‹ Introduction à la science socialeChapitre 52 sur 63 · Times, 27 nov · texte numérisé non relu

Times, 27 nov

LE PRÉJUGÉ POLITIQUE 2y1

que. pour ce qui est de la culture littéraire les résultats sont proportionnés aux moyens employés? où ne dironsnous pas plutôt que dans ce cas-ci comme dans les autres, la relation est loin d’être aussi simple ?

Nulle part donc nous ne voyons vérifiée cette supposition que nous sommes si disposés à faire. La quantité d’effet ne varie pas proportionnellement à la quantité de moyen employé. C’est une vérité constante, qu'il s’agisse d’une machine, d’une méthode d'éducation ou d’une institution sociale. Menez un paysan voir une machine nouvelle ; son admiration sera proportionnée au nombre des rouages. Ecoutez les critiques d’un bon ingénieur et vous verrez que toute cette complication lui fait prévoir un insuccès car son but est. de simplifier et non de compliquer; il sait que chaque roue ou chaque levier en plus implique de la force d'inertie et du frottement à vaincre, et parfois des déviations à rectifier. Il en est de même en tout. Dans une certaine mesure les moyens sont nécessaires pour obtenir des résultats : au delà, les résultats diminuent proportionrellement à l'augmentation des moyens.

Cette confiance exagérée dans les moyens, jointe au préjugé inévitable de tous les citoyens en faveur des agents gouvernementaux, favorise la multiplication des lois. Elle entretient l’idée que plüs les actions d’une société seront réglées dans tous leurs détails par des agents artificiels, mieux cela vaudra pour la société, Il em résulte dans les spéculations sociologiques qu'on exagère les bienfaits des lois et qu’on ferme les yeux sur les maux dont elles sont causes.

Une loi portant sur un agrégat aussi prodigieusement compliqué qu’une société, produit rarement — si même elle le.fait jamais — autant d'effet direet qu’on en attendait, et elle produit invariablement des effets indirects, très-variés et très-importants, qu’on n’attendait pas. Geci s'applique même aux réformes fondamentales : je prendrai comme exemple, les deux modifications que nous avons vu apporter à la constitution de la Chambre des Communes. Partisans et adversaires du premier Bill de Réforme s’attendaient également à ce que les classes moyennes prissent beaucoup de

leurs représentants dans leurs propres rangs. Les uns et les autres se trompaient, La composition de la Chambre des Communes demeura à peu de chose près ce qu’elle était. Mais tandis que le résultat spécial et immédiat sur lequel on avait compté ne se produisit pas, il y en avait d’indirects et de généraux, très-étendus, que personne n’avait prévus. Il en a été de même pour la dernière réforme. Des voix éloquentes avaient prophétisé l’envahissement de la Chambre des Communes par les délégués des classes ouvrières; on s’attendait généralement à voir arriver tout au moins une minorité d'ouvriers. Tout le monde se trompait encore. Le changement visible auquel on s'attendait n’a pas eu lieu ; en revanche, il s’est produit un accroissement du sentiment de la responsabilité qui a déjà considérablement modifié l’action gouvernementale. Il en est toujours ainsi. S'il est une chose pouvant être prédite à coup sûr, c’est que les résultats attendus d’une loi seront surpassés de beaucoup par les résultats inattendus. De simples actions physiques suffiraient pour nous amener à cette conclusion. Nous allons en examiner une.

Vous voyez que cette feuille de tôle n’est pas parfaitement plate ; elle est un peu gondolée sur la gauche. Comment faire pour l’aplatir ? — C’est bien simple, direz-vous. Nous n’avons qu'à prendre un marteau et à frapper sur la bosse. — Bon; voilà un marteau; je vous obéis et je donne un coup. — Plus fort — Cela n’y fait rien. Vous voulez un autre coup? Soit; un, deux, trois. La bosse y est toujours ; le mal n a pas diminué ; il a plutôt augmenté. Mais ce n’est pas tout. Regardez comme la plaque est faussée maintenant près de l’autre bord. Où elle‘était plate elle est recourbée. Nous avons fait de belle besogne. Au lieu de corriger le défaut primitif, nous en avons ajouté un second. Si nous avions appelé un ouvrier sachant planer, il nous aurait dit que nous n’obtiendrions aucun bon résultat, au contraire, en frappant sur la partie saillante. Il nous aurait montré à donner nos coups de marteau plus loin, dans des directions variées et d'une certaine manière ; le mal aurait été attaqué indirectement, et non pas directement. Ce n’est pas aussi simple que vous le pensiez.

Ces méthodes dites de sens-commun dans lesquelles votre

confiance est si grande, ne réussissent pas même avec une feuille de métal. Que sera-ce avec une société ? « Croyez- -VOUS qu'il soit plus facile de jouer de moi que de la flûte ? » demande Hamlet. L’'humanité est-elle plus DU à redresser qu'une feuille de tôle ?

Je ne doute point que bien des personnes ne reconnaissent pas cette vérité, que plus un agrégat est complexe, plus les effets amenés par une force accidentelle sont multiples, confus et incalculables; par suite une société est de tous les agrégats celui sur lequel il est le plus difficile d’agir de la manière voulue et non d’une manière inintentionnelle. Ces personnes demanderont la preuve de la difficulté. La réponse serait peut-être plus facile si les preuves étaient moins abondantes. Elles nous sont si familières qu'elles semblent avoir perdu leur signification — absolument comme les formules de politesse et les prières perpétuellement répétées. Il n’est pour ainsi dire pas un Act du Parlement dont le préambule n’en fournisse sa part ; il se présente sous des formes. variées dans le rapport de toute commission quelconque ; à toute personne réclamant des exemples, nous n’en citerons qu'un, qui serait instructif pour certains de nos enthousiastes irréfléchis, s'ils étaient corrigibles. Nous voulons parler des mesures contre l’ivrognerie.

Nous ne nous arrêterons pas aux résultats de la loi Maine, qui empêche les voyageurs d'obtenir les stimulants dont ils ont un pressant besoin et n'empêche pas les gens sédenlaires de boire en secret, nous tenons le fait d'une personne dont l’expérience personnelle a vérifié les opinions du public. Nous ne nous arrêterons pas non plus aux mesures rigoureuses prises en Ecosse en 1617, « pour réprimer le vice honteux et détestable, chaque jour grandissant, de l’ivrognerie; » elles ne produisirent évidemment pas l'effet espéré. Nous nous hornerons au Licensing Act, 9e de George IT, chap. 23, destiné à arrêter la vente des spiritueux (principalement du gin) par des licences prohibitives.

« Tindal nous dit que peu de mois après son adoption, les « commissaires de l’accise reconnurent eux-mêmes l'impos- « sibilité ou le peu de sagesse qu'il y aurait à l’appliquer « rigoureusement... Smollett, qui a fait un si sombre ta-

« bleau de l’état de choses auquel la Loi était destinée à « mettre fin, a peint en couleurs non moins fortes les maux « quelle a causés : « La populace , écrit-il, ne tarda pas à «briser toute entrave. On continua de vendre la liqueur à « tous les coins de rue, sans avoir obtenu de licence ni ac- « quitié les droits ; les dénonciateurs étaient intimidés par « les menaces du peuple; et, soit indolence soit corruption, « les juges de paix négligeaient de faire exécuter la loi. » Il « ajoute qu’en résumé, « on reconnut avec le temps que « depuis la création de ces lourds impôts, la consommation « de gin augmentait considérablement chaque année !, »

En 1743, lorsque cette loi fut dre les débats établirent ce qui suit :

« La quantité de gin distillée en Angleterre, qui en 4684, «lors de l'importation de cette industrie, avait été de « 527,000 gallons, s'était élevée à 948C00 en 1694, à «1,375,000 en 1704, à 2,000,000 en 1714, à 3,520,000 en « 1724, à 4,947,000 en 1734, et à non moins de 7,160,000 en «1742... On arrêtait la vente, au détail (des spiritueux) « en donnant les plus fortes primes possible aux dénoncia- « teurs... La perspective de gagner de largent en surpre- «mant les fraudes (des détaiïllants sans licence), invitait « bien des gens à faire commerce de dénonciation; et la faci- «& lité avec laquelle on faisait la preuve du crime encoura- « geait quelques personnes à porter de faux témoignages «pour satisfaire leurs rancunes ou leur avarice ; la multi- « tude des dénonciations devint un fléau public et les ma- « gistrats eux-mêmes se plaignaient de ce que la loi était « inexécutable. Les parjures des dénonciateurs étaient de- « venus si communs et si flagrants que les gens du peuple « attribuaient toutes les dénonciations à la malignité ; ou du « moins, se considérant comme opprimés par la loi, ils re- « gardaient tout homme en favorisent l’exécution comme « leur ennemi; ils déclarèrent donc la guerre aux dénon- « ciateurs, dont beaucoup furent traités avec une A « cruauté et quelques-uns même massacrss dans la rue ?.

Voici donc un cas dans lequel il y a eu à la fois STE

< V. Craiïk, in Pict. Hist., vol. IV, p. 853. 2. Tbid., vol. IV, pag. 853.

du bien attendu et production de maux inattendus énormes. Pour reprendre notre image, le gauchissement primitif, au lieu d’être diminué par ces coups directs, a été augmenté ; on a créé en même temps de nouvelles déformations sérieuses. On a encouragé la fraude, le mensonge, la malignité, la cruauté, l’assassinat, le mépris de la loi et les autres déviations visibles que nous avons signalées, et on a . en outre causé ou augmenté une multitude de petits écarts de sentiments et d'idées. A l'accroissement direct du vice visé, s’est ajoutée une démoralisation indirecte.

A l'erreur accréditée que les résultats sont proportionnés aux moyens employés, vient se joindre un autre effet du préjugé politique général : celui d’entretenir une foi exagérée dans Îles formes politiques. La tendance à tout attribuer à un agent immédiat et visible et à oublier les forces cachées sans lesquelles l'agent est sans valeur — cette tendance par suite de laquelle l’enfant regardant une machine à vapeur suppose que la combinaison des pièces est tout, sans se rendre compte que la machine ne peut rien sans une chaudière génératrice de vapeur et la chaudière rien sans eau et

Sans combustible ; cette tendance conduit les citoyens à se figurer qu'on peut se procurer un bon gouvernement en arrangeant la chose publique de telle ou telle façon. Disposons notre machine politique ‘de la bonne manière, disentils, et tout ira bien.

Cette croyance aux vertus innées des constitutions, est cependant aussi dénuée de fondement que l'était celle aux supériorités naturelles des personnages royaux. De même qu’anciennement la fidélité envers les gouvernants entre” tenait la foi en leurs pouvoirs et en leurs vertus, malgré les continuels démentis infligés par les faits; de même, dans nos temps modernes, la fidélité envers les formes constitutionnelles entretient la foi en leur valeur intrinsèque, malgré les faits, qui prouvent constamment que leur valeur est toute conditionnelle, Les gouvernements des sociétés industrielles montrent bien que les seules formes efficaces sont celles qui sont sorties naturellement du caractère de l’homme, et que faute du caractère convenable les formes obtenues artificiellement deraeureront sans effica-

rt

cité. Examinons un exemple typique de ce genre de gouvernement.

Les propriétaires d’un certain chemin de fer (j'en élais; le parle ici par expérience personnelle) furent convoqués à un meeting extraordinaire. Les lettres de convocation annonçaient que les directeurs avaient consenti à affermer leur ligne à une autre compagnie, ils étaient convenus de tout; la compagnie prenant le bail était entrée en possession, et les propriétaires étaient appelés à donner leur approbation au jour indiqué. Le meeting eut lieu. Le président rendit compte des négociations et du marché conclu. On proposa, et jusqu’à un certain point on discuta une motion portant approbation de cet arrangement — quant à la conduite extraordinaire du conseil de direction, il n’en fut pas même question. Au moment où la proposition allait être mise aux voix, un seul propriétaire protesta contre l’usurpation étonnante impliquée par la transaction, Il dit qu'il s'était manijesté une fausse conception de la relation entre les conseils de direction ei les propriétaires; les directeurs en sont venus à se croire l'autorité suprême et à considérer les propriétaires comme leurs subordonnés, tandis qu’en réalité les directeurs n’étaient que de simples agents, nommés pour agir en l'absence de leurs commeéttants, les propriétaires, auxquels ils demeuraient assujettis, dans toute affaire appartenant à un particulier, si le propriétaire absent recevait tout à coup de son gérant la nouvelle qu’il a affermé l’établissement, que le loueur est entré en possession et qu’on a besoin pour le bail de sa signature, à lui propriétaire, le prompt retour de ce dernier serait suivi d’un résultat tout différent du résultat attendu — c’est-à-dire qu’on renverrait le gérant pour avoir outrepassé aussi outrageusement ses attributions. — Cette protestation contre la violation préméditée des principes inscrits dans les statuts des compagnies resta absolument sans écho — pas une voix sympathique ne s’éleva pour s’y joindre, même sous une forme adoucie. Non-seulement la proposition tendant à approuver fut votée, mais elle le fut sans qu’on sût au juste en quoi consistait la convention. On n’avait pas daigné nous donner d’autres renseignements que le compte-rendu verbal du président; le texte de la convention n’avait pas élé imprimé et distribué avant le meeting

et il était impossible de se le procurer à l'assemblée. Et ce qui est admirable, c’est que cette même société de propriétaires avait déjà été trompée une fois par cette même com- pagnie qui prenait le baill — On nous avait fait entreprendre Ja construction de la ligne sur la foi d’une soi-disant garantie qui se trouva ne rien garantir du tout!

Vous voyez la morale. La constitution de cette société était purement démocratique, comme celle de toutes les compagnies en général. Les propriétaires nommaient leurs directeurs, ceux-ci leur président, et il y avait des stipulations spéciales pour limiter le pouvoir des directeurs et les remplacer en cas de besoin. Ces formes de gouvernement libre étaient cependant tombées en désuétude. Il en est du reste. toujours ainsi. Sauf dans les cas où une gestion scandaleuse; des malversations causant des pertes considérables, ont provoqué parmi eux une agitation révolutionnaire, les propriétaires de chemins de fer n'exercent pas leurs droits. Les directeurs sortants étant réélus comme si c'était une simple formalité, le conseil devient en pratique un corps fermé: généralement, un de ses membres, le plus souvent le président, acquiert la haute-main, et l'on tombe ainsi dans un gouvernement tenant le milieu entre l’oligarchie et la monarchie. C’est la règle et non l’exception, remarquez-le bien; cela se passe parmi des gens qui ont reçu pour la plupart une bonne éducation et dont beaucoup sont fort instruits — des gens riches, commerçants, hommes de loi, clergymen, etc. Cet exemple réfuterait amplement, s’il en était besoin, l’idée que les hommes soient préparés par l'instruction à faire un juste exercice du pouvoir.

Revenons à notre sujet. Quiconque cherche à discerner la vérité se dégageant des faits de ce genre, peut voir que les formes de gouvernement n’ont de valeur qu'autant qu’elles sont des produits du caractère national. Aucun arrange- ‘ment politique, quelque habilement imaginé qu’il soit, ne fera rien par lui-même. La connaissance la plus approfondie des propriétés de ces arrangements ne suffira pas. Rien ne suffira, si ce n'est le caractère auquel ces arrangements sont adaptés — une nature ayant donné les arrangements, par voie d'évolution, durant le cours du progrès social. Et chaque fois qu'il n’y a pas convenance intime

entre la nature et les arrangements — chaque fois que les arrangements établis subitement par une révolution, om poussés trop loin par une réforme, sont d’un type plus élevé que le type exigé par le caractère national, il y a toujours une lacune proportionnée à la disconvenance. Nous pourrions citer à l’appui les exemples dont fourmillent l’histoire de la Grèce moderne, celles de l'Amérique du Sud et du Mexique. Nous pourrions aussi nous arrêter à l’enseignement donné par la France (mous en avons déjà dit quelques mots en passant); là, le cycle politique nous montre sans cesse que la nouvelle démocratie n’est que l'ancien despotisme sous un mom différents les mots Liberté, Égalité, Fraternité, sont inscrits comme autrefois sur les monuments publics, et, comme autrefois aussi, ces mots se traduisent en haines de parti violentes, en injures et en attaques au sein de l’Assemblée, en arrestations en masse des ennemis des hommes au pouvoir; en interdictions de réunions publiques et en suppressions de journaux — et, toujours comme autrefois, des écrivains qui se posent en chauds partisans de la liberté politique se réjouissent des mesures garrottant et bâillonnant leurs adversaires.. Mais prenons plutôt un cas moins différent du nôtre.

La même vérité se manifeste aux États-Unis, par des voies difiérentes et d’une manière moins frappante, mais cependant avec une clarté suffisante. Nous ne parlons pas seulement des exemples extrêmes fournis à une certaine époque par la Californie; là, sous le régime de cette liberté politique absolue qui aux yeux de quelques personnes est l’unique condition du bien-être social, la plupart des hommes vivaient dans une appréhension continuelle d’être tués et les autres montraienit avee orgueil, sur la poignée de leurs pistolets, les entailles marquant le nombre d'hommes qu’ils avaient abattus. Nous ne nous arrêterons pas non plus à l’état de société qui règne dans l'Ouest, sous un régime républicaïn ; ici, la femme blanche qui épouse un nègre est brûlée vive; des bandes mystérieuses assassiment la nuit les gens dont la conduite leur déplaît; la foule arrête les trains pour lyncher les coupables qui s’y trouvent; porter un revolver est chose allant de ‘soi; on a recours contre les juges à l’intimidation et il devient souvent impossible d’exer-

LE PRÉJUGÉ POLITIQUE 299 cer la justice. Nous nous contentons d'indiquer en passant ces exemples extrêmes du degré d'oppression intolérable auquel on peut arriver, sous des institutions garantissant nominalement les hommes de l'oppression — on en arrive à ne‘plus être libre d'exprimer son opinion, ou de conduire à sa guise sa vie privée. Sans aller si loin, nous trouverons dans les états de l'Est bien assez de preuves que les réalités de la liberté ne sont pas nécessairement en rapport avec ses formes. Un état de choses dans lequel les gens se font justice eux-mêmes, sont loués de lavoir fait et presque toujours acquittés en cas de poursuite, est un état de choses ayant rétrogradé , sous ce rapport, à l'inverse de Îa civilisation ; en effet, l’un des traits essentiels du progrès politique est la disparition graduelle des représailles personnelles et la suprématie croissante d’un pouvoir gouvernant réglant les différends entre individus et punissant les agresseurs. La sécurité des individus diminue en proportion de l’affaiblissement de ce pouvoir gouvernant. La vénalité des juges, les fraudes financières dont les nombreuses victimes restent sans aucun recours, la corruption de l'administration de New-York, qui fait si peu de chose avec de si lourds impôts nous montrent comment la sécurité, diminuée de cette manière générale , l’est encore par des voies plus spéciales, Les actes des corps législatifs nous présentent, sous un autre aspect, le même spectacle — ainsi les avantages déloyaux que certains individus prennent sur les autres, en se prêtant aux tripotages des Crédits-Mobiliers et consorts. La forme extérieure du gouvernement libre subsiste; mais intérieurement a grandi une réalité faisant que le gouvernement n’est pas libre. Le corps des politiques de profession, qui entrent dans la vie publique pour gagner de l’'argent, organisent leurs forces et se créent une tactique, est devenu, par le fait, une classe dirigeante absolument différente de celle que la constitution se proposait d'assurer au pays, et ayant des intérêts tout différents de ceux du public.

11 faut dénoncer sans relâche cette adoration des moyens de la liberté remplaçant la liberté elle-même. Les votes n’ont pas de vertu intrinsèque. La possession de représen.

tants n’est pas un bienfait en soi. Ce ne sont là que les moyens d'atteindre un but. Le but est d'assurer les conditions permettant à un citoyen d'organiser sa vie, sans autres obstacles de la part de ses concitoyens que ceux qui résultent de leurs droits mutuels — c’est d'assurer à chaque citoyen tous les résultats avantageux justement acquis, de ses activités, La valeur des moyens se doit estimer à la mesure dans laquelle ce bui est rempli. Un citoyen en possession nominale de tous les moyens, mais n’atteignant qu’imparfaitement le but, est moins libre que celui arrivant à un meilleur résultat avec des moyens incomplets.

Mais ilestinutile d'aller demander à l'étranger la preuve que les formes politiques n’ont de valeur qu’autant qu’elles sont vivifiées par le caractère national; nous en avons des preuves chez nous. Nous ne voulons pas parler de celles que nous fournit l’histoire constitutionnelle du passé — nous ne pensons pas uniquement à cette foule de faits qui nous montrent le pouvoir nominal de notre corps représentatif ne devenant un pouvoir réel que par degrés, et la Chambre des Communes, indépendante en théorie, mettant des siècles à s'affranchir du joug de la royauté et de l'aristocratie et à acquérir une indépendance pratique. Nous voulons parler du temps présent, etd’actes commis par notre corps représentatif dans toute la plénitude de son pouvoir. Cette assemblée de députés, choisie par de grands colléges électoraux et par conséquent si propre en apparence à défendre l'individu d’un rang quelconque contre toute violation de ses droits, autorise cependant elle-même de nouvelles violations de ces droits. Un gouvernement populaire a établi, sans l'ombre de résistance, une organisation officielle faisant litière des principes essentiels du gouvernement constitutionnel: devenu depuis encore plus populaire, il a approuvé et maintenu après mûre réflexion cette organisation. Nous allons exposer sommairement la marche qui a conduit à ces résultats.

Le 20 juin 1864, au moment où allaient sonner 2 heures du matin, avait lieu la première lecture d'une Loi conférant . à la police, dans quelques localités, certains droits nou-, veaux. Le 27 du même mois — Hansard n ‘indique pas l'heure — on procéda à la seconde lecture qui passa sans | une observation. Le 30 juin, au moment cù allaient sene\

ner 2 heures du matin, on nomma, sans discussion, une commission chargée d'examiner la loi proposée, Le 15 juillet, cette commission déposa son rapport. Le 49, le Bill fut renvoyé à la commission qui déposa le même jour son rapport — le tout en silence. Le 20 juillet, les amendements furent discutés. Le 21 juillet on passa à la troisième lecture et la loi fut votée — encore en silence. Transmise le lendemain à la chambre des Lords, elle passa par toutes les phases réglementaires en quatre jours (ou trois?) au milieu d’un silence non moins profond. Gette loi ne s’étant pas trouvée à l'épreuve assez énergique pour répondre aux vues des officiers de l’armée de terre et de mer (qui selon le témoignage d’un des membres de la commission, en avaient été les promoteurs) fut « amendée » en 1866. Le 16 mars de la même année, à 1 heure du matin, première lecture de la loi amendant la précédente; deuxième lecture le 2; le secrétaire de l'Amirauté expose que le projet de loi a pour but de protéger la santé des soldats et des matelots, et déclare « qu’on se proposait de remetire en vigueur, avec addition de pouvoirs nouveaux, une loi adoptée en 1864. » Pour la première fois, deux membres présentent de courtes observations contre le projet. Le 9 avril on nomme une commission dont la plupart des membres avaient fait partie de la précédente, et où prédominait l’élément militaire et marin. Le 20, dépôt du rapport de la Commission, Le 96, le Bill est renvoyé à la commission au moment où 2 heures du matin allaient sonner; enfin, le rapport ayant provoqué quelques courtes observations, il y eut protestalion, sous prétexte que le Bill ne devait pas être discuté en séance publique. Veuillez remarquer comment fut accueillie la seule opposition directe qui se soit produite. Quelqu'un ayant proposé, dans le but d'apporter une restriction à la clause définissant les pouvoirs de la police, d'ajouter ces mots : « les juges devant qui il sera déposé de ces faits, exigeront dans tous les cas des confirmations et des témoignages à l'appui, émanés de personnes ne faisant pas partie de la. police, » cet amendement fut rejeté sans un seul mot. Enfin, en 1869, cette loi fut approuvée et aggravée par la Chambre des Conmunes actuelle. |

Et maintenant, qu’était-ce que cette Loi adoptée la première

fois sans une observation quelconque, et votée de nouveau, sous sa forme soi-disant amendée, après de courtes observations prononcées au milieu des réclamations, les commentaires « étant interdits? » Quelle était cette mesure, si manifestement bonne qu’il était jugé superflu. de la discuter ? C'était une mesure qui, dans des localités données, plaçait toute une moitié de la population sous la juridiction sommaire des magistrats , par rapport à certains actes. En outre, ceux qui devaient porter l'accusation et dont le seul témoignage suffisait pour établir la prévention, étaient les agents de la loi, des hommes attendant leur avancement. de leur zèle, exposés en permanence à la tentation de créér et d'établir des délits. Ce n’est pas tout; on rendit la preuve de l'accusation relativement facile en se bornant à exiger qu'un seul magistrat local fût eonvaineu, sur la déposition sous serment d’un de ces agents de la loi, que la personne accusée était coupable des actes allégués — ces actes tenus alcrs pour prouvés, étaient punis par des examens périodiques d'une nature repoussante et par Pinclusion forcée dans une classe dégradée. Une Chambre des Communes nommée par de grands colléges électoraux, dans beaucoup desquels prédomine l’élément ouvrier, a déployé une ardeur sans pareille à fabriquer une loi, grâce à laquelle il est plusieurs districts où une femme ou fille d'ouvrier ne conserve sa liberté intacte, que jusqu’au jour où le témoignage d’un agent dé police fait eroire à un magistrat qu’elle se prostitue ! Quand même il y aurait nécessité urgente (nous avons vu que ce n’était pas le cas) de dispenser des précautions établies contre l'injustice, ce Bill n'aurait dû, coûte que coûte, être adopté qu'après une discussion approfondie et un examen consciencieux ; tous les efforts tendirent à l’envelopper de mystère, sous prétexte que la décence s’opposait à la discussion ! Pendant ce temps, la question Mordaunt et d’autres du même genre sont rapportées avec une minutie proportiennée. à la quantité de détails équivoques qu’elles font connaître! Ce n’est pas tout. Non-seulement les dispositions de la Loi facilitent l'établissement de la prévention aux hommes qui doivent. être tentés d’accuser, mais ces mêmes hommes sont protégés contre les pénalités que pourraient leur attirer les abus de pouvoir. La pauvre femme

qui poursuit un agent pour lui avoir intenté à tort une accusation fatale'à sa réputation, se trouve en face de l'alternative suivante : perdante, elle paie les dépens du défenseur; gagnante, elle n'en paie pas moins sa part de dépens : il faut un ordre spécial du juge pour qu'elle ne Supporte pas les frais! Et voilà la justice « équitable » dispensée par le gouvernement le plus libre, quant à la forme, que nous ayons jamais eu! 1. ;

Qu'on n'aille pas conclure de notre raisonnement que nous n’attachons pas d'importance aux formes du gouvernement tout en soutenant qu’elles n’ont de valeur qu’autant qu'un caractère national leur communique la vie, il est logique de soutenir aussi qu’elles sont essentielles en tant qu’agents par lPintermédiaire desquels ce caractère national donne ses effets. Un enfant n’arrivera à rien avec un outil dont le poids et les dimensions ont été calculés pour la main d’un homme. Un homme ne fera rien de bon avec l'outil de l'enfant : il luï en faut an adapté à sa main plus large et à son bras plus vigoureux. À chacun l’outil est indispensable, mais les résultats obtenus par chacun seront proportionnés, non pas seulement à la grandeur ou à la structure de l’outil, mais encore à son adaptation aux forces de

1. En citant plus haut cette législation, à propos de l’altération du

témoignage, nous opposions la promptitude à accepter les exposés incomplets destinés à justifier une législation de ce genre, au mépris avec lequel on traite les innombrables faits prouvant que des abus criants résulteront inévitablement des arrangements pris. Depuis que ce passage a été écrit, il a reçu une confirmation éclatante. Un assassinat a été commis à Lille par une bande: de faux agents de police (l’un deux était un employé du gouvernement) et les débats ont révélé que depuis trois ans la population de Lillé subissait une terreur organisée sortie du système de l'inspection des filles publrques. Bien que pendant ce laps de trois années, cinq cents femmes, au dire d’un des criminels, soient tombées entre leurs griffes — bien que les hommes aient été rançonnés et les femmes outragées sur une si grande échelle, cela continuait par la raison (si simple qu’il semble superflu de l’expliquer au moyen d'exemples) que les victimes aimaient mienx se soumettre que de compromettre leur réputation ; cela durerait sans doute encore, sans l’assassinat d’une des victimes. Voici qui convaincra quelques personnes, mais non sans doute, celles qui en vertu de ce qu’il leur plaît d’intituler « une législation pratique, » préfèrent l'induction basée sur un Livre Bleu à celle qui s’appuie sur l'Histoire universelle.

l'ouvrier. De même des machines politiques. On peut soutenir qu’une machine politique n’a de valeur qu’autant qu'il existe la force de caractère nécessaire pour s’en servir, et en même temps qu’une machine politique convenable est indispensable. Ici encore, les résultats ne Sont pas proportionnés aux moyens employés, ils sont proportionnés à la force , qui pour agir convenablement a besoin de certains moyens.

Il faut aussi se tenir en garde contre un autre préjugé politique encore plus général et plus subtil, Outre cette confiance exagérée dans les lois et les formes politiques alimentée par la vénération qu’inspirent les agents régulateurs, il existe chez les hommes même les moins influencés par cette vénération, une foi vague à la possibilité immédiate de quelque chose de beaucoup meilleur que ce qui est — ils admettent tacitement que, même en prenantles hommes tels qu'ils sont, les affaires publiques pourraient être infiniment mieux gouvernées. Rien ne montrera mieux lattitude mentale de ces personnes, qu’une conversation imaginaire entre l’une d’elles et un membre du Parlement,

« Pourquoi vos agents ont-ils augmenté, sur une simple conjecture, ce que j'avais à payer pour l’income-tax ? ils me forcent ainsi à payer une somme que je ne dois pas et à laisser établir un précédent pour l'avenir, ou à compromettre mes affaires en perdant un temps précieux à prouver que j'ai été taxé trop haut. Vous m'obligez à choisir entre deux pertes, l'une directe et l’autre indirecte, uniquement parce que votre répartiteur s’imagine, ou fait semblant de s’imaginer, que j’ai dissimulé une partie de mon revenu. Pourquoi permettez-vous cela? Pourquoi renverser ici le principe que vous tenez pour équitable dans les différends entre citoyens — celui d’après lequel c’est au réclamant de prouver ses droits et non pas à l’autre de prouver que la réclamation est mal fondée. Est-ce en vertu d’anciens usages politiques que vous agissez ainsi? Est-ce pour l'harmonie, à cause de l’ancien usage tout récemment aboli de faire supporter les frais de la défense à celui que vous avez injustement accusé, bien que dans les procès entre citoyens vous exigiez tous les dépens du perdant ? Votre désir

est-il de continuer la tradition des gouvernants du bon vieux temps, qui réquisitionnaient des ouvriers et les indemnisaient selon leur bon plaisir, ou bien celle des gouvernants encore plus anciens qui prenaient ce dont ils avaient besoin? Voudriez-vous continuer cette tradition en mettant dans votre poche le plus possible de ce que je gagne, quitte à moi à en rattraper ce que je pourrai? Vous comptez sans doute que j'aimerai mieux me résigner à cette perte que d’endurer les tracas, les difficultés et les maux de toutes sortes, sans lesquels il est impossible de recouvrer ce que vous avez injustement accaparé? On m’a élevé à considérer le gouvernement et ses fonctionnaires comme mes protecteurs et je trouve en eux des agresseurs contre lesquels j'ai à me défendre. »

« — Comment voulez-vous qu’on fasse? Nos agents ne peuvent pas fournir la preuve qu’une personne paie trop peu pour l’income-tax. Il faut ou s'en tenir au système en vigueur, ou renoncer à la taxe. »

« — Voilà qui ne me regarde pas. Je me borne à constater, que dans les différends entre citoyens vous n’admettez pas ce moyen de défense. Quand un plaignant réclame sans pouvoir faire la preuve, vous n’exigez pas du défendeur de prouver, sous peine d’être condamné, que la réclamation est mal fondée. Vous dites que sans preuves il n’y a rien à faire. Pourquoi ignorez-vous ce principe quand c’est votre agent qui pose la réclamation? Pourquoi tant d’iniquité peutelle couler de la fontaine d'équité? Est-ce pour rester conséquent avec ce système de jurisprudence criminelle, qui professe qu’un homme doit être tenu pour innocent jusqu’à ce que sa culpabilité ait été prouvée, que vous le traitez avant le jugement en condamné? — comme vous avez fait pour le Dr Hessel. Ces magistrats de Middlesex, nommés par vous, qui ne voient rien de dur pour un homme ayant reçu de l’éducation à être séquestré dans une cellule et assujetti aux règlements des prisons, parce qu’il est simplement soupçonné d’un meurtre, représentent-ils réellement vos idées ? »

« — Les magistrats pensaient que le règlement ne leur permettait pas d'établir une distinction. Vous ne voudriez pas introduire dans la discipline des prisons une législation fondée sur les distinctions de classes ? »

« — Je me rappelle que ce fut une de leurs excuses et j'apblaudis: de grand cœur à cette tentative pour établir l’égalité letraitement entre les classes. J’applaudis d'autant meilleur Bœur, que cette application du principe de l'égalité est fort iifférente de celles dont vous êtes coulumier. Par exemple, quand vous congédiez un fonctionnaire grassement payé pour quelque sinécure, vous lui donnez une grosse pension, probablement parce que son train de vie dispendieux Pavait empêché de faire des économies; s'agit-il d'un ouvrier d’arsenal, vous ne lui donnez aucune compensation en le renvoyant, probablement parce que sur le prix d'une journée:il est facile de mettre de côté de quoi vivre. Soit dit en passant. Ce qui m'occupe en ce moment, c’est cette action de votre système judiciaire qui, de protecteur qu’il devrait être, le transforme en agresseur des citoyens, riches ou pauvres. Les exemples que: j'ai cités ne sont que des détails insignifiants de l’état de choses général. La loi est encore, comme jadis, un nom redouté. Mon homme de loi me recommande fortement, parce qu’il est mon ami, de ne pas m’adresser: à vous pour m'aider: à rentrer dans des biens qui m'ont été franduleusement enlevés, et je sens aux remarques des gens de ma connaissance qu’ils me tiendraient pour un homme perdu si j’entrais dans votre Cour de Justice. Que: j'agisse ou non, je suis en danger. Tels sont vos arrange ments que je puis: être étranglé, pécuniairement parlant, par un individu qui se prétendra lésé par moi. J’ai le choix entre: me laisser voler par'le drôle qui cherche à me faire chanter, et aller me défendre devant la Cour de la Chancellerie, où je serai probablement encore plus volé par vos agents.

« Ce n’est pas tout; quand vous m'aurez rendu justice, comme vous le promettez hautement , en prononçant en ma faveur et en condamnant le drôle aux frais, il se trouve que: je pourrai encore être ruiné, parce que si mon coquin n’a pas de fortune je serai obligé de payer mes dépens. Il ne manque qu’une chose pour rendre votre système conséquent d’un bout à l’autre : c’est que lorsque j'appelle votre policeman au secours contre: un voleur, votre policeman ne me frappe encore plus fort que le voleur et n’achèver de vider ma bourse. »

« — Pourquoi tant d’impatience? N’allons-nous pas réfor-

mer tout. cela? N'a-t-on pas proposé, la session dernière, d'établir une Cour d'Appel composée de quatre pairs aux appointements de 175,000 fr. chacun? Le Gouvernement n’at-il pas présenté, tout. au début de la session actuelle, une: loi destinée à prévenir les conflits entre la Loi et l’Equité et à | faciliter les appels ? »

« — Merci d'avance pour ce perfectionnement. Ayant faill: ‘être ruiné par un procès, ce sera une consolation de penser que je puis achever ma ruine par un second et que cela ne traînera pas comme la première fois. En attendant, je vous serais obligé si au lieu de faciliter les appels; ce qui a lair de vous paraître la chose importante, vous vouliez bien diminuer les-.occasions d'appel en arrangeant vos. lois. de façon à ce qu’il nous soit possible, à moi ou tout au moins aw juge, de les connaître ; je vous serais en outre trèsobligé de vouloir bien. me donner des remèdes, plus simples: contre les agressions, en place de ces remèdes. tellement: coûteux, mensongers et dangereux, que plulôt que d’y recourir j'aime mieux souffrir les agressions en silence. Je. fais tous les jours l'expérience de la. futilité de. votre système. Je pars pour un voyage, croyant, sur la foi de l'indicateur, être avant la nuit à une certaine. ville éloignée ; le train arrive à un embranchement avec une heure de retard; voilà mon plan bouleversé — il m'en coûte une nuit passée par les chemins et. la perte. de la demi-journée suivante. Jai. pris les premières pour être à mon aise, confortable, en: bonne société ; il se trouve qu’à une: ville où il y à foire, le conductenr introduit; dans mon. compartiment, sous prétexte que les troisièmes sont, pleines, plus de: voyageurs, qu’il n’y a.de places — et des voyageurs dont la tenue et l'odeur sont insupportables. Je suis done-volé de deux façons. À l'une des fraudes, je.ne puis rien; quant; à l’autre, le remède, s’il y en a, n'est.pas pratique. Me répondra-t-on que: pour ce. qui est d’avoir manqué. aux engagements pris à l'égard de l'heure , la compagnie s’est, mise, ou prétend s'être mise, à l’abri, en. prévenant. qu’elle déclinait toute responsabilité à cet égard? Mais c’est une de vos innombrables négligences d’avoir toléré cette déclaration. Si je donne à la compagnie une. pièce fausse. ou que je voyage en première avec. un. billet de seconde, vous wadmettez

pas que je plaide l’irresponsabilité. Vous regardez le contrat comme parfaitement défini en ce qui me concerne, et vous souffrez qu’en pratique il demeure indéfini pour l'autre partie contractante. Considérez maintenant les effets généraux de votre négligence. Il est rare qu’un train arrive à l'heure, et le résultat de cette inexactitude chronique est la multiplication d'accidents augmentant le chiffre de la mortalité. » ù

« — Et la doctrine du laissez-faire? Je vous croyais d’avis que moins le gouvernement se mêle de ces sortes de choses , mieux cela vaut, et vous venez vous plaindre de ce que la loi ne veille pas à ce que vous soyez à l’aise dans votre wagon, ou à ce que vous arriviez à temps au terme de votre voyage! Je suppose que vous êtes partisan de la proposition faite à la Chambre pendant la dernière session, pour obliger les compagnies à donner des boules d’eau chaude aux secondes. »

« — En vérité, vous me confondez, Je n’aurais jamais cru qu'une intelligence ordinaire, à plus forte raison une intelligence législative, c’est-à-dire d'élite, pût tomber dans une pareille confusion, Je ne vous blâme point de ne pas veiller à ce que je sois à l’aise et à ce que j'arrive à l'heure. Je vous blâme de ne pas assurer l'exécution des contrats. De même que je proteste contre votre négligence, quand vous tolérez qu’une compagnie prenne mon argent et ne me donne pas en échange tout ce que j'ai payé; de même je protesterais avec autant d'énergie, si vous régliez combien on me donnera de confort pour mon argent. Je n’ai sûrement pas besoin de vous rappeler que votre loi civile en général procède du principe que vous n'avez pas à vous occuper de savoir si un marché est bon ou mauvais; c’est affaire aux contractants ; mais une fois le marché conclu, votre devoir est d'en assurer l'exécution. Les hommes ne peuvent vivre réunis en société qu’autant que ce principe est respecté. La condition de toute vie, humaine ou autre, est que l’effort produit rapportera de quoi réparer la déperdition résultant de l’effort — et plus ou moins de surplus. Une créature qui dépense continûment de la force sans qu'il y ait restitutiof sous forme d’aliments, meurt ; une créature est tuée indire® tement par tout ce qui empêche une prompte restitution après

une dépense de force. Geci s'applique aux êtres humains tout comme aux autres. Dans une société, la plupart des citoyens ne tirent pas directement leur nourriture de l’exercice de leurs facultés : ils l’en tirent indirectement : chacun donne le produit de ses facultés, exercées à sa façon particulière, en échange du produit des facultés d'autrui, exercées autrement. La condition sans laquelle il est impossible d'obtenir, dans une société, la nourriture ainsi destinée à remplacer la matière dépensée par l'effort, c’est l'exécution du contrat, Ne pas exécuter un contrat, c’est laisser faire une dépense de force dans l'attente d’une restitution et refuser ensuite cette restitution. Sauvegarder le contrat, c’est donc sauvegarder le principe fondamental de toute vie, sous la forme que lui ont donnée les arrangements sociaux, Je

vous blâme parce qu’en ne sauvegardant pas ce principe fondamental, vous souffrez que la vie soit entravée et sacrifiée de mille façons indirectes. Vous êtes , je le reconnais, plein de sollicitude à l'endroit des dangers que mes propres actes pourraient faire courir à ma vie. Bien que vous ne me garantissiez que très-incomplétement du mal venant d'autrui, vous semblez particulièrement préoccupé d'éviter que je ne m’en fasse à moi-même. Rivalisant avec sir Peter Laurie, qui s’est illustré par sa fameuse menace « de supprimer le suicide, » vous faites ce qui dépend de vous pour m'empêcher de me rompre les os. Votre extrême souci de ma personne se montre, par exemple, lorsque vous établissez un règlement me défendant de descendre d’un train avant l’arrêt complet; si je saute, que je me sois fait mal ou non, vous décidez de me faire du mal en me mettant à l'amende {. Non content de me punir de la sorte lorsque je cours risque de me punir moi-même, vous montrez votre aimable sollicitude à mon égard en prenant de l'argent dans ma poche pour me pourvoir de différentes choses commodes — des bains, des lavoirs, des livres gratis. Dans ma poche, ai-je dit? Pas toujours. Quelquefois dans la poche des gens que cela gêne le plus; comme, par exemple, lorsque vous demandez à de malheureux écrivains à qui leurs livres coûtent au lieu de rapporter, de les donner

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