiative personnelle. Le traitement « infligé à ces officiers paraît avoir excité dans l’armée une « surprise et une consternation générales, »

Passons du sentiment de sympathie excité par M. Cowan, au sentiment d'horreur inspiré à la même classe d’Anglais par un homme coupable d’avoir tué le renard qui mangeaitses poules. Nous verrons clairement les étonnantes perversions d'idées et de sentiments, amenées par l'examen des actions à un point de vue de classe. Voici un paragraphe emprunté à un journal de fraîche date :

« Cinq renards empoisonnés ont été trouvés aux environs « de Pezance. L’indignation est grande parmi les chasseurs « de l’ouest. 500 francs de récompense sont promis à qui « fera connaître l’empoisonneur. »

Ainsi pour un homicide, commis en masse, au mépris de la religion, de l’équité et de la loi — approbation, l’on blâme la plus douce des punitions. Pour un vulpicide que ne condamnent ni la religion, ni l'équité, ni aucune loi quelconque sauf celles des sportmen et qui a pour excuse la défense de la propriété — fureur, l’on réclame à grands cris des pénalités!

Point n’est besoin de donner ici d'autres exemples de la manière dont le préjugé de classe ‘fausse les idées sociologiques sur des points particuliers. Ils s’offrent d’euxmêmes dans toutes les conversations de salon, dans tous les journaux de polémique et de toutes les publications professionnelles. Les effets qui méritent plus particulièrement d'attirer ici notre attention, sont les effets généraux — ceux qui se produisent sur l'esprit des hautes et des basses classes. Observons à quel point les préiugés qui naissent des positions sociales respectives , faussent les idées des patrons et des ouvriers. Nous commencerons par les ouvriers.

Ainsi que nous l’avons antérieurement démontré, de sim-: ples associations d’idées, surtout lorsqu'il vient s’y joindre ; des émotions, affectent nos opinions, non-seulement sans ; raison, mais encore contre toute raison — elles nous mènent à croire, par exemple, qu'un endroit où il nous est arrivé plusieurs fois des choses pénibles a quelque chose de désagréable en soi, Les lieux qui rappellent des souvenirs heureux seront charmants en eux-mêmes. On est surtout sujet à ces erreurs de jugement, lorsque les objets

associés dans notre esprit à une idée de plaisir ou de douleur sont des personnes. Celui qui, même sans le vouloir, a été une cause ordinaire de jouissances, est jugé favorablement; celui qui a infligé fréquemment la souffrance même involontairement, est jugé défavorablement. De là vient la tendance universelle à blâmer les individus et à les rendre responsables du système, chaque fois qu’il y a antagonisme social.

Ce qui précède peut s’appliquer aux idées que se forment les classes ouvrières, de ceux qui les emploient directement et de ceux qui occupent les hautes positions sociales. Les artisans et les paysans ressentant vivement ce qu’ils ont à endurer, et s’en prenant pour des griefs réels aux hommes qui achètent leur travail et à ceux dont l’influence est prépondérante sur la confection des lois, concluent que les hommes placés au-dessus d’eux sont personnellement méchants, qu’on les envisage isolément ou en corps — qu'ils sont égoïstes, tyranniques, chacun dans sa mesure. Il ne leur vient jamais à l’esprit, que les maux dont ils se plaignent résultent de la nature humaine moyenne de notre époque. Sans les préjugés de classe, ils trouveraient dans leurs propres rapports mutuels nombre de preuves que si les fonctions sociales supérieures étaient exercées par des individus pris parmi eux, les injustices dont ils se plaignent seraient certainement aussi grandes, plus grandes. peut-être, qu’elles ne le sont. Un seul fait, bien notoire, devrait les en convaincre : c’est que les ouvriers qui font des économies et deviennent patrons, ne sont pas plus considérés que les autres, et souvent même moins, par ceux qu’ils font travailler. Les témoignages affluent à cet égard. Que les ouvriers aillent regarder ce qui se passe dans toute cuisine où il y a plusieurs domestiques. Ils verront des gens qui se disputent la haute main, qui rejettent leurs fautes les uns sur les autres, tyrannisent les nouveaux venus et leur font faire leur ouvrage, se livrent à toutes les variétés d’inconduite résultant de lPabsence de sens moral; les maux qui se développent à l’intérieur de ces groupes restreints surpassent très-souvent en intensité ceux qui envahissent la société en général. Ge qui se passe dans les ateliers démontre que les artisans ne s’épargnent pas non plus les mauvais traitements entre eux.

En cachant les outils de ceux qui ne se conforment pas à des “usages déraisonnables et en gâtant leur ouvrage, les ouvriers prouvent combien la liberté individuelle est peu respectée parmi eux. Cela ressort encore mieux de l’organisation intérieure des trades-combinations. Sans parler des meurtres commis de temps à autre sur les hommes qui affirment leur droit de vendre librement leur main-d'œuvre ; sans nous arrêter aux actes de violence ou d’intimidation auxquels sont en butte les ouvriers qui prennent l’ouvrage refusé par les grévistes; il suffira de citer la tyrannie exercée par les agents des trades-unions. Ceux-ci montrent quotidiennement par leurs actes, que le pouvoir gouvernant que les ouvriers se sont donné à eux-mêmes lenr cause des maux au moins aussi grands, que les pouvoirs gouvernants, politiques ou sociaux, qu'ils décrient. Quand les chefs d’une association dont fait partie un houilleur défendent à cet homme de travailler plus de trois jours par semaine et lui interdisent de gagner en ces trois jours plus d’une certaine Somme — quand le houilleur n’ose pas accepter de son patron un supplément de salaire pour les journées de travail extraordinaire — quand il allègue pour raison de son refus que ses camarades le tourmenteraient et qu’on ne parlerait même plus à sa femme; il devient manifeste que lui et tous les autres se sont donnés une tyrannie pire que celle dont ils se plaignaient. Le bon ouvrier capable de faire plus de besogne dans un temps donné, que ses camarades, mais n’osant pas, de peur d’être exclu de la société et ne recueillant pas, par conséquent, les fruits de sa supériorité, verrait, s’il portait dans lFexamen des faits un esprit affranchi du préjugé de élasse, qu'il est plus sérieusement lésé par ses confrères que par les actes du Parlement ou ies coalitions de capitalistes. Il verrait en outre que le sentiment de la justice n’est certainement pas plus développé dans sa-propre classe, que dans celles qu’il trouve si injustes.

Le sentiment qui fausse ainsi les idées des ouvriers les empêche aussi de voir que chacune de leurs unions tend à son bénéfice égoïste aux dépens de la population industrielle en général. Quand une association de charpentiers ou de mécaniciens limite par un règlement le nombre des apprentis, dans le but de maintenir pour ses membres

le taux des salaires, elle dit tacitement à tout aspirant apprenti excédant le nombre voulu : « Va faire ton apprentissage ailleurs ; » ce qui est dire indirectement à tous les autres corps de métier : « Faites baisser vos salaires si vous voulez, en augmentant le nombre de vos membres, mais nous ne le voulons pas pour nous. »

Et quand les autres corps de métier font chacun de leur côté la même chose, le résultai général est que les ouvriers de tout ordre, faisant partie d’une corporation, disent à l'excédant de fils d'artisans qui cherchent de l'ouvrage : « Aucun de nous ne permettra à son patron de vous occuper. » De sorte que chaque métier, dans son ardeur à se protéger, ne tient aucun compte @es autres et sacrifie une portion de chaque génération naissante d'artisans.

Ce n’est pas là le seul procédé par lequel chaque classe d'artisans recherche son intérêt au détriment de la classe des ouvriers en général. Nous ne faisons pas allusion aux maçons en briques, qui en se mettant en grève forcent leurs manœuvres à quitter l'ouvrage; ni aux houilleurs actuellement en grève, qui ont contraint les ouvriers des usines à fer de quitter leur travail; nous pensions aux corps de métier qui manœuvrent pour faire monter les salaires ; aucun d'eux ne tient compte de ce qu'une hausse éventuelle sur le prix de la marchandise produite est un désavantage pour toutes les autres classes d’artisans. Le préjugé de classe, entretenant dans les esprits la conviction que la question se pose uniquement entre patron et ouvrier, capital et main-d'œuvre, empêche de voir que tous les consommateurs sont intéressés à la chose et que l'immense majorité des consommateurs appartient aux classes ouvrières elles-mêmes. Si le nom de consommateur est prononcé, on ne se souvient que de ceux des classes aisées, qu’on estime pouvoir supporter un enchérissement. Lisez ce passage du journal de M. George Potter; il a été lu au dernier congrès de Leed.

« En fait, le consommateur, au milieu de notre recherche « de civilisation et d’un luxe insolent, avec les espérances « impatientes qui le caractérisent à notre époque et dans « notre pays, est toujours prêt à prendre l'alarme et à verser

« les fioles de sa colère sur ceux qu’il soupçonne de faire «des choses qui pouvant ôter une plume à son lit, une « épice à son plat ou un morceau de charbon à son feu; « malheureusement pour les chances d’équité, le poids de « sa colère tombe rarement sur les capitalistes; il vient « infailliblement s’abattre sur l'humble travailleur qui a osé « défendre ses droits et son indépendance. »

On pourrait supposer d’après cela que tous les artisans, habiles ou non, tous les ouvriers agricoles, tous les autres travailleurs en général, ainsi que leurs femmes et leurs enfants, vivent de l'air du temps — qu'ils n’ont besoin ni de manger, ni de s’habiller, ni de se loger, ni de se meubler, et que par conséquent l’enchérissement des denrées ne les touche pas. Quelque préparé qu’on pût être aux effets funestes du préjugé de cissse, on ne se serait guères attendu à en rencontrer d'aussi grands. Il semble devoir être évident, même pour le partisan le plus résolu des tradesunions, qu’une grève faisant doubler le prix du charbon affecte relativement peu les quelques milliers de consommateurs riches dont il a été question, tandis qu'elle fait sentir vivement ses effets aux millions de consommateurs pauvres pour lesquels le chauffage est un article important du budget. Il semble devoir sauter à tous les yeux que pour presque tous les produits de l’industrie, le mal causé par une hausse de prix tombe plus lourdement sur les trèsnombreux travailleurs à gages, que sur les peu nombreux possesseurs de revenus grands ou petits. 1

Si les ouvriers avaient le jugement moins faussé par le préjugé de classe, ils deviendraient plus accessibles à cette . vérité, que s’il ne surgit pas des formes d'organisation in- . dustrielles meilleures, venant anéantir celles qu'ils considèrent comme oppressives, c’est que cela est impraticable. Ils verraient que l'impossibilité de formes meilleures résulte des imperfections de la nature humaine, morale et intellectuelle, telle qu’elle existe actuellement. Si les ouvriers de n'importe quel état pouvaient s’organiser et se gouverner de telle sorte, que la part de profit leur revenant en tant qu'ouvriers fût plus considérable, et l'intérêt à servir au capital employé moindre qu’il ne l’est maintenant; s’ils pouvaient en même temps vendre les produits meilleur

marché qu’on ne les vend avec l’organisation actuelle des affaires : nul doute que le système en vigueur ne fût abandonné. S’il se maintient, s’il n’est pas remplacé par une organisation industrielle meilleure, c’est que la nature ds ouvriers eux-mêmes n’est pas assez bonne, ou du moins n’est assez bonne que chez peu d’entre eux. Les organisations d’un type supérieur deviennent heureusement possibles dans une certaine mesure; elles ont obtenu çà et là des succès encourageants. Mais généralement partout, les masses ne sont ni assez prévoyantes, ni assez consciencieuses, ni assez intelligentes. Examinons les faits

Les ouvriers marquent leur manque de prévoyance, d’une . part en gaspillant leur argent quand ils obtiennent des salaires élevés, et d’autre part en négligeant l’occasion de profiter des modifications apportées par le système coopératif à l’organisation industrielle. Lors de la fondation de la compagnie des Wagons de Gloucester, il avait été décidé qu’on réserverait aux ouvriers mille actions de 250 fr. ; on était convenu que pour plus de facilité les versements se feraient par 25 fr., à intervalles de trois mois. Comme beaucoup d'hommes gagnaient jusqu’à 62 fr. 50 c. par semaine et que la vie n’était pas chère dans le pays, on pensait qu'avec ces facilités les ouvriers pourraient facilement prendre des actions. Les circonstances dans lesquelles débutait l’entreprise promettaient à la Compagnie la prospérité à laquelle elle est parvenue dans la suite. Le président ne se distinguait pas moins par son habileté à diriger de vastes entreprises que par la sympathie pour les classes ouvrières qui lui avait suggéré la mesure en question. Le directeur était fils de ses œuvres; il inspirait tant de confiante aux ouvriers, qu’un grand nombre d’entre eux avaient émigré avec lui des comtés du centre au moment où la compagnie s’était formée. Il entra de grand cœur dans les vues du président et me dit à moi-même qu'il avait vu avec joie fonder une affaire dans laquelle les employés auraient un intérêt. Directeur et président virent leurs espérances déçues. Au bout d’un an, on n’avait pas placé une seule des mille actions, qui furent alors distribuées aux propriétaires. Sans doute, les résultats ont été plus encourageants dans d’autres cas; ce fait n’en vient pas moins faire nom-

bre avec ceux qui prouvent que la proportion des ouvriers suffisamment prévoyants n'est pas assez grande, pour permettre un &éveloppement considérable d'organisations ‘industrielles meilleures !.

Des organisations industrielles plus avancées exigent en outre chez leurs membres un sentiment de la justice plus raffiné que celui qui règne maintenant. Pour que les liens de la coopération puissent être resserrés, il faut que la confiance réciproque devienne plus étroite — ce qui n’est possible que moyennant un respect plus grand des droits d'autrui. Quand on voit, d’une part, les membres d’une société de secours aux malades continuer assez souvent à recevoir des allocations après que l'incapacité de travail a cessé, tellement qu'on est obligé de les faire espionner; quand on voit, d'autre part, les hommes chargés de gérer des fonds , les détourner et rendre la société insolvable, on ne peut s'empêcher de conclure qu'un des obstacles qui S’opposent à une union efficace des ouvriers, sous leur propre direction et à l’exclusion de toute autre, est le défaut de délicatesse de conscience. On voit les bons ouvriers demander tant par heure, parce que « moins ne suffirait pas à leurs besoins, » et cependant les ouvriers médiocres travaillant en sous-ordre ne reçoivent guère que la moitié du même tarif et sont empêchés par des réglé ments rigoureux de passer dans la classe des habiles. nous ne découvrons pas là un sens moral tellement supérieur à celui du patron, qu'il promette le succès à des combinaisons industrielles supérieures à celles qui existent. Tant que les ouvriers se croiront le droit de se coaliser

1. Peu de temps après la première publication de ce chapitre, j'ai vu un autre exemple du même genre. À un Congrès coopératif, M. Head (de la maison Fox, Head et Cie, de Middlesborough) remarqua que depuis six ans il avait mis toute son âme à appli- : quer ce principe dans la Société industrielle de Middlesborough, avec | laquelle il était en rapports. Dans cette Société industrielle, il n'existait pour le moment aucun arrangement fournissant aux ou-

‘vriers un moyen de placer leurs épargnes. A l'origine, une des © clauses du contrat faisait une stipulation à cet effet, mais comme il était arrivé une seule fois en trois ans qu’un ouvrier de la maison vint demander à placer ses économies, la susdite clause avait été abolie. La maison en avait conclu que cette partie du projet était de beaucoup en avance sur le temps. Témes, 15 avril 1872.

pour ne vendre leur travail qu'à un certain prix et refuseront aux patrons celui de se coaliser pareillement pour ne l’acheter qu’à un certain prix, ils prouveront que leur conception de l'équité n’est pas assez élevée pour rendre praticable une forme de coopération exigeant que chacun reconnaisse les droits d’autrui aussi pleinement que les siens propres. Parmi leurs idées fausses sur la justice, il en est une qui suffirait à elle seule à empêcher le succès — c’est l'idée que la justice exige un partage égal des bénéfices entre les producteurs, et non, liberté égale pour tous de tirer le meilleur parti possible de ses capacités. La politique générale des trades-unions tend partout à empêcher le supérieur de profiter de sa supériorité, de peur que l’inférieur ne soit désavantagé; c’est une politique qui, appliquée dans une combinaison industrielle quelconque, la met forcément hors d’état de lutter avec les combinaisons basées sur le principe que les bénéfices seront proportionnés à la somme de capacité dépensée.

Ainsi, par son influence sur les travailleurs en général, le préjugé de classe obscurcit encore cette vérité, déjà difficile à distinguer, qu’il en est du type existant d'organisation industrielle comme du type actuel d'organisation politique : c’est à peu près le meilleur qui soit possible avec la nature humaine actuelle. Les maux qu’il entraîne ne sont autres que les maux qu’attirent aux hommes leurs propres imperfections. La relation de maître à ouvrier doit être supportée, parce que pour le moment aucune autre ne remplirait mieux son objet. Les intérêts particuliers mis à part, l’organisation industrielle que nous voyons autour de nous doit être regardée comme étant de celles où le prix de revient de l'administration, quoique ayant diminué, est encore excessif. Dans toute combinaison industrielle, il faut un agent régulateur. Cet agent régulateur, quel qu’il soit, doit être payé, ce qui nécessite une déduction sur le produit total du travail réglé. Avec le système actuel, la portion du produit total passant à payer l’administration est considérable; il y aura Sans doute plus tard, avec de meilleurs systèmes, une diminution de ce côté. Pour le moment, notre système relativement coûteux a pour lui d’être le seul qui réussisse. L'administration coûte cher, parce que les hommes à conduire

sont imparfaits. À mesure que leurs défauts s’atténueront, elle deviendra plus économique et par conséquent euxmêmes auront une part plus grande des bénéfices,

Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nos critiques ne signifient point que les ouvriers n’aient pas de justes griefs ; elles ne signifient pas non plus que les trades-combinations et les grèves n’aient pas de justification suffisante. On peut parfaitement soutenir que lorsque les hommes se sont mis à faire des esclaves de leurs prisonniers, au lieu de les manger, c'était un progrès; cet esclavage, mauvais absolument, était bon relativement — entre les choses praticables à cette époque, c'était encore la meilleure. On peut soutenir pareillement, que lorsque l'esclavage fit place à un servage reconnaissant certains droits personnels, le nouvel arrangement, bien que contraire à l'équité au point de vue abstrait, était plus équitable que l’ancien et constituait la plus grande amélioration compatible avec la nature humaine du temps. On, peut parfaitement soutenir que lorsque les serfs furent rem-| placés par des hommes libres travaillant pour de l'argent, mais tenus, en tant que classe, dans une. subordination extrême, cette nouvelle relation entre ceux qui travaillaient et ceux qui faisaient travailler, était, quoique mauvaise en soi, la meilleure qui pût alors être établie. De même peut-on soutenir qu’actuellement, bien que la forme du gouvernement industriel soit la cause de maux sérieux, ces maux, bien moindres que ceux des temps passés, sont aussi faibles que le permet la nature humaine. Ils ne proviennent pas d’une injustice particulière de la classe qui fait travailler et il n’est possible d'y remédier qu’au fur et à mesure du progrès général de l’humanité,

D'un autre côté, tout én soutenant que la politique des trades-unions et la conduite des grévistes dénotent une injustice égale à celle des classes qui font travailler, il est logique d'admettre et même d'affirmer, que lés mauvaises actions des trades-combinations sont l’accompagnement inévitable d'une défense forcée. L’égoïsme résistant . à l’égoïsme commet nécessairement des fautes du genre de celles dont il se plaint ; ilest impossible d’opposer une résistance efficace à des procédés durs, sans recourir soi.

même à des moyens durs. Il est d’ailleurs hors de doute que les inconvénients des coalitions ouvrières, tout grands qu’ils soient, sont accompagnés de certains avantages qui seront suivis dans la suite par de plus grands. Ce sont les maux inséparables de la transition vers des arrangements meilleurs. ;

Mon but n’est pas de condamner ni d'approuver les idées de ceux qui reçoivent l'ouvrage, ou leur manière d’agir avec ceux qui le donnent; il est uniquement de montrer com= ment le préjugé de classe fausse les jugements des ouvriers sur les relations sociales — combien il leur rend difficile de comprendre que le système industriel actuel est un produit de la nature humaine actuelle et ne saurait progresser plus vite qu’elle.

Les classes qui gouvernent et qui font travailler ont le préjugé contraire non moins accusé. À leur point de vue, la conduite de leurs concitoyens pauvres dans toutes ces luttes est uaiformément blâmable. Une grève ‘eur cause toujours plus ou moins d’embarras ; c’est pour eux une preuve suffisante que la grève a tort. Une indépendance qui conduit à refuser l'ouvrage au-dessous d’un certain salaire ou à exiger une réduction du temps de travail, leur paraît chose intolérable. La masse se préoccupant si peu du bien-être du petit nombre, constitue un grief intolérable aux yeux du petit nombre. M. Georges Potter se trompe lorsqu'il parle du consommateur comme s’il était toujours riche; la vérité. est que neuf fois sur dix il est pauvre; mais M. Potter a raison lorsqu'il représente le consommateur riche indigné de ce que les ouvriers osent adopter une marche tendant à fâire enchérir les objets de première nécessité et à rendre le luxe plus dispendieux. Ge sentiment, souvent exprimé dans des conversations particulières, s'est manifesté publiquement lors de la dernière grève des ouvriers gaziers; on a proposé hautement de réprimer par la force des actes entraînant d'aussi grands ennuis. Le même esprit se retrouve dans l'interprétation forcée de la loi qui valut aux accusés la pénalité réservée aux complots, au lieu de celle qu’encourent les violations de contrat ; la dernière, qui était bien méritée, aurait parfaitement suffi.

Cette manière de voir des classes qui font travailler se montre chaque jour dans le mal qu’on dit des domestiques. Lisez Le plus grand fléau de la vie, ou écoutez les plaintes des ménagères ; vous vous apercevrez que les maîtres sont si préoccupés de leurs propres intérêts qu’il ne reste que peu de place dans leur esprit pour les intérêts de leurs domestiques des deux sexes. Ce titre: Le plus grand fléau de la vie, signifie que la seule existence digne d’être mentionnée, est bee des gens se faisant servir par des domestiques : ; l’auteur ne se doute pas qu’un livre portant le même titre, mais écrit par un domestique sur les maîtres, pourrait être rempli de critiques tout aussi sévères et de griefs infiniment plus sérieux. On s’étend beaucoup sur l'indépendance croissante des domestiques, il semble que ce soit un changement trèsregrettable. On ne voit pas que cet accroissement d’indépendance implique un accroissement de prospérité des classes fournissant les domestiques, et que cette amélioration de la condition du grand nombre est un bien beaucoup plus important que le mal qui en résulte pour le petit nombre. On ne comprend pas que si les domestiques, étant très-recherchés et se plaçant facilement, ne veulent plus s2 soumettre aux mêmes restrictions qu’autrefois — dans les questions de costume, par exemple — ce changement est partie intégrante du progrès vers un état social évidemment moins commode pour les classes dirigeantes et peu nombreuses, mais impliquant l’élévation des classes nombreuses et dirigées.

Le sentiment manifesté par le riche quand il parle du pauvre, où qu'il a affaire à lui, n’est au fond qu’une forme adoucie de celui que manifestaient les propriétaires de serfs ou d'esclaves. Dans les premiers temps, on traitait les vilains comme s'ils n’étaient mis au monde que pour être utiles à leurs propriétaires; de nos jours encore, l’idée tacite mais bien compréhensible des classes d'élite est que leur convenance vient en première ligne et que le bienêtre des masses n’est qu’une considération secondaire. On aurait bien étonné un de nos vieux thanes en lui disant que Son existence en tant que propriétaire de vilains n’avait qu une justification : c’est que la vie de ses serfs était en somme mieux protégée et moins misérable que si elle ne lui

eût point appartenu. Les classes dominantes actuelles ne seront pas moins surprises d'entendre, que leur seule raison d’être légitime est l'amélioration de la vie des gens du peuple, qui résulte de leur action régulatrice. C’est cependant, préjugé de classe à part, une vérité incontestable, Au point de vue moral, la sujétion du grand nombre au petit nombre n’a jamais eu d’autre justification que de favoriser le développement du bien-être dans les masses. Ce développement est aujourd'hui la seule justification de ce qui subsiste encore de la subordination de classe à classe. La conception existante devra finir par se renouveler du tout au tout. La vieille théorie du gouvernement politique a été tellement transformée, qu’au lieu d'être le propriétaire de la nation, l'agent gouvernant a fini par être considéré comme son serviteur; la vieille théorie du gouvernement industriel et social devra de même subir une transformation faisant sentir aux classes dirigeantes, occupées dans une juste mesure de la recherche de leurs propres intérêts, que ces intérêts sont subordonnés à ceux des masses dont elles gouvernent le travail.

Les préjugés qui rendent ces choses difficiles à comprendre aux maîtres et aux gouvernants sont cause qu'ils ont aussi de la peine à concevoir que l’affaiblissement de l’ascendant de classe et l’effacement des distinctions puissent être accompagnés d’un progrès, non-seulement dans l’existence des classes dirigées, mais aussi dans celle des classes dirigeantes. Les sentiments et les idées propres à l'organisation sociale existante empêchent les riches de voir que leurs tracas, leurs dégoûts et leurs désappointements résultent indirectement de ce système social en apparence si favorable à leur bien-être. Ils trouveraient cependant de fortes raisons de le soupçonner, s’ils voulaient contempler le passé. Le baron des temps féodaux n’imaginait pas la possibilité d'arrangements sociaux infiniment plus avantageux pour lui que ceux qu'il défendait avec ardeur, il ne voyait pas que dans les arrangements qu’il défendait se trouvaient les causes de ses innombrables souffrances et ennuis. Si on lui avait dit qu’un noble pourrait être bien plus heureux sans un château fortifié ayant sa garnison, ses passages secrets et ses donjons pour les prisonniers; que ce noble

pourrait n'avoir ni herse ni pont-levis, ni hommes d'armes. ni sentinelles et être plus en sûreté — ni vassaux ni mercenaires et courir moins de dangers — ne pas posséder un seul serf et être plus riche : cela lui aurait paru d’une absurdité touchant à la folie. Il aurait été inutile de faire valoir que ce régime, en apparence si avantageux pour lui, était cause de mille souffrances diverses — querelles perpétuelles avec les voisins, guerres, surprises, trahisons, vengeances des égaux, perfidies des inférieurs ; obligation de ne jamais quitter son armure et ses armes; disputes éternelles des serviteurs et des vassaux entre eux ; grossièreté et monotonie de l’alimentation fournie par une agriculture languis-< sante; absence de confort telle que pas un domestique d’à présent ne se soumettrait à ce régime; le tout aboutissant à une usure générale qui abrégeait la vie, lorsque celle-ci n’était pas tranchée violemment par la guerre ou l’assassinat. Ce que le préjugé de classe de l’époque l’empêchait absolument de distinguer est devenu très-visible aux yeux de ses représentants modernes. Le pair d’aujourd’hui sait que sans avoir les moyens de défense de son prédécesseur, sa suite et ses serfs, il est plus heureux que lui. Sa maison de campagne est plus sûre que ne l'était une tour crénelée; il est plus en sécurité au milieu de ses domestiques sans armes, que l’ancien seigneur féodal entouré de ses gardes; il court moins de dangers en sortant désarmé, que n’en courait le chevalier vêtu d’une cotte de maille et portant lance et épée. S'il n’a pas de vassaux prêts à prendre les armes sur un signe de lui, il n’a pas non plus de suzerain pouvant l'appeler à donner sa vie pour une querelle qui ne le regarde pas. Sil ne peut forcer personne à travailler, le travail des hommes libres le rend infiniment plus riche que l’ancien propriétaire de serfs; à mesure qu’il perdait le droit de contrôie direct sur les travailleurs, se développait un système industriel lui fournissant un confort et un luxe inconnus, même en rêve, à celui qui tenait les travailleurs à sa merci. N’avons-nous pas le droit d’en conclure que. de mêm2 que les sentiments et les idées appropriés à l’état social d'autrefois empêchaient les classes dominantes de voir combien de maux il attirait sur leur tête et combien un autre état social dans lequel leur pouvoir serait moins grand pour=

rait valoir mieux pourelles, demême les classes dominantes d'aujourd hui sont empêchées de voir combien les formes existantes de la subordination de classe à classe tournent à leur propre désavantage, et combien celles qui les représenteront dans l’avenir pourront se trouver plus heureuses dans des positions sociales moins prééminentes ? Bien qu’elles reconnaissent à l’occasion que leur suprématie entraîne indirectement certains maux, elles ne voient pas que par accumulation ces maux constituent une pénalité attirée par leur suprématie. Tout en répétant la réflexion banale que le bonheur ne s’achète pas, elles n’en tirent pas la conclusion qu’un système qui les déçoit ainsi doit être fautif. Vous entendez avouer de temps à autre qu’une grande fortune est un pesant fardeau ; la vie d’un pair riche finit, dit-on, par ressembler. grâce à la quantité des affaires, à celle d’un attorney. Tous. les plaisirs inventés par ceux à qui de vastes revenus et de: nombreuses propriétés permettent de multiplier les sources de jouissances, aboutissent en dernier résultat à des charges. et à des chances de contrariétés de plus. Ajoutez aux franches confessions les aveux faciles ; vous trouverez en fin d compte qu'à part ces anxiétés et ces ennuis, la vie donnée par les richesses et les honneurs n’a pas de quoi satisfaire — le dedans diffère iciimmensément dudehors. Dans les moe ments d'abandon, ceux-là se plaignent « d’être condamnés à tourner la meule sociale » et ils se croient néanmoins obligés. d'entretenir son monotone mouvement. Ainsi que chacun peut le voir, la vie fashionable se passe, non pas à être heureux, mais à faire semblant d’être heureux. Ceux qui mènent cette vie n'en tirent pourtant pas la conclusion évidente. Pour le spectateur désintéressé, il est visible que les avantages procurés aux classes régulatrices d'aujourd'hui par la forme actuelle d'organisation sociale, sont pleins d'inconvénients déguisés, et que la fortune exagérée permettant de vivre dans l’oisiveté donne tout le contraire des satisfactions qu’on en attendait. Exactement comme les mesures de sûreté des temps féodaux étaient l'accompagnemert d'un état social donnant plus que l’équivalence en danger; de même les trop grandes facilités de plaisir des riches sont l'accompagnement d'un état social donnant le contre-poids en ennuis. Les jouissances obtenues par ceux

qui font de la recherche du plaisir une affaire se réduisent à un minimum, tandis cue la peine, la fatigue, la contrariété, la jalousie, le désappointement montent au maximum.

Toute personne qui étudiera le côté psychologique de la question verra que c’est là un résultat inévitable. La vie de l’homme de plaisir est une vie manquée, par la raison qu’elle laisse oisifs des côtés entiers de la nature humaine : elle néglige les satisfactions que procure l’activité fructueuse et il y manque la sérénité que donne la conscience des services rendus. Les jouistances égoïstes poursuivies sans relâche blasent, parce que la satisfaction de nos appétits ne suffit pas, à beaucoup près, à occuper tout le temps où nous ne dormons pas, et nous laisse des heures vides, ou gaspillées dans la recherche du plaisir après que le désir a cessé. Les jouissances égoïstes blasent aussi par l'absence du contraste violent naissant de ce qu’une moitié de la vie est donnée au travail. Ces causes négatives de mécontentement viennent s'ajouter à la cause positive indiquée — l’absence de la Satisfaction due au succès dans le travail. Une des'jouissances les plus solides et les plus durables, est celle que. procure le sentiment de la valeur personnelle s’affirmant sans cesse à la conscience par une activité efficace; et c'est en partie parce qu’il y a lacune de ce côté, que la vie oisive est frustrée dans ses espérances. En dernier lieu, en laissant dormir les activités altruistiques ou celles qu’on sent pouvoir être utiles de façon ou d’autre à autrui, elle cause des maux analogues aux précédents : Privé de certains plaisirs positifs d’un ordre élevé, difficiles à épuiser, l’homme se rejette encore davantage sur les plaisirs égoïstes, qui amènent de nouveau la satiété. Nous pouvons attribuer ces sentiments et la lassitude et le mécontentement qui en résultent, à l’organisation sociale, qui fait affluer vers les classes régulatrices une part des produits assez forte, pour permettre de grandes accumulations pourvoyant aux besoins de descendants inutiles.

Ce préjugé du riche en faveur d’arrangements si proftables en apparence à son confort et à ses plaisirs, lui cachant les peines indirectement attirées sur lui par de prétendus avantages, l'empêche en même temps de voir ce qu'il y a de

dégradant à n’être qu'un consommateur inutile de ce que les autres produisent. Toutau contraire, l'idée qu’il est honorable de ne rien faire que s’amuser, et relativement déshonorant de passer sa vie à procurer aux autres les moyens de jouir, subsiste encore, quoique bien affaiblie. Ici encore, notre état social temporaire a son idéal d'honneur particulier et temporaire ; les sentiments et les idées accompagnant cet état s'opposent à ce qu’on en puisse concevoir un autre, dans lequel ce qui semble auiourd’hui admirable sera jugé honteux.

Il suffit pourtant daider l’imagination en étudiant d’autres époques et d’autres sociétés, très-différentes de la nôtre, pour voir tout au moins que la chose est possible. À la manière de sentir des Fijiens, qui sont dévorés de l'ambition d’être reconnus putliquement pour des meurtriers, opposons celle des races civilisées qui évitent avec horreur un assassin; le contraste nous prouve d’une façon incontestable qu’il y a tel état social où les hommes se font gloire de sentiments et d’actions qui dans un autre leur vaudraient l’exécration publique. Nous devons en conclure que de même que nous regardons avec étonnement ces Fijiens qui estiment le meurtre chose honorable ; de même les hommes futurs, vivant dans une société plus avancée, regarderont avec étonnement nos contemporains, qui mettent leur orgueil à consommer beaucoup et à ne rien produire et se préoccupent fort peu du bien-être de la communauté, pourvu qu’elle leur fournisse de bons dîners, des lits moelleux, et des lieux de flânerie agréables.

Nous pouvons distinguer non-seulement la possibilité mais encore la probabilité d’un changement semblable dans la manière de sentir. Observez d’abord le sentiment prédominant aujourd’hui encore en Chine; l’idée qu’il est honorable de ne rien faire, plus solidement enracinée qu'ici, y pousse les riches à laisser croître leurs ongles jusqu à ce qu’on soit obligé de les replier et de les attacher; les dames s’y soumettent à des tortures prolongées pour que leurs pieds meurtris attestent leur impuissance pour le travail. Rappelez-vous ensuite le temps où le commerce était tenu pour chose déshonorante par les classes supérieures; tant en Angleterre que sur le continent, c'était un article de foi

énergiquement maintenu, Remarquez maintenant combier de propriétaires fonciers entrent. dans les affaires ; on voit jusqu’à des fils de pairs prendre un métier ou se faire marchands. Remarquez aussi, chez les riches, le sentiment que leur classe à des devoirs à remplir envers la chose publique, et que ceux d’entre eux qui demeurent absolument désœuvrés méritent d’être blâmés. Nous avons donc évidemment des raisons de conclure que le progrès vers une organisation régulatrice plus avancée sera accompagné d’une transformation, dans le sens indiqué, de la conception de l’honneur. On arrivera à s’émerveiller qu’il ait pu exister des gens qui jugeaient admirable de jouir sans travailler, aux dépens d’autres qui travaillaient sans jouir.

Mais l’état mental, temporairement adapté, des classes qui gouvernent et qui font travailler exclut plus ou moins complétement des pensées et des sentiments de cette nature. Habitués dès l’enfance aux formes de subordination actuellement existantes, les regardant comme parties intégrantes d’un ordre naturel et permanent, trouvant leur satisfaction dans la suprématie et leurs convenances dans la possession de l'autorité, les régulateurs continuent à ne pas avoir conscience que ce système, tout imposé qu'il est par les défauts de la nature humaine d’aujourd’hui, attire des pénalités sur eux-mêmes aussi bien que sur leurs subordonnés, et que sa théorie générale de la vie est aussi

fausse que vile.

Nous en avons dit assez pour montrer que du préjugé de classe surgissent de nouveaux obstacles, s’opposant à ce qu'onaitensociologie desidées justes. En tant que partie d’une des grandes divisions de sa communauté, et ensuite en tant que partie d’une subdivision particulière, le citoyen acquiert des sentiments et des idées adaptés à sa situation et influençant inévitablement ses opinions sur les affaires publiques. Ils affectent également sa conception du passé, son interprétation du présent, ses prévisions de l'avenir.

Les membres des classes dirigées, étant maintenus à l'égard des classes dirigeantes dans un état d’antagonisme plus ou moins marqué, sont empêchés par cela même de voir la nécessité et les avantages de cette organisation qui

semble la cause de leurs souffrances, ou la nécessité et les avantages des formes plus dures de la régulation industrielle qui existait dans le passé ; ils ne voient pas non plus que les organisations industrielles perfectionnées de l’avenir ne peuvent être amenées que par le perfectionnement de leur propre nature. D’autre part, les membres des classes dirigeantes sont à demi aveuglés sur certains faits : les défauts des classes ouvrières sont ceux d'hommes comme eux, placés dans des conditions différentes ; le système actuel peut être défendu, non point parce qu’il leur est commode, mais parce que de tous ceux praticables c’est encore le meilleur pour la communauté en général. Ils sont par suite à demi-aveuglés aussi sur les vices des arrangements sociaux passés ; ils ne voient pas la perversité de ceux qui, dans les états sociaux antérieurs, usaient avec moins de douceur qu’on ne le fait de nos jours du pouvoir conféré par la classe. Ils ont en même temps peine à comprendre, que l’état social actuel n’est, comme les précédents, que transitoire et que les classes régulatrices de l’avenir pourront avoir à la fois moins de pouvoir et plus de bonheur,

Malheureusement pour la science sociale, le préjugé de classe est, comme celui du patriotisme, nécessaire jusqu’à un certain point à la conservation de la société. Il a avec lui un autre point de ressemblance; souvent on n’échappe à son influence que par un effort qui jette l'esprit dans l'extrême opposé et substitue à l’approbation une désapprobation sans mélange. Dans l’un comme dans l’autre cas, nous devons conclure que l’obstacle en résultant pour des conclusions bien équilibrées diminuera à mesure que l’évolution sociale grandira.

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