‹ Introduction à la science socialeChapitre 58 sur 63 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Si un membre quelconque du Parlement invoquait un principe psychologique pour justifier son opposition à une mesure en discussion, les reporters en laisseraient probablement tomber leurs crayons d’étonnement. Alléguer de sang-froid quelque loi de l'association des idées ou quelque trait du développement affectif, comme une raison suffisante de voter pour ou contre une seconde lecture, ce serait mettre à une trop rude épreuve le sérieux de nos législateurs. Quelques cris de « à la question! » se mêleraient .à l’hilarité; tant l'argument invoqué serait visiblement étranger à l’objet de la discussion. Il est vrai qu'au cours des ‘débats, on explique la conduite que les citoyens pourraient tenir avec les arrangements proposés. On fait valoir que telle clause laisse des échappatoires ou serait difficile à exécuter; on insiste sur les probabilités de résistance, de connivence, de corruption, etc. ; ce qui est affirmer implicitement, que l’esprit humain possède certains caractères, et que dans telles conditions données il agira probablement de certaine façon. En d’autres termes, il y a reconnaissance implicite de cette vérité, que les effets d’une loi dépendront de son influence sur l'intelligence et les sentiments de l’homme.

Les observations recueillies par le législateur sur la con-

duite des hommes et en partie classées dans sa mémoire, lui fournissent des notions empiriques qui guident son juge- . ment dans chaque question soulevée:; ilestimerait folie de ne point posséder cette science, non systématisée, du caractère et de la manière d'agir des gens. Maïs en même temps il trouve absurde l’idée de se guider sur des généralisations précises et non pius sur des généralisations vagues des faits; il trouve encore plus absurde l’idée de fondre ces généralisations précises, mais secondaires, dans des généralisations exprimant les lois intimes de l'Esprit. Il lui semble infinimeat plus rationnel de se guider par l'intuition. Nous n’entendons pas dire, bien entendu, que son intuition ait peu de valeur. Comment le dirions-nous, n’ayant point oublié l'immense accumulation d'expériences qui ont mis ses pensées en harmonie avec les choses? Nous savons tous que quand l'homme qui a réussi dans ses affaires est pressé par sa femme et ses filles d’entrer au Parlement, afin de relever leur position sociale, ilrépond invariablement que : sa vie occupée ne lui a pas laissé le loisir de se préparer à ce rôle; que n'ayant pas eu le temps de rassembler et de digérer les volumineux documents relatifs aux effets des institutions et des systèmes politiques, il a peur de mal faire. L'héritier d’une grande propriété, le rejeton d’une noble famille, puissante dans le pays, reçoit-il une députation chargée de lui demander de représenter le comté, nous voyons constamment qu il allègue l'insuffisance de ses connaissances, insinuant parfois que quand il aura consacré une dizaine d'années aux études indispensables, peut-être se seniira-t-il le courage d'affronter une si lourde responsabilité. Un autre fait bien connu aussi, c’est que lorsque des hommes ayant fait ample provision de renseignements politiques finissent par gagner la confiance des électeurs, qui savent avec quel soin ils se sont préparés, il arrive perpétuellement qu’une fois élus ces hommes s’aperçoivent qu’ils ont mis la main à la pâte trop tôt. Ils avaient sérieusement étudié à l'avance les annales du passé, afin de savoir éviter les mille erreurs législatives qu’on commettait anciennement. Néanmoins, chaque fois qu’on propose une loi sur une matière que d’autres générations avaient déjà réglée par des actes depuis longtemps annulés ou tombés en désuétude,

une enquête immense s’ouvre devant eux. Même en se limitant aux 1126 actes abrogés de 1823 à 1829, et aux 770 abrogés en 1861, ils trouvent que lorsqu'il s’agit d'apprendre ce que se proposaient ces lois, comment elles ont fonctionné, pourquoi elles n’ont pas réussi et d’où sont venus leurs mauvais effets, la tâche est rude; ils se sentent néanmoins tenus de l’entreprendre de peur qu’à leur tour ils n'infligent . les mêmes maux; et voilà pourquoi tant d’entre eux succombent à la peine et se retirent avec une santé détruite. Bien plus, ceux qui sont doués d’une constitution leur permettant de mener à bonne fin ces enquêtes, sont poursuivis sans relâche par l'obligation d’en entreprendre de nouvelles. Il ne suffit pas d’avoir recherché dans les auires sociétés les résultats des lois abrogées ; il faut aussi étudier le travail de législation qui se fait chaque année en Angleterre, plus légèrement encore. Il y a des enseignements à tirer de cet examen; par exemple, de 13% actes publics passés en 1856-57, 66 sont actuellement abrogés, en tout ou en partie, De là vient que chaque automne nous voyons les hommes les plus robustes épuisés par les études auxquelles ils ont dû se livrer pendant la session; ils sont obligés d’aller habiter des endroits où ils puissent de temps à autre fatiguer leurs muscles à galoper derrière les chiens, ou à errer le fusil sur l'épaule à travers les marais, afin de se mettre en état de supporter l’excessive tension imposée à leur système nerveux. Je ne suis naturellement pas assez déraisonnable pour nier que des jugements, même empiriques, qui se basent sur des expériences aussi soigneusement amassées, doivent avoir une grande valeur.

Nous reconnaissons que le législateur a laborieusement recueilli dans l’histoire des institutions et des lois passées et présentes, anglaises et étrangères, une masse énorme de renseignements; nous admettons qu'il n'aurait pas plus l'idée d'appliquer une loi nouvelle avant d’avoir acquis ce genre d'instruction, qu’un étudiant en médecine n'aurait l'idée d’enfoncer un bistouri dans un corps humain avant d’avoir appris l'emplacement des artères ; l’anomalie bizarre

1. Voir fhe Statistics of Legislation, lues devant la Société de statistique (mai 1873), par Frédérick H. Janson, esq.

qui appelle ici notre attention, c’est que le législateur désap prouve l’analyse des phénomènes qu'il a si diligemment sollectionnés et n’a aucune foi dans les conclusions tirées le leur ensemble. Ne faisant pas très-bien la distinction du mot « général » et du mot « abstrait, » et regardant comme xbstraits des principes qui dans presque tous les cas sont généraux, il en parle avecmépris comme si, appartenant à la sphère de la théorie, ils étaient dépourvus d'intérêt pour le, législateur. Toute vérité d'ordre général, sur laquelle on insiste comme étant impliquée par une foule de vérités particulières, lui paraît éloignée de la réalité et sans importance pour la direction de la conduite. Les résultats des expériences de législation récentes valent à ses yeux la peine qu’on s’en occupe; rappelez-lui les expériences du passé ou celles des autres peuples, qu’il a tant étudiées dans les livres, il pensera que celles-là aussi, prises isolément, sont dignes d'attention. Mais si au lieu d'étudier des classes spéciales d'expériences législatives, une personne compare beaucoup de classes entre elles, généralise les résultats et propose de se guider d’après cette généralisation, il secoue la tête d’un air sceptique. Si on lui propose d'établir un rapport entre ces résultats et les lois de l'Esprit, il passe du scepticisme à la raillerie. Légiférer sur la foi d'innombrables observations non classées, cela lui paraît une marche raisonnable; mais relier et systématiser les observations de manière à en extraire les tendances de la conduite humaine, révélées par mille exemples; suivre ces tendances jusqu’à leur source, située dans la nature mentale des hommes; tirer de là des conclusions pour la direction de la conduite, voilà une marche qui lui semble chimérique.

Passons en revue quelques-uns des faits A qu'il ignore et voyons ce qui résulte de leur ignorance.

La législation rationnelle ne peut avoir d'autre base qu’une théorie vraie de la conduite; cette théorie ne peut dériver que d’une théorie vraie de l'esprit ; la législation rationnelle doit donc forcément reconnaître que le rapport direct de l’actionau sentiment est une donnée. Dire quele sentiment et la raison sont dans un rapport constant, c’est énoncer une proposition qui appelle des restrictions; en effet, à l’un des extrêmes se

placent des actions automatiques qui ont lieu indépendamment du sentiment, et à l'autre extrême des sentiments si intenses, qu’ils dérangent les fonctions vitales et par suite gênent ou arrêtent l’action. Mais généralement parlant, c’est une loi implicitement reconnue par tout le monde, bien que chacun ne la formule pas nettement, que l’action et le sentiment obéissent aux mêmes variations. La passivité et le défaut d'expression dans la physionomie, deux choses quiimpliquent Vimmobilité des muscles, passent pour indiquer que l'individu n’éprouve ni beaucoup de sensation ni beaucoup d'émotion. Il est généralement admis au contraire que la mesure des démonstrations extérieures, quil s'agisse de mouvements arrivant aux spasmes et aux contorsions, ou de sons aboutissant aux rires, aux cris et aux gémissements, donne la mesure du plaisir ou de la douleur, éprouvés comme sensation ou émotion. De même lorsqu'on voit faire une dépense d'énergie continue, soit dans une lutte de vive force contre un danger, soit dans la poursuite persévérante d'un but, la somme d'effort passe pour indiquer la somme de sentiment.

A cette vérité incontestable dans sa généralité, quelques restrictions qu'y apportent les vérités secondaires, il faut joindre le principe que la connaissance ne produit pas l’action. Si je marche sur une épingle ou que par inadvertance je plonge ma main dans de l’eau bouillante, je tressaille : la sensation forte produit le mouvement sans intervention de pensée. Inversement, la proposition qu'une épingle pique, ou celle que l’eau chaude brûle, me laissent impassible, Il est vrai que si à l’une de ces propositions est jointe l'idée que ma peau va être traversée par une épingle ou arrosée d’eau bouillante, il en résultera une tendance plus ou moins prononcée à reculer. Mais ce qui fait reculer, c'est la douleur idéale. L'énoncé que l’épingle piquera ou que l’eau brûlera ne produit aucun effet, tant qu'il n’y a rien de plus qu’une reconnaissance de sa signification; il ne produit d'effet que lorsque la douleur affirmée verbalement devient une douleur réellement conçue comme imminente, que lorsque naît dans la conscience une représentation de la douleur, forme affaiblie de la douleur sentie antérieurement. C’est-à-dire que dans ce cas comme dans d’autres, la cause du mouvement est un sentiment et non une connaissance.

Ce qui se passe dans ces actions si simples se passe dans d'autres actions plus ou moins complexes. Ce n’est jamais la connaissance qui est le mobile dirigeant de la conduite, c’est toujours le sentiment accompagnant cette connaissance ou excité par elle. L’ivrogne a beau savoir qu'’après la débauche d’aujourd'hui viendra le mal de tête de demain, le sentiment de cette vérité ne l’arrête pas, à moins que son imagination ne lui représente distinctement la punition qui l’attend — à moins qu’il ne surgisse dans sa conscience une idée nette de la souffrance qu'il faudra endurer — à moins que quelque chose n’excite assez fortement en lui un sentiment opposé à son désir de boire. Il en est de même de l’imprévoyance en général. Si l’on se représente clairement les maux à venir et que l’on ressente par l’imagination les souffrances dont on est menacé, la disposition à se livrer sans retenue aux jouissances du moment est réprimée ; mais en l’absence de cette conscience des maux futurs , constituée par les idées vagues ou distinctes de douleurs, il n’y a pas résistance efficace au désir passager. On a beau reconnaître que l’insouciance amène la misère, on ne tient aucun compte de cette vérité. La connaissance pure n’affecte pas la conduite — la conduite n’est affectée que lorsque la connaissance passe de la forme intellectuelle, dans laquelle l’idée de misère n’est guère que verbale, à une forme dans laquelle ce terme de la proposition devient une représentation vivante de la misère — un sentiment douloureux.

Il en est ainsi de toute espèce de conduite. Voyez ces sens groupés au bord de la rivière. Un canot a chaviré et un homme est en danger de se noyer. Îls savent tous que si l’on ne va à son secours, le malheureux ne tardera pas à mourir. Aucun d'eux ne nie qu’en se mettant à la nage on pourrait lui sauver la vie. Ils ont appris toute leur vie que c’est un devoir de secourir le prochain en péril ; individuellement ils admettront tous que s’exposer pour sauver un homme est une action digne d’éloge. Néanmoins, quoique plusieurs d’entre eux sachent nager, ils se bornent à crier au secours ou à donner leur avis. Survient un autre individu, Il jette bas son habit et saute à l’eau. En quoi diffère-t-il des premiers? Pas par la science. La connaissance des premiers est aussi claire que la sienne. Ils savent aussi bien que lui

qu’un homme est en danger de mort etils savent également le moyen de le sauver. C’est que chez lui cette connaissance excite plus fortement que chez les autres certaines émotions corrélatives. Il y a éveil de sentiments chez tous: mais chez les uns les sentiments qui arrêtent, et tels que la peur sont prépondérants, tandis que chez l’autre il y a excédant des sentiments provoqués par la sympathie — unis peutêtre à d’autres sentiments d’un ordre moins élevé. Toutefois, dans l’un comme dans l’autre cas, la conduite n’est pas déterminée par la connaissance, mais par l'émotion, Ge n’est évidemment pas en rendant la connaissance de ces spectateurs passifs plus claire qu’on les fera agir autrement ; c’est en surexcitant chez eux les sentiments les plus élevés,

N’avons-nous pas là une vérité psychologique fondamentale, à laquelle tout système rationnel d'éducation humaine doit se conformer ? N’est-il pas manifeste qu’une législation qui l’ignore et qui admet implicitement le contraire, manquera inévitablement son but? C'est pourtant ce que fait une grande partie de notre législation; en ce moment même, législature et nation secondent d'un commun accord des projets basés sur le postulatum que la conduite est déterminée par les connaissances et non par les sentiments.

L'idée qui pousse à presser avec tant d’ardeur l’organisation de l'instruction n’est pas autre chose. Qu’est-ce que l'idée mère commune aux sécularistes et aux dénominationalistes, sinon le principe que la diffusion de l'instruction est la seule chose nécessaire pour améliorer la conduite? S’étant tous nourris de certaines erreurs de statistique, ils se sont tous persuadés que l'éducation de l'Etat réprimerait la mauvaise conduite. Ils sont souvent tombés dans les journaux sur des comparaisons entre Le nombre des criminels sachant lire et écrire et celui des criminels illettrés ; voyant que le nombre des illettrés l'emporte de beaucoup sur celui des autres, ils admettent la conclusion que l’ignorance est la cause du crime. Il ne leur vient pas à l'esprit de se demander si d’autres statistiques, établies d’après le même système, ne prouveraient pas d’une façon tout aussi conciuante que le crime est causé par l’absence d’ablution et de linge propre, ou par la mauvaise ventilation des loge-

ments, ou par le défaut de chambres à coucher séparées. Entrez dans une prison quelconque et demandez combien de prisonniers avaient l’habitude de se baïgner le matin; vous trouverez que la criminalité va habituellement de pair avec la saleté de la peau. Faites le compte de ceux qui possédaient un costume de rechange, la comparaison des chiffres vous montrera qu’une bien faible proportion de criminels ont habituellement de quoi changer. Demandez s’ils logeaient sur les grandes rues ou au fond des cours; vous découvrirez que presque tous les criminels des villes sortent de bouges. Un partisan fanatique de l’abstinence complète de liqueurs, ou des améliorations hygiéniques, trouverait de même dans la statistique de que justifier non Moins complètement sa croyance. Mais si vous n’acceptez pas la conclusion, tirée au hasard, qu’ignorance et crime sont cause et effet; si vous examinez comme ci-dessus si lon ne pourrait pas avec tout autant de raison attribuer le crime à diverses autres causes — vous êtes conduit à voir qu’il existe une relation réelle entre le crime et un genre de vie inférieur; que celui-ci est ordinairement la conséquence d’une infériorité originelle de nature; enfin que l’ignorance n’est qu’un concomitant, qui n’est pas plus que toutes les autres la cause du crime.

On ne se contente pas de fermer les yeux sur ceite objection évidente et sur la conclusion évidente qu’elle implique ; toute insistance sera impuissante à modifier l’idée qui s’est emparée des hommes. Le désappointement seul ia modifiera désormais. Aucun témoignage, aucun argument, ne peuvent rien changer au flot montant de l’opinion; il faut qu’il se perde dans le cours graduel des choses, pour qu'une réaction d'opinion puisse se soulever à son tour. Autrement il serait incompréhensible que cette confiance dans les vertus curatives de l'instruction, que la négligence des hommes a laissé implanter dans leur esprit par l’insistance des doctrinaires , survécut aux démentis absolus que lui inflige l’expérience de chaque jour. N'est-ce pas le sujet de plainte de toutes les mères et de toutes les institutrices, qu’il ne suffit pas de recommander perpétuellement le bien et de dénoncer le mal? Ne se plaint-on pas constamment de ce que le raisonnement, les explica-

tions et la claire démonstration des conséquences sont à peu près sans effet sur un grand nombre de natures, et de ce que là où ils agissent, il y a une différence plus où moins marquée dans la nature affective quand ils commencent à opérer après avoir d’abord échoué, ne l’attribue-t-on pas à un changement de sentiment plutôt qu’à une différence de compréhension ? N'entendons-nous pas aussi toutes les maïitresses de maison dire que les domestiques font généralement très-peu d'attention aux reproches, qu’ils persistent par perversité dans leurs vieilles habitudes, même quand on leur en a prouvé clairement l’absurdité, que ni explications, ni raisonnements n’ont d'effet sur eux, qu'ils ne cèdent qu’à la crainte ou au souvenir de la punition — c'est-à-dire aux émotions éveillées en eux ? Si de la vie domestique nous passons à la vie du monde, nous rencontrons à chaque pas des réfutations du même genre. Les banqueroutiers frauduleux, les fondateurs de campagnies en l'air, les fabricants de marchandises falsifiées, ceux qui emploient de fausses marques de fabrique, les détaillants qui se servent de faux poids, les propriétaires de bateaux hors d'état de tenir l4 mer, ceux qui volent les compagnies d'assurances, ceux qui tripotent sur le turf, la grande majorité des joueurs — tous ces gens ont reçu de l'éducation. Ou bien, pour prendre une forme plus extrême d’abaissement moral, parmi ceux qui de mémoire d'homme ont commis des empoisonnements, n’y a-t-il pas un nombre considérable de gens bien élevés — un nombre aussi grand, proportionnellement aux classes éclairées, que l’est le nombre total des meurtriers comparé à la population totale?

La confiance dans les effets moralisateurs de la culture intellectuelle, que les faits contredisent si catégoriquement, est du reste absurde a priori. Quel rapport peut-il y avoir entre apprendre que certains groupes de signes représentent certains mots, et acquérir un sentiment plus élevé du devoir ? Comment se fait-il que la facilité à former facilement des signes représentant les sons, pourrait fortifier la volonté de bien faire? Comment la connaissance de la table de multiplication, ou la pratique des additions et des divisions, peuvent-elles développer les sentiments de sympathie au point de réprimer la tendance à nuire au prochain? Com-

ment les dictées d'orthographe et l'analyse grammaticale peuvent-elles développer le sentiment de la justice, pourquoi enfin des accumulations de renseignements géographiques, amassées avec persévérance, accroîtraient-elles le respect de la vérité? Il n’y a guère plus de relation entre ces causes et ces effets, qu'avec la gymnastique qui exerce les doigts et fortifie les jambes. Gelui qui espérerait enseigner la géométrie en donnant des leçons de latin, ou qui en dessinant croirait apprendre à jouer du piano, serait jugé bon à mettre dans une maison de fous; il ne serait pourtant guère plus déraisonnable que ceux qui comptent produire des sentiments meilleurs au moyen d’une discipline des facultés intellectuelles.

La foi aux livres de classe et à la lecture est une des superstitions de notre époque. Les livres sont extrêmement surfaits, même comme moyen de culture intellectueile. Au lieu de mettre la science de seconde main au-dessous de celle de première main, de la considérer comme une science désirable seulement à défaut de l’autre, on la regarde actuellement comme ayant plus de valeur. Une chose quelconque, apprise dans un livre imprimé, rentre dans l'éducation; mais si on l’a apprise en observant la vie et la nature, elle est supposée n’y pas rentrer. Lire, c’est voir par procura= tion — c’est apprendre indirectement avec les facultés d’un autre homme au lieu d'apprendre directement avec les siennes; telle est la force du préjugé régnant, que le savoir in- . direct est mis au dessus du savoir direct et usurpe sur lui le nom de culture! Nous sourions quand on vient nous dire qu'aux yeux des sauvages l'écriture a un pouvoir magique; nous rions de l’histoire de ce nègre qui avait mangé les fruits dont on l'avait chargé et qui cachait la lettre sous une pierre de peur qu’elle ne le dénonçât. Les notions courantes sur ce qui est imprimé trahissent pourtant une erreur du même ordre; on attribue une sorte de pouvoir magique aux idées acquises par des moyens artificiels, comparées à celles qui ont été acquises autrement. Cette erreur, pernicieuse jusque dans ses effets sur la culture intellectuelle, produit des effets encore plus pernicieux sur la culture morale ; elle fait naître l’idée que cette dernière peut aussi s’acquérir en lisant et en appreuant des leçons par cœur.

Je sais bien qu'on me répondra que c'est de l’enseignement moral et non de l'enseignement intellectuel qu'on attend l'amélioration de la conduite et la diminution du crime. Il est incontestable que la plupart des promoteurs de systèmes d'éducation croient aux effets moralisateurs de l’instruction en général, mais il faut reconnaître qu'il s’en trouve parmi eux qui tiennent l'instruction générale pour insuffisante et soutiennent la nécessité d'enseigner les règles de la bonne conduite. Nous avons déjà expliqué une des raisons pour lesquelles les espérances de ces derniers sont égale-. ment chimériques : elles partent du principe que l’action d'accepter par l'intelligence certains préceptes de morale. produit l’obéissance à ces préceptes. Il y aurait bien d’autres raisons à donner. Nous ne nous arrêterons pas aux démentis fournis par ies Chinois, qui apprennent tous les maximes de la morale si élevée de Confucius mais dont la conduite est loin d’être aussi pure. Nous ne nous appesantirons pas davantage sur la leçon à tirer du spectacle offert par les Etats- Unis; grâce à leur système scolaire, la population tout entière y est élevée sous l'influence quotidienne de lectures donnant les principes de la bonne conduite; la vie politique et nombre d'incidents sociaux nous font voir pourtant que la soumission à ces principes n’est rien moins que complète. Nous nous bornerons aux preuves fournies par notre propre société, passée et présente; elles mettent absolument à néant ces grandes espérances.

Qu’avons-nous fait depuis tant de siècles au moyen de nos institutions religieuses, si ce n'est prêcher les bons principes à tous, jeunes et vieux? Quel a été le but des services célébrés tous les dimanches dans nos dix mille églises, sinon d’assurer par des promesses de récompenses et des menaces de punitions l’exécution d’un code de bonne conduite? — promesses et menaces que pendant bien des générations, la population tout entière était contrainte par la force à écouter, À quoi ont servi les innombrables chapelles des dissidents, sinon à prècher à tous, durant toute leur vie, qu’il fallait faire le bien et s’abstenir du mal? Si l'on croit maintenant qu’il faut faire quelque chose de plus — si malgré des explications, des menaces et des exhortations perpétuelles, la conduite est assez mauvaise pour

mettre la société en danger, quelle raison de croire qu’après que toute cette insistance a échoué une insistance plus prolongée réussira? Voyons ce quon nous propose et les idées que cela laisse supposer.

L'enseignement par des prêtres n’ayant pas eu l'effet désiré, essayons de l'enseignement par des maîtres d'école. La lecture de la Bible, faite en chaire, avec accompagnement d'architecture imposante, de vitraux, de tombes et de « demi-jour religieux, » s'étant trouvée à l'épreuve, insuffisante, essayons de la lecture de la Bible dans une chambre nue, où l’œil ne trouve à se reposer que sur des cartes de géographie et des images d'animaux. Les commandements et les défenses formulés par un prêtre en surplis, devant un auditoire dont l’esprit était préparé par le chant et les orgues, ont été méconnus; voyons si répétés machinalement sur une mélopée traînante et monotone, devant un maître d'étude râpé, au milieu du bourdonnement des leçons et du cliquetis des ardoises ils seront mieux obéis. Voilà, à ce qu’il semble, des propositions qui ne promettent guères ; elles procèdent de l’idée qu'un précepte moral produira d'autant plus d’eftet qu'il sera reçu sans accompagnement d'émotion, ou de celle que son efficacité sera proportionnée au nombre de fois qu’il aura été répété. Ges idées sont toutes deux en contradiction directe avec les résultats de l'analyse psychologique et de l'expérience journalière. L'influence qu'on peut exercer en adressant à l'intelligence des vérités morales, est certainement bien plus grande dans un milieu qui éveille des émotions du même ordre, comme le fait un service religieux. Par contre, il n’est pas de plus sûr moyen d'empêcher ces vérités morales de faire une impression profonde, que de les associer à des choses prosaïques et vulgaires, au spectacle que présente une réunion d'enfants, aux bruits et aux odeurs qui s’en élèvent. Et il n’est pas moins certain que les préceptes qu’on entend fréquemment sans y prêter grande attention perdent par la répétition le peu d'influence qu’ils pouvaient avcir. Que voyons nous dans les écoles publiques? — les écoliers ne deviennent pas plus compatissants les uns pour les autres à force de s'entendre répéter chaque matin les préceptes de la religion. Que nous montrent les universités ? — De perpétuels services religieux n’ont pas rendu les

Ka

étudiants plus sages que la moyenne des jeunes gens? Que nous montrent les villes épiscopales? — Le niveau moral n’y est pas plus élevé qu'ailleurs, et peut-être devons-nous supposer le contraire sur la foi du proverbe anglais « près de l'Eglise, etc.? » Et les fils de pasteurs? — Les a-t-on rendus visiblement supérieurs aux autres à force de leur recommander de se bien conduire, ou n’entendons-nous pas plutôt répéter tout bas que l'effet a été tout opposé ? Ou encore, pour citer un dernier exemple, quel spectacle nous offrent les journaux religieux? Sent-on dans leurs articles l'influence des préceptes du Christianisme, plus familiers à leurs rédacteurs qu'aux autres écrivains ? N’ont-ils pas plutôt, de tout temps, manqué de charité à l'égard de leurs adversaires 1?

1. Parmi les faits récents prouvant que la répétition des maximes chrétiennes ne développe pas les sentiments chrétiens, en voici deux qui me semblent dignes d’être conservés. J'emprunte le premier au Church-Herald, du 14 mai 1873.

« M. J. Stuart-Mill, qui vient d’aller rendre ses comptes, aurait été un écrivain anglais remarquable si la conscience de soi-même, qui était innée chez lui, jointe à une extrême présomption, n'en avaient fait un faquin littéraire de premier ordre. Sa mort n’est une perte pour personne car c'était un pur incrédule, mais un incrédule aimable et un très-dangéreux personnage, Le plus tôt ces « lumières de la pensée, » qui partagent ses opinions, iront le rejoindre,-le mieux cela vaudra pour l'Eglise et l'Etat. »

Le second exemple nous offre une manifestation de sentiment américaine à mettre en regard de la manifestation anglaise. Elle a été adressée dernièrement à l’un de mes amis, qui m'a autorisé à la rendre publique.

« (D'un ecclésiastique ayant 28 ans d'exercice.)

U. S. Amérique, 10 mars 1873.

e J. Tyndall. — En réponse aux insultes que vos divers ouvrages contiennent contre leur religion, les Américains vous ont traité avec une considération distinguée. Que de « charbons ardents » cela Joit « amasser sur votre têtel » Vous avez, à plusieurs reprises, levé votre chétif bras contre Dieu et son Christ! Vous avez essayé je priver l’humanité de sa seule consolation dans la vie et de sa seule espérance dans la mort (vide Fragments of Science, etc.) sans lui offrir autre chose en échange que la « lumière sèche » de vos molécules et de vos atomes. Vous louerons-nous pour avoir fait cela ? Nous ne vous louerons pas.

« N’ai-je pas en haine, 6 Seigneur, ceux qui te haïssent ?

« Tous les suicides qui surviennent dans notre pays (et il yen a tous les jours) sont indirectement l'effet des docirines bestiales de

Nous ne voyons nulle part que la répétition des règles du bien, déjà connues mais dédaignées, finisse par les faire respecter; nous voyons tout au contraire le respect qu'on avait pour elles en diminuer 1.

vous, de Darwin, de Spencer, d'Huxley ef id omne genus. La fosse est-elle creusée pour vous tous? Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez et vous vous lamenterez.

« Je suis avec le plus profond mépris, &A EF... >

1. J’ajouterai ici, pour montrer le peu d'action que l’enseignement pur exerce sur la conduite, un fait frappant qu'il m'a été donné d’observer personnellement. Il y a une douzaine d’années, commençait une certaine publication périodique trop sérieuse pour offrir de l'intérêt au gros public et s'adressant exclusivement aux gens instruits. La publication se faisait par souscription; après quatre livraisons, on avait une somme minime à verser.

Les souscripteurs étaient prévenus quand un nouveau versement était dû. Comme on devait s’y attendre, quelques-uns tenaient immédiatement compte de l'avis; d’autres plus ou moins tardivement; d’autres enfin n'en tenaient pas compte du tout. Une grande partie des défaillants, auxquels de nouveaux avertissements venaient de temps à autre rafraîchir la mémoire, se trouvèrent bientôt de deux souscriptions en arrière, mais sur une lettre d’avis des éditeurs quelques-uns s’empressèrent de réparer ce qui n’était qu’un oubli; il en resta cependant un certain nombre qui continuèrent à recevoir la publication sans la payer. Quand ceux-ci se trouvèrent de trois souscriptions en arrière, nouvelle lettre des éditeurs, qui amena quelques paiements et laissa un reste de récalcitrants. Les éditeurs prévinrent alors ces derniers que, faute de payer, leurs noms seraient rayés de la liste; ceux qui continuèrent à ne pas donner signe de vie furent finalement rayés. Au bout de dix ans, on compulsa la liste primitive pour établir la proportion du nombre des défaillants au total des inscrits et pour calculer combien chaque profession avait fourni proportionnellement de défaillants. Voici le tableau de ceux qui refusèrent finalement de payer ce qu’ils avaient reçu pendant plusieurs années de suite.

Professions inconnues... es su use ssvesve susies soisevs 27. 0/0 Médecins. scsi. caviiesmanx séleusipmaidauer 220 3042 Clergymen (presque tous de l’Eglise Établie)....... 31 Séculerds. cvs nus 6° 48 pis cointée dévtiis once 02 Journalistes ses dei uses génie oise s nus oies C0

Admettons que si la proportion est aussi forte pour les journalistes, cela vient de ce que ces messieurs sont habitués à recevoir des livres gratis. Nous n’en avons pas moins, en premier lieu, le fait surprenant, que près d'un tiers de ces hommes instruits ne tinrent

Du reste l'analyse contredit tout autant que les faits l’idée généralement admise. Nous avons déjà vu que la connexion est entre l’action et le sentiment; d’où le corollaire, que la tendance à une action n’augmente que par une transformation fréquente du sentiment en cette action. De même que deux idées souvent répétées dans un certain ordre deviennent cohérentes dans cet ordre; de même que des mouvements musculaires, d’abord difficiles à combiner entre eux et avec les perceptions dirigeantes, deviennent faciles par la pratique et à la longue automatiques ; de même la production périodique d’une conduite quelconque par son émotion motrice, rend cette conduite relativement facile. Une habitude morale ne s’acquiert ni par les préceptes, les entendiît-on tous les jours; ni par les exemples, à moins qu’on ne les suive: elle ne s’acquiert que par l’action fréquente, déterminée par le sentiment correspondant. Cette vérité, que la science mentale enseigne clairement et qui est d’accord avec les maximes vulgaires, est pourtant entièrement ignorée des fanatiques de l'instruction.

La vérité corrélative est également ignorée, ce qui menace d’avoir des résultats encore plus désastreux. Nous voyons compter sur des bienfaits que les moyens employés ne sauraient procurer, mais nous ne voyons nulle part la conscience des maux qu’entraineront ces moyens. On s’aveugle à l'endroit de la réaction fâcheuse que les moyens produiront sur la nature des citoyens. C’est au reste ce qui arrive généralement aux hommes absorbés par la poursuite ardente d'un bien qu’ils demandent à l’action gouvernemen-

aucun compte d’un droit bien fondé. En second lieu, nous découvrons en comparant les subdivisions que la classe qui ne se distingue par aucun titre quelconque, celle qui par conséquent doit renfermer les gens d’une éducation moins accomplie, est la classe qui fournit le moins de défaillants; le témoignage tend donc 1c1 à établir une association entre l’accroissement de culture intellectuelle et la diminution de délicatesse de conscience. Un autre point à noter, c’est l’absence de l'effet salutaire généralement attendu de la répétition des préceptes de morale : le clergé et les séculiers sont presque à égalité. Dans l’ensemble comme dans les détails, ce témoignagne contredit donc formellement, comme celui que nous avons cité dans le texte, l’idée que la culture intellectuelle élève les sentiments

tale. La nature des citoyens a déjà souffert de réactions de cette nature, dues à des actions commencées il y a des siècles; les mauvais effets vont êire encore accrus par d’autres réactions du même genre.

On se plaint de l’imprévoyance des Anglais. Très-peu d’entre eux mettent de côté en prévision des jours où ?’ouvrage n'ira pas; on s'accorde à dire que l’élévation des salaires n’a ordinairement d'autre résultat que de pousser les ouvriers * dépenser et à boire. Nous les avons vus plus haut négliger l’occasion de devenir actionnaires des Compagnies qui les occupent; les personnes les plus soucieuses de leur bien-être perdent courage, en voyant le peu qu'ils font pour relever leur position quand ils en auraient les moyens. On critique cette disposition à s'emparer de la jouissance immédiate, comme si elle était propre au peuple anglais ; on compare nos ouvriers à leurs voisins du continent et l’on s’étonne du contraste. À entendre les gens, l'imprévoyance est un trait inexplicable de la race. On ne tient aucun compte de ce que les races auxquelles on compare la nôtre lui sont alliées par le sang. Les Norwégiens sont économes et très-prévoyants. Les Danois sont également ménagers et Defoe a dit, à propos des habitudes dépensières de ses compatriotes, qu’un Hollandais amasse une fortune sur un salaire qui suffirait à peine à faire vivre un Anglais. Il en est de même des Allemands modernes. Les gémissements des Américains, prétendant que les Allemands les évincent de leurs propres affaires en travaillant dur et en vivant de peu, les succès des négociants allemands établis en Angleterre, la préférence dont les domestiques allemands sont l’objet chez nous, nous enseignent que rien, dans les autres rameaux de la race teutonique, ne rappelle ce manque d’empire sur soimême. Nous ne pouvons pas non plus attribuer ce trait de caractère à l’infusion de sang normand, puisque les descendants des Normands établis en France sont économes et industrieux. Pourquoi donc les Anglais sont-ils imprévoyants ? Nous n’en trouvons pas l’explication dans leur origine ; cherchons-la dans les conditions sociales auxquelles ils ont été assujettis, nous la trouverons,

Les Anglais sont imprévoyants parce qu'ils ont été dressés

à limprévoyance pendant plusieurs siècles. On les à habitués à être dépensiers en les protégeant contre les dures conséquences du désordre. On les a découragés d’avoir de l'ordre, en montrant perpétuellement aux gens d’ordre que les autres n’en étaient pas plus mal dans leurs affaires, au contraire. £

On a été jusqu'à punir l’ordre. Les ouvriers travaillant ferme et ne faisant pas de dettes, se sont constamment vus appelés à soutenir les fainéants qui les entouraient; ils ont eu leurs biens saisis par autorité de justice pour nourrir les indigents, et eux-mêmes et leurs enfants se sont trouvés éventuellement réduits à l’indigence !. Les femmes pauvres et honnêtes, gagnant leur vie sans être aidées ni encouragées par personne, ont vu les femmes livrées à l'inconduite recevoir de la paroisse des allocations pour leurs enfants illégitimes. Ce système a été poussé si loin, que les femmes ayant plusieurs enfants illégitimes et touchant pour chacun d’eux une certaine rétribution hebdomadaire, prélevée sur la taxe des pauvres, ont été épousées à cause de cette source de revenus. Génération après génération, les honnêtes gens ne demandant rien à personne, ceux qui attendent pour se marier d’avoir de quoi vivre et qui s’effercent d'élever leur famille tout seuls , ont endossè des charges extraordinaires; on les a empêchés de laisser une postérité qui était à désirer ; on a au contraire aidé les débauchés et les paresseux, surtout lorsqu'ils étaient adonnés à ce genre d'hypocrisie et de servilité qui trompe les dépositaires de l'autorité, à mettre au monde et à élever une progéniture caractérisée comme eux-mêmes, par l'absence des traits mentaux nécessaires au bon citoyen. Après des siècles passés ainsi à encourager de notre mieux la multiplication de la race imprévoyante et à entraver la reproduction des prévoyants, nous levons les mains au ciel en nous récriant sur l’imprévoyance du peu-

1. Cette punition de la bonne conduite a survécu à la réforme de la loi sur le paupérisme. On en trouvera des exemples dans les « traitée sur les Poor-Laws, » dont il a déjà été question dans cet ouvrage. Ils sont d’un de mes oncles, mort actuellement, qui en sa qualité d’ecclésiastique et d'administrateur de la taxe des pauvres, a eu occasion d'observer lui-même les faits cités,

ple anglais ! Si des gens ayant élevé par choix les produits de leurs chevaux les plus difficiles et ceux de leurs chiens les moins intelligents, venaient s'étonner au bout d’une vingtaine de générations d’avoir des chevaux vicieux et des chiens stupides, l’absurdité de leur surprise nous semblerait ne se pouvoir comparer qu’à l'absurdité de leur système; mais s’il s’agit d'êtres humains au lieu d'animaux inférieurs, on ne voit d’absurdité ni dans le système, ni dans l’étonnement.

Il se passe maintenant une chose plus grave que de ne pas tenir compte des effets malfaisants produits sur la nature humaine par des siècles d’influences démoralisatrices. Nous établissons de propos délibéré d’autres influences du même genre. Ayant suspendu, autant qu'il dépendait de nous, la discipline civilisatrice de la vie industrielle réglée de façon à assurer la subsistance de l'individu sans faire tort à autrui, nous travaillons maintenant à tarir une autre source de cette discipline civilisatrice. Nous avons fait de notre mieux, pendant une suite de générations, pour diminuer le sentiment de la responsabilité en écartant les maux qu’amène le mépris de la responsabilité ; nous sommes en train de pousser le système plus loin, en déchargeant les parents de certaines autres responsabilités qui dans l’ordre de la nature retombent sur eux. Notre moyen de corriger l’insouciance, de décourager les mariages imprévoyants et d'épurer l’idée de devoir, c'est d'encourager l'idée que ce n’est pas aux parents à préparer leurs enfants à la vie, mais que cela incombe à la nation. Tout proclame hautement, partout, la merveilleuse doctrine que les citoyens ne sont pas individuellement responsables de l’éducation de leurs enfants respeclifs, mais que ces mêmes citoyens, incorporés dans une société , sont respectivement responsables de l'éducation des enfants des autres! La qualité de père n’impose pas à À l'obligation d’élever ses rejetons, d'avoir soin de leur esprit aussi bien que de leur corps : mais la qualité de citoyen l’oblige à élever, quant à l'esprit, les rejetons de B, C, D, etc., dont les devoirs paternels et directs sont de même subordonnés à leurs devoirs indirects envers les enfants des autres ! On a calculé qu’au train dont vont les choses, les parents ne paieront bientôt pour les rétributions scolaires de leurs propres enfants que la sixième partie de

ce qu’ils paient pour les enfants en général, tant par les impôts et les taxes, que par les souscriptions volontaires : en termes de finances, le dividende des enfants en généra] à la charge des parents sera égal à six fois le dividende de leurs propres enfants. Remontons à quarante ans en arrière et observons combien le dividende du public a grandi, relativement au dividende privé, nous serons autorisés à conclure que le dividende privé va tout à l’heure être entièrement absorbé. La théorie corrélative devient déjà si précise et si définie, qu’on entend dire, du ton dont s’émet une vérité incontestable, que les criminels sont « des erreurs de la société ». On va en arriver à découvrir que puisqu’un bon développement physique est, tout comme un bon développement mental, la condition préalable du bon citoyen (car sans lui le citoyen ne peut pas gagner sa vie et éviter ainsi la mauvaise conduite), la société est responsable de la bonne alimentation et de l’habillement des enfants ; on commence déjà dans les discussions du School-Board à reconnaître qu’en bonne logique, il n’y a pas moyen de s’arrêter sur la pente qui mène d’une idée à l’autre. Nous marchons vers un principe bizarre, qui s’affirme tacitement à l’occasion : les gens n’ont qu’à se marier quand ils en ont envie, c’est aux autres à en supporler les conséquences !

Voilà la politique qu’on croit propre à améliorer la conduite. On a rendu les hommes imprévoyants, en les protégeant contre la plupart des mauvais résultats de l’imprévoyance; on va maintenant les rendre prévoyants, en les protégeant encore mieux contre ces mauvais résultats. Ils ont en partie perdu l'empire sur eux-mêmes, à la suite d’arrangements sociaux rendant cet empire moins nécessaire : on invente d’autres arrangements sociaux qui le rendront encore moins nécessaire et on espère par là l'augmenter, Cet espoir est contraire à l’ordre des choses. Toute vie, y compris la vie humaine, procède d’un principe exactement opposé, Tous les types inférieurs nous font voir que la charge d'élever des petits est ce qui plie les facultés à la discipline la plus élevée. L'instinct paternel et maternel est partout celui qui réveille le plus l'énergie, celui qui aiguise le plus l’intelligence, On parle souvent de l’abnégation et de la sagacité que déploient les créatures inférieures dans le soin de leurs

Le

petits. Il est visible que la paternité produit une exaltation mentale unique en son genre. Chaque jour nous apporte la preuve qu’il en est ainsi dans l'humanité. Nous voyons continuellement l’étourdi devenir un homme posé quand il a des enfants à pourvoir; la maternité fait naître chez la jeune fille frivole et sans cervelle, des sentiments élevés et des papacités jusque-là ignorées. Pour l’un comme pour l’autre, c'est une école journalière d’abnégation, d'industrie, de prévoyance. La relation de parent à enfant fortifie à toute heure l'habitude de sacrifier l'agrément du moment et le plaisir égoïste au plaisir altruiste de chercher le bien-être de sa progéniture. Il y a subordination fréquente des besoins personnels à ceux du prochain et aucune autre influence n’assurerait aussi efficacement la pratique de cette subordination. Ce n’est donc pas en diminuant le sentiment de la responsabilité des parents, mais en l’augmentant, qu'on fortifiera l'empire sur soi-même et qu’on corrigera l’incurie. La politique suivie actuellement avec tant de conviction et d’ardeur est pourtant de nature à diminuer forcément le sentiment de la responsabilité des parents. On va affaiblir cette discipline essentielle des émotions paternelles et maternelles , pour qu’il y ait plus d'enfants sachant lire et apprenant la grammaire et la géographie. On cherche une culture intellectuelle RORICCRE aux dépens pes démoralisation profonde.

Nous ne supposons pas que beaucoup de personnes soutiennent sérieusement que l'instruction est importante, mais que le caractère l’est relativement peu. Nous avons tous de temps à autre l’occasion d'observer combien un ouvrier illettré, mais actif, honnête et sobre, est plus précieux pour lui-même et pour les autres que l’ouvrier instruit qui manque de parole, passe son temps au cabaret et néglige sa famille. Si l’on compare entre eux les membres des hautes classes, personne ne doute que le dissipateur ou le joueur, quelque bonne éducation intellectuelle qu'il ait reçue, ne soit infé-

rieur comme unité sociale à l’homme qui n’est pas pascé par le curriculum consacré, mais qui étant bon travailleur, réussit et assure le sort de ses enfants au lieu de les laisser à la charge de la famille. C'est-à-dire qu’en regardant la chose au point de vue concret, tout le monde voit que la moraïité

est plus importante à la prospérité sociale que l'instruction. On n’en tire cependant pas le corollaire évident. On ne se demande pas quel effet produiront sur le caractère les procédés artificiels pour la diffusion de l'instruction. Tous les buis auxquels doit viser le législateur sont sans importance comparés à celui de façonner le caracière; ce but est cependant entièrement méconnu.

Qu’on comprenne bien que l'avenir d’une nation dépend de la nature de ses membres, que cette nature se modifie inévitablement dans le sens de l’adaptation aux conditions de milieu, que les sentiments mis en jeu par ces conditions gaoneront en force, tandis que ceux auxquels il sera de moins en moins fait appel iront s’amoindrissant; on comprendra alors que ce n’est pas en insistant sur les saines maximes, encore moins par une culture purement intellectucile, que l’on peut parvenir à améliorer la conduite; on verra que, si on y parvient, wcst seulement par cet exercice quotidien Îles seniiments élevés, par celte répression des sentiments bas, qui résulte de ce qu’on assujettit les hommes aux exigences de la vie sociale régulière — de ce qu’on les laisse endurer les punitions qui suivent inévitablement la violation de ces exigences et récolter les fruits de la soumission. Voilà la seule éducation nationale,

On peut citer un autre exemple de la nécessité des recherches psychologiques comme guides des conclusions sociologiques; pour être d’une nature toute différente cet exemple n’en a pas moins rapport à des questions d’actualité. Nous voulons parler de la psychologie comparative des deux sexes. Les femmes sont membres de la société, tout comme les hommes; elles tendent à lui donner par leur nature propre certains traits de caractère et certaines manières de faire; il s'ensuit que la question — La nature mentale est-elle la même chez les hommes et chez les femmes? — est importante pour le sociologiste. Si elle est la même, un accroissement de l’influence féminine n'affectera pas sensiblement le type social. Dans le cas contraire le type social sera inévitablement altéré par l’accroissement de cette influence.

Les hommes et les femmes n’ont pas plus l'esprit que le

corps faits de même. Il existe «entre ‘eux des différences physiques, correspondant à leurs rôles respectifs dans la conservation de la race, et des différences psychiques, correspondant à la part qui leur revient dans l’éducation et protection des enfants. Supposer que les différences existant entre leurs:activités paternelle ét maternelle ne sont pas accompagnées de différences entre les facultés mentales, c'est:supposer qu’il n’y à pas ici adaptation de facultés spéciales à des fonctions spéciales, ce qui serait un fait unique dans toute la nature {.

1. Les comparaisons qu’on ‘établit entre l'esprit des hommes et ‘celui des femmes sont généralement fautives à beaucoup d'égards. Vaici.les principales causes d'erreurs :

Au lieu de comparer la moyenne des femmes à la moyenne des hommes, ou l'élite des femmes à l'élite des hommes, on compare généralement l'élite des femmes à la moyenne des hommes. Il en résulte une impression fausse, à peu près comme si pour juger de la stature relative des deux sexes, on mettait de:grandes femmes à côté de petits hommes. ,

Diverses manifestations naturelles sont grandement altérées, chez l’un et l’autre sexe, par les conventions sociales existantes et soutenues (par les hommes:et par les femmes. Il y a'tels sentiments que sous noire régime de lutte réciproque, avec son,idéal de bienséance assorti, un homme ne doit pas manifester, tandis que chez une temme ils sont trouvés admirables. De là répression de certaines manifestations chez l’un, exagération chez l’autre ; ce qui conduit à de fausses appréciations.

Les sentiment sexuel entre en jeu pour modifier la conduite ‘des nommes et des femmes les uns envers les autres. Le seul témoignage auquel on puisse avoir confiance, à l'égard de certains côtés de leur caractère en général, est celui que fournit la conduite d’homme à homme, ou de femme à femme, quand les gens sont placés dans des relations excluant les affections personnelles.

En comparant les facultés intellectuelles des deux sexes, on.ne distingue pas suffisamment la réceptivité de la faculté créatrice. Ces deux choses sont presque incommensurables; la réceptivité peut exister — cela :se présente souvent — et ‘être très-développée, là où il n’y a que peu ou même point de faculté créatrice.

Mais la plus grave des erreurs que l’on commet généralement en faisant ces comparaisons, c’est peut-être de négliger la limite du pouvoir mental normal. 'Chaque sexe est capable, sous l’influence de stimulants particuliers, de manifester des ‘facultés ordinairement réservées à l’autre; mais nous ne devons pas considérer les déviations amenées par ces causes comme fournissant des points de com-

paraison convenables. Ainsi, pour prendre un cas extrême, une excis ation spéciale peut faire donner du lait aux mamelles des hommes

Il existe entre la structure psychique, aussi bien que physique, de l’homme et de la femme, deux classes de diférences déterminées toutes deux par la même nécessité fondamentale — l’adaptation aux devoirs paternels et maternels. La première catégorie de différences résulte de ce que l'arrêt de l'évolution individuelle est un peu plus précoce chez la femme que chez l’homme; cela vient de la nécessité de mettre de la force vitale-en réserve pour faire face aux dépenses de la reproduction; chez l’homme, l’évolution individuelle continue jusqu’à ce que la dépense physiologique nécessitée par le soin de sa subsistance ba- Jance, à peu de chose près, ce que fournit la nutrition; chez la femme, le développement individuel s'arrête à un moment où la nutrition laisse encore une marge considérable ; autrement il ne pourrait y avoir de progéniture. De là vient que les filles sont mûres avant les garçons. De là vient aussi le principal contraste présenté par les formes corporelles; le corps de l’homme se distingue de celui de la femme par la supériorité de taille relative des parties exécutant les actions extérieures et occasionnant une dépense physiologique — des membres, et les viscères thoraciques que leur activité met immédiatement à contribution. De là encore le fait physiologique que pendant toute leur vie, mais particulièrement pendant le laps de temps où elles sont capables d'avoir des «enfants, les femmes exhalent moins d'acide carbonique relativement à leur

on connaît plusieurs cas .de gynécomastie et on a vu, pendant des famines, de petits enfants privés de leur mère être sauvés de cette façon. Nous ne mettrons pourtant pas cette faculté d’avoir du lait qu doit, quand elle ‘apparaît, s'exercer ‘aux dépens de ‘la force masculine, au nombre des attributs du mâle. De même, sous l’influence d’une discipline spéciale,, l'intelligence féminine donnera des produits supérieurs à ceux que peut donner l'intelligence de la plupart des hommes. Mais nous ne devons pas compter cette capacité de production comme réellement féminine, si elle est aux dépens des fonctions naturelles. La seule vigueur mentale normalement féminine est celle qui peut coexister avec la production et l'allaitement du nombre voulu d'enfants bien portants. Une force d'intelligence qui amènerait la disparition d’une société, si «elle était générale parmi les femmes de cette société, doit être négligée dans l'estimation de la nature féminine en tant que facteur social, |

poids que les hommes; ce qui montre que l’évolution de force est moindre relativement aussi bien qu’absolument. Cette cessation plus précoce et nécessaire de l’évolution individuelle se montre au développement un peu moindre du système nervo-musculaire; il en résulte que lés membres qui agissent et le cerveau qui les fait agir sont plus petits. L'esprit reçoit de cet arrêt prémaiuré deux effets différents. Les manifestations mentales ont un peu moins de force générale ou de solidité; il y a en outre infériorité sensible du côté des deux facultés, l’une intellectuelle, l’autre affective, constituant les produits derniers de l’évolution humaine : le raisonnement absirait, et la plus abstraite des émotions, le sentiment de la justice — celui qui règle la conduite indépendamment des liens personnels et des sympathies ou antipathies inspirées par les individus !,

Après cette distinction mentale quantitative, qui devient incidemment qualitative en portant surtout sur les facultés les plus récentes et les plus complexes, viennent les distinctions mentales qualitatives, résultant des relations des hommes et des femmes soit avec leurs enfants soit entre eux. Bien que l'instinct paternel et maternel, qui considéré dans son essence est l’amour du faible, soit commun aux deux sexes, il est visible toutefois qu’il n’est pas identique chez l’un et chez l’autre. La forme particulière de cet instinct qui correspond à la faiblesse du petit enfant, est incontestablement plus dominante chez la femme que chez l’homme. Chez ce dernier, l'instinct est moins éveillé par l'être faible en personne, il a une relation plus généralisée avec tous les êtres relativement faibles qui dépendent de lui. Il est hors de doute, qu’à cet instinct plus spécialisé de 1a femme se joignent des aptitudes spéciales pour soigner les enfants — une faculté d’intuition adaptée aux besoins et réglant la conduite. On ne saurait nier qu’il n’y ait ici une spécialisation mentale, jointe à la Spécialisation physique; et cette spécialisation mentale, bien que se rapportant origi-

1. Il est bien entendu qu’en tout cela comme dans ce qui suivra, nous prenons les hommes et les femmes de la même société et de la même époque. Si l'on compare les femmes d’une race avancée aux hommes d’une race qui l’est moins, l'exposé n’est plus vrai

nairement à l'éducation de la progéniture, affecte jusqu’à un certain point la conduite en général.

Les autres distinctions qualitatives existant entre l’esprit des hommes et celui des femmes, sont sorties de leurs relations mutuelles de fort à faible. Suivons la genèse du caractère humain, en examinant les conditions d’existence traversées par l'humanité dans les premiers temps barbares et durant le cours de la civilisation; nous verrons que le sexe faible a acquis naturellement certains caractères mentaux, par ses rapports avec le sexe fort. Pendant les luttes pour l'existence des tribus sauvages, c'était celles dont les hommes n'étaient pas seulement forts et courageux, mais agressifs, sans scrupules, d’un égoïsme intense qui survivaient. Les hommes des races conquérantes d'où sortirent les races civilisées, étaient donc nécessairement des hommes chez qui prédominaient les traits de caractère brutaux ; nécessairement aussi les femmes de ces races, ayant affaire à des brutaux, prospéraient plus ou moins selon qu'elles possédaient, ou acquéraient, une nature appropriée à celle des hommes. Comment les femmes, incapables de défendre leur bien par la force, arrivaient-elles à le défendre autrement ? Plusieurs traits de caractère les y aidaient.

Nous pouvons mettre en première ligne le talent de plaire, et le goût du succès, qui en est l'accompagnement. Il est évident que toutes conditions égales d’ailleurs, parmi des femmes vivant à la merci des hommes, celles qui savaient plaire étaient celles qui avaient le plus de chances de vivre. et de laisser une postérité. Ge fait (étant admis que les qualités se transmettent davantage du même côté), agissant sur les générations successives, tendait à mettre dans Île caractère féminin un désir particulier du succès et la manière d’être qu’entraîne cette recherche,

De même, les femmes de sauvages, ignorant la pitié ont prospéré selon qu'elles savaient déguiser leurs sentiments. Les femmes trahissant l’état d’antagonisme produit en elles par les mauvais traitements, avaient moins de chances de vivre et de laisser une postérité que celles qui dissimulaient leur hostilité; de là, par héritage et par sélection, un développement de ce trait de caractère, propor” tionné au besoin,

Dans quelques cas, c'était grâce à l’art de la persuasion: que les femmes parvenaient, à protéger leurs. propres personnes et par contre-coup leur progéniture, dans des circonstances où,. moins persuasives, elles seraient mortes jeunes ou auraient élevé moins d'enfants:

Il y à une autre faculté, qu’on peut citer comme destinée vraisemblablement à être cultivée et à.s’établir : celle dedistinguer vite les sentiments fugitifs de ceux qui vous entourent. Dans les temps barbares, la femme qui à un geste de son mari sauvage, à une intonation, à la physionomie, devinait instantanément la colère naissante, avait chance d’échapper à. des dangers dans lesquels une femme moins. habile. à interpréter le langage naturel. du sentiment se serait précipitée. La culture perpétuelle de ce talent et les, chances de vie qu’il donne, nous. autorisent à conclure qu'il deviendra. chez la femme une véritable faculté. D’ordinaire. il: se. trahit par l'aptitude à deviner aux. signes extérieurs la. situation d'esprit des gens et.il aboutit simplement à des intuitions sans. raisons assignables, mais quand il vient s’y joindre. ce qui. est rare, un talent d'analyse psychologique, iL en résulte une habileté extrêmement remarquable à. interpréter les: dispositions. d'esprit des autres. Nous. en: connaissons un. exemple: vivant, qu'aucune femme jusqu'ici, n’a égalé et que peu oupoint d'hommes ont. surpassé.

Nous, ne: voulons pas dire, bien entendu, que les. particuslarités. intellectuelles représentées ici comme ayant été développées. chez la femme: par les nécessités. de la défense. vis-à-vis de: l’homme, lui soient spéciales, : elles se sont. aussi développées. chez l’homme, comme moyens. de défense. auxiliaires dans ses rapports avec les autres hommes. La différence. est que dans. leurs. rapports mutuels, les. hommes ne dépendaient, que jusqu’à un certain, point de ces auxiliaires, tandis que dans leurs rapports avec les hommes, les fermes: en dépendaient presque entièrement — au. dedans aussi bien qu’au dehors du cercle domestique. D'où vient qu’en. vertu de. cette: limitation, partielle de l’hérédité par le sexe, démontrée dans toute la nature par mille: exemples, ces particularités sont devenues plus prononcées. chez les femmes que chez les. hommes !.

‘1. La validité de ce groupe de conclusions dépendant de l’exis-

De la relation des sexes, en tant qu'appropriée au. bien de. la race, dérive un: autre trait mental propre à la femme. Nous voulons. parler de l'influence qu'exerce une manifestation: de force quelconque, dela part.de l’homme, pour déterminer l'attachement chez la femme.On.n’a qu'à se demander ce. qui: serait. arrivé si les femmes s'étaient attachées de préférence aux hommes: faibles, pour voir que ce. trait de caractère devait inévitablement se produire. Si l'habitude. avait. été. que les faibles, et non les forts, lhaissassent une. postérité, il en serait résulté une détérioration progressive de la race..ILest donc'arrivé (du moins depuis que l’abolition du mariage par capture ou par achat a permis aux préférences féminines de jouer un rôle important) que parmi des femmes: douées de goûts différents, celles qui étaient fasci-.

tence: de la limitation partielle de l’hérédité par le sexe, que nous avons commencé par admettre, on aurait le droit de nous demander de prouver notre dire. Nous le pourrions, si c’en était le lieu: On a recueilli sur ce sujet des renseignements qu’il nous serait facile de: donner en détail ; ils montrent qu'un parent estbien plus sujet àtransmettre les défauts de conformation et les maladies aux enfants de:son sexe, qu’à ceux de- l’autre sexe. Nous pourrions citer les innombrables exemples de distinctions sexuelles, telles que le plumage chez les oiseaux, la coloration chez les insectes, et surtout les: merveilleux cas de dimorphisme et de polymorphisme fournis par les: femelles de certaines espèces de lépidoptères,. comme impliquant nécessairement (pour ceux qui acceptent l’hypothèse de l’évolution) la transmission prédominante des traits aux descendants du même sexe. Il suffira toutefois de citer, comme s'appliquant plus spécialement à la question, les cas: de distinctions sexuelles qui se sont produits: dans la race humaine, chez certaines variétés à l'exclusion des autres. Le fait que quelques variétés d'hommes ont de la barbe et que les autres n’en ont point, peut être considéré comme une forte preuve de cette limitation partieller de l’hérédité; une preuve: encore plus forte nous:est fournie par la. particularité des formes: féminines: qui se rencontre chez quelques: races nègres, spécialement chez les Hottentots, et qui n’établit chez aucune autre race une différence aussi marquée entre l'homme et la femme. Il y a aussi le fait, sur lequel Agassiz appelie l'attention, que chez les Indiens de l'Amérique du: Sud le mâle et la femelle différent moins: que chez:les nègres ou:chez les races supérieures; cela nous rappelle qu’en Europe et en Orient les hommes et les femmes ne diffèrent pas exactement de la même façon et au même degré, soit physiquement, soit mentalement, mais d'une façon et à des degrés un peu différents, — fait qui serait inexplicable, s’il n'y avait pas une limitation partielle de l’hérédité par le sexe.

nées par la vigueur physique ou mentale et qui épousaient des hommes capables de les protéger, elles et leurs enfants, avaient plus de chances de £e survivre dans leur postérité que les femmes s’attachant aux hommes faibles; les enfants . de ces dernières étaient à la fois moins efficacement protégés et moins en état, s'ils atteignaient l’âge viril, de pourvoir à leur propre conservation. C’est à cette admiration inévitable pour la force qu'il convient de rapporter un fait qu’on traite quelquefois de bizarrerie; les femmes s'attachent davantage aux hommes qui les maltraitent, mais chez qui la brutalité accompagne la force, qu'aux hommes faibles dont elles ne reçoivent que de bons traitements.

Cette admiration pour la force, chargée dans le principe de la fonction indiquée, entraîne l’admiration de la force en général, elle est plus marquée chez les femmes que chez les hommes et se manifeste à la fois théologiquement et. politiquement. Il est prouvé de mille manières que l’émotion de respect éveillée par la contemplation de tout ce qui fait naître l'idée d’une force ou d’une capacité transcendante et constituant le sentiment religieux, est plus forte chez la femme que chez l’homme. Nous lisons que chez les Grecs les femmes étaient plus accessibles que les hommes à l’excitation religieuse. Sir Rutherford Alcock nous dit qu’au Japon « il est fort rare de voir dans les temples d’autres fidèles que des femmes et des enfants ; les hommes qu’on y rencontre, toujours extrêmement peu nombreux, appartiennent généralement aux basses classes. » On a compté que « les 5/6 au moins, et souvent les 9/10 » des pèlerins qui se rendent au temple de Jaggernaut, sont des femmes. On raconte aussi que chez les Sikhs les femmes croient à plus de dieux que les hommes. Tous ces exemples, empruntés à des races e à des époques différentes, montrent suffisamment que lorsque nous retrouvons un fait analogue dans les pays catholiques et même dans une certaine mesure en Angleterre, il ne faut pas l'attribuer comme le font bien des gens à l’éducation des femmes, la cause est plus au fond, daris la nature même. C’est à elle aussi qu'il convient de rapporter le respect plus grand des femmes pour tous les symboles et toutes les incarnations de l'autorité, gouvernementale et sociale, | |

La conclusion à priori que pour convenir à leurs fonctions respectives, paternelies et maternelles, les deux sexes doivent présenter des différences mentales, tout comme des différences physiques, se trouve donc justifiée; il en est de même de cette conclusion que leurs relations mutuelles nécessitent des différences secondaires. Les différences intellectuelles qu’on devait s'attendre, dans les conditions données, à trouver entre les hommes et les femmes, sont précisément celles que nous rencontrons. Il ne s'ensuit en aucune façon qu’elles soient fixées quant au degré; c’est ie contraire qui s’ensuit. Nous avons vu que quelques-unes d’entre elles ont été déterminées par ladaptation de la nature des femmes primitives à celle des hommes primitifs; il est permis d'en conclure qu'à mesure que la civilisation réadapte la nature des hommes à des exigences sociales plus élevées, il s'opère un travail d'adaptation correspondant entre la nature des hommes et celle des femmes — ce qui tend à divers égards à diminuer les différences. Nous avons surtout le droit de compter que les particularités mentales développées chez les femmes par les nécessités de la défense contre les hommes des temps barbares iront s’efftaçant. Il est également probable que tout en continuant d’être séduites par toute espèce de force, elles le seront moins par la force physique et par les attributs mentaux qui en sont d’ordinaire l’accompagnement ; en revanche, les attributs conduisant à l'influence sociale prendront plus d'attrait. On peut compter aussi sur une culture meilleure des femmes, maintenue dans des limites où l'étude ne prenne pas sur le physique, pour contribuer de son côté à affaiblir le contraste. (Nous n’entendons pas par « culture meilleure », l'enseignement pur et simple de la langue et l'extension du déplorable système à la mode, celui qui consiste de farcir la tête des enfants). Elle conduira lentement au résultat qui se retrouve dans tout le monde organique, celui d'une faculté de conservation de l'individu, inverse de la faculté de conservation de la race; elle amènera par suite un arrêt moins précoce de l’évolution individuelle, et une diminution des différences mentales entre les deux sexes résultant de l’arrêt précoce. |

Etant admis que tels sont les changements que l'avenir

verra probablement, s’accomplir, nous devons en attendant avoir présents à l’esprit les traits qui distinguent la femme sous le rapport de l'intelligence et du sentiment et en prendre note parmi les facteurs des phénomènes sociaux — facteurs infiniment plus importants qu’on ne le suppose généralement. Examinons-les dans l’ordre où nous venons de les citer; nous voyons d’abord l'affection pour le faible, qu’en sa qualité de mère, la femme montre sous une forme plus spéciale que l’homme, influencer inévitablement toutes ses pensées ettous ses sentiments; cette disposition venant se joindre chez elle à un sentiment moins développé de la justice abstraite, elle répond plus volontiers aux appels faits au nom de la pitié qu'à ceux faits au nom de l'équité. Nous avons vu dans les chapitres précédents combien notre politique sociale accorde peu d’attention aux droits des individus sur tout ce qu’ils achètent au prix d'efforts, tant que cette négligence n’attire pas sur la tête des gens des maux évidents ; mais quand les individus souffrent d'une manière assez visible pour exciter la commisération, ils obtiennent de l’aide, souvent ils en obtiennent autant lorsqu'ils sont eux-mêmes la cause de leurs souffrances que lorsque celles-ci leur viennent des autres — souvent même ils en obtiennent plus. Cette politique sociale, à laquelle les hommes tendent à un degré préjudiciable, les femmes y tendent encore davantage. L’instinct maternel prend son plaisir à conférer les bienfaits indépendamment des mérites — et comme il est partiellement éveillé par tout ce qui. montre la faiblesse implorant. du secours, (en supposant qu’il n’y ait pas eu éveil d'antagonisme) la ferme porte encore plus que Phomme dans l’action sociale une préférence pour la générosité sur la justice. Une autre tendance dont la direction générale est la même, résulte de l’aptitude de l'intelligence féminine à considérer ce qui est concret et prochain, plutôt que ce qui est abstrait et éloigné. Chez la femme, la faculté représentative est prompte et nette pour le personnel, le spé: cial et l'immédiat; mais elle saisit avec plus de peine le général et l’impersonnel. Une représentation nette des consé- . quences simples et directes exclut presque toujours de son esprit celle des conséquences complexes et indirectes. La

conduite respective des pères et des mères, à l'égard des enfants , éclaircira suffisamment cette différence; la mère pense surtout à l'effet du moment sur la conduite de l'enfant et s'occupe peu de l'effet éloigné sur son caractère, le père, au contraire, résiste souvent aux impulsions de la tendresse en vue du bien final. Cette différence dans la manière d'apprécier les conséquences affecte les jugements des. femmes sur les affaires sociales, aussi bien que leurs jugements sur les affaires domestiques; elle est cause qu’elles commettent encore plus que les hommes la faute de rechercher ce qui semble un bien public immédiat, sans penser aux maux publics éloignés. Encore une fois, le res pect du pouvoir et de l'autorité prédomine chez lu femme, influençant ses idées et ses sentiments à l'égard de toutes les institutions. Cela tend à fortifier les gouvernements, politiques et ecclésiastiques. Pour la raison exprimée cidessus, la foi à tout ce qui se présente entouré d’un appareil imposant est particulièrement grande chez les femmes. Le doute, la critique, la mise en question de ce qui est établi, sont rares chez elles. De là vient que dans les affaires publiques leur influence s'emploie à maintenir les agents répressifs et non à combattre leur extension; elle pousse au contraire, sur la promesse d'avantages immédiats, à cette extension; c’est la conséquence de ce que le bien concret en vue exclut de la pensée des femmes les maux éloignés des contraintes légales multipliées, Respectant plus le pouvoir que ne le font les hommes, les femmes: par suite respectent moins la liberté — non cette liberté qui n’est qu'un mot, mais la vraie, celle qui consiste à permettre à chacun de vivre sans être gêné par les autres, pourvu que lui-même ne gêne personne.

En tant que facteurs des phénomènes sociaux, ces traits mentaux distinctifs de la femme doivent sans cesse rester présents à l’esprit. Les femmes ont de tout temps joué un rôle — dans les temps modernes un rôle très-important — dans l’organisation de la société. Elles exercent une action à la fois directe et indirecte. Directement, elles ont une grande part, sinon la plus grande, au gouvernement cérémonial, qui est le complément du gouvernement politique et ecclésiastique ; en qualité de soutiens de ces autres gou=

Là

vernements, surtout de l’ecclésiastique, leur secours direct est loin d’être sans importance. Indirectement, elles agissent en modifiant les opinions et les sentiments des hommes — d’abord pendant le temps de l'éducation, à l’époque où l'expression des pensées et des sentiments maternels influe sur les pensées et les sentiments des jeunes garçons; plus tard à la faveur des relations domestiques et sociales, dans le cours desquelles les sentiments féminins influencent à la fois sciemment et inconsciemment les actes publics des hommes. Est-il désirable que l'influence des femmes sur l'organisation et la marche de la société augmente? C'est une question que nous n’aborderons pas. La seule chose qui ait ici de l'intérêt pour nous, c’est de montrer que dans une préparation à la science sociale par la psychologie il faut nécessairement faire entrer la psychologie comparative des deux sexes, afin que si nous opérons quelque changement ce soit en connaissance de cause.

On peut admettre la proposition générale mise en avant dans le présent chapitre, sans admettre les propositions particulières développées en expliquant la proposition générale. Ce que nous avons dit ne modifiera pas les idées de ces promoteurs de l'éducation si sûrs de savoir en quoi consiste la meilleure, que dans un esprit essentiellement papalin ils veulent forcer les enfants à se soumettre à leur régime scolaire, sous peine de pénalités pour les parents récalcitrants. Nous ne nous attendons pas non plus à avoir produit aucun effet appréciable sur ceux qui ne font pas entrer en ligne de compte, la réaction produite sur la nature morale par un système de culture intellectuelle habituant les parents à rendre le public responsable de l'esprit de leurs enfants. Nous ne voyons guère de chance non plus que les personnes qui souhaitent de transformer de fond en comble la position politique de la femme, soient influencées par nos considérations sur la psychologie comparative des deux sexes. Mais on peut,tout en rejetant ces conclusions secondaires, accepter la conclusion générale que les vérités psychologiques sont à la base des vérités sociologiques et que par conséquent le sociologiste doit les rechercher. Car les questions suivantes : la discipline de l’intellect modifie-t-elle,

oui ou non, les émotions? le caractère national s'adapte-t-il progressivement, oui ou non, aux conditions sociales? l’esprit de l’homme est-il pareil, oui ou non, à celui de la femme? — ces questions relèvent évidemment de la psychologie: une réponse quelconque à l'une quelconque d’entre elles implique une conclusion psychologique. Par conséquent, quiconque possède sur l’une de ces questions une conviction qu’il voudrait voir se traduire dans une loi, établit une croyance sociologique sur une croyance psychologique : il ne saurait nier que l’une n’est vraie que si l’autre l’est aussi. Cela admis, il est obligé d'admettre qu’il ne peut y avoir de science sociale sans une préparation par la science mentale : car autrement il est contraint d'affirmer que des observations sur l'esprit faites sans méthode et négligem- : ment classées, communes à tout le monde, sont de meilleurs guides que des observations soigneusement recueillies soumises à un examen critique et méthodiquement généralisées.

Toute personne dont l’attention a été une fois appelée sur cette question ne peut manquer de voir qu’il est absurde de supposer qu’il puisse y avoir une interprétation rationnelle des actions combinées des hommes, sans une interprétation rationnelle préalable des pensées et des sentiments inspirant ces actions. Tout ce qui sort d’une société, sans exception, a son origine dans le motif d’un individu; ou dans la réunion des motifs identiques de beaucoup d'individus; ou dans un conflit entre lés motifs identiques et associés de personnes ayant certains intérêts, avec les divers motifs de personnes ayant des intérêts différents. La force initiale d’un changement est toujours le sentiment, isoté ou agrégé, guidé vers ses fins par l'intelligence; on n’approchera même pas d’une explication des phénomènes sociaux, sil’on ne reconnait que les pensées et les sentiments du citoyen sont au nombre de leurs facteurs. Comment un exposé vrai des actions sociales pourrait-il donc se passer d’un exposé vrai de ces pensées et de ces sentiments? Ceux qui ignorent la psychologie en tant que préparation à la science sociale, n’ont évidemment qu’un moyen de défendre leur position ; cest de prouver qu’à la différence des autres groupes de phéno-

mènes qui exigent des études spéciales, les phénomènes

de l'esprit, dans toute leur variété et leur corfusion, se comprennent mieux sans études spéciales ; et que la connaissance de la nature humaine donnée par le hasard devient d'autant plus obscure «et sujette à induire en erreur, qu'on la complète par des études faites avec ordre et méthode. | Ent

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