‹ Introduction à la science socialeChapitre 55 sur 63 · ST · texte numérisé non relu

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péril d'une santé fragile, reste toujours à la communion, affiche enfin ce qui s'appelle une piété exemplaire. D'autre

‘ part ses pensées sont toujours dirigées sur les choses de:

la guerre : les combats sur terra #* «ur mer sont pour lui des sujets d’un intérêt inépuisable ; il adore les récits de batailles et n’a que. le canon à la bouche. Il serait exagéré

de dire qu’il partage ses lectures entre la Bible et Alison ou quelque ouvrage du même genre , mais cela donnerait une idée de l'état de ses sentiments. Tantôt vous l’entendez jeter feu et flamme contre le dis-establishment de l'église d'Irlande, qu’il considère comme un Ssacrilége; tantôt, lorsqu'on vient à parler d’art, il déclare admirer entre toutes, les gravures représentant le combat de Cœurde-Lion et de Saladin ou Wellington à Waterloo. Au moment où il vient d'exprimer un sentiment bienveillant — ce qui lui arrive souvent, rendons-lui cette justice — il passe brusquement à quelque aventure sanglante dont le récit fait trembler sa voix de plaisir. Je m'étais d’abord étonné de ces contradictions de sentiments et de croyances; j’en ai trouvé l'explication en observant que l'esprit de soumission prédominait de beaucoup dans sa conscience religieuse sur l’élément moral. En observant les mouvements de son esprit, je vis clairement que Dieu était symbolisé dans son imagination par une espèce de capitaine de vaisseau d’une puissance transcendante, et que le sentiment qui le poussait à l’église ressemblait fort à celui qui le faisait aller à l'appel au temps où il était aspirant. Du jour où l’on avait reconnu chez lui la prédominance du sentiment qui est Commun à toutes les religions, quel que soit le rom de la divinité adorée et quelque nature qu’on lui attribue, on s’expliquait comment le sentiment auquel la religion chrétienne fait tout particulièrement appel était si facilement étouffé. Il devenait plus aisé de comprendre comment il pouvait souhaiter, lors des émeutes de Hyde-Park, que nous eussions Louis- Napoléon sous la main pour mitrailler la populace, ou pourquoi il s’'épanouissait en racontant les exploits des bandes de marins chargées, au temps de sa jeunesse, de faire la presse.

Il est facile maintenant de voir que le préjugé théologique, amenant à se conformer aux règles de la morale par des motifs de pure obéissance et non à cause de la valeur intrinsèque des principes, doit obscurcir les vérités sociologiques. On tend à substituer la reconnaissance extérieure des principes à leur reconnaissance réelle. Tant qu’ils ne sont pas enfreints assez directement pour suggérer l’idée de désobéissance il n’y a pas de difficulté à les enfreindre indirectement,

car on n’a pas été habitué à contempler les conséquences détournées des choses. De là vient que des arrangements sociaux essentiellement en désaccord avec les principes de morale de la religion, n’offensent nullement des personnes que tout ce qui semble en désaccord avec la théologie blesse profondément. Conserver les dogmes et les formes de la religion devient la chose capitale, la chose essentielle par excellence; la chose secondaire, souvent sacrifiée, c’est d’assurer entre les hommes les relations qu’exigerait l’esprit de la religion. La controverse engagée sur le Credo d’Athanase nous fait voir à quel point les conceptions du bien et du mal sont faussées en ce qui touche les affaires sociales. Voici des théologiens qui croient notre prospérité nationale compromise si l’on n’est pas obligé de réciter dans toutes les églises que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont chacun tout-puissants; que néanmoins il n'y a pas trois tout-puissants mais un seul; que l'un de ces tout-puissants a souffert sur la croix et est descendu aux enfers pour en apaiser un autre; et que quiconque ne croira pas ces choses « périra éternellement. » Ils assurent que si l’État force ses prêtres à menacer des peines éternelles ceux qui mettent ces dogmes en question, tout ira bien; mais si l’on permet aux prêtres à qui ces menace rappellent le culte du diable des sauvages, usurpant le nom dechristianisme, de les passer sous silence, malheur à la nation! Il est évident qu’un préjugé théologique menant à une conviction semblable exclut entièrement la sociologie, considérée comme une science.

Sous ses formes particulières tout aussi bien que sous sa forme générale, le préjugé théologique est une cause d’erreur dans les évaluations des sociétés et des institutions. es antipathies de sectes, qui naissent des différences de ctrine, rendent les membres de chaque communauté isieuse incapables de juger équitablement les rutres unautés. Il est toujours difficile, souvent impossible, au fanatique , de concevoir que son système religeux et sa ferveur n’ont qu'une vérité et une valeur relatives; ou de concevoir que d’autres croyances et d’autres fanatismes peuvent avoir leur vérité et leur valeur relatives. L’adhérent d’un credo est bien obligé de remarquer que la con-

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fiance des adhérents des autres credos est égale à la sienne — il lui est difficile de ne pas réfléchir quelquefois que dans presque tous les cas, ces adhérents des autres credos n’ont fait, comme lui-même, qu’accepter les dogmes généralement admis dans leur pays et dans leur famille; malgré cela, grâce au préjugé théologique spécial engendré par l'éducation et le milieu, il a peine à s’imaginer que certains de ces autres credos se justifient au moins aussi bien que le sien, et que les autres peuvent avoir, outre une certaine valeur absolue, le mérite de convenir parfaitement aux peuples qui les ont adoptés.

Nous ne saurions douter, par exemple, que les sentiments de M. Whalley ou de M. Newdegate à l'égard du catholicisme ne leur inspirent une répugnance extrême à reconnaître les services rendus autrefois par cette religion à la civilisation européenne. Il doit leur être à peu près impossible d'entendre dire sans impatience, que le catholicisme rend encore actuellement quelques services. La tendance vers l’unification, produite dans chaque groupe de petites sociétés par un credo commun imposé d'autorité, n’a-t-eile pas produit de grands biens dans les premiers temps? — Le pouvoir papal, qu'on supposait avoir été délégué par Dieu et qui tendait par suite à se surbordonner les autorités politiques pendant les turbulents âges féodaux, n’a-t-il pas servi à refréner la guerre et à seconder la civilisation? — La tendance prononcée qu'accuse le christianisme naissant à tomber dans des paganismes locaux et distincts, n’a-t-elle pas été avantageusement réprimée par un système ecclésiastique pourvu d'un chef unique supposé infaillible? — La morale n’a-t-elle pas été épurée, les mœurs adoucies, la condition des esclaves améliorée et celle des femmes élevée à par l'influence de l'Église, en dépit des superstitions et des ä bigots? — Autant de questions que le Dr. Cumming ou to autre adversaire acharné du papisme ne saurait abc d’un esprit impartial.

De même le sens et la valeur du protestantisme de= meurent cachés au catholique. Pour l’ultramontain, persuadé que la prospérité temporelle ne dépend pas moins que le salut éternel de la soumission à l’Église, il n’est pas croyable que l'autorité de l'Église n’ait qu’une valeur transitoire et

que chaque refus de reconnaître cette autorité, provoqué par l'avancement de la science et la transformation du sentiment, ait été un pas vers un régime social supérieur. Le papiste convaincu regarde naturellement un schisme comme un crime ; un livre jetant le doute sur les croyances établies est pour lui l’œuvre du démon. Nous n’avons pas lieu de nous étonner quand ses lèvres laissent échapper une parole du genre de celle que prononça un maire de Bordeaux et qu'applaudit si fort le comte de Chambord : « Le Diable a été le premier protestant; » ou quand les protestants eux-mêmes sont vilipendés en termes trop révoltants pour être répétés. Il est clair qu’un préjugé théologique semblable, entretenant de pareilles idées sur la moralité protestante, doit entrainer des appréciations extrêmement fausses des institutions protestantes et de tout qui s’y rattache.

En Angleterre même, le préjugé théologique spécial fausse les jugements des conformistes et des nen-conformistes d’une manière moins frappante mais néanmoins assez marquée. N'attendez pas du dissident zélé une appréciation équitable des services rendus par notre église nationale. Il ne voit que les inconvénients. Le système du secours volontaire aurait-il fait, il y a quelques siècles, tout ce qu’il est en état de faire maintenant ? — Un protestantisme salarié par l'État n’était-il pas jadis la meilleure chose praticable? — Ce sont des questions que selon toute probabilité le dissident ne discutera pas impartialement.

L’anglican, au contraire, répugnera à croire que l'union de l’Église et de l’État ne soit avantageuse que pendant une certaine phase du progrès. Il sait que les divisions vont chaque jour croissant au sein de l'Église épiscopale, tandis

ue l'initiative industrielle accomplit, chaque jour aussi, une t plus grande de la besogne dont l'État s'était primitivechargé; mais il n'aime pas à penser qu'il existe une tion entre ce fait et celui qu'en dehors de l'Église épis- - copale les dissidents gagnent du terrain. Il lui est impos-

sible d'accepter l’idée que ces changements font partie d’un changement général par suite duquel les agents politiques et religieux, qui ont été en se différenciant dès l’origine, sont en voie de se séparer et de se spécialiser. Il n’admet

pas que de même que le protestantisme en général a été une révolte contre un ecclésiasticisme dominant sur l’Europe, de même notre dissidence est une révolte contre un ecclésiasticisme dominant sur l’Angleterre; ce sont des stages successifs du même développement Salutaire. En un mot, ses préjugés l’empêchent de contempler les faits d’une manière favorable à leur interprétation scientifique.

Partout, le préjugé théologique spécial, accompagnant un corps spécial de doctrines, préjuge inévitablement une foule de questions sociologiques. L'homme qui tenantun credo pour absolument vrai tient par induction tous les autres — et ils sont innombrables — pour absolument faux, ne peut pas admettre que la valeur d’un credo soit relative. L'idée qu’un système religieux particulier est, au sens général, partie naturelle de la société particulière dans laquelle il se trouve, lui est entièrement étrangère ; elle lui répugne. Il juge son système de théologie dogmatique bon pour tous les pays et toutes les époques. Il ne doute pas qu’une fois implanté dans une horde de sauvages, il ne soit dûment compris et apprécié par eux et ne produise les mêmes effets sur les sauvages que sur lui. Ainsi prévenu, il passe pardessus les faits venant prouver en tous pays qu’un peuple n’est pas plus capable de recevoir subitement une forme de religion supérieure qu'une forme de gouvernement supérieure, et que religion ou gouvernement subissent inévitablement un avilissement les réduisant bientôt à ne différer que nominalement de leurs prédécesseurs. En d’autres termes, son préjugé théologique spécial l’aveugle sur une classe importante de vérités sociologiques.

li est inutile d’insister plus longuement sur les effets du préjugé théologique. Nous allons tourner notre attention sur . les perversions de jugement causées par le préjugé anti-" théologique. Ce n’est pas seulement contre l’action de dogmes religieux qu'il faut se tenir en garde, c’est aus contre leur'réaction. Citons d’abord un exemple de l’indignation que manifestent plus ou moins contre la religion éta- : blie tous ceux qui s’en émancipent,

« Un Toi du Népaul, Rum-Bahadur, dont la charmante « reine, voyant son joli visage défiguré par la petite-vérole,

« S’était empoisonnée, maudit son royaume, ses médecins

«et les dieux du Népaul et les voua tous à la vengeance, « Il ordonna, en premier lieu, de fouetter les médecins et « de leur couper le nez et l'oreille droite, puis il assou- « vit sa vengeance sur les dieux du Népaul; après les avoir « accablés ‘des injures les plus grossières, il les accusa de « lui avoir extorqué sous de faux prétextes 12,000 chèvres, « plusieurs quintaux de confiture, 2,000 gallons de lait, etc. » « li fit amener devant le palais toute son artillerie, dont le « calibre variait de 3 à 12... On chargea les pièces jusqu’à la « gueule et le roi marcha sur le quartier-général des dieux... « Les canons furent braqués sur les diverses divinités, «les plus saintes ‘ayant l’honneur des gros calibres. Au « commandement de faire feu, beaucoup de chefs et de sol- « dats, saisis de panique, prirent la fuite; les autres hési- « taient à obéir à cet ordre sacrilége; plusieurs canonniers « furent massacrés et alors seulement le feu s'ouvrit. Dieux «et déesses descendirent de leurs positions sacrées: au « bout de six heures d’une canonnade bien nourrie, il ne « restait plus trace des divinités 1. »

Ce cas d’iconoclasme, l’un des plus remarquables que nous connaissions, montre sous une forme extrême la réaction accompagnant d'ordinaire l'abandon d’une vieille croyance; l'hostilité est alors proportionnée à la profondeur de la soumission antérieure. En transformant les cathédrales en écuries et en insultant à dessein les lieux et les symboles consacrés, les Puritains manifestaient ce sentiment d’une manière marquée ; les révolutionnaires français le manifestaient de même, lorsqu'ils renversaient les sacristies et les autels, faisaient des cartouches avec les livres de messe, buvaient de l’eau-de-vie dans les calices, mangeaient des maquereaux dans les patènes, contrefaisaient les proces- ‘sions religieuses et se livraient à des orgies dans les églises. De nos jours, les liens moins étroits se brisant au prix de luttes moins violentes, leur rupture est suivie d'une haine et d’une opposition moins excessives; néanmoins le rejet de l’ancienne forme entraîne généralement la substitution à la sympathie primitive d’une antipathie plus ou moins

1. Five Years’ Residence at Nepaul. Capit, Thomas Smith, vol. I,

prononcée ; la perversion de jugement causée par l’antipathie prend la place de celle qui venait de la sympathie. Ce qui était vénéré comme absolument vrai est maintenant dédaigné comme absolument faux; ce qu'on gardait précieusement comme un trésor inestimable est rejeté comme sans valeur.

Chez quelques personnes cet état du sentiment et de la foi subsiste. Chez d’autres la réaction est suivie avec le temps d’une contre-réaction. Pour nous servir d’une figure de Carlyle, les vieux vêtements devenus trop étroits ont été arrachés et rejetés avec mépris; vient un jour où on les examine avec plus de sang-froid ; on reconnaît alors que dans leur temps ils ont fait un bon service — et qui sait? peut-être se demande-t-on s'ils n'ont pas été mis au rebut trop tôt. Cette contre-réaction peut être forte ou faible : quoi qu’il en soit ce n’est que lorsqu'elle a été suffisante qu’il devient possible de former des jugements équilibrés, tant sur les questions religieuses que sur les questions de science sociale dans lesquelles entre l'élément religieux.

Arrêtons-nous un instant aux erreurs sociologiques causées par le préjugé anti-théologique chez ceux qui le conservent dans toute sa force. Ne pensant qu’à la part d’erreur contenue dans le credo rejeté, ils ne voient pas la part de vérité qu'il représente; ne contemplant que ses mauvais effets, ils ferment les yeux sur les bons; ils pensent que son abandon général serait un bien sans mélange. Voyons ce que

présuppose cette conclusion.

Il est admis d’abord, qu’on pourrait se procurer une direction de conduite suffisante, pour la vie publique et pour la vie privée; en second leu, qu’un code de morale rationnellement élaboré par les hommes, tels qu’ils sont de nos jours, produirait l’effet voulu. Aucune de ces deux propositions ne résiste à l'examen des faits. Nous n’avons qu’à observer la manière d'agir des hommes, telle qu'elle se présente à iout instant à nos regards; nous voyons que l'intelligence moyenne, incapable de guider la conduite même dans les choses simples où il suffirait d’une dose de raison très-modérée, est forcément incapable de comprendre avec la clarté requise les sanctions naturelles des principes de la morale,

L’incapacité et l’étourderie de la masse des hommes, jusque dans la routine de la vie, montrent l’absence complète chez eux de la clairvoyance qui, en l’absence d’un code de conduite faisant autorité, serait nécessaire pour se conduire. Faisons l'historique d’une de vos journées; le défaut de ré flexion se trahira vingt fois.

Vous vous levez et en vous habillant vous prenez une fiole contenant un tonique qui vous a été ordonné, vous comptez les premières gouttes, mais voici que le liquide se met à couler le long de la bouteille, par la raison qu’on a façonné le rebord du goulot sans s’occuper de sa destination. Cependant des millions de ces fioles sont annuellement fabriquées par les verriers et vendues par des milliers de droguistes : preuve qu'on ne fait pas dans le commerce de grands frais de bon sens. Vous voulez ensuite vous servir de votre miroir; il ne reste pas dans la position où vous le mettez ou, si c’est ce qu’on appelle un miroir à « boîte », il ne conserve sa position que grâce à un système coûteux que quelques frais de raisonnement eussent rendu inutile. Si la disposition était telle que le centre de gravité du miroir se trouvât sur la ligne joignant les points d’appui, ce qui ne serait pas plus compliqué à faire, le miroir resterait fixe dans toutes les positions où vous le mettriez. On fabrique tous les ans dix mille miroirs sans s'occuper d’une chose si nécessaire et si simple. Vous descendez déjeuner; vous voulez prendre de la sauce avec votre poisson; la bouteille a le même défaut que la fiole; elle est toute visqueuse des gouttes qui coulent le long du verre et elle tache la nappe. Voilà une autre catégorie de commerçants également si économes de réflexion, qu’ils ne fontrien pour parer à un inconvénient évident. Le déjeuner achevé, vous prenez votre journal, avant de vous asseoir vous voudriez mettre un peu de charbon sur le feu; vous en prenez un morceau avec les pincettes; il vous échappe; s’il est gros il faudra vous y reprendre à plusieurs fois avant de réussir à l'enlever : tout cela parce que les extrémités de la pincette sont polies. Les générations de fabricants et de marchands de garnitures de: cheminées se succèdent, sans qu’on ait l’idée si simple de garnir de pointes l’intérieur de ces extrémités polies ou de

les dépolir au moyen de quelques coups de ciseau. Vous parvenez enfin à saisir votre morceau de charbon et à le poser sur le feu et vous prenez votre journal. Vous n'êtes pas au bas de la première colonne, que les changements de position auxquels vous invitent vos sensations viennent vous rappeler ue les hommes ne savent pas encore faire un fauteuil. Le principe qui devrait servir de guide est pourtant assez simple. L'avantage que l’on obtient en remplaçant un siége dur par un mou — celui de distribuer la pression du poids sur une surface plus grande et de la diminuer ainsi sur chaque point particulier — doit être demandé à la forme du fauteuil. On sera à son aise si la forme et l’inclinaison relative du siége et du dos sont calculées de façon à distribuer également le poids du tronc et des membres sur la plus grande surface possible, en conservant aux différentes parties du corps, autant que faire se peut, leur position naturelle. On commence seulement, après tant de siècles de civilisation, à arriver (parle tâtonnement, non par le raisonnement) à un à-peu-près de la forme requise.

Telles sont les expériences de la première heure; cela continue de même toute la journée. Observez et critiquez ; vous verrez que même lorsqu'il s’agit d'actes du ressort de leur profession, l'immense majorité des hommes ne dépensent qu'une somme très-minime d'intelligence. Faites faire à un ouvrier une chose un peu nouvelle; il n’y a pas d’explications ni de croquis, si clairs qu’ils soient, qui puissent l’empêcher de commettre de grosses bévues; si vous témoignez quelque surprise, il vous répondra qu'il n’a pas été élevé à faire ca; il est bien rare qu’il paraisse le moins du monde honteux de s’avouer incapable de faire une chose qu’il n’a pas apprise. Il en est de même dans les sphères d'activité plus élevées. Rappelez-vous que presque toujours ce sont des étrangers qui inventent les perfectionnements introduits dans les manufactures ; cela montre de suite avec quelle routine intelligente sont généralement dirigés ces établissements. Voyez comment les commerçants conduisent leurs affaires; vous verrez qu'ils se contentent de se traîner dans les ornières creusées par d'innombrables générations d'essais et d'erreurs. En vérité, il semble presque que la plupart des hommes se donnent pour but de traverser la vie en dépensant le moins de pensée possible.

Comment donc compter sur la dose d’esprit de conduite qui serait nécessaire, en l'absence de règles reçues par héritage et faisant autorité, pour les obliger à comprendre pourquoi étant donnée la nature des choses, tel mode d’action est nuisible et tel autre bienfaisant; pour les obliger à regarder plus loin que le résultat immédiat et à distinguer nettement les résultats indirects et éloignés, tels qu'ils se produisent sur soi-même, sur les autres et sur la société ?

Il n’est pas nécessaire, pour voir l'incapacité des hommes en pareille matière, de recourir à l'induction. Prenez une action sur laquelle le code saint reste muet. Écoutez causer sur le jeu; si on le blâme, écoutez les raisons du blâme. Le jeu tend à ruiner le joueur; ilcompromet le bien-être dela famille et celui des amis ; il détourne du travail et mène dans la mauvaise compagnie. Les raisons invoquées contre lui sont toutes de cet ordre. Rarement on reconnaît la raison essentielle. Rarement on blâme le jeu parce que c’est un acte qui procure le plaisir aux dépens d’autrui. Normalement, quand on obtient une jouissance ou l'argent qui l’achètera, c’est qu’il y a eu dépense équivalente d’un effort de nature à profiter de manière ou d'autre au bien général; et en second lieu, que ceux dont on reçoit l'argent obtiennent, directement ou non, l’équivalent en jouissance. Au jeu c'est le contraire qui arrive. Le bénéfice réalisé n'implique aucune dépense d'effort et le bonheur du gagnant fait le malheur du perdant. Cette espèce d'action est donc essentiellement anti-sociale; elle dessèche les sympathies, développe un égoïsme dur et produit ainsi une détérioration générale du caractère et de la conduite.

Ils se laissent donc évidemment égarer par un espoir chimérique, ceux qui croient que dans un âge de raison imaginaire, remplaçant tout d'un coup notre âge de foi semirationnel, un code basé directement sur des considérations d'utilité pourrait guider sainement la conduite. Un bon système de morale utilitaire ne peut pas encore être imaginé, même par l'élite, et il est tout-à-fait au-dessus de lintelligence des masses. Le code reçu par héritage et imposé par la théologie a cela de bon, qu'il formule avec une vérité approximative, les résultats accumulés de l'expérience humaine. Il s’est formé empiriquement et non rationnelle

ment. Pendant le passé l’humanité finissait par marcher droit après avoir essayé toutes les manières possibles d’aller de travers. Arrêtée habituellement dans la mauvaise voie par le malheur, la souffrance et la mort, elle continuait d’avancer dans la bonne parce qu’elle ne s’y heurtait pas aux mêmes obstacles. Il y a eu développement de croyances correspondant à ces résultats, bons et mauvais. De là vient que le code de conduite, incarnation des découvertes faites lentement et presque inconsciemment par une longue série de générations, a pour lui l'autorité.

Ce n’est pas tout. S'il était possible de remplacer brusquement un système de règles, établi par la tradition et auquel on attribue une consécration surnaturelle, par un autre système élaboré rationnellement, celui-ci n’agirait pas suffisamment. Croire le contraire, c’est croire que les croyances et les actions des hommes sont entièrement déterminées par l'intelligence. Elles le sont bien plus par le sentiment.

Il y a une différence énorme entre l’assentiment formel donné à une proposition incontestable et la foi efficiente qui fait agir conformément à cette proposition. Souvent l’argument le plus concluant ne réussit pas à produire une conviction capable d’influencer la conduite; et souvent une simple assertion articulée avec emphase et assurance produit en l’absence de preuves, ou même en présence de preuves contraires, une conviction inébranlable. Il en est surtout ainsi parmi les gens peu cultivés. Nous voyons nonseulement le ton affirmatif et l’air d'autorité créer chez eux la foi, mais encore leur foi diminuer à la suite d’explications. Ce n’est pas le témoignage logique et concluant qui engendre la conviction dans leur esprit — c’est d’entendre parler le langage naturel à la conviction. Ils sont incapables de suivre l'enchaînement des témoignages; en essayant de le faire ils se perdent; les prémisses et la conclusion, dont ils ne perçoivent pas la relation nécessaire, deviennent moins cohérentes que lorsqu'on les juxtapose et que leur connexion est rendue plus étroite par les émotions que soulève toujours une affirmation énergique.

Il est vrai de même que les esprits les plus cultivés, capas

bles de critiquer le témoignage et de peser les arguments avec la dernière précision, ne sont pas néanmoins assez raisonnables pour être guidés par l’entendement pur sans mélange de passion. Vous voyez continuellement des hommes très-instruits faire de propos délibéré des choses qu’ils savent mauvaises, souffrir les maux qu'amène la faute, être arrêtés pendant un certain temps par le souvenir vivant de ces maux, et recommencer lorsque le souvenir s’en est affaibli. Il arrive souvent que la conscience émotionnelle étouffe absolument la conscience intellectuelle ; c’est ce que nous voyons chez les hypocondriaques. L'homme atteint d’une prostration morale aura beau savoir par les attestations de ses médecins et par de nombreuses expériences personnelles que ses idées noires sont des illusions provenant de son état physique, les preuves les plus concluantes ne feront pas qu'il puisse les chasser : il sera toujours sûr qu’il va lui arriver de grands malheurs.

Tous ces faits et une foule d’autres de même nature prouvent que l'influence d’un code de morale dépend infiniment plus des émotions provoquées par ses injonctions, que du sentiment qu’il est utile d’y obéir. Les sentiments inspirés à l’enfance, à l'endroit de la morale, par le spectacle de la sanction sociale et religieuse que reçoivent ses principes, influencent bien plus la conduite que l’idée que l'obéissance à des principes de ce genre conduit au bienêtre. En l’absence des sentiments que fait naître le spectacle de ces sanctions, la foi utilitaire ne suffit pas ordinairement à produire l’obéissance.

Il est vrai que chezles races élevées et spécialement chez les membres supérieurs de ces races élevées, les sentiments sont maintenant en très-grande partie d'accord avec ces principes; les sympathies, devenues organiques chez les hommes les plus développés, font qu’ils se conforment spontanément aux préceptes altruistes. Cependant même pour eux la sanction sociale, quiest en partie dérivée de la sanction reiigieuse, a de l’importance pour fortifier l'influence de ces préceptes. Pour les personnes douées de moins de senti- . ment moral, les deux sanctions, sociale et religieuse, sont | des secours encore plus importants pour la direction de la conduite. ;

Le préjugé anti-théologique conduit donc à des erreurs sérieuses; en empêchant de discerner la part essentielle qu'ont eue jusqu'iciles systèmes religieux à fortifier certaines règles de conduite, règles qui étaient bonnes, en partie à un point de vue absolu, en partie relativement aux besoins de l’époque; il a aussi l'inconvénient de faire naître l’idée que ces règles pourraient dès à présent être établies sur des bases rationnelles, de manière à gouverner efficacement les hommes par l'entremise de l'intelligence.

Ces erreurs, produits du préjugé anti-théologique, ne sont rien encore comparées à celle dont il nous reste à parler. L’antagonisme à l'égard des croyances superstitieuses mène généralement à les rejeter entièrement. On suppose que tant de faux ne peut pas être mêlé de vrai. La vérité, visible seulement lorsque l'hostilité s’est dépensée, c’est que les fausses croyances rejetées étaient superficielles et cachaient une idée juste. Ceux qui défendent les systèmes religieux supposent comme ceux qui les attaquent. que tout dépend du salut de tel et tel dogme contesté, tandis que les dogmes ne sont que des formes temporaires de ce qui est permanent.

Le procédé d'évolution qui a graduellement modifié et fait progresser les conceptions humaines de l’univers continuera à les modifier et à les faire progresser dans l’avenir. Les idées de Cause et d'Origine, qui se sont lentement transformées, se transformeront encore davantage; mais aucune de leurs transformations, fût-elle extrême, ne les bannira de la conscience; aussi les sentiments correspondants ne pourront-ils jamais disparaître. Pas plus en cela qu’en autre chose l’évolution ne s’écartera de sa direction générale primitive : elle continuera à suivre les mêmes lignes que jusqu’à présent. Si nous désirons voir où elle tend, nous n’avons qu’à observer qu'il y a eu jusqu'à présent décroissance dans le caractère concret du sentiment religieux, pour conclure que dans l’avenir ce caractère concret diminuera encore, laissant un résidu de conscience pour lequel il n’est pas de forme convenable, mais qui n’en est pas moins persistant et puissant.

En dépit des apparences, l’évolution du sentiment religieux a été continue dès le commencement, il étaitcncore en germe

qu'il avait déjà, au fond, la même nature qu'à l’époque de son plus grand développement. Il s’est manifesté d’abord chez le sauvage par les sentiments qu'éprouvait celui-ci en voyant un autre homme déployer une puissance supérieure à la sienne — en reconnaissant chez son chef certaine habileté, sertaine sagacité, dont ilne s’expliquait pas les résultats, quelque chose en un mot qui contenait un élément de mys- ‘tèreet l’étonnait. Le cours ordinaire des choses ne présentait rien de merveilleux à son esprit incapable de spéculation. Les conséquences régulières, les relations constantes n’étaient pas à ses yeux des problèmes ayant besoin d'explication. Sa surprise ne s’éveillait, il ne songeait à se poser des questions qu'en face des anomalies présentées par l’ordre des causes qui lui était le plus familièr, c’est-à-dire la volonté et les facultés humaines. C’est seulement lorsque les autres classes de phénomènes ont donné lieu à des expériences assez nombreuses pour permettre une généralisation, que leurs anomalies éveillent la même idée de mystère et le même sentiment d’étonnement. De là une sorte de fétichisme.

Passons par-dessus les états intermédiaires. Le fait à noter, c'est qu'à peine l'explication des anomalies a-t-elle dissipé l'étonnement qu'elles excitaient, qu'on commence à s'étonner des uniformités ; une nouvelle question se pose — : D'où viennent les uniformités? À mesure que la science fait passer plus de choses de la catégorie des choses irrégulières dans celle des choses régulières, le mystère planant sur les explications superstitieuses qu'on en donnait s'attache aux applications scientifiques; la multitude des mystères particuliers disparaît dans un mystère général. L’astronome, après avoir démontré que les mouvements du système solaire impliquent une force uniforme et ‘agissent d’une façon invariable, se trouve absolument inca- | pable de concevoir cette force. Pour s’aider à se représenter ‘l'action du soleil sur la terre, il fait intervenir un milieu; il voit qu’il faut faire cette supposition s’il veut avoir une idée quelconque de ce quise passe; mais pourtant le mystère reparaît quand il se demande quelle est la constitution de ce milieu. Tout en étant forcé de se servir comme symboles des éléments de l’éther, il voit que ce ne sont que des

symboles. Il en est de même du physicien et du chimiste, L'hypothèse d’atomes et de molécules leur permet de formuler de nombreuses explications que l’expérience vint confirmer, mais les derniers éléments de la matière ne peuvent être rationnellement conçus. Au lieu des mystères particuliers présentés par ces actions matérielles qu’ils ont expliquées, ils sont placés en face du mystère que présente la matière universelle et qui se trouve être absolu. Ainsi, à partir du moment où le sauvage reçoit comme le germe d’une idée de mystère en reconnaissant chez un autre une puissance qui dépasse la sienne, et reçoit en même temps le germe d’un sentiment de respect, le progrès a lieu: il se fait dans le sens d’une reconnaissance finale d’un mystère placé au-delà de tout acte et de tout apparence, et le respect se transporte de quelque chose de spécial et d’occasionnel à quelque chose d’universel et de continu.

Personne ne doit donc s’attendre à voir le sentiment religieux disparaître ou changer la direction de son évolution. Les particularités des formes qu’il a revêtues, autrefois fortement accusées, sont devenues moins distinctes par suite des progrès intellectuels accomplis; elles continueront à s’effacer mais la substance du sentiment persistera. L’objet de ce sentiment ne peut être remplacé par un autre objet, comme le croient ceux qui voient dans la « Religion de l'humanité » la religion de l’avenir; c’est là une opinion qui ne repose ni sur l’induction ni sur la déduction. Quelque dominant que puisse devenir le sentiment moral voué à l'humanité, il ne pourra jamais se substituer au sentiment appelé proprement religieux, éveillé par ce qui existe audelà de l'humanité et au-delà de toutes choses. L'enfant peut pour un instant, en se cachant la tête sous sa couverture, échapper à la conscience des ténèbres qui l’environnent; mais cette conscience, bien que rendue moins vive, subsiste, et l'imagination continue à s'occuper de ce qui est placé au-delà des limites de la perception. Une chose comme « une religion de l'humanité » ne pourra jamais faire plus que de bannir pour un moment la pensée d’une Puissance dont l'humanité n’est qu’un produit secondaire et fugitif — d’une puissance qui poursuivait le cours de £es manifestations toujours nouvelles avant que l'humanité

n’existât et dont les manifestations continueront quand l'humanité aura cessé d’être.

Le préjugé anti-théologique empêché de reconnaître îes vérités de cet ordre. Quand on ignore la vérité d’où procèdent les religions on méconnaît la valeur des institutions religieuses dans le passé, on les croit inutiles dans le présent et on se persuade que dans l’avenir elles disparaîtront, sans être remplacées par d'autres. De là des erreurs dans les raisonnements sociologiques.

Ainsi, aux diverses espèces de préjugés contre lesquels nous devons nous mettre en garde dans l’étude de la science sociale, il faut ajouter le préjugé produit par les croyances et les sentiments religieux. Il est peut-être plus puissant qu'aucun autre pour fausser les idées. Sous la forme générale de bigoterie théologique et sous la forme particulière de bigoterie sectaire, il affecte nos jugements sur les attaires publiques, et la réaction contre lui fait dévier nos jugements en sens contraire.

Le préjugé théologique sous sa forme générale tend à faire prédominer l'élément de soumission de là religion sur son élément moral; — il tend par suite à faire apprécier les actions d’après leur accord extérieur avec un dogme plutôt que d’après leur accord intrinsèque avec le bien-être de l'humanité, et il s'oppose à ce qu'on estime la vaieur des arrangements sociaux par l’analyse de leurs résultats. Pendant que le préjugé théologique général introduit dans la sociologie un élément de fausseté par l'emploi d’un critérium étranger à la science proprement dite, le préjugé théologique spécial y jette d’autres éléments de fausseté par les critériums spéciaux de même espèce dont il se sert. Les institutions, anciennes ou nouveiles, dans notre patrie ou à l'étranger, sont envisagées au point de vue de leur conformité ou de leur non-contormité avec certains dogmes parti- . culiers; c’est d’après cela qu’on les approuve ou qu'on les blâme : il en résulte évidemment, que les dogmes différant suivant les temps et les lieux, les jugements sociologiques qui en subissent l'influence doivent forcément être erronés dans tous les cas moins un, et probablement dans tous.

D'un autre côté, le préjugé anti-théologique fausse les con-

ceptions des phénomènes sociaux, en estimant les systèmes religieux au-dessous de leur valeur. Il produit une certaine répugnance à reconnaître qu'un système religieux est un facteur normal et essentiel de toute société dans son évolution; que les particularités en sont liées avec les conditions sociales et que si la forme en est temporaire la substance en est permanente. Par cela même que le préjugé anti-théologique conduit à ignorer de telles vérités ou à les apprécier inexactement, il produit de fausses interprétations.

Il est difficile de conserver l'équilibre nécessaire au milieu des sympathies ou des antipathies que soulève inévitablement la contemplation des croyances religieuses. En présence de cette débâcle théologique qui s’accomplit si rapidement de tous les côtés, beaucoup se sont mis à craindre, quelques-uns à espérer, qu’il n’en restera rien. Ces craintes et ces espérances sont également sans fondement; il faut s’en affranchir avant de pouvoir former des jugements équitables dans la science sociale. De même que les transformations qui se sont succédées jusqu’à présent, la transformation qui se poursuit aujourd’hui n’est qu’un progrès par lequel on passe d'une forme inférieure à une forme plus élevée et plus convenable; ni cette transformation, ni celles qui viendront plus tard ne détruiront ce qui se transforme, pas plus que ne l'ont fait les transformations passées.

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