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CHAPITRE XIV

La parabole du semeur peut s'appliquer aux progrès de la science. De temps en temps on sème des idées nouvelles et elles ne germent pas, ou, après avoir germé, elles meurent faute d’un terrain convenable, jusqu'à ce qu’enfin elles soient semées dans des conditions qui leur permettent de prendre racine et de fleurir. On en trouve un exemple, entre mille, dans ‘histoire de la vérité que nous allons traiter ici : la sociologie est dépendante de la biologie. Même en limitant nos recherches à notre propre société, nous pouvons suivre les traces de cette idée jusqu’à plus de trois siècles en arrière. Dans le premier livre du Gouvernement ecclésiastique , de Hooker, elle est énoncée aussi clairement que le permettait l’état de la science à cette époque, — elle l'est même plus clairement qu’on ne l'aurait attendu d’un temps où la science et les méthodes scientifiques étaient si peu avancées. Non-seulement Hooker conçoit la notion générale des lois naturelles, non-seulement il admet que les actions humaines procèdent du désir guidé par la connaissance et ainsi, en un certain sens, obéissent à ung loi ; mais encore il reconnaît que la formation des sociétés est déterminée par les attributs des individus, et que l’organisation des gouvernements découle de la nature des hommes qui se sont associés pour pouvoir mieux satisfaire

à leurs besoins. Bien que cette doctrine soit obscurcie par une doctrine théologique dont il faut la dégager, elle est exprimée avec beaucoup de clarté; il ne lui manque qu'une meilleure définition et plus de développement pour être vraiment scientifique.

Cette idée reparaît plusieurs fois dans les écrivains anglais postérieurs. Je n’en citerai qu’un exemple, pris dans l'Essai sur l’histoire de la société civile, publié il y a un siècle par le D' Adam Ferguson. La première partie de cet essai traite des « caractères généraux de la nature humaine. » Dans la section I, Ferguson signale l’universalité de la tendance à vivre en société, montre que cette disposition dépend de certaines affections et de certains antagonismes ; il indique l'influence de la mémoire, de la prévoyance, du langage, du naturel communicatif, et allègue que « ces faits doivent être pris pour base de tous nos raisonnements sur l'homme. » Bien que la façon dont les phénomènes sociaux dérivent des phénomènes de la nature humaine individuelle ne soit aperçue que d’une manière vague et générale, cependant elle est aperçue ; il y a conception de la relation de causalité.

Pour que cette conception prit une forme définie, il fallait d’une part que les connaissances scientifiques fussent devenues plus étendues et plus précises, et d'autre part que l'esprit scientifique se fût fortifié. Cest à M. Comte, qui vivait à un moment où ces conditions se trouvaient remplies, que revient l’honneur d’avoir mis en lumière avec une précision relative la connexion entre la science de la vie et la science de la société. Il a vu clairement que les faits qui se produisent dans les associations humaines sont de même nature que ceux qui se produisent dans les groupes d'êtres inférieurs vivant en troupes ; et que dans un cas comme dans l’autre il faut étudier les individus avant de pouvoir comprendre les assemblages. Aussi a-t-il placé la biologie avant la sociologie dans sa classification des sciences. Il a regardé la biologie comme une préparation nécessaire aux études sociologiques, non-seulement parce que les phéncrnènes de la vie collective, dérivant des phénomènes de la vie individuelle, ne peuvent être convenablement coordonnés qu'après que ceux-ci l’ont été ; mais

aussi parce que les méthodes d'investigation qu’emploie la biologie sont des méthodes dont la sociologie doit également se servir. Il fait voir cette dépendance d’une façon très-satisfaisante, par divers moyens qu'il serait trop long de-spécilier.

On peut soutenir, il est vrai, que certaines de ses autres idées l'ont empêché de voir toutes les conséquences de cetle dépendance. Ainsi, par exemple, quand il parle de &« l'anarchie intellectuelle qui est la véritable source de notre anarchie morale ; » quand il décèle ainsi la conviction, visible dans tout son Cours de philosophie positive, qu’une saine théorie amènerait une saine pratique , il devient clair que la relation entre les attributs des citoyens et les phénomènes de la vie sociale est inexactement conçue par lui; cette relation a des origines trop profondes pour être altérée par un simple changement des idées régnantes. De plus, en niant, comme il le fait, que l'espèce soit indéfiniment modifiable, il montre qu’il ignore une des vérités capitales empruntées par la sociologie à la biologie — une vérité dont l’oubli entache d'erreur toutes les explications sociologiques. Bien qu'il admette que l'homme est modifiable, dans une certaine mesure, au point de vue physique et au point de vue intellectuel, le dogme de la fixité des espèces, auquel il adhère, l’oblige à concevoir d'une façon beaucoup trop étroite les changements indivi=| duels et sociaux. De là viennent chez lui plusieurs idées fausses, entre autres cette erreur grave, que les différentes formes de sociétés observées sur toute la surface du globe, parmi les races sauvages et les races civilisées, ne sont que des stages différents d’une évolution identique ; la vérité est que les types sociaux, de même que les types des organismes individuels, ne forment pas de série et ne peuvent se classer qu’en groupes et en sous-groupes divergents.

Il n’arrive pas non plus à concevoir la science sociale de la seule façon qui puisse en faire le couronnement naturel des sciences plus simples. Il ne voit pas qu’elle étudie les formes les plus complexes de ces échanges continuels par lesquels se renouvelle à chaque instant dans tout l'univers la distribution de la matière et du mouvement. Il faut savoir comprendre que les transformations s’accomplissant pen-

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dant la croissance, la maturité et le déclin des sociétés obéissent aux mêmes principes que celles qui s’accomplissent dans les agrégats de tous les ordres, organiques et inorganiques; il faut reconnaître que la marche des choses est, dans tous les cas, déterminée par des forces, et qu’on ne peut l'expliquer scientifiquement sans l’exprimer en fonction de ces forces ; alors seulement on arrive à concevoir la sociologie comme une science, dans toute la force du terme. Néanmoins nous ne devons pas méconnaître l’importanee du pas fait par M. Comte. Sa façon d’envisager les faits est vraiment philosophique. Les chapitres d'introduction à sa Sociologie contiennent, mêlées à des vues particulières qu’on ne saurait admettre, bien des pensées vraies en même temps que grandes et fécondes ; ils témoignent d’une largeur.et d'une profondeur de conception qui n’avaient encore jamais été atteintes. En dehors de l'exactitude de ses doctrines sociologiques, il emporte sur tous ceux qui l'avaient précédé par la manière dont il conçoit les phénomènes sociaux, entre autres supériorités, il a celle d’avoir reconnu la dépendance de la sociologie vis-à-vis de la biologie. Laissons de côté l'histoire de cette idée pour examiner l’idée elle-même, Les deux sciences sont connexes à deux points de vue différents, d’une égale importance. En premier lieu, toutes les actions sociales étant déterminées par les actions des individus et toutes les actions des individus étant réglées par les lois générales de la vie, l’interprétation rationnelle des actions sociales suppose la connaissance des lois de la vie. En second lieu, une société dans son ensemble, considérée à part des unités vivantes qui la composent, présente des phénomènes de croissance, de structure et de fonctions, analogues aux phénomènes de croissance, de structure et de fonctions que présente lindividu; et ceux-ci sont la clef des autres. Nous commencerons par cette connexion, résultat de l’analogie.

Les figures de langage qui nous trompent souvent en faisant croire à une identité complète, là où il n'existe que des ressemblances légères, nous trompent aussi quelquefois en nous portant à considérer une corrélation véritable comme une pure fantaisie. Quand on se sert d’une métaphore

pour exprimer une similitude réelle, on donne à penser que cette similitude n’est qu'imaginaire; on obsCcurcit ainsi la perception d’une connexion intrinsèque. Gest ce qui arrive pour les expressions, « Corps politique, »« organisation politique » etc., qui assimilent tacitement une société à un être vivant; on les prend pour des expressions ayant leur raison d’être, mais ne correspondant pas à une réalité et tendant plutôt à entretenir une fiction. Pourtant les métaphores sont ici plus que des métaphores, dans le sens ordinaire du mot. Ce sont des façons de parler où se fait jour une vérité d’abord obscurément perçue, mais qui s'éclaircit à mesure qu’on examine de plus près le iémoignage. Il y a analogie réelle entre l'organisme individuel et l'organisme social; cela devient incontestable dès que l’on a reconnu que tous deux sont également soumis à certaines nécessités qui en déterminent la structure. ; La dépendance mutuelle des parties fournit à toute organisation son point de départ et sa direction. Tant que dans une masse de matière vivante toutes les parties sont semblables, tant qu'elles vivent et s'accroissent de la même façon sans s’aider l’une l’autre, il n’y a pas d’organisation; ce sont là les caractères de cet agrégat uniforme de protoplasma, qui occupe la place la plus humble parmi les choses vivantes. Privé de propriétés distinctes, à peine doué de mouvement, il ne peut s'adapter aux circonstances; il est à la merci de l’action destructive du milieu ambiant. Pour que cette masse sans organisation devienne une masse organisée, possédant les propriétés et les caractères de ce que nous appelons un organisme, il faut que les parties qui la constituent perdent leur similitude originaire et que chacune prenne le rôle qui convient à sa situation à l'égard des choses extérieures. Ges différences de fonction et les différences de structure qui en découlent, d’abord faiblement marquées, peu nombreuses et peu accusées, deviennent précises et nombreuses à mesure que l’organisation se perfectionne; et en même temps elles arrivent à mieux remplir leur but, Les types des sociétés plus ou moins élevées se distinguent par des traits d'organisation qu'on peut caractériser par les mêmes expressions, il en est de même dans chaque

société des différentes périodes de son développeinent. Dans les tribus primitives il n’y a pas de parties différentes. A l’origine, tous les hommes exercent leur activité de la même manière; ils sont indépendants l’un de l’autre sauf dans des cas accidentels. Il n’y a même pas de commandement régulièrement établi; en temps de guerre seulement, il y a une subordination spontanée et temporaire à ceux qui se montrent les chefs les plus habiles. Ces agrégats sociaux informes tendent, en vertu de la loi du progrès, à devenir plus considérables, etles différences entre les parties quiles composent deviennent toujours plus grandes, plus précises et plus nombreuses. À mesure que la société se développe, ses unités tombent dans divers ordres d'activités déterminés par des différences dans les conditions locales ou dans les facultés individuelles; par là se forment peu à peu des organismes sociaux permanents, dont les organismes primaires se compliquent déjà, au moment où ils se dessinent, d’organismes secondaires qui se dessineront à leur tour, et ainsi de suite.

N'y eût-il pas autre chose, l’analogie serait déjà féconde; mais ce n’est pas tout. Ces deux métamorphoses ont une cause commune. Considérons d’abord un animal composé de parties identiques, dont chacune vit isolément par ellemême et pour elle-même : à quelle condition pourra-til se modifier en sorte que chaque partie ait une fonction différente à remplir? Évidemment, pour que chaque partie sorte de cet état primitif où elle subvenait pour son propre compte à tous les besoins vitaux et arrive à un état où elle subviendra d’une façon surabondante à un certain besoin vital, il faut que les autres parties prennent en même temps d’autres activités spéciales, et subviennent pour elle aux autres besoins vitaux. Une des parties d’un être vivant ne peut se consacrer exclusivement à la fonction respiratoire et cesser de pourvoir à sa propre nutrition, si elle n’est suppléée dans cette dernière fonction par d'autres parties se consacrant exclusivement à absorber la nourriture. En d’autres termes, il faut qu’il y ait échange de services. L'organisation n’est possible dans un individu, qu’à la condition que l’ensemble soit dépendant de chaque partie et chaque ‘partie dépendante de l’ensemble, |

PRÉPARATION PAR LA BIOLOGIE Fe M

Il est clair que ceci est également vrai de l’organisation sociale. Un membre d’une société primitive ne peut se vouer à un ordre d'activité satisfaisant à un seul de ses besoins personnels, si ceux au profit desquels il exerce son activité spéciale ne le font profiter en retour du produit de leurs activités spéciales. S'il fabrique des armes au lieu de continuer à chasser, il faut qu’il participe au produit de la chasse en échange des armes qu'il fournit aux chasseurs. S'il devient un cultivateur et ne peut plus se défendre lui-même, il faut qu’il soit défendu par ceux qui se sont spécialisés défenseurs. C'est-à-dire que la mutuelle dépendance des parties est une condition essentielle du début et des progrès de l’organisation sociale, aussi bien que du début et des progrès de l’organisation individuelle.

On voit sans aller plus loin qu’il ne s’agit pas ici d’une ressemblance apparente, mais d’un parallélisme fondamental dans les principes de l’organisation. Nous n’avons pourtant qu’effleuré les analogies. Plus nous avancerons, plus nous verrons qu’elles sont étroites. En effet, demandons-nous ce que supposent ces expressions de dépendance réciproque, d'échange de services. Elles supposent un certain mode de communication entre les parties qui dépendent l’une de l'autre. Des parties s’acquittant de certaines fonctions au profit l’une de l’autre, doivent avoir des moyens de se porter l’une à l’autre les produits de leurs fonctions respectives ou de se transmettre les profits résultant de ces fonctions (quand ce ne sont pas des produits matériels). Évidemment, plus l’organisation est élevée, plus les moyens d'accomplir ces échanges deviennent compliqués. Geci a lieu égalemert dans les deux cas.

Dans les types inférieurs des organismes individuels, l'échange de services entre les parties faiblement différenciées s'effectue d’une façon lente et vague, par une diffusion irrégulière des matières nutritives, élaborées en commun, et par une propagation irrégulière de faibles excitations, amenant une coordination grossière entre les actes de chaque partie. Il en est de même dans les agrégats sociaux, lorsqu'ils sont petits et simples. Il n’y a pas d’arrangements définis pour l'échange des services; il n'y en a que d’indéfinis, Les produits, tels que les vivres, les peaux,

les armes, se troquent irrégulièrement entre producteurs et consommateurs, dans tout le corps social; il n’y a pas de système commercial ou distributif, de même que dans lanimal rudimentaire il n’y a pas de système vasculaire. L’organisme social de type inférieur, comme l'organisme individuel de type inférieur, n’a pas non plus le moyen de faire concorder les actions des parties éloignées. Quand il faut que ces parties concourent à repousser un ennemi, l'alarme se répand de proche en proche à travers une population éparpillée, précisément comme dans un animal d'espèce inférieure il y a diffusion lente et irrégulière du stimulus d'un point à tous les autres.

Dans les deux cas, l’évolution d’un organisme plus vaste, plus complexe et plus actif, implique des organes de plus en plus efficaces pour porter d’une partie à l’autre les produits matériels de chaque partie, et des organes de plus en plus efficaces pour faire coopérer les parties de façon à ce que leurs activités soient maintenues dans des relations convenables, relativement au temps et à l'intensité. Les faits nous le prouvent à chaque instant. À mesure que, l'organisme individuel parvient à une structure élevée, à quelque classe qu’il appartienne, il se forme un système complexe de canaux par lesquels le fonds commun de matières nutritives (augmenté sur un point par l’absorption, transformé sur un autre par la sécrétion, ici purifié par l’excrétion, là modifié par l'échange des gaz) se distribue à travers tout le corps pour nourrir les différentes parties, dont chacune accomplit sa fonction spéciale. De même, lorsque lorganisme social parvient à une structure élevée, quel qu’en soit le type politique il se développe une organisation commerciale, étendue et compliquée, pour distribuer les marchandises; elle envoie ses courants hétérogènes à travers tout le royaume, par des canaux allant aboutir à la boutique du détaillant; elle met sous la main de chaque citoyen le nécessaire et le superflu qui ont été produits par les autres tandis que lui-même travaillait à produire ausei sa part de richesses, ou à accomplir, en tout ou en partie, quelque autre fonction profitable à tous les autres. Semblablement, le développement d'un organisme individuel, à quelque classe qu’il appartienne, est toujours accompagné

d'un développement du système nerveux, qui facilite et proportionne l’action combinée des diverses parties et leur permet de s’adapter aux diverses circonstances; en même temps, le développement d’un organisme social coïncide toujours avec le développement d'un centre de direction général, de plusieurs centres locaux et d’arrangements destinés à communiquer les informations et les impulsions et à faire concorder toutes les sortes d’activités des différentes parties.

Or, si cette connexion fondamentale existe, on ne peut saisir rationnellement les vérités sociologiques avant d’avoir saisi rationnellement les vérités biologiques. Les deux sciences se rendent d’ailleurs des services réciproques. Il suffit. de jeter un coup d’œil sur les progrès de Ia biologie pour constater qu’elle doit à la sociologie l’idée capitale sur laquelle nous nous sommes étendus, et qu'après avoir emprunté à la sociologie la théorie du développement, elle lu restitue cette théorie devenue plus précise, enrichie d’exemples innombrables et prête à s'étendre dans des directions nouvelles. La conception lumineuse énoncée pour la première fois par M. Milne-Edwards, né en France, mais notre compatriote par le sang — la conception de « la division physiologique du travail, » tire son origine de la généralisation à laquelle l’économie politique était arrivée antérieurement. On a d’abord reconnu qu’il y a avantage pour la société à ce que ses membres se distribuent en différents groupes, consacrés chacun à une industrie différente, pour laquelle il acquiert une aptitude spéciale et s’entoure de facilités plus grandes. Cela à conduit à reconnaître qw’il y a avantage pour un organisme individuel à ce que ses différentes parties, originairement identiques et douées d’activités identiques, se partagent entre elles ces activités, en sorte que chacune, ayant une fonction distincte, s’y approprie spécialement.

Transportée de la sociologie dans la biologie, cette conception a reçu par cela même une grande extension. Au lieu de se limiter aux fonctions de la nutrition, on a vu qu’elle s’appliquait à toutes les fonctions quelconques. Il s’est trouvé que l’arrangement de l’organisation entière, et non pas seulement celui des viscères, était conforme à ce principe

fondamental — on a vu qu’il pouvait même servir à expliquer les différences survenant entre les membres, primitivement semblables. Remarquez que cette idée, après être devenue en biologie une théorie générale expliquant tout, est retournée à la sociologie prête à être pour elle aussi . une théorie embrassant tout. Car il est maintenant devenu évident que le principe de la division du travail s'applique non-seulement aux arrangements industriels, mais aux arrangements sociaux en général. Le progrès de l’organisation a été partout le même, depuis le premier pas qui a donné un chef gouvernant, se distinguant quelque peu parses actes de ceux qu’il gouvernait. Soit dans la formation d’une classe régulatrice plus ou moins distincte des classes gouvernées — soit dans la division de cette classe régulatrice en plusieurs autres, politique, ecclésiastique, etc., — soit dans la séparation des devoirs à l’intérieur de chaque classe, séparation marquée par la gradalion des rangs — partout nous pouvons reconnaître cette loi fondamentale que l’organisation industrielle nous a révélée. Une fois que nous avons saisi cette vérité, que la biologie emprunte à la sociologie et lui rend avec usure, l’ensemble des phénomènes qu'une société présente à un moment donné et la série des développements grâce auxquels elle s’est élevée jusque-là s’illuminent tout à coup ; l’analyse raisonnée en devient relativement claire.

Etant reconnue cette connexion fondamentale, il est aisé de voir combien il importe, pour pénétrer dans l’étude de la vie sociale, dese familiariseravec les vérités de la vie individuelle. En effet la vie individuelle nous présente cette division du travail, cet échange de services de façons bien diverses qui toutes sont aisées à saisir, parce que la structure et les fonctions S’offrent à nous sous une forme directement accessible aux sens. Ce n’est que lorsqu'une multitude d'exemples biologiques auront gravé dans l'esprit l’idée d’une dépendance réciproque croissante, accompagnant une spécialisation croissante, et qu’on aura ainsi déterminé une habitude de pensée, qu'on pourra apprécier convenablement les applications sociologiques de ce principe.

Laissons de côté l'influence indirecte que la biologie exerce sur la sociologie, en lui fournissant une conception ration-

nelle du développement et de l’organisalion de 1a société, et passons à l’influence directe qu’elle exerce sur elle en lui fournissant une théorie exacte de l’unité sociale, l'Homme. En effet, la biologie, outre qu’elle est connexe avec la sociologie d’une façon médiate par un certain parallélisme entre les groupes de phénomènes dont s’occupe chacune des deux sciences, est immédiatement connexe avec elle parce qu’elle a dans son domaine la créature dont les propriétés sont le point de départ de l’évolution sociale. L’être humain est à la fois le problème final de la biologie et le facteur initial de a sociologie. |

Si l’homme était partout le même, s’il n'était pas soumis au changement, si l’on pouvait considérer comme des constantes les attributs humains produisant les phénomènes sociaux, le sociologiste n’aurait guère à s’enquérir des vérités capitales dont nous avons parlé plus haut. Mais, puisque l’homme est modifiable aussi bien que tous les autres animaux, puisque les modifications qu’il subit sont comme pour les autres animaux déterminées par le milieu ambiant — et puisque ce milieu ambiant est en partie constitué par les arrangements sociaux, il devient nécessaire au sociologiste de connaître les lois auxquelles les êtres organisés se conforment en général dans leurs modifications, Sans cela il se trompera continuellement comme penseur et comme homme pratique. Comme penseur, il ne saura pas comprendre l’action et la réaction croissantes des institutions et du caractère, qui se modifient lentement et réciproquement dans le cours des générations. Comme homme pratique, l’appui qu'il donnera à telle ou telle mesure politique sans être guidé par une théorie exacte des effets qu’elle peut produire sur les citoyens, sera probablement plus nuisible qu’utile, car il y a plus de manières de se tromper que de voir juste. On reconnaîtra combien il est nécessaire d’avoir deslumières sur ce point, si l’on veut se rappeler que presque jamais on ne s'inquiète des modifications qu’une chose nouvelle, en politique ou ailleurs, doit produire sur la nature humaine. On n’envisage que l'influence immédiate sur les actions et on néglige entièrement l'influence, infiniment plus importante, sur le physique et le moral des générations ‘futures.

| Toutefois les vérités biologiques qui peuvent mettre un

frein à ces spéculations politiques hasardées et à ces actes politiques téméraires sont des vérités bien évidentes ; il semble que chacun doit être capable de les constater, même sans avoir fait une étude spéciale de la biologie. Les facultés de tout genre se fortifient par l'exercice et s’affaiblissent quand elles restent inactives ; les modifications qui affectent un individu se transmettent à sa postérité ; ce sont là des faits qui s'imposent à l’attention et tout le monde les admet plus ou moins. Bien que les preuves en faveur de l'hérédité semblent assez obscures, si l’on s'attache aux détails, à cause des innombrables différences des parents et des ancêtres, lesquels ont chacun une part d'influence variable dans chaque nouveau produit, cependant si l’on examine l’ensemble l'évidence est accablante. Sans s'arrêter à la masse inépuisable de preuves fournies par les animaux domestiques de toute espèce, modifiés par les éleveurs, les preuves fournies par les races humaines elles-mêmes sont amplement suffisantes. Il est indubitable que chaque variété de l'humanité va se reproduisant de telle sorte que les générations voisines sont presque identiques, quelque sensibles que puissent devenir les divergences au bout d’une longue suite de générations. On reconnaît toujours les Chinois pour des Chinois, en quelque partie du globe qu'owles rencontre ; quiconque voit un nègre peut affirmer que ses ancêtres étaient noirs; personne ne doute que les variétés de race moins caractérisées ne soient très-persistantes. D'autre part il est certain que la ressemblance qui subsiste entre les membres d’une même branche humaine, tant que les conditions vitales demeurent les mêmes, fait place à une différence qui s’accroît peu à peu dans le cours des siècles, lorsque les membres de cette branche, se répandant dans des séjours divers, se trouvent soumis à des conditions dissemblables. Si nous admettons l'unité originaire de la race humaine, nous sommes forcés d'admettre ces divergences , résultant de ces causes ; même dans le cas où nous n’admettrions pas l’unité originaire, les races que la parenté de leurs idiomes nous fait classer comme aryennes prouvent que des modes de vie différents produisent, dans la suite des temps, des différences physiques et morales permanentes ; l'Hindou et l'Anglais, le Grec et l'Allemand

présentent, au double point de vue du corps et de l'esprit, un contraste incontestable , ne pouvant provenir que du milieu matériel, moral et social, qui a agi d’une facon continue sur leurs activités et par suite sur leur constitution. C’est pourquoi, ainsi qu’il a été dit plus haut, on pourrait croire qu'il est à peine besoin d'études biologiques pour habituer l'esprit à ces faits considérables, qui jouent un rôle si important dans les conclusions sociologiques.

Nous voyons pourtant qu’on ne peut se dispenser d’une étude approfondie de la biologie. Il est nécessaire de mettre avec méthode sous les veux des citoyens ces faits que si peu d’entre eux songent à examiner et à méditer ; il est nécessaire qu’ils y reconnaissent les lois universelles de la nature vivante. Il faut pour cela une multiplicité d'exemples de tout genre, souvent répétés et reproduits avec insistance. C’est seulement ainsi qu'on peut les amener à être suffisamment convaincus que tous les êtres organiques sont modifiables, que les modifications peuvent être héritées, que par suite les conséquences éloignées de toute influence nouvelle mise en contact avec les membres d’une communauté, sont toujours sérieuses,

Pour donner une forme plus précise et plus frappante à cette conclusion générale, qu’on nous permette d'examiner ici certaines entreprises poursuivies par des philanthropes et des législateurs enthousiastes d’avantages immédiats, mais n'ayant tenu aucun compte des vérités biologiques ; si ces vérités avaient été gravées dans leur esprit elles les auraient arrêtés ou du moins fait hésiter.

Toute espèce d'animal va se multipliant jusqu’à ce qu’elle arrive à la limite où la mortalité, avec ses causes variées, balance sa fécondité. Diminuez la mortalité en supprimant ou en affaiblissant l’une de ces causes, le nombre des individus s’accroit jusqu’au moment où la mortalité et la fécondité se trouvent de nouveau en équilibre. Quel que soit le nombre des influences funestes supprimées, on en arrive toujours là, car les influences funestes qui subsistent deviennent plus intenses. Ou bien la difficulté de se procurer des moyens de subsistance augmente; où bien quelque ennemi de l'espèce, se multipliant à mesure

que la proie est plus abondante, devient plus destructeur; ou bien certaine maladie, favorisée par la proximité, devient plus fréquente. Gette loi générale, dont on trouve partout des applications parmi les espèces inférieures, pèse aussi sur la race humaine, Il est vrai que dans ce cas elle est souvent contrariée et obscurcie. Grâce à l’émigration, la population peut partiellement éluder les limites contre lesquelles elle se heurte sans cesse ; grâce à l'augmentation de la production, ces limites reculent continuellement ; en: fin, grâce aux progrès de la science on peut combattre les agents destructeurs. Mais ce ne sont là que des modifications à une action et une réaction inévitables.

Considérons maintenant les rapports existant entre cette loi générale et les mesures législatives adoptées pour prévenir certaines causes de mort. Chaque individu succombeto ujours faute de pouvoir triompher d’une certaine action du milieu ambiant. Cela peut être une force mécanique à laquelle les énergies de sa structure physique ne sauraient résister ; cela peut être un gaz délétère qui, absorbé dans la circulation du sang, dérange les phénomènes quise produisent dans le corps de façon à en rompre finalement l'équilibre ; cela peut être une absorption de sa chaleur animale par les corps environnants, trop considérable pour que ses forces affaiblies puissent y suffire. Dans tous les cas, c'est une ou plusieurs des nombreuses forces qui agissent sur lui et en présence desquelles doit se déployer son activité vitale. Il peut succomber plus ou moins vite, selon la vigueur de son organisation et les incidents de sa carrière. Mais dans le cours naturel des choses, ceux qui sont imparfaitement organisés succombent avant d’avoir une postérité et les organisations plus vigoureuses concourent seules à produire la génération suivante. Il résulte évidemment de là que le nombre de ceux qui continuent à vivre et à se reproduire est aussi grand que le permettent les conditions existantes ; s’il devient plus difficile de résister à l’ensemble des influences contraires, un plus grand nombre de faibles disparaissent de bonne heure ; si par la suppression ou l’atténuation de quelqu’une de ces influences l’ensemble devient plus favorable, il y a accroissement du nombre des êtres faibles qui survivent et qui laissent une

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postérité. De là deux conséquences immédiates, concourant

à la même conséquence finale. D'abord la population s’accroit plus qu’elle ne l'aurait fait sans cela , et tout le monde se trouve ainsi soumis à d’autres actions destructives plus intenses. En second lieu le mariage de ces faibles, qui survivent désormais, avec les forts qui autrement auraient seuls survécu, altère la constitution générale et la fait descendre au degré de force nécessaire pour correspondre à ces conditions plus favorables. En d’autres termes, il se produit peu à peu un état de choses dans lequel la diminution du pouvoir de résister aux causes destructives qui se trouvent atténuées et l'accroissement d'intensité de toutes les autres causes destructives, résultat du chiffre plus élevé de la population, ramènent l’équilibre entre la mortalité et la fécondité : la race est devenue quelque peu plus nombreuse et quelque peu plus faible.

Un effet général analogue se produit aussi d'une autre façon, quelque loin que le progrès soit poussé. À mesure que les influences nuisibles sont supprimées ou atténuées, à mesure que les constitutions délicates ont plus de chances de survivre et de se propager, il surgit de nouvelles influences destructives, Si l’on diminue la vitalité moyenne en protégeant plus efficacement le faible contre les conditions défavorables, on verra inévitablement apparaître des maladies nouvelles. Une constitution générale capable de supporter sans inconvénient certaines variations atmosphériques et certaines autres actions défavorables, devient sujette, si la tonicité en est affaiblie, à de nouvelles espèces de perturbations et à de nouvelles causes de mort. Pour en trouver des exemples il suffit de se reporter aux nombreuses maladies inconnues parmi les barbares et dont souffrent les races civilisées. Ge n’est pas seulement par suite de causes de ce genre que la mortalité s'accroît d’un côté à mesure

qu’elle décroît de l’autre. Les précautions prises contre la

mortsont elles-mêmes jusqu’à un certain point de nouvelles causes de mort. Chaque disposition prise pour éviter un mal, chaque surcroît d'effort, chaque travail extraordinaire destiné à veiller sur nous-mêmes, rend la vie plus difficile. En effet, dans une société où la population s'accroît plus vite que les moyens de subsistance, où les efforts nécessaires

pour subvenir aux besoins vitaux sont si grands qu'ils amènent çà et là des décès prématurés, on ne peut surcharger les producteurs en les appelant à entretenir une classe nouvelle de non-producteurs, sans augmenter leurs fatigues d'une façon pouvant dans bien des cas devenir fatale. A mesure qu'on entre plus avant dans l’application du système, à mesure que la constitution s’affaiblit davantage, que les précautions indispensables se multiplient et que les frais qu’elles exigent augmentent, il peut arriver qu'en imposant à ces constitutions affaiblies une dépense physiolo-gique plus considérable, on les fasse succomber d’autant plus tôt: la mortalité qu’on a évitée sous une forme reparaît sous une autre. :

Pour concevoir plus clairement la situation qui en résulte, qu’on suppose la société ainsi produite composée de wvieillards. La vieillesse diffère de la jeunesse et de l’âge mûr en ce qu’elle est moins capable de résister aux influences qui tendent à déranger les fonctions ; elle soutient aussi moins bien l'effort nécessaire pour se procurer la nourriture, les vêtements et le logement grâce auxquels on peut combattre ces influences ; si les hommes plus jeunes ne lui viennent en aide, la vie du vieillard devient difficile et pénible parce que sa vigueur diminue et qu'il est plus exposé aux dérangements produits par les forces extérieures. Ceux qui bien que jeunes ont une constitution faible, se trouvent dans une position analogue ; ils sont de même plus exposés à des dérangements, et lorsqu'ils ont à subvenir à leurs besoins, ils sont de même écrasés par des efforts rela. tivement grands pour eux et rendus plus grands par les pré< cautions à observer. Une société de gens affaiblis doit done mener la vie que mènerait une société composée de vieillards n'ayant personne pour les servir. La ressemblance se complète en ce que, dans les deux cas, la vie manque de cette énergie débordante qui rend le travail facile et le plaisir vif, À mesure que la vigueur décline, non-seulement les causes de douleur se multiplient tandis qu'un fardeau plus lourd s'impose à l’énergie humaine, mais la possibilité du plaisir devient plus rare; on est privé de bien des jouissances dont l’exercice physique est la condition ou l’accompagnement, et les autres ne suffisent plus à ranimer une

ardeur qui s'éteint. Pour résumer , lorsque le type moyen des constitutions s’abaisse à un certain niveau de force, ‘au-dessous de celui qui peut résister sans difficulté aux efforts, aux perturbations et aux dangers ordinaires, la mortalité n’est pas toujours diminuée et d'autre part la vie devient un fardeau et cesse d’être une jouissance.

Nous voyons bien l’objection qu’on peut faire à ce raisonnement ; c’est qu’en le poussant jusqu’au bout, on arriverait à contester toute amélioration sociale. Peut-être dirat-on que les mesures tendant à maintenir l’ordre sont ellesmêmes sujettes à critique, parce qu’il en résulte une race d'hommes moins propres à se protéger eux-mêines. On en déduira sans doute comme corollaire qu’il ne faut supprimer aucune des influences funestes à la santé. Nous n’avons pas à nous occuper de semblables critiques parce que nous n'avons nullement entendu admettre sans restriction les conclusions posées plus haut. Évidemment, jusqu'à une certaine limite, la suppression des causes destructives laisse une balance de bénéfice. Le simple fait qu'avec une population beaucoup plus nombreuse la longévité ‘est aujourd'hui plus grande qu’autrefois, suffit presque à prouver que jusqu'ici la diminution de certaines causes de mortalité l’a emporté sur l’accroissement des’autres. On peut soupçonner qu'il y a à cela une sérieuse compensation, en voyant combien nous rencontrons peu de gens vraiment forts, et combien les maladies chroniques sont fréquentes malgré les soins donnés à la santé; on peut en conclure que la vie physique est inférieure en qualité à ce qu’elle a ‘été bien qu’elle soit plus considérable en quantité : malgré tout il y à probablement en somme un avantage acquis. Ge que nous avons voulu montrer, c'est uniquement qu'il ÿ a des limites aux avantages obtenus par ce système. Les législateurs, et en général le public, supposent que si par certaines mesures on prévient un certain nombre de décès, c'est un profit net. Ce raisonnement est erroné. Dans tous les cas il y a une déduction à faire sur le bénéfice, et si les mesures de ce genrese multiplient, les déductions peuvent absorber le bénéfice et laisser une perte à la place. Où doit-on s'arrêter dans cette voie? c'est une question qui reste ouverte. Ici notre but est simplement de montrer comment les conclusions ra-

tionnelles dela sociologie reposent sur une vérité biologique de grande portée, et de montrer aussi comment des maux terribles peuvent résulter de l'ignorance de cette vérité.

D’autres maux non moins sérieux sont la conséquence d’actes législatifs ou d’actes individuels, isolés ou combinés, dans lesquels une vérité biologique analogue est méconnue ou dédaignée. Outre qu'on néglige ordinairement ce fait, que la qualité d’une société baisse sous le rapport physique par la conservation artificielle de ses membres les plus faibles, on néglige tout aussi habituellement cet autre fait, que la qualité d’une société baisse sous le rapport intellectuel et moral par la conservation artificielle des individus le moins capables de prendre soin d'eux-mêmes.

Si quelqu'un conteste que les enfants ressemblent à leurs parents par leur caractère et leur capacité, s’il soutient que les fils et petits-fils de criminels ont des tendances aussi bonnes que les hommes dont les parents et les grands parents étaient industrieux et honnêtes, il peut admettre sans inconséquence que peu importe à la société de quelles familles sortent les générations successives. Il peut ne voir aucun inconvénient à ce que les plus actifs, les plus capables, les plus prudents, les plus consciencieux meurent sans postérité, tandis que les gens insouciants et malhonnèêtes laissent beaucoup d’enfants. Mais quiconque n’adopte pas cette théorie absurde doit admettre que les arrangements sociaux sont extrêmement funestes quand ils s'opposent à la multiplication des individus le mieux doués intellectuellement, et qu’ils favorisent la multiplication des moins bien doués.

En effet, si l’on aide les moins méritants à se propager en les affranchissant de la mortalité à laquelle les vouerait naturellement leur défaut de mérite, le mérite deviendra de plus en plus rare de génération en génération. D’un emploi moins actif des facultés tendant à la conservation de l'individu et déjà insuffisantes, résultera pour la postérité une dose en. core moindre de ces facultés. La loi générale que nous avons constatée plus haut dans ses applications au corps, peut être constatée ici dans ses applications à l'intelligence. La suppression de certaines difficultés contre lesquelles

l'intelligence et l’activité ont à lutter a pour conséquence une aptitude moindre à faire face aux difficultés et aux dangers. Lorsque les plus capables se marient avec les moins capables, conservés ainsi artificiellement , non-seulement la faculté de se conserver est en moyenne moindre chez leurs enfants qu’elle ne l'aurait été autrement, mais leur incapacilé est dans certains cas poussée à l'extrême. De petites difficultés et de petits dangers deviennent funestes quand on a écarté les grands. Ge n'est pas là le seul inconvénient. Ces membres de la population, qui ne savent pas prendre soin d'eux-mêmes et dont il faut s’occuper, font inévitablement peser sur les autres une besogne de plus; soit parce qu’il faut leur fournir les choses nécessaires à la vie, soit parce qu’il faut exercer sur eux une surveillance indispensable , soit pour les deux raisons à la fois. C’est-à-dire qu’outre léur propre conservation et la conservation de leurs familles, les bons ont aussi à veiller à la conservation des mauvais et de leurs familles et sont ainsi exposés à être surmenés. Dans certains cas cette situation les empêche de se marier; dans d’autres elle restreint le nombre de leurs enfants ou les oblige à ne leur donner qu’une nourriture insuffisante; dans d’autres cas encore elle les enlève à leur famille; de toute façon elle tend à arrêter la propagation des capables, à altérer leur constitution et à les ramener au niveau des incapables.

Nourrir les capabl:s aux dépens des incapables, c’est une grande cruauté. C’est une réserve de misères amassée à dessein pour les générations futures. On ne peut faire un plus triste cadeau à la postérité que de l’encombrer d’un nombre toujours croissant d’imbéciles, de paresseux et de criminels. Aider les méchants à se multiplier, c'est au fond préparer malicieusement à nos descendants une multitude d’ennemis. On a le droit de se demander si la sotte philan-| thropie qui ne pense qu’à adoucir les maux du moment Sel persiste à ne pas voir les maux indirects, ne produit pas au | total une plus grande somme de misère quel'égoïsme extrême, : En refusant d'envisager les conséquences éloignées de sa générosité inconsidérée, celui qui donne sans réfléchir est à peine d’un degré au-dessus de l’ivrogne qui ne songe qu’au plaisir d’aujourd'hui et ignore les douleurs de demain, ou

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du prodigue qui cherche les jouissances immédiates au prix de la pauvreté finale. Sous un rapport il est pire; car jouissant lui-même sur le moment de la douceur de faire plaisir, il lègue à d’autres les misères futures auxquelles lui-même échappe. Il est une chose qui appelle une réprobation encore plus sévère : c'est ce gaspillage d’argent inspiré par une fausse interprétation de la maxime « que 1a -Charité efface une multitude de péchés. » Chez les nom= breuses personnes qui s’imaginent, par suite de cette fausse interprétation, qu’en donnant beaucoup elles peuvent expier leurs mauvaises actions, nous pouvons reconnaître un élément de véritable bassesse — on s'efforce d'acquérir une bonne place dans l’autre monde, sans s'inquiéter de ce qu'il en peut coûter à ses semblables. - TO,

Dans quelle mesure la supériorité intellectuelle peut-elle protéger l’infériorité intellectuelle des maux résultant de son infériorité, avec bénéfice pour la société? Question trop complexe pour être discutée ici tout, au long, Il est sans aucun doute dans l’ordre des choses, que l’affection des père et mère, les égards de la famille, la sympathie spontanée des amis et même celle des étrangers, adoucissent les souffrances réservées à l'incapacité et les chagrins attirés par les désirs irréalisables. La peine que la sympathie pousse les forts à se donner pour les faibles a certainement, dans bien des cas, une bonne influence morale, compensant jusqu’à un certain point un mal dans un sens par un bien dans un autre. On peut admettre sans restriction que l’altruisme individuel, laissé à lui-même, agira avantageusement — tout autant du moins qu’il n'ira pas jusqu’à favoriser la multiplication des mauvais. Mais les agents qui entreprennent de protéger les incapables pris en masse, font un mal incontestable : ils arrêtent ce travail d'élimination naturelle par lequel la société s’épure continuellement elle-même. Non-seulement ils contribuent à conserver les mauvais et à détruire les bons, mais les compensations apportées par l’altruisme individuel font ici presque entièrement défaut. Un appareil gouvernemental fonctionnant mécaniquement, distribuant de l'argent donné à contre-cœur par des contribuables, ne produit que peu ou point d'effet moralisateur sur les capables €n Compensation de la multiplication des incapables. Il est

inutile de s’appesantir ici sur les questions embarrassantes que soulève ce sujet. Mon but est simplement de montrer qu’une politique rationnelle doit reconnaitre certaines vérités générales de la biologie; et (c’est sur ce point que j’insiste) lorsque l'étude de ces vérités générales, grâce aux applications qu’en fournit le monde vivant, les a transformées en conceptions réelles, alors, et seulement alors, on est énergiquement convaincu qu'en les méconnaissant on arrivera à commettre des fautes énormes f.

Les vérités biologiques et leurs corollaires, présentés sous cette forme particulière comme base des conclusions sociologiques, servent d'introduction à une vérité biologique plus générale, qui comprend toutes les autres et sur laquelle repose toute législation rationnelle. Nous voulons parler de cette vérité, qu'un organisme quelconque, y compris l’organisme humain, s’adapte toujours, à la fois directement et indirectement, à ses conditions d'existence.

Les actions qui ont produit toutes les variétés d'hommes — donnant au nègre et à l’'Hindou des constitutions qui les font prospérer sous des climats fatals aux Européens, et au

1. La plupart des lecteurs penseront que dans iles deux dermières sections, je n’ai fait que développer les idées de M. Darwin, dans leurs applications à la race humaine. On m’excusera donc si je prends la liberté de faire remarquer que les mêmes idées, sous une forme différente, sont contenues dans les chapitres XXV et XXVIII de mon ouvrage Social Sfatics, publié en décembre 1850, et ‘qu’elles sont exposées avec encore plus de précision dans le numéro de la Revue de Westminster d'avril 1852 (pp. 498-500). Ainsi que le déclare M. Darwin lui-même, d’autres avant lui avaient re- ‘eonnu l’action de ce qu’il a appelé la Sélection naturelle, mais sans en voir toute la portée et tous les effets. Dans l’article précité, je soutenais que «a cette inévitable surabondance numérique, cet accroissement constant de la population au delà des moyens d’exis-| tence, » nécessitent l'élimination perpétuelle « de ceux chez qui} la faculté de conservation est la moindre; » que tous étant soumis à la « difficulté croissante de gagner leur vie, imposée par, l'excès de fécondité, » il y a en moyenne progrès par l’effet de cette pression; puisque « ceux-là seuls qui progressent sous son influence survivent éventuellement; » et ceux-là « doivent être les élus de leur génération. » Je n’avais pâs reconnu toutefois, dans l'essai en question, ce que M. Darwin appelle « la variation spontanée, » ni cette divergence du type qu’il montre résultant de la sélection naturelle.

o12 LA SCIENCE SOCIALE

Fuégien une constitution qui lui permet de braver nu un froid que d’autres races ont peine à supporter avec de bons vêtements — développant chez les races Tartares des habitudes nomades presque invincibles, et chez les Indiens de l'Amérique du Nord des désirs et des aptitudes qui les préparent à la vie de chasseurs et leur rendent la vie civilisée intolérable — les actions qui effectuent ces choses, sont toujours à l’œuvre, occupées à mouler les citoyens sur les circonstances. Tandis que la nature physique des citoyens s’adapte aux influences physiques et aux activités industrielles de leur localité, leur nature mentale s'adapte à la structure de la société dans laquelle ils vivent. Nous avons vu qu'il y avait toujours convenance approximative entre l'unité sociale et son agrégat social, toutefois la convenance ne peut jamais être qu'approximative ct la ré-adaptation se poursuit sans interruption. Si une sociëélé pouvait demeurer immobile, on arriverait de suite à quelque chose comme un équilibre permanent entre la nature de l'individu et celle de la société. Mais le type de chaque société est continuellement modifié par deux causes : — la croissance, et l’action des sociétés limitrophes, que leur infiuence se fasse sentir par la guerre ou autrement. La croissance d’une société mène inévitablement à une modifie cation de la structure; il en est de même de touic altération dans le rapport entre les activités déprédatrices et les activités industrielles. Il s'ensuit qu’une métamorphose scciale continuelle, entraînant une altération continuelle des conditions auxquelles est soumise la vie du citoyen, produit chez lui une adaptation de caractère, cette adaptalion, tendant toujours à se compléter, est toujours aussi rendue incom plète par une nouvelle métamorphose sociale,

Chaque société et chaque phase d’une société présentent donc des conditions plus ou moins particulières, auxquelles la nature des citoyens va s'adaptant, mais il y a en outre certaines conditions générales ; la communauté ne peut subsister que quand elles sont à peu près remplies, et la vie sociale ne peut. être complète que quand elles le sont out-à-fait. Chaque citoyen doit user de sa liberté d'action ie façon à ne pas entraver celle des autres. Il ne doit rien Aéfalquer du bien-être commun; il faut pour cela qu’il accom-

plisse une fonction, ou partie de fonction, représentant au moins la valeur de ce qu’il consomme, et en outre qu’il laisse les autres libres d'accomplir leurs fonctions et de poursuivre leurs plaisirs. La somme de bonheur est évidemment moindre dans une société dont les membres ne peuvent vivre sans se gêner mutuellement que dans celle où cette gêne n'existe pas — le nombre et les conditions physiques étant égaux par hypothèse. La somme de bonheur sera évidemment encore plus grande, dans la société dont les membres s’entr'aideront volontairement.

Or, envisagée sous un de ses principaux aspects, la civilisation est un moyen de développer dans les citoyens une nature capable de satisfaire à ces conditions essentielles ; abstraction faite de la partie superflue de la législation, les lois et les moyens employés pour en assurer l'exécution sont les expressions et les incarnations de ces conditions essens tielles. D’une part, les cruels systèmes d’esclavage et de servage, la punition sévère du vagabondage, qui caractérisaient les types sociaux médiocrement développés, représentent la nécessité pour l'unité sociale de pourvoir à sa propre subsistance. D'autre part, les punitions édictées contre le meurtre, les voies de fait, le vol, etc., et les pénalités contre les violations de contrat, représentent la nécessité pour le citoyen de pourvoir à sa subsistance sans faire tort aux autres citoyens, soit directement, soit indirectement en prenant ou en interceptant les bénéfices de leur travail. Il n’est pas besoin de détails pour montrer qu’un des traits fondamentaux du progrès social est un accroissement de l'énergie industrielle menant les citoyens à pourvoir d'eux-mêmes à leur subsistance, sans y être contraints par les procédés rigoureux jadis en usage; on voit aussi qu'un autre trait fondamental est l’établissement graduel chez les citoyens d’un caractère tel qu'ils se nuisent et se gênent de moins en moins les uns les autres; en même temps se développe un système de répression légale com-« primant de plus en plus les dispositions agressives. En d’autres termes, tandis que la marche de la civilisation nous' montre ces conditions essentielles mieux reconnues et mieux exécutées, elle nous montre aussi l'humanité se moulant sur elles, Ge sont là des preuves que la loi biologique de l’adape

tation, vraie pour toutes les autres espèces, l’est aussi pour l'espèce humaine, et que les modifications de la nature humaine, dépuis que les sociétés ont commencé à se déve- lopper, ont consisté en une adaptation aux conditions impli- : quées par la vie sociale harmonique; nous apprenons par là ‘que la seule chose nécessaire est le maintien rigoureux de ces conditions. Tout le monde voit que la fonction imméidiate de nos principales institutions sociales est d'assurer ‘ane vie sociale régulière, en rendant ces conditions impés#atives; mais très-peu de personnes voient que leur autre: fonction, plus importante en un sens, est de rendre les hommes propres à remplir spontanément ces conditions. Les deux fonctions sont inséparables. Les lois biologiques que nous avons examinées ont pour corollaire forcé que si ces conditions sont maintenues, la nature humaine s’y adaptera lentement; mais elles ont aussi pour corollaire forcé, que l’assujettissement à ces conditions est la seule discipline capable de mettre l’homme d’accord avec l’état social. Imposez ces conditions, l'adaptation continuera. Qu'il y ait relâchement, il y aura ralentissement proportionnel du travail d'adaptation. Abolissez ces conditions : après la dissolution sociale qui en sera la conséquence commencera (à moins qu'on ne les rétablisse) une adaptation aux conditions résultant de la dissolution — celles de la vie sauvage. Ce sont là des conclusions auxquelles il est impossible d'échapper si l’homme est assujetti, avec les créatures vivantes en général, aux lois de la vie.

On serait, à la vérité, fondé à soutenir que si des hommes: peu appropriés à l’état social sont rigoureusement assujettis à ces conditions, l'effet sera mauvais : une contrainte intolérable sera suivie d’une réaction violente, en supposant. qu’elle ne déforme pas ou ne détruise pas la vie. L’analogie nous enseigne que lorsque le milieu ambiant change radicales ment, sans qu'il soit possible de s'y soustraire, il n’y a pas adaptation parce qu'il y a mort. Les hommes dont la consti-. tution est appropriée à un climat ne sauraient s’approprier à un climat très-différent en y vivant longtemps, par la raison: qu'ils meurent; plusieurs générations ne suffisent pas à acclimater la race. De telles transformations ne peuvent être amenées que par la lente extension de la race à travers

des régions intermédiaires, pourvues de climats intermédiaires auxquels les générations successives s’habituent peu à peu. Il en est sans aucun doute de même pour le moral. La nature intellectuelle et affective requise par le haute civilisation ne s’obtient pas en imposant dans toute leur rigueur, à l'homme complétement barbare, le travail et les contraintes nécessaires : il y aurait dépérissement et mort, plutôt qu'adaptation. Mais tant que les institutions d’une société sont indigènes, il n’y a pas à redouter un maintien trop strict des conditions de la vie sociale idéale, puisqu'il ne saurait ni apprécier ces conditions, ni trouver les moyens requis pour les imposer. Notre restriction ne s'applique qu'aux cas anormaux où une race d’un certain type est soumise à une race d'un type très- -SUPÉrieur. Dans notre cas à nous Anglais, comme dans celui de toutes les sociétés composées de populations approximativement homogènes quant au caractère, et possédant des institutions sorties de ce caractère, on peut parfaitement viser à la plus grande rigueur possible. La politique de clémence, non moins que la politique de justice, consiste à exiger que l’on se conforme à la nécessité essentielle de gagner sa vie et de ne pas commettre d'agression — la politique de justice, parce que ne pas l’exiger c’est manquer à protéger les natures meilleures ou mieux adaptées contre les natures mauvaises ou moins adaptées, la politique de clémence, parce qu'il faut en passer par les souffrances qui accompagnent le travail d'adaptation à l’état social, et que mieux vaut en passer par là une seule fois que deux, or c'est ce qui arrive quand le relâchement des conditions a permis de reculer.

Ainsi, ce que traduisent différents préceptes de la religion accréditée — ce que recommandent également les systèmes de morale, qu'ils soient basés sur l’utilité où sur l'intuition, est aussi ce que prescrit la biologie, généralisant les lois de la vie prise dans son ensemble. Toutes les autres conditions sont sans importance, comparées à la condition capitale de vivre sans nuire aux autres et sans leur être à charge. Tous les moyens destinés à influencer les actions et la nature des hommes sont sans importance, comparés à ceux qui servent à assurer l'exécution de cetie

condition capitale. Malheureusement, législateurs et philanthropes, occupés de projets qui gênent indirectement l’adaptation au lieu de l’aider, ne prêtent que peu d'attention à faire exécuter et à perfectionner les arrangements par lesquels elle s'effectue.

Qu'il nous soit permis ici, dans l'intérêt du petit nombre de personnes qui soutiennent cette politique de discipline naturelle, de répudier énergiquement pour elle le nom de politique du laissez-faire, et de condamner énergiquement la politique contraire, comme entraînant un laissez-faire des : plus pernicieux. Nous soutenons que lorsque l’État laisse chaque citoyen se faire la part qu'il peut et endurer le mal qu’il s’est attiré par sa faute, ce genre de politique de laissez faire est éventuellement bienfaisant; mais nous prétendons aussi que lorsque l'Etat le laisse endurer les maux infligés par d’autres citoyens et ne peut être amené sans des frais considérables à prendre sa défense, ce genre de politique de laissez-faire est funeste par ses conséquences, tant prochaines qu’éloignées. Quand une législation ôte à l’homme méritant ce qu'il a gagné par son travail, afin de pouvoir donner au non-méritant des choses qu’il n’a pas gagnées — quand ceux qui font les lois séparent ainsi la cause et la conséquence, unies dans l’ordre de la nature, alors on a le droit de dire : « Gessez d'intervenir. » Mais quand par un . procédé quelconque, direct ou indirect, le non-méritant prive ile méritant de ce qui lui dû ou le gêne dans la poursuite paisible de son but, alors on a le droit de s'écrier : — « Hà-

tez-vous d'intervenir, soyez de fait les protecteurs que vous n’êtes que de nom. » Nos politiques et nos philanthropes, qui ne peuvent supporter un laissez-faire salutaire, tolèrent et même défendent un laissez-faire pernicieux au suprême degré. L'agent régulateur qu’on appelle gouvernement nous prend sans hésiter 2,600,000 fr. par an, pour enseigner les arts et établir des musées ; mais lorsqu'il s’agit de nous protéger contre les voleurs et les meurtriers, il rend la poursuite des coupables difficile en chicanant sur les frais de témoins; la trésorerie va jusqu’à refuser les déboursés d'un projet admis par le faxing-master. N'est-ce pas là un laissez-faire désastreux? On vote sans murmurer des millions pour tirer un consul intrigant des mains d’un roi demi-sauvage, et le

PRÉPARATION PAR LA BIOLOGIE ap

pouvoir exécutif se refuse à dépenser quelques centaines de mille francs pour augmenter le nombre des juges; il n’en résulte pas seulement un arriéré considérable et des retards interminables, mais encore des injustices criantes de toute sorte; — les frais s'accumulent dans des affaires que les gens de loi savent ne devoir jamais être plaidées; lorsque ces affaires arrivent devant la cour, les juges surchargés s’en débarrassent en désignant de jeunes avocats comme arbitres; combinaison par laquelle les parties n’ont pas seulement à repayer tous leurs agents à des taux extraordinaires, mais aussi à payer leurs juges {. N’est.ce pas encore là un laissez-faire inique ? Dans notre sollicitude pour les nègres nous avons dépensé plus d’un million par an, et cela en pure perte, pour empêcher la traite sur la côte orientale d’Afrique; mais nous venons seulement d’assurer à nos propres matelots un recours contre les armateurs sans scrupules — nous venons seulement de fournir aux marins attirés par trahison sur des bateaux en mauvais état, une autre alternative que de se noyer ou d’être mis en prison pour violation de contrat. Ne dirons-nous pas que cela aussi est un laissezfaire presque criminel dans son indifférence? On proclame bien haut la nécessité urgente d'apprendre à tous les enfants à lire, à écrire, à faire des analyses, celle de savoir où est Tombouctou; on prélève des sommes énormes pour répondre à ces besoins pressants, mais on ne juge pas nécessaire de mettre les citoyens en état de connaître les lois auxquelles ils doivent obéir, bien que ces lois soient autant de commandements dont le gouvernement qui les édicte doit d’après toute théorie rationnelle assurer l'exécution ; néanmoins, dans nombre de cas, le gouvernement demeure oisif lorsqu'on vient lui dire que ses lois ont été violées, il laisse les victimes essayer, si bon leur semble, à leurs risques et périls de les faire exécuter. N'est-ce pas encore là un laissez-faire démoralisant — un encouragement à mal faire par une demi-promesse d’impunité? Que dironsnous encore du laissez-faire quiiette les hauts cris parce que

» 1. Mème alors il y a souvent des délais ruineux. Un avocat m'a dit que pour une affaire dans laquelle il était lui-même arbitre, il n’y avait eu que six réunions en deux ans,

l'administration de la justice civile nous coûte 20 millions par an — parce que pour protéger les droits des hommes, nous dépensons annuellement la moitié de ce que coûte un vaisseau cuirassé ! — parce que nous consacrons à prévenir la fraude et à assurer l'exécution des contrats, une somme presque égale à celle que notre plus gros distillateur paie annuellement pour les droits sur l’alcool! — Nous demandons comment il faut qualifier le laissez-faire qui juge ainsi extravagant d'employer un centième de nos revenus nationaux à maintenir la condition vitale de la prospérité nationale ? Ne serions-nous pas tentés de lui appliquer Pépithète d’insensé, n’était que presque tous les gens d’esprit sain l’approuvent? Il en est ainsi en toutes choses. Là où une intervention active serbit indispensable, on adopte la politique d'abstention; les forces et l’argent s’absorbent à intervenir dans des choses où il faudrait s'abstenir. Les mêmes personnes qui condamnent la politique du laissezfaire dans des questions dont l'importance n’est certes pas vitale, défendent ou tolèrent cette politique dans des questions capitales. Au point de vue biologique, leur manière d’agir est doublement pernicieuse. Elles empêchent l’adaptation de la nature humaine à l’état social de deux manières : par ce qu’elles font et par ce qu’elles ne font pas.

Ni le sujet de ce chapitre, ni ses limites, ne nous permettent d'exposer les autres vérités biologiques constituant des données pour la science sociale. Nous en avons dit assez pour prouver ce qu'il fallait démontrer : — l'utilité des études biologiques pour préparer à comprendre les vérités sociologiques.

L’effet à attendre de ces études, c’est de donner de la force et de la précision à des convictions qui autrement resteraient faibles et vagues. Plusieurs des doctrines que j'ai présentées sous leurs aspects biologiques sont en grande partie admises. Bien des gens en sont venus à soupçonner, d’après ce que le hasard leur à fait connaître des lois de la vie, que les systèmes destinés à protéger les faibles de corps donnent des résultats mélangés. D'autres entrevoient les maux dus à la protection accordée aux insouciants et aux sots. Mais leurs soupçons et leurs scrupules sont sans

effet sur leur conduite, parce qu'ils n’ont pas appris par l'étude de la biologie en général à sentir que les mauvais effets sont inévitables, Quand d'innombrables exemples leur ont fait voir que toute force, toute faculté, toute aptitude présentée par une créature vivante, proviennent en partie d’un développement dû à l'exercice et en partie de ce que les individus bien doués, échappant mieux aux causes de mortalité et se multipliant davantage que les individus mal doués, causent la disparition graduelle de ceux-ci — quand on a vu que toute perfection, physique ou morale, a été atteinte au moyen de ce travail, que sa cessation arrêterait le progrès et qu’un travail en sens contraire amènerait une décadence universelle — quand on a vu que les maux causés par le mépris de ces vérités peuvent être lents mais qu’ils sont certains : alors naît la conviction qu’il faut que la politique sociale se conforme à ces vérités et que les ignorer est folie.

Si l’on n’était préparé par l'expérience à rencontrer partout l'irrationnel à un degré remarquable chez des êtres qui prétendent se distinguer par leur raison, on aurait pu supposer qu'avant de chercher la façon dont il faut s’y prendre avec les citoyens considérés collectivement, on eût accordé une attention particulière à la nature de ces citoyens considérés individuellement et, par conséquent, à la nature des'êtres vivants en général. Amenez un charpentier dans la boutique d’un forgeron et mettez-le à forger, à corroyer, à tremper, à recuire, etc., il comprendra tout seul, sans avoir besoin des railleries du forgeron, combien il est absurde de vouloir fabriquer et réparer des outils, sans avoir appris les propriétés du fer. Que le charpentier défie le forgeron, qui ne connaît pas grand’chose au bois en général et rien du tout aux espèces particulières de bois, de faire son ouvrage; le forgeron est parfaitement sûr de scier de travers, de boucher son rabot et finalement de casser ses outils ou de se couper les doigts. Ghacun voit qu'il y a folie à supposer qu'on puisse travailler le bois ou le fer sans un apprentissage familiarisant avec leurs manières de se comporter; mais personne ne voit qu'il y a folie à entreprendre d'inventer des institutions et de façonner la nature humaine de telle ou telle manière, sans une étude

préliminaire de l'Homme, et de la Vie en général comme expliquant la vie de l'Homme. Nous exigeons pour des fonctions très-simples une préparation spéciale de plusieurs années, et pour les fonctions les plus compliquées, celles que même les plus sages ne sauraient remplir d’une façon suffisante, nous n’exigeons aucune préparation |

Nous verrons encore plus clairement à quel point sont absurdes les idées régnantes sur ces sujets, en passant à l'examen de la discipline plus £péciale qui devrait précéder l'étude de la science sociale; nous voulons parler de la science mentale.

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