CHAPITRE XII
« Quelle belle bûche pour le feu de l'enfer ! » s’écriait un Wahabite à la vue d’un Hindou corpulent. Cette expression énergique, citée par M. Gifford Palgrave ? pour donner l’idée de la foi de certains fanatiques Musulmans, nous prépare à leur mode habituel de penser sur Dieu et sur l’homme. En voici un échantillon.
Abd-el-Lateef, Wahabite, prêchant un jour les gens de Riad, racontait la tradition d’après laquelle Mahomet aurait déclaré que ses adhérents se diviseraient en soixante-treize sectes, dont soixante-douze étaient destinées au feu de lenfer et une seulement au paradis. « — Et à quels signes, « à messager de Dieu, reconnaîtra-t-on cette secte bienheu- « reuse à quiestassurée la possession exclusive du paradis? » « Mahomet avait répondu: « — Ce sont ceux qui seront sem- « blables en tout à moi-même et à mes compagnons. » “« U'est nous,.ajouta Abd-el-Lateef à demi voix, d’un ton « profondément convaincu, c'est nous, par la miséricorde «de Dieu, les gens de Riad 2, »
L'important, pour le but que nous nous proposons en ce moment, n’est pas d'observer le parallélisme existant entre
1. Journey through Central and Eastern Arabia, voi, IL, p. 370. D A Xbid., vol. II, bp: 22,
celte conception et celles qui ont eu et ont encore cours parmi les sectes chrétiennes; c’est plutôt d’observer les effets produits par les conceptions de cette nature sur la manière de voir des hommes à l'égard de ceux qui n’ont pas leurs croyances et à l'égard des sociétés différentes de la leur. Voici un autre exemple qui fera encore mieux sentir combien je préjugé théologique peut faire interpréter faussement les faits sociaux.
Turner, Erskine et les membres de l’Expédition d’Exploration Américaine représentent sous un jour très-favorable le caractère des Samoans, comparé au caractère des noncivilisés en général. Ils sont, comme tous les sauvages, « indolents , avides , inconstants et trompeurs, » mais on les dit aussi « gais... désireux de plaire et très-hospitaliers. Les deux sexes sont extrêmement attachés et dévoués à leurs enfants, » et la vieillesse est très-respectée. « Un homme ne peut supporter d’être traité de ladre ou accusé de désobligeance. » Les femmes «se distinguent par leur honnêteté et leurs vertus domestiques. » L’infanticide est inconnu chez les Samoans. Ils traitent toujours les malades avec humanité et les soignent aussi bien que pos sible.
Voyons maintenant ce qu’on dit de leurs voisins cannibales, les Fijiens. Ils n’ont que de l'indifférence pour la vie humaine; ils vivent dans une appréhension perpétuelle les uns des autres; d’après Jackson, la perfidie passe chez eux pour vertu. « Aux yeux du Fijien, verser le sang n’est pas un crime, c’est une gloire. » Ils tuent les vieillards, les infirmes, les malades. L'infanticide couvre plus de la moitié, près des deux tiers des naissances; « une des premières choses qu’on enseigne à l'enfant est de frapper sa mère; » on encourage la colère et la vengeance. L’inférieur qui a négligé les salutations de rigueur est mis à mort; on enterre des esclaves tout vifs au pied des poteaux destinés à soutenir la maison du roi; lance-t-on un canot, dix hommes et plus, massacrés sur le pont, lui donnent un baptême de sang. Les femmes, les courtisans et les aidesde-camp d’un chef sont étranglés à sa mort — c’est un honneur. Le cannibaiisme v est si effréné, qu’un chef, faisant
l'éloge de son fils mort, terminait son panégyrique en ces termes: « Quand ses femmes l’offensaient, il les tuait et les mangeait, » On rôtissait parfois les victimes toutes vives avant de les dévorer; Fanoa, un de leurs chefs, trancha le bras d’un de ses cousins, but le sang, fit cuire la chair et la mangea devant son propriétaire qui fut ensuite découpé en morceaux, Leurs dieux ont même caractère et mêmes mœurs. Ils vivent des âmes de ceux qui sont mangés par les hommes; ils les font au préalable « rôtir; » (les âmes ne sont ici que de simples duplicatas matériels). Ils sont «orgueilleux et vindicaiifs, font la guerre, s’entretuent et s’entre-mangent ; » parmi les titres honorifiques qu’on leur décerne, nous trouvons € l’adultère, le voleur de femmes, le mangeur de cervelle, le tueur. »
Tels sont les Samoans et les Fijiens. Informons-nous de ce que les Fijiens pensent des Samoans. « Les! Fijiens regardaient les Samoans avec horreur, parce que ceux-ci n’avaient pas de religion, ne possédaient pas de divinités et n’observaient aucun des rites sanguinaires usités dans les autres îles. » — Gela s'accorde parfaitement avec ce que raconte Jackson que, s'étant conduit irrespectueusement visà-vis d’un de leurs dieux, les Fijiens l’appelèrent d’un ton irrité « l’infidèle blanc. »
Chacun peut saisir au vol la morale de la chose et apercevoir, sans grande réflexion, son application aux idées et aux sentiments des races civilisées. Le féroce Fijien pense sans aucun doute que dévorer une victime huinaine au nom d’une de ses divinités anthropophages est un acte méritoire; il pense d’autre part que son voisin le Samoan, qui ne sacrifie pas à des dieux cannibales, mais est juste et bon envers ses semblables, fait preuve par là de bassesse en même temps que d’impiété. Avec cette manière d’interpréter les faits, le Fijien ne peut se former une idée rationnelle de la société Samoanne. Pour rester d'accord avec sa religion, il fait des vices les vertus et réciproquement; les bienfaits de certains arrangements sociaux doivent lui paraître des maux — en supposant qu'il y réfléchisse, — et les maux des biens,
Donc, généralement parlant, tout système de théologie dogmatique, avec les sentiments qu’il fait naître, devient un obstacle à la science sociale. Les sympathies provoquées
par une croyance: et les antipathies corrélatives éveillées par les autres faussent les interprétations de tous les faits touchant à la religion. On regarde telles institutions et leurs résultats avec une disposition à voir toutice qui est bon, et telles autres avec une disposition à voir tout. ce qui est mauvais. Jetons un coup d'œil sur quelques-unes: des. pere versions d’opinion qui en sont la conséquence.
Nous avons déjà vu, par induction, que l'élément théologique d’une religion, subordonnant complétement lélément moral dans les premiers stages de la civilisation et. le subordonnant très-fortement dans les stages postérieurs, conserve un type de bien et de mal peut-être relativement, bon, mais peut-être absolument mauvais — c’est-à-dire: qu’il est bon par rapport aux exigences du lieu et de l'époque, mauvais par rapport aux exigences d’une société idéale; de la sorte, de fausses notions du. bien et du mal, sanctifiées par leur association avec la théologie, conduisent à de fausses appréciations sur les effets des institutions. Il est évident que les conclusions sociologiques seront viciées, si les bons et les mauvais effets ne sont pas respectivement, reconnus pour tels. Nous allons en donner un exemple qui mérite d’être cité. Voici, selon M. Palgrave, la morale wahabite.
«— Le premier des grands péchés est d'accorder les hon- « neurs divins à une créature.
« — Naturellement, répondis-ije ; l’'énormité d’un semblable « péché est incontestable. Mais si c’est là le premier, il doit « y en avoir un second, quel est-il?
« — Boire la chose honteuse, me fut-il répondu. sans hé- « sitation (en français, fumer du tabac). |
« — Et le meurtre, l’adultère:, le faux témoignage? suggérai-je.
« — Dieu est. clément et miséricordieux, répliqua mon « ami; ce ne sont là que de petits péchés.
«— Ainsi iln’ya que deux grands péchés, être polythéisteet « fumer? continuai-je, bien. que j’eusse. grand’ peine à garder, « mon sérieux. Abd-el-Kareem, du ton le plus convaincu, ré- « pondit gravement « qu’effectivement, c'était bien cela ‘..»
1. Journey through Central and Eastern Arabia, vol. IE, p. 1.
Il est clair: qu’une religion faisant de fumer 1un des crimes les plus noirs et n’ayant qu’une molle désapprobation pour les pires actions que l’homme puisse commettre contre le prochain, supprime tout ce quiressemblerait à une Science Sociale. Du moment que l’on ne juge pas les actes, les mœurs et les lois, d'après leur importance pour le bienêtre matériel, les idées de mieux et. de pire, en tant qu'appliquées aux arrangements sociaux, ne peuvent.exister ; les notions de progrès.et de décadence sont. exclues. Ge qui est
’ si évidemment vrai dans ce cas, l'est, plus où moins dans
tous. Au temps présent, comme dans les temps passés, dans notre société comme dans les autres, les actes publics sont. jugés d’après deux critériums — celui de lapprobation divine supposée et celui de l'utilité au bonheur de l'humanité. Bien qu’au fur età mesure du progrès de la civilisation, grandisse la conviction que le second Critérium est équivalent au premier — bien qu’on en arrive par suite à s’occuper plus: directement de l'utilité au bonheur de l'humanité : le critérium de l'approbation divine , tel que chacun l’infère de sa religion particulière, n’en continue pas moins à être d'un usage très-général. On fait consister la mauvaise conduite à: désobéir aux commandements supposés; on ne voit pas que son caractère propre est de causer la souffrance à soi-même et aux autres. Il en résulte inévitablement, au point de vue des idées sociologiques, qu'on juge les institutions et les actions d’après leur congruité ou leur incongruité apparente avec le culte établi, platôt que d’après leur tendance à favoriser ou à empêcher le bien-être.
Mon attention a été attirée sur ces.effets du préjugé théologique par une personne dont la disposition d'esprit me fournit souvent matière à spéculation. C’est un vieillard chez qui, par un contraste frappant, la religion de la haine ‘
coexiste avec celle de l’amour. D'une part il se lève de P
‘ grand matin pour faire ses dévotions, se rend à l’église au