CHAPITRE XII
Dans les huit chapitres précédents nous avons examiné une à une chacune de ces « Difficultés de la science sociale » que nous avions indiquées d'une façon générale dans le chapitre portant ce titre. Nous avons mis en garde celui qui l'étudie contre les erreurs où il est sujet à tomber soit par suite de la nature des phénomènes eux-mêmes et des conditions dans lesquelles ils se présentent, soit à cause de la nature propre de l'observateur, dont les perceptions et les jugements peuvent être faussés à la fois par ses dispositions originelles et ses dispositions acquises ; il nous reste à dire quelque chose des études préliminaires indispensables. Nous n’entendons pas par là les études qui fournissent les données nécessaires, mais les études qui donnent la discipline nécessaire. La rectitude des pensées sur un sujet quelconque dépend beaucoup des habitudes de lintelligence ; et les habitudes de l'intelligence dépendent en partie de la nature, en partie des influences artificielles auxquelles l'esprit a été soumis.
De même que chaque personne trahit dans ses actes, physiques certaines particularités qui la distinguent des autres, de même ses actes intellectuels offrent certaines particularités qui impriment un certain caractère à toutes ses conceptions. Il y a des tics de pensée aussi bien que
des tics musculaires. L'esprit peut avoir certaines disposi= . tions acquises à envisager les choses sous un certain aspect. comme le corps a certaines dispositions à diriger ses mouvements d’une façon particulière. Il y a des perversions intellectuelles dues à certaines façons de traiter l’es- . prit, comme il y a une maladresse incurable due à certaines * actions physiques répétées tous les jours.
Toute discipline mentale, outre ses effets directs sur les facultés mises en jeu, a des effets indirects sur les facultés laissées inactives ; et lorsqu'un avantage spécial est obtenu au moyen d’une discipline spéciale poussée à l'extrême, il en résulte inévitablement un dommage plus ou moins général pour le reste de l'esprit, qui par une conséquence nécessaire reste privé de discipline. Cet antagonisme entre le corps et le cerveau que nous econslatons chez ceux qui, poussant à l'extrême l’activité cérébrale, affaiblissent leur corps et chez ceux qui poussant à l'extrême l’activité corporelle laissent leur cerveau dans l’inertie, cet antagonisme existe aussi entre les différentes parties du corps lui-même et entre les différentes parties du cerveau. On en trouve un exemple dans la supériorité de force et de grosseur qui se remarque dans le bras droit et dans la supériorité d'adresse de la main droite, il est évident que l'incapacité relative de la main gauche, qui provient de ce qu’on exerce la main droite, serait encore plus marquée si l'on employait uniquement la main droite dans toutes les circonstances. Le même fait se produit pour les facultés mentales. L’antagonisme fondamental entre le sentiment et la connaissance, qui s’observe dans tous les actes de l'esprit, depuis le conflit entre la passion et la raison jusqu’au conftit entre la sensation et la perception, en est l'exemple le plus éclatant. Dans lintelligenceelle-même, nous rencontrons unantagonisme semblable entre la perceptionetle raisonnement, Les hommes ayant une grande aptitude à accumuler les observations sont rarement sptes à généraliser; par contre, les hommes aptes à généwiser utilisent le plus souvent les observations des autres, e. S'ils observent eux-mêmes c’est moins par goût pour les faits particuliers que par suite de leur désir d'utiliser ces faits. Nous pouvons aller encore plus loin et constater cet antagonisme entre lés raisonnements généraux et les
raisonnements particuliers. Une personne disposée aux spéculations à longue portée se livre rarement à ces investigations par lesquelles on atteint des vérités particulières, tandis que les savants spécialistes ont ordinairement peu de tendance à s’occuper de vastes considérations.
Il n’en faut pas davantage pour montrer clairement que les habitudes de la pensée résultent des diverses sortes d'activité mentale, et que chaque homme est influencé par ses habitudes de pensée dans le jugement qu’il porte sur toute question se présentant à lui. Il n’est pas moins évident que plus une question est complexe et plus elle offre de faces diverses, plus les habitudes de la pensée contribuent à déterminer les conclusions auxquelles on arrive, Quand le sujet est simple et n’a pas beaucoup d’aspects différents, s’il s’agit, par exemple, d’une vérité géométrique ou d’une action mécanique, les perversions de jugement résultant de la tournure de l'esprit sont relativement peu nombreuses; mais lorsque le sujet est complexe et hétérogène, lorsqu'il peut être envisagé par la pensée d’une foule de façons différentes, la tournure de l'esprit affecte considérablement la forme de la conception.
Aussi r’est-il rien de plus important pour l’étude de la science sociale que de bonnes habitudes de pensée, et ces bonnes habitudes ne peuvent s’acquérir que par l'étude des sciences en général. En effet, la sociologie est une science embrassant tous les phénomènes qui font l’objet des autres sciences. Elle présente ces relations nécessaires dont traitent les sciences abstraites; elle présente ces connexions entre la cause et l'effet avec lesquelles on se familiarise en étudiant les sciences abstraites-concrètes ; enfin, elle présente ce concours de causes et cette production de résultats contingents, que nous montrent les sciences concrètes, mais plus spécialement les sciences organiques. Par suite, pour acquérir les habitudes d’esprit qui conduisent à penser juste en sociologie, l'intelligence doit se familiariser avec les idées fondamentales que met en lumière chacune des classes de sciences; il ne faut pas qu’elle se laisse absorber par des idées empruntées exclusivement à l’une de ces classes, ou à dezx quelconques d’entre elles,
Pour mieux éclaircir ce point, nous allons indiquer briè-
vement la discipline, indispensable, que chaque classe de sciences procure à l'esprit, et aussi les mauvaises habitudes intellectuelles résultant de l'étude exclusive de cette classe,
: Un esprit absolument étranger aux Sciences abstraites ne peut avoir un sentiment convenable des nécessités de relation. Examinez les pensées d’un homme entièrement ignorant, à qui l’on n’a pas même montré ces rapports précis et exacts que l’on rencontre en arithmétique; vous verrez qu'il n’est pas complétement convaincu que les données une fois posées la conséquence est inévitable. Ce qui a pour vous lapparence d’une certitude ne lui semble pas à l'abri du doute. Même les hommes que leur éducation a quelque peu familiarisés avec les opérations numériques et leurs résultats, ne témoignent pas d’une foi absolue dans la dépendance de la conclusion vis-à-vis des prémisses, chaque fois qu'il s’agit d’une relation purement logique.
L'étude des sciences abstraites, la logique et les mathématiques, peut seule donner une foi inébranlable dans les nécessités de relation. La logique, qui traite des nécessités de relation de l’ordre le plus simple, est utile à cet égard, mais moins, cependant qu’elle ne pourrait l'être, parce que les symboles dont elle se sert ne se traduisant pas en pensées, les connexions qu’elle établit ne sont pas réellement représentées. Lorsqu’à une déduction logique exprimée d’une façon abstraite on substitue un exemple assez concret pour qu’on puisse reconnaître les dépendances réciproques, alors et seulement alors, il y a un exercice des facultés mentales permettant de saisir la nécessité logique. De même, dans la discipline fournie par les mathématiques, il faut remarquer que l’habitude de s’occuper des relations numériques nécessaires, bien qu'utile dans une certaine mesure pour développer le sentiment de la nécessité, n’est pas extrêmement utile; car dans l'immense majorité des cas, l'esprit, absorbé par les symboles qu’il emploie et n’apercevant pas derrière eux les groupes d’unités qu'ils remplacent, ne se représente pas réellement les relations exprimées et n’en saisit pas la nécessité; par suite il n’y a pas une reproduction continuelle de l’idée de nécessité. C'est la plus spéciale des divisions des mathémaîtiques, celle qui s’occupe des relations d’éten-
due, qui jlus que toute autre étude fournit des idées nécessaires et par là fortifie et précise le sentiment de la nécessité en général. Une démonstration géométrique présente suCcessivement les prémisses et la conclusion d’une façon telle, que la relation dont on s’occupe est vue par la pensée et ne se dissimule pas sous un pur symbole. À chaque pas on découvre quelque connexion de position ou de quantité ne pouvant pas ne pas exister, et l'habitude de faire ces pas rend vif et familier le sentiment de connexions semblables.
Mais quelque utile, quelque indispensable que soît la discipline mathématique, spécialement la discipline géométrique, comme moyen de préparer l’esprit à reconnaître dans toute la nature les identités absolues, elle est propre pourtant, si l’on s’y livre exclusivement ou trop habituellement, à produire des perversions de la pensée en général. Inévitablement elle donne à l'esprit un pli particulier, et non moins inévitablement ce pli particulier affecte toutes les opérations intellectuelle, — il cause une tendance à envisager au point de vue mathématique des sujets hors de la portée des mathématiques. Le mathématicien a toujours affaire à des phénomènes dont les éléments sont peu nombreux et bien définis, Les problèmes les plus cemplexes le sont toujours beaucoup moins que ceux des sciences concrètes. Mais quand il s’occupe de ceux-ci il ne peut s'empêcher de raisonner comme il en a pris l’habitude,; en traitant les questions des sciences concrètes, il ne prend qu’un petit nombre de facteurs, leur attribue implicitement une détermination qu'ils n’ont pas, et procède d’après la méthode mathématique pour tirer une conclusion positive de ces données, comme si elles étaient déterminées et exactes.
De là cette vérité, dont on voit tant d'exemples, que dans les matières contingentes, les mathématiciens sont mauvais raisonneurs. Aux anciens exemples M. Michel Chasles vient d'en ajouter un nouveau,ense montrant incapable de juger de | la valeur des preuves dans l'affaire des contrefaçons Newton- Pascal. Feu le professeur De Morgan en fournit un autre : à force d'appliquer son esprit à examiner microscopiquement un petit détail d’une question, il n’en apercevait pasles points prinCipaAUXe
La culture des stiences abstraites concrètes donne à la pensée une nouvelle habitude qu’on ne saurait acquérir autrement, et qui est essentielle pour penser juste en général, par conséquent pour penser juste en Sociologie. La familiarité avec les divers ordres de phénomènes physiques et chimiques précise et fortifie le sentiment de la cause et de l'effet.
Les choses qui nous environnent nous donnent par expérience l'idée de forces spéciales et celle de la force en général. Les gens sans culture tirent de cette expérience une certaine foi à la causalité; ainsi lorsqu'ils voient un effet qui les frappe, ils l’attribuent d'ordinaire à une cause suffisante, et en présence d’une cause d’une importance donnée, ils s’attendent à un effet proportionné,. Il en est notamment ainsi quand il s’agit d’actions simples et mécaniques. Mais ces impressions fournies par la vie quotidienne ne donnent à l’esprit qu’une idée vague des relations de causalité, si elles ne sont fortifiées par l'étude de la science physique. Il suffit de rappeler la facilité avec laquelle on admet les prétendus faits du spiritualisme, dont la plupart impliquent la négation positive de l’axiome de mécanique d’après lequel l’action et la réaction sont toujours égales et de sens contraire, pour montrer combien la façon ordinaire d'envisager la causalité est peu quantitative — combien elle est éloignée de toute idée de proportion entre la quantité de force dépensée et la quantité d'effet obtenu. Très généralement aussi, ta façon d'envisager la causation n’est même pas exacte au point de vue qualitatif; on entend scuvent exprimer les notions les plus absurdes sur l’effet que doit produire telle ou telle cause. Prenez pour exemple cette croyance populaire, qu’en mettant un bowc dans l'écurie on préserve la santé des chevaux; notez que l’idée est adoptée sur la foi des grooms et des cochers par les maîtres, gens ayant reçu de l'éducation ; j'ai entendu dernièrement un général américain affirmer le fait, avec l’assentiment de deux fonctionnaires anglais en retraite. Evidemment celte disposition à admettre sur de semblables témoignages qu’une cause comme celle-là peut produire de pareils effets, implique une
notion de la causalité qui, même au point de vue qualitatif, est de l'ordre le plus grossier. Et cette notion se trahit pare
tout dans les superstitions dont on retrouve la trace dans toutes les classes, |
Nous pouvons conclure de là que les observations, non comparées ni analysées, faites par les hommes dans le cours de leurs rapports avec les choses environnantes, ne suffisent pas pour leur donner des idées pleinement rationnelles sur l'enchaînement des faits, Il faut faire subir un examen critique aux phénomènes physiques, mesurer les facteurs et leurs résultats et comparer différents cas entre eux, pour arriver à des idées claires sur la nécessité de la dépendance causale. Cette investigation des phénomènes physiques est précisément l’affaire des sciences abstraites-cConcrètes. Chaque expérience faite par le physicien ou le chimiste rafraichit en lui la conscience d’une vérité qu’il a déjà constatée un nombre incalculable de fois dans ses ‘expériences antérieures, à savoir que de certains antécédents d’une nature particulière découlera inévitablement une certaine espèce de conséquences. Les habitudes de pensée produites par ces expériences continuellement répétées, toujours les mêmes, toujours exactes, rendent impossible de se représenter un effet comme n’ayant pas de cause, ou une cause comme se dépensant sans avoir d'effet; elles rendent également impossible de se représenter un effet hors de proportion avec sa cause, ou une cause hors de proportion avec son effet.
Cependant, bien que l'étude des sciences abstraites-concrètes, poursuivie expérimentalement, fortifie et éclaircisse la conscience de la causalité, c’est une discipline insuffisante si on la prend isolément. Quand on s’y livre exclusivement, elle engendre une habitude d’esprit qui entraîne à des conclusions erronées, lorsqu'on a affaire à des phénomènes d’un ordre plus élevé. Les procédés de recherche en physique sont essentiellement analytiques; l'emploi journalier de ces procédés produit deux tendances : à envisager isolément les facteurs qu'on a à démêler, à identifier et à mesurer, et celle à s’en tenir aux résultats obtenus, comme s'ils étaient les résultats définitifs à chercher, Quand le chimiste a saturé, neutralisé, décomposé, précipité, et enfin séparé les élérnents, il est en mesure de déterminer quelle quantité de celui-ci était combinée avec une quantité donnée de celui-là; quand il a vérifié le résultat en repre-
nant son analyse par une autre voie, ses recherches sur ce point sont terminées; il en est de même des recherches analogues sur les autres affinités de l’élément, après que cellesci ont été déterminées qualitativement et quantitativement, Il a l’habitude de se débarrasser des facteurs concomiiants causes de perturbation, ou de les négliger autant que possible, afin de reconnaître et de mesurer l'un d’entre eux, et puis un autre; son but est atteint quand il s’est rendu compte de tous les facteurs, considérés isolément. Il en est de même du physicien. Supposons que le problème soit la propagation du son dans l'air et l’explication de sa vitesse. La vitesse calculée par Newton est inférieure d’un sixième à celle que fournit l'observation, et Laplace entreprend d’expliquer l'anomalie. Il reconnaît que la compression produite dans l’air par chaque onde sonore developpe de la chaleur; il détermine la vitesse additionnelle qui en est la conséquence; il l'ajoute à la vitesse précédemment calculée, il voit que le résultat est d'accord avec l'observation; et alors, ayant décomposé le phénomène en ses éléments constituants et ayant mesuré chacun d’eux, il considère sa tâche comme achevée. Il en est toujours ainsi : le physicien a l’habitude identifier, de distinguer, d'évaluer les facteurs, et de s'arrêter lorsqu'il a fait tout cela d’une façon complète, Portée dans l'interprétation des choses en général, cette habitude y produit à peu près les mêmes effets que l’habitude mathématique. Elle tend à former des conceptions indûment simples et indûment définies, et elle encourage notre propension naturelle à nous contenter de résultats immédiats. L’habitude de s’occuper quotidiennement des facteurs simples des phénomènes, de facteurs que très-peu d’autres viennent compliquer et qui sont séparés par la pensée de leurs combinaisons, conduit inévitablement à envisager les choses environnantes d’une façon plutôt analytique que synthétique. Cette habitude conduit à considérer les causes simples à part du plexus compliqué de causes coopérantes cui se manifestent dans les phénomènes naturels d'ordre supérieur, ct produit une tendance à supposer qu'une fois les résultats de ces causes simpies bien déterminés, il ne reste plus rien à se demander.
Ainsi la science physique, bien que propre à développer
la notion de la causalité dans ses fôrmes simples et définies et à préparer ainsi l’esprit à l'étudier dans ses formes complexes, n’est pas suffisante par elle-même pour rendre ces formes complexes complétement intelligibles. Pour montrer par un exemple combien elle est insuffisante pour cet objet, je pourrais citer un homme, mathématicien et physicien distingué, qui par son mérite s'est placé au premier rang; il a néanmoins montré à plusieurs reprises un défaut de jugement, chaque fois qu’il abordait les questions des sciences concrètes, où les données sont plus nombreuses et moins précises. Choisissant des prémisses qu’il admettait tout au moins gratuitement et qui en certains cas étaient improbables, il procédait par des méthodes rigoureuses à en déduire des conclusions précises et il affirmait ensuite ces conclusions comme si elles avaient une certitude en rapport avec la rigueur de ses méthodes.
La discipline qui apporte le correctif nécessaire est fournie par les sciences concrètes. L'étude des formes des phénomènes, qui fait l’objet de la logique et des mathématiques, est nécessaire , mais elle est loin d’être suffisante. L'étude des facteurs des phénomènes, qui fait l’objet de la mécanique, de la physique et de la chimie est essentielle aussi; mais elle ne suffit ni par elle-même, ni même lorsqu'on y joint l'étude des formes. L'étude des produits euxmêmes, pris dans leur ensemble, n’est pas moins nécessaire. L'attention exclusive donnée aux formes et aux facteurs, non-seulement ne peut conduire à des conceptions vraies des produits, mais tend même à en donner des conceptions fausses. Il faut que l'esprit joigne aux habitudes analytiques des habitudes synthétiques. Envisagée à son point de vue véritable , l'analyse a pour fonction principale de préparer les voies à la synthèse; et pour conserver l'équilibre mental, il ne suffit pas de reconnaître que la synthèse est le but et que l’analyse n’est que le moyen, il faut aussi pratiquer la synthèse concurremment avec l'analyse.
Toutes les sciences concrètes familiarisent l’esprit avec des conceptions fondamentales que ne fournissent ni les sciences abstraites, ni les sciences abstraites-concrètes : — les conceptions de continuité, de complexité et de contin-
gence. Les plus simples des sciences concrètes, l’astronomie et la géologie, fournissent l’idée de continuité avec une grande netteté; nous n’entendons pas par là simplement la continuité d'existence, mais la continuité de causation, la production incessante des effets — l’action sans fin de chaque force. Dans l'esprit d’un astronome, l’idée est profondément gravée qu’une planète détournée de sa trajectoire par une autre planète ou par l’action combinée de plusieurs astres, suivra dans tout le temps à venir une route différente de celle qu'elle aurait suivie sans cette perturbation; il reconnaît que la réaction qu’elle exerce à son tour sur la planète ou les planètes perturbatrices a également des effets, qui se compliqueront sans cesse, se diffuseront lentement, mais ne seront jamais anéantis pendant les incommensurables périodes de l'avenir. De même le géologue voit dans chaque changement de l'écorce terrestre, produit par l’action ignée ou l’action aqueuse, un facteur nouveau qui influera indéfiniment sur tous les changements subséquents. Le soulèvement d’une portion du fond de la mer modifie la direction des courants océaniques et par là le climat des terres adjacentes; il agit sur les pluies et les vents dominants, sur la dénudation des côtes et sur les alluvions , sur la flore et sur la faune, ces effets deviennent autant de causes qui agissent incessamment par des voies de plus en plus multiples. On peut toujours suivre le travail persistant de chaque force et la complication progressive des résultats, à mesure que les époques géologiques se succèdent,
Ces conceptions ne résultent à aucun degré de l'étude des sciences abstraites et abstraites-concrètes ; les sciences concrètes inorganiques nous les fournissent d'une façon qui bien qu’incontestable ne les impose pas à notre attention; mais elles nous sont fournies d’une façon claire et frappante par les sciences concrètes-organiques — celles qui traitent des choses vivantes. Tout organisme, si nous savons comprendre les leçons qu’il nous donne, nous montre la continuité et la complexité dans les causes. Les faits ordinaires d'hérédité mettent en lumière cette continuité — très-nettement dans les cas où il y a union entre deux variétés aussi distinctes que le blanc et le nègre et où les
traces du sang nègre reparaissent de génération en génération: mieux encore dans les animaux domestiques, où des traits hérités d’un ancêtre éloigné montrent l'action persistante de causes remontant très-haut. Les phénomènes organiques nous familiarisent avec la complexité des causes, en montrant que chaque conséquence est le résultat du concours de beaucoup d’antécédents et que chaque influence produit des résultats multiples. En observant comment une dose donnée d’une substance donnée produit sur deux personnes des effets qui ne sont pas exactement identiques, et produit sur la même personne des effets difiérents selon l’état de sa constitution, on voit combien sont complexes les combinaisons de facteurs amenant les changements de l'organisme et combien, par conséquent, chaque changement particulier est contingent. Nous n’avons qu'à examiner ce qui arrive après une lésion, au pied par exemple, pour voir que si elle est permanente elle altère la tenue et l'attitude du corps, le mouvement des bras et enfin les traits, qui prennent l'expression contractée accompagnant la douleur ou la gène. En somme, par son influence sur le système musculaire, le système nerveux et le système viscéral, ce mal local agit et réagit sur la structure et les fonctions du corps entier et produit des effets qui, en se diffusant, se compliquent d’une façon incalculable. Non-seulement l’étude de la science de la vie impose de mille manières à l'attention les notions fondamentales de continuité, de complexité, de contingence, de causalité; mais encore elle conduit à une autre conception importante que les sciences concrètes inorganiques ne sauraient fournir — la conception de ce qu’on pourrait appeler la causalité fructifiante. En effet, les corps vivants, qui se distin= guent des corps non-vivants en ce qu'ils se propagent, s’en distinguent aussi en ce que chez eux certaines actions s’accumulent au lieu de se dissiper comme chez les autres. Non-seulement les organismes, pris dans leur ensemble, se reproduisent, de sorte que par leur multiplication, de faibles commencements peuvent amener de grands résultats; mais encore il en est de même de leurs composants, qu'ils soient normaux ou morbides. Ainsi une petite quantité de virus introduite dans un organisme n’a pas un effet propor-
tionné à son importance, comme cela a lieu pour un agent ou une masse inorganique ; elle s’approprie les matériaux que lui fournit le sang de l’organisme, prend ainsi un accroissement considérable et produit des effets hors de toute proportion avec la quantité originairement introduite — effets qui se perpétuent avec une intensité croissante pendant tout le reste de la vie de l'organisme. Il en est ainsi pour le développement d'un agent interne aussi bien que pour l'invasion d'un agent externe. Une quantité microscopique de matière séminale peut servir de véhicule à une particularité constitutionnelle héréditaire, infinitésimale même par rapport à cette petite quantité; cinquante ans après, il peut en résulter la goutte ou la folie; au bout de cette longue durée, des actions et des produits lentement développés se manifestent par de grands dérangements dans les fonctions ou dans la structure. C’est là un trait caractéristique des phénomènes organiques. En même temps que les changements destructifs s’accomplissant dans les tissus des corps vivants produisent continuelles ment des effets qui s’atténuent par la subdivision, comme les effets des forces inorganiques ; les changements constructifs qui 5’y accomplissent aussi, et par lesquels les corps vivants se distinguent des corps non vivants, produisent certaines classes d'effets qui s’accroissent à mesure qu'ils se diffusent — ils augmentent sans cesse en volume aussi bien qu’en variété.
Ainsi l'étude de la science de la vie est essentielle comme, discipline; en partie parce qu’elle familiarise l'esprit avec les idées fondamentales de continuité, de complexité, de contingence, de causalité, plus clairement et de plus de façons que ne le font les autres sciences concrètes, et en partie parce qu’elle familiarise l'esprit avec l’idée fondamentale de causalité fructifiante, que les autres sciences concrètes ne fournissent pas du tout. Ge n'est pas que les sciences organiques, cultivées exclusivement, puissent fournir ces conceptions sous une forme claire; il faut être versé dans les sciences abstraites-concrètes pour saisir comme il faut l’idée de causalité simple. Etudiées seules, les sciences organiques tendent plutôt à rendre obscures les idées de causalité ; car la complication des facteurs et la
contingence des résultats y est si grande, qu’on ne peut établir de relations définies entre les antécédents et les conséquents ; les uns et les autres ne se présentent pas dans une connexion assez étroite pour que la conception d’action causale, qualitative et quantitative, soit suffisamment distincte. Avant tout, la discipline de la physique et de la chimie est indispensable pour préciser les idées des relations nécessaires, entre la nature et l'intensité des forces, et entre la nature et l’intensité de leurs effets ; on peut alors aborder l’étude des phénomènes organiques avec le sentiment très-net que, bien queles procédés de causalité y soient souvent trop complexes pour être explicables, il y a pourtant une causalité, non moins nécessaire et non moins exacte que dans les cas plus simples.
Appliquons maintenant ces considérations sur la discipline intellectuelle à notre sujet immédiat. Pour étudier avec fruit la science sociale, il faut des habitudes d’esprit produites par l’étude de toutes les sciences dont nous avons parlé. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une étude complète ni même poussée très-loin; il suffit de se rendre maitre des idées capitales fournies par chacune de ces sciences. En effet, comme nous l’avons déjà dit, les phénomènes sociaux embrassent des phénomènes de tout ordre,
On ne peut nier qu’il ne s’y trouve des nécessités de relation semblables à celles dont traitent les sciences abstraites, puisque l’on voit les sociétés présenter des faits de nombre et de quantité. Il est également indiscutable que les actions des hommes réunis en société se conforment aux lois des forces physiques , dans leurs mouvements et dans leurs opérations productives. Tout ce qui se pense et tout ce qui se fait dans le cours de la vie sociale, on le pense et on le fait conformément aux lois de la vie individuelle; c’est là aussi une vérité — presque un axiome, bien que peu de gens semblent en avoir conscience.
Ainsi la culture scientifique en général est nécessaire, et par-dessus tout la culture de la science de la vie. Gelleci est plus impérieusement exigée parce que les conceptions de continuité, de complexité et de contingence dans la causalité, aussi bien que la conception de causalité
ructifiante, lui sont communes avec la science de la société. Elle procure une discipline spécialement appropriée, par la raison qu’elle seule, parmi les sciences, familiarise avec ces idées capitales, en présente les données sous des formes facilement saisissables, et prépare ainsi l'esprit à en reconnaître les données dans la science sociale, où tout en se présentant aussi constamment elles sont moins facilement saisissables.
L'importance suprême de ce dernier genre de culture n’a pas pu être démontrée d’une façon complète par ces courtes explications. Outre qu’il engendre des habitudes d'esprit appropriées à l'étude de la science sociale, il procure aussi des conceptions spéciales qui sont comme les clefs de cette science. La science de la vie fournit à la science de la société certaines grandes généralisations, sans lesquelles celle-ci ne pourrait exister. Passons à l’examen des relations qu'elles ont entre elles,