CHAPITRE XI
Chaque jour amène des événements montrant à l’homme politique ce que seront vraisemblablement les événements du lendemain et servant de matériaux à celui qui étudie la science sociale. On ne peut guère lire un journal sans y trouver un fait, qui, outre la signification immédiate dont s'empare le tacticien de parti, ne renferme une signification finale précieuse pour le sociologiste. Ainsi, à propos de préjugé politique, un journal irlandais vient m'en fournir un exemple au moment même où j'écris. On lit dans La Nation, à propos de la dernière défaite du ministère :
« M. Gladstone et son administration sont précipités à bas « du pouvoir; la tentative inique faite pour semer à volée sur « l'Irlande la semence de l’irréligion et de l’incrédulité, est « retombée comme la foudre sur ses auteurs. Les hommes « qui ont abusé si longtemps l'Irlande par des promesses « spécieuses, qui nous ont raillés par des simulacres de « réformes et insultés par des concessions stériles, qui «n’ont trafiqué des maux dû pays que pour les aggraver, « et qui, le miel sur les lèvres, ont foulé aux pieds les der- «niers vestiges de la liberté du pays, sont aujourd'hui des « vaincus et des proscrits.
Ce déploiement de sentiment peut être envisagé à plu-
sieurs points de vue; il montre quelle sera, selon toute apparence, la conduite des « Nationalistes » dans l'avenir immédiat ; à un point de vue plus général elle nous offre un trait du caractère irlandais de nature à justifier le jugement sévère porté par M. Froude sur la conduite de l'Irlande dans le passé; enfin, à un point de vue tout à fait général, elle nous fournit, d’après le procédé adopté en cet ouvrage, un exemple frappant de la manière dont le préjugé politique fausse les jugements des hommes.
Quand nous nous rappelons que tout homme jugeant ses antagonistes, leurs idées et leurs actes, se laisse plus ou moins influencer par l’esprit de parti politique, nous sentons la grandeur de l’obstacle auquel se heurte ici la science sociale. Je ne veux pas dire simplement que l'esprit de parti détermine souvent l’opinion sur les questions pendantes; c'est une chose connue et l’on a vu plus d’une fois les con. servateurs repousser une mesure parce qu’elle était proposée par les libéraux, et l’appuyer plus tard quand elle était reprise par quelqu'un de leur parti. Je veux parler des effets, bien plus importants, qu’il produit sur la façon de comprendre le passé et l'avenir, et par suite sur les conceptions sociologiques en général. Les sympathies et les antipathies politiques, entretenues par la lutte des partis tenant chacun pour tel ou tel genre d'institutions, deviennent des sympathies ou des antipathies qui s'étendent aux institutions analogues des autres nations subsistantes, ou des nations disparues. Ces sympathies et ces antipathies produisent inévitablement une tendance à accepter ou à rejeter le témoignage favorable ou défavorable à ces institutions. On sait à quel point diffèrent les deux tableaux de la démocratie athénienne dus au tory Mitford et au radical Grote, et c’est là un exemple auquel il serait facile de trouver plus d'un pendant. Nous ne saurions mieux faire pour prouver les effets funestes du préjugé politique, que de citer quelques fragments de la conférence de M. Froude sur La méthode scientifique appliquée à l'histoire.
« Thucydide écrit pour exposer les vices de la démocratie; « Tacite, l'historien des Césars, pour montrer combien le « Gésarisme est haïssablef,
1. Froude, Short Studies on Great Subjects, 2° série, 1814, p. 480.
« Lisez ce que dit Macaulay de la condition du prolétaire « anglais il y a un siècle ou deux; vous vous étonnerez « qu'il ait pu vivre. Lisez Cobbett, et je puis même ajouter « Hallam; vous vous étonnerez qu’il supporte le contraste « de sa misère actuelle avec sa prospérité passée !,
« Un prélat catholique irlandais me disait un jour savoir « pertinemment que deux millions de personnes, hommes, « femmes et enfants avaient péri dans la grande famine de « 1846. Je lui demandai s’il ne comptait pas ceux qui avaient « émigré. Il répéta qu'il était mort deux millions de per- « sonnes, sans compter celles qui avaient émigré. Nous « pourrions affirmer, ajouta-t-il, qu’il n’est pas une de ces « morts qui ne retombe sur le gouvernement anglais. » Je « racontai ce propos à un homme de loi distingué de Dublin, « un protestant. Ses yeux gris étincelèrent. « Il a dit deux « milions? répliqua-t-il; il a dit cela ? — il n'en est pas mort « mille! — pas même cinq cents. » Autant qu’on peut cal- « culer en comparant le recensement de 1851 à celui de « (841, et en tenant compte d’une part de l'émigration, dont le relevé est fait avec soin, et d’autre part de l’accroissement normal de la population, le chiffre véritable était de deux cent mille environ ?. »
Inutile d’insister davantage sur ce point. On Sait d'avance, étant connues les idées politiques de chacun, comment les journaux des divers partis jugeront un acte quelconque du ministère; on peut prédire les différentes opinions que tels et tels orateurs émettront sur la même mesure et qui seront applaudies par les meetings ; ce sont là des faits d'où tout le monde peut conclure que l’homme politique a besoin de modérer considérablement ses sentiments, avant d’inter-, préter les événements du passé avec une vérité même relative, et d’en tirer pour l'avenir des pronostics justes.
Au lieu de nous appesantir sur cette vérité, nous voudrions appeler l'attention sur d’autres vérités de même nature, mais moins apparentes. Outre les variétés de préjugés politiques indiqués par les noms des différents partis, il en existe d’autres qui outrepassent pour ainsi dire les limites de parti. Dans le chapitre intitulé DIFFICULTÉS SUBJECTIVES
KR AR A
1. Froude, Short Studies on Great Subjects, 2° série, 1871, p. 488. 2 Tbid, p. 4834.
venant des passions, nous avons déjà analysé le sentiment qui leur donne naissance — celui qui est inspiré par l’agent gouvernant. À ce qui a été dit alors des effets généraux de ce sentiment sur les recherches sociologiques, il est nécessaire d'ajouter quelque chose sur ses effeis particuliers. Et d’abord, examinons une erreur bien commune dans les jugements des hommes sur les affaires humaines, et qui se retrouve au fond de toutes les autres erreurs entretenues par le préjugé politique.
Les résultats sont proportionnés aux moyens employés. — Voilà le principe, tacitement admis, qui entraîne une foule d'erreurs dans la vie privée et dans la vie publique. Dans la vie privée, chacun reconnaît la fausseté de ce principe et continue cependant à agir comme s’il le croyait vrai. Reprenons de nouveau, à ce point de vue, une expérience familière sur laquelle nous avons récemment insisté.
« Comme je serai heureux, pense l'enfant, quand je serai aussi vieux que mon grand frère et que j'aurai tout ce qu’il ne veut pas me laisser avoir. » Le frère aîné pense de son côté : « Comme je serai heureux quand j'aurai ma maison, comme mon père, et que je serai libre de faire ce qu'il me plaira. » Le père : « Comme je serai heureux quand j'aurai réussi et que j'aurai de grands revenus, une maison de eampagne, des voitures, des chevaux et une position s0ciale plus élevée. » À chaque âge cependant, la possession des moyens de satisfaction ardemment désirés ne donne pas tout le bonheur attendu et amène une foule d’ennuis. *
Le service des domestiques montre à merveille combien il est faux que les résultats soient proportionnés aux moyens employés. Il est très-naturel de calculer que si un domestique fait une certaine quantite d'ouvrage, deux domestiques en feront le double et ainsi de suite. En pratique, les résultats contredisent absolument cette théorie de sens commun. Nonseulement la quantité d'ouvrage fait n’augmente pas proportionnellement au nombre des domestiques, mais il arrive même souvent qu’elle suit la progression inverse; diminuez le nombre des domestiques, il y aura progrès pour la quan tité et la qualité de l'ouvrage.
Érenez aussi la relation existant entre Re livres et l’ins-
truction. Il est naturel de supposer que quiconque a sous la main des mines de renseignements, finira par être bien informé. En général cependant, c’est au moment où l’homme ‘commence à accumuler les livres qu’il cesse de s’en servir. Son activité à remplir son cerveau de faits est en raison inverse de son ardeur à couvrir ses rayons de volumes. Une remarque devenue banale, est que les hommes distingués par leur savoir sont souvent ceux qui ont eu grand peine à se procurer des livres. Ici encore, il y a disproportion entre les résultats et les moyens employés.
Il n’en sera pas autrement si nous faisons un pas de plus dans la même direction — si au lieu de penser aux livres en tant que moyens d'informations, nous pensons aux informations en tant que moyens de diriger la conduite. Voyonsnous que là pénétration se mesure à l’acquit? D'après le nombre des faits amassés, qui sont les moyens d’arriver à la vérité essentielle, pourra-t-on calculer la somme de vérité qui sera obtenue? En aucune façon. Sagesse et savoir ne marchent pas nécessairement de front. Il est indispensable de posséder des données pour en arriver à la généralisation, mais un encombrement de données non généralisées est un obstacle à la généralisation. Quand il n'y a pas d’ordre dans l'instruction d’un homme, plus il saura de choses et plus la confusion de ses idées sera extrême. Lorsque les faits ne. sont pas transformés en faculté par l’assimilation, plus ils sont nombreux plus l'esprit fléchit sous son fardeau, accablé et non soulagé par chaque acquisition nouvelle. Un travailleur peut devenir un Daniel Lambert de science et rester parfaitement inutile à lui-même et aux autres. Voici donc encore un cas où les résultats ne sont pas proportionnés aux moyens employés.
Il en est de même de l'éducation et des Rene créés en vue de l'éducation. Prenez pour exemple l’emploi de 13 angue. Tout enfant auquel son père peut donner l’édu-, cation fashionable, est dès l'âge le plus tendre bourré de grammaire, rompu à l'analyse grammaticale, dressé à trouver les fautes de langage. Après son temps de collége, pendant lequel les mots, leur sens et leur juste emploi l’absorbent presque uniquement, il passe dans une université où une grande part de son attention — souvent la plus grande — est
consacrée à la culture littéraire, et où il a sans cesse sous les yeux d2s modèles de style, en vers et en prose. Voilà pour la préparation; passons au résultat. Il est notoire que nos commentateurs d'auteurs classiques sont au nombre de nos plus mauvais écrivains anglais. Les lecteurs du Punch n’ont pas oublié combien ils ont ri, il y a quelques années, de certaines citations tirées d’une lettre publiée par le Prévôti et le Principal d'Eton. Le Principal de Winchester nous a donné dernièrement en toute innocence, sans se douter qu’il avait commis des fautes énormes, un exemple de l’anglais produit par l'étude prolongée de la langue. Si de ces maîtres, qui sont littéralement une élite dans l'élite, nous passons à une autre élite triée par un procédé différent et presque entièrement composée d'hommes appartenant également à la classe instruite — d'hommes qui sont épurés par la Chambre des Communes et de nouveau épurés par le ministère, nous sommes encore désappointés. De même qu’au temps de la dernière génération, les discours du trône, qui sont rédigés par ceux qu'on dresse si laborieusement à faire un juste emploi des mots, fournissaient à une grammaire anglaise ses exemples de locutions vicieuses; de même un ouvrage sur le style pourrait puiser de nos jours dans les documents exposés chaque année aux yeux du monde entier par le gouvernement anglais, des exemples d'amphibologies, d’illogismes et de pléonasmes. Si de là nous passons aux œuvres des hommes n’ayant pas subi cette longue préparation, nous sommes encore plus frappés de l’anomalie apparente que nous rencontrons. Rien ne fera mieux sentir la grandeur de cette anomalie que de mettre dans la bouche de certains de nos écrivains, sans éducation première, les expressions usitées par leurs confrères cultivés. Représentez-vous Gobbett, qui s’est fait lui-même, écrivant à tête reposée la phrase suivante, contenue dans 16 dernier discours de la Couronne :
« J'ai gardé en vue le double objet d’avoir équitablement « égard aux circonstances actuelles, et d'assurer aux tran- « sactions commerciales et maritimes des deux pays un ré- «gime d'un caractère plus FR et reposant sur une « base égale et réciproque 1.