‹ Introduction à la science socialeChapitre 53 sur 63 · Voyez le Times du 11 décembre · texte numérisé non relu

Voyez le Times du 11 décembre

gratis à vos bibliothèques publiques, afin que moi et d’autres puissions les lire sans frais. C’est le riche volant Lazare pour donner l’aumône aux gens bien mis! Mais toutes ces choses que vous n'offrez, je ne les demande pas, et la seule chose que je demande, vous ne voulez pas me l’assurer. Je n’ai pas besoin que vous vérifiiez pour moi la nature de la couronne du soleil, ni que vous trouviez un passage au nord-ouest, ni que vous exploriez le fond de la mer; j'ai besoin que vous me mettiez à l’abri de toute agression en rendant la punition des agresseurs, tant civils que criminels, prompte, sûre, non ruineuse pour les plaignants. Vous persistez à faire autre chose. Au lieu du pain dû à mes efforts, vous me donnez une pierre — un bloc sculpté venant d'Ephèse. Je me contente parfaitement de ne jouir que de ce que j’ai gagné par mes propres efforts, et de n’avoir d’autres plaisirs et d’autres sources de renseignements que ceux que je paie. Je suis parfaitement content de supporter les maux que m’attirent mes propres défauts — convaincu, en vérité, que pour moi et pour tout le monde c’est la seule discipline salutaire. Mais vous ne faites pas ce qui serait nécessaire, Lorsqu'il s’agit de m’assurer la libre jouissance des biens achetés au prix de mes efforts vous êtes négligent, mais vous insistez pour me donner aux dépens des autres des biens que mes efforts n’ont pas payés et pour m'’éviter des punitions que j’ai méritées. »

« — Vous n'êtes pas raisonnable. Nous faisons de notre mieux, avec la masse énorme d’affaires qui passent devant nous. Nous siégeons en commissions, nous lisons les rapports et les dépositions, nous discutons jasqu’à une ou deux heures du matin, Une session après l’autre, nous travaillons avec assiduité à toutes sortes de mesures en vue du bien public — nous inventons des plans d'éducation populaire; nous améliorons les conditions sanitaires des villes; nous faisons des enquêtes sur l’impureté des rivières; nous discutons des systèmes en vue de la répression de l'ivrognerie; nous imposons de bâtir les maisons d’une certaine façon afin qu’elles ne puissent pas tomber; nous envoyons des commissaires faciliter l’émigration; et ainsi de suite. En quelque lieu que vous alliez, vous verrez des signes de notre activité. Ici, ce sont des jardins publics créés par nos lieutenants locaux,

les municipalités; là nous avons construit des phares pour prévenir lesnaufrages. Partout nous avons établi des inspecteurs pour veiller à la saïubrilé publique; partout il y a des vaccinateurs chargés de s'assurer qu'on prend les précautions nécessaires contre la petite-vérole; si vous trouvant par hasard dans un district où nos dispositions sont en vigueur, vous me savez pas mettre un frein à vos passions, nous ‘faisons de notre mieux pour vous assurer une saine.

«— Qui, je sais de quoi vous voulez parler. C’est à l'avenant du reste de votre politique. Vous ne me protégez pas contre les autres, maïs vous änsistez pour me protéger contre moi-même. Si vous manquez à faire la chose essentielle, c’est quevotre temps se passe à faire des choses non-essentielles. Pensez-vous que vos cadeaux compensent les injustices que vous me laissez endurer? Je n’ai que faire de vos douceurs:et de vos gratuités ; ce qu'il me faut, c'est la sécurité contre lesattaques, directes et indirectes; une sécurité réelle «et non pas nominale. Voyez dans quelle impasse je me trouve. Vous me défendez (en quoi vous avez parfaitement raison) de me rendre justice moi-même et vous déclarez vous en charger. Je n’ai pas le droit de prendre des voies sommaires pour me.garantir d'un-empiètement, réclamer mon bien, ou m’emparer de ce qu’un marché m’assure en échange de mes services. Vous me dites que je suis tenu de recourir à votre assistance pour faire valoir mon droit. Mais ce recours attire généralement sur les gens des maux sieffroyables, que j'aime mieux me laisserléser. De sorte que dans la pratique, après m'avoir interdit de me défendre moismême, vousmanquez à me défendre. Cela gâte ma vie et celle de tous les citoyens en général. Les transactions sont gênées ; il y.a perte de temps et de travail; le prix de la vie augmente. Les honnêtes gens sont trompés et les coquins prospèrent. Les débiteurs jouent leurs créanciers; les banqueroutiers arrondissent leur bourse et recommencent sur une plus.grande échelle; les fraudes financières, qui causent les ruines par milliers, demeurent impunies. »

Ainsi parle notre impatient. Voyez maintenant combien sa position est intenable. Il suppose réellement qu'on pourrait obtenir un gouvernement guidé par des principes rationnels! Il part du principe qu’il est possible de tirer d'une

communauté moralement et intellectuellement imparfaite. une régulation législative qui ne soit pas proportionnellement : imparfaite! Cest une erreur. La chose n’est faisable pour aucune espèce de gouvernement, sur quelque système qu’il se base. Un peuple qui n'est ni bon ni sage, ne peut pas choisir, ou se procurer par tout autre procédé, un autocrate bon et sage. La bonté et la sagesse ne caractériseront pas plus les familles successives d’une oligarchie héréditaire, : sortie d’un peuple méchant et insensé, qu’elles ne caractériseront une dynastie de rois. Aucun système représentatif, restreint ou universel, direct ou indirect, ne fera autre chose que représenter la nature moyenne des citoyens. Notre ami n’a qu’à étudier les discours électoraux; il verra qu’on gagne des voix en flattant les préjugés absurdes et en caressant les espérances irréalisables, mais qu’on en perd en avouant franchement les vérités sévères et en s’efforçant de détruire les espoirs chimériques : cette lecture lui ôtera l’idée qu’un peuple qui n’est pas vraiment raisonnable puisse se donner un gouvernement qui le soit. Qu'il observe comment les choses se passent, il verra que l’alambic électoral, quand on y jette l'immense ferment des passions et des idées politiques, ne distille pas seulement de la sagesse mais aussi de la folie; quelquefois c’est la folie qui domine. En y regardant de près, il pourra même entrevoir que non seulement la conscience du corps constitué est inférieure à la conscience moyenne de l'individu, mais qu'encore l'intelligence du corps constitué partage cette infériorité. Dans un collége, la minorité sage est exposée à être noyée par la majorité folle; souvent la folie seule finit par être représentée. Dans l’assemblée, la foule des médiocrités gouverne à son tour par le fait les quelques supériorités : les hommes supérieurs sont obligés de r’exprimer que les idées à la portée de tous et de garder les vues profondes, les meilleures, pour eux-mêmes. Notre ami n’a qu'à Se rappeler les bah! bah! accueillant à la Chambre des Communesles principes abstraits ; il sentira de suite que la sagesse n’a qu'à se taire, laissant la sottise s’étaler à cœur joie. S'il désire un exemple montrant que l'intelligence des membres pris en corps donne un résultat infé. rieur à celui que donnerait l'intelligence du membre moyen, il en trouvera dans ce nombre immense de dispositions con=

tradictoires et cette confusion de langage qui ont soulevé dernièrement les protestations des juges contre les Acts du Parlement.

| L'idée qu'une nation peut se procurer sous la forme d’une oi quelque chose comme la raison incarnée, lorsqu'elle- Imême n'est pas douée d’une certaine dose de sagesse et de ‘raison, est donc improbable a priori et réfutée a posteriori. ” Croire qu’une législation et une administration véritablement bonnes peuvent aller de pair avec une humanité qui ne l’est pas, c’est une erreur chronique. Notre forme de gouvernement fournissant le moyen de formuler et de faire valoir ses droits, est la meilleure qu’on ait enccre eue pour prévenir les agressions de classe à classe et d’individu à individu; iln’en est pas moins aussi illusoire d’attendre d'elle que des autres formes de gouvernement, une capacité et une rectitude supérieures à celles de la société dont elle est sortie. Des critiques comme celles que nous avons citées, partant de l’idée qu'on peut remédier aux imperfections en criant contre les agents gouvernants existants ou en les.remplaçant, découlent de la variété la plus subtile du préjugé politique, celle dont il est le plus difficile de se débarrasser.

On peut dire qu'après le préjugé de classe, le préjugé politique est celui qui fausse le plus sérieusement les conceptions sociologiques. Chacun le voit, au moins dans une certaine mesure, en ce qui touche le préjugé de parti. Il saute aux yeux du radical que les préjugés du tory l’aveuglent sur un mal présent ou sur un bien futur. Il saute aux yeux du tory que le radical ne distingue pas le bon côté de ce qu’il voudrait détruire, et n'aperçoit pas les maux qu’entraînera vraisembläblement l'institution qu’il souhaite d'établir. Mais il ne vient à l'esprit d'aucun des deux que son adversaire aussi soit nécessaire que lui-même. Le radical, avec son idéal irréalisable, ne sait pas que son enthousiasme servira à faire avancer les choses, mais beaucoup moins qu’il ne le pense, et il ne veut pas admettre que la résistance du tory soit un modérateur salutaire. Le tory, dans son obstination, ne peut pas voir que l’ordre de choses établi n’est bon que relativement et que son propre appui n ’est qu'un moyen d'empêcher des changements prématurés ; il ne sait pas non plus reconnaître dans l’antagonisme amer et les ardentes espérances

du radical, les agents sans lesquels il ne pouvait y avoir progrès. Ainsi, aucun des deux ne comprend pleinement sa propre fonction ou celle de son adversaire, et tout ce qui leur manque pour les comprendre leur manque pour comprendre les phénomènes sociaux.

Des variétés de préjugés politiques d'une nature moins spéciale sont en sociologie la source d’autres idées fausses non moins fâcheuses. Il y a l’éternelle illusion commune aux radicaux et aux torys, que la législation.est toute-puissante et que les choses se feront parce qu’on y aura pourvu par des lois; il ya la confiance en telle ou telle forme de gouvernement, basée sur l’idée qu'une fois établi, un gouvernement conservera sa forme et fonctionnera comme on se l'était proposé ; il y a l’espoir que par un procédé quelconque on pourra séparer la sagesse collective de la sottise collective, et lui donner la haute-main de façon à ce qu’elle dirige les choses dans la bonne voie. Tous ces sentiments présupposent le préjugé politique général coexistant inévitablement avec la subordination aux agents politiques. L'effet qu'il produit sur les spéculations sociologiques est d'encourager à concevoir une société comme un objet fabriqué par des hommes d'état, et de détourner l'esprit des phénomènes de l’évolution sociale. Tant que l’agent régulateur absorbeles pensées, onn’accorde guère d'attention aux phénomènes et aux résultats surprenants dus aux forces dirigées. L'œil distrait ne distingue pas la genèse des innombrables agents de production, d'échange et de distribution, genèse qui a suivi spontanément son cours, arrêtée souvent ou tout au moins ralentie par les gouvernements. On arrive de la sorte, en contemplant continuellement le pouvoir qui maintient l’ordre et Tarement, ou même jamais, les activités maintenues dans l’ordre, à une théorie dela société basée sur un Seul côté. des choses.

Ilen-est évidemment de cette variété de préjugé comme de ceux que nous avons déjà examinés — il est dans un certain rapport nécessaire avec la phase provisoire du progrès. Il ne peut diminuer plus vite que la société n’avance, Une cons+ cience sociale bien équilibrée est tout comme une conscience individuelle bien équilibrée, l'accompagnement d’une évolution supérieure.

Page 1