CHAPITRE XVI
Parmi les lecteurs qui m'ont suivi jusqu'ici, il s’en trouve probablement quelques-uns ‘disposés à penser que le:contenu de ‘ce livre sort des limites indiquées par le titre. Sous ‘le titre d'étude de la science sociale , nous avons discuté incidemment tant de questions sociologiques, qu’en traitant l'étude de !la science nous ‘avons jusqu’à ‘un certain point ‘traité la ‘science elle:même. La critique admise, nous avons une ‘excuse : c'est que cette faute, sic’en est une, ne pou- vait guère être évitée. On ne peut rien dire qui ait quelque portée sur l'étude d’une science sans beauçoup parler des vérités générales ou spéciales qui s’y rattachent, ou «du moins de :ce que l’auteur considère comme des vérités. Ecrire un ‘essai sur l’étude de l'astronomie, dans lequel on : n'exprimerait mi directement, ni indirectement, aucune .opinion sur la théorie du système solaire de Copernic, où l’on parlerait de laloi dela;gravitation sans indiquer sion l’admet ou sion la rejette, serait une tâche difficile à exécuter et, une fois exécutée, elle serait:probablement de peu dewaleur. Il «en.est de.même pour la science sociale ; il est nresque impossible à l'écrivain qui expose.les moyens d’atteindre.les vérités sociologiques de.s’empêcher d'exprimer, tacitement ou formellement, son opinion sur ces vérités elles-mêmes ; 8 il lui était possible de bannir toute expression.de son opi-
nion, ce serait aux dépens des éclaircissements néces saires pour donner de la force à son exposition.
Telle est notre excuse pour avoir émis beaucoup d’opi-
ions que n’appelait pas le titre de cet ouvrage. C’est surtout en présentant l’étude de la science sociale comme l'étude de l’évolution sous sa forme la plus complexe, que nous avons été obligé de dépasser les bornes de notre sujet spécial. Il est clair que pour ceux qui considèrent les faits sociaux Comme ayant pour origine une intervention surnaturelle ou bien la volonté des individus exerçant le pouvoir, l'étude de ces faits prendra un aspect tout autre que pour ceux qui les envisagent comme engendrés par un travail de croissance et de développement, poursuivi à travers les siècles. En se plaçant au premier de ces points de vue, on méconnaît implicitement cette conformité à la loi, dans le sens scientifique du mot, qu’on affirme au contraire implicitement en se plaçant à l’autre point de vue, aussi n’y a-t-il que peu de points communs entre les méthodes de recherches propres à chacun d'eux. La continuité des causes et des effets, que dans un des cas on est peu disposé à reconnaître, devient dans l’autre le principal objet de l’attention; il en résulte qu’on se forme nécessairement des idées entièrement différentes du mode d'investigation à employer. Une conclusion préconçue au sujet de la nature des phénomènes sociaux est donc nécessairement impliquée dans ce qu’on dit au sujet de la façon de les étudier.
Cependant, tout en admettant que partout, dans cet ouvrage , règne l'hypothèse que les faits présentés par les sociétés, d’une façon simultanée ou successive, ont une genèse aussi naturelle que les faits des autres classes, nous n'admettons pas que cette hypothèse ait été faite gratuitement et sans preuves. Nous avons examiné au début les fondements sur lesquels elle repose. Nous avons scruté une opinion que la plupart des hommes professent, bien qu'ils n’y conforment pas leur conduite, et d’après laquelle les phénomènes sociaux diffèrent des phénomènes des autres ordres en ce qu'ils sont soumis à une action Spéciale de la Providence; nous avons vu qu’elle était absolument discréditée par ceux qui s’en font les interprètes; examinée de près, là théorie du grand homme
ne s’est pas trouvée plus soutenable. Non-seulement nous avons vu que ces deux systèmes, qui ont leurs racines dans les modes de pensée naturels à l’homme primitif, ne supportent pas la critique, mais nous avons vu aussi que leurs partisans trahissent continuellement la conviction que les changements sociaux sont produits par des causes naturelles — admettent implicitement, qu’après certains antécédents on doit s'attendre à certaines conséquences et par suite que la prévision est possible dans une certaine mesure, et qu'ainsi il y a là matière à science. De ces arguments négatifs en faveur de l’opinion que la sociologie est une science, nous avons passé aux arguments positifs. Nous avons reconnu que tout agrégat d'unités d’un certain ordre a certains traits, déterminés nécessairement par les propriétés des unités. On pouvait en conclure, à priori, qu’étant donnée la nature des hommes, qui sont ici les unités, certains caractères des sociétés étaient déterminés d’avance — les autres caractères étant déterminés par la coopération des conditions environnantes. La phrase admise sur l’impossibilité d’une science sociale, implique une fausse conception de la nature de cette science. En nous servant de l’analogie fournie par la vie humaine, nous avons vu que le développement, la structure et les fonctions du corps, fournissent la matière d’une science biologique, bien que les événements racontés par les biographes ne soient pas de son domaine; de même la croissance sociale et le développement concomitant de l’organisation et des fonctions fournissent la matière d’une science sociale, bien que les faits dont les historiens emplissent leurs pages ne fournissent pas, pour la plupart, de matériaux à la science. Comprenant ainsi le but de la science, nous avons vu par la comparaison des sociétés rudimentaires entre elles et avec les sociétés situées aux diverses étapes du progrès, qu’elles présentent réellement certains traits communs d'organisation et de fonctions aussi bien que de développement. Des comparaisons analogues, poussées plus loin, ont ouvert de vastes questions qui appartiennent à cette même science; par exemple celle des relations entre la croissance de la société et son organisation. Ces questions sont d’une importance transcendante, comparées à
celles qui occupent l'esprit des politiques et des historiens.
Les difficultés de la science sociale ont ensuite attiré notre attention. Nous avons vu que là, et nulle part ailleurs, les faits à observer et à généraliser se manifestent dans un agrégat dont celui qui les étudie forme partie. En sa qualité de chercheur, il devrait n’avoir aucune préférence pour telle ou telle conclusion à l'égard des phénomènes à généraliser; mais en sa qualité de citoyen, vivant de la vie de la société, mêlé à son organisation, participant à ses activités, respirant l'atmosphère de ses idées et de ses sentimenis, il est presque obligé d'adopter les vues qui peuvent favoriser sa coopération harmonique avec ses compatriotes. De là d'immenses obstacles à la science sociale, dont on ne retrouve l'équivalent sur le chemin d'aucune autre science.
Après avoir examiné ainsi ces causes d'erreur d’une façon générale, nous avons passé à l'examen spécial de chacune d'elles. Sous le titre de difficultés objectives, nous avons considéré les mille manières dont se trouvent viciés les témoignages recueillis dans les investigations sociologiques. Nous avons montré par des exemples le peu de foi qu’il fallait attacher à des témoignages faussés par la négligence, le fanatisme, ou l'intérêt personnel, et nous avons vu qu’outre les perversions d'appréciation qui résultent de là, il y en a d’autres provenant d’une tendance à porter toute son attention sur des faits d’un certain ordre, à l'exclusion des faits infiniment plus mombreux des autres ordres. En outre, nous avons montré que la nature des faits sociologiques en rend la perception plus difficile que celle des autres faits, parce que chacun d’eux, au lieu d’être observable dans un seul objet ou dans un acte isolé, n’est atteint que par la constatation et la comparaison de beaucoup d'objets et de beaucoup d'actes. Nous avons fait remarquer que la diffusion des phénomènes sociaux dans l'Espace empêche de les apprécier avec équité, et nous avons signalé aussi l'obstacle encore plus grand résultant de leur distribution dans le Temps — distribution telle, que beaucoup des faits dont on s'occupe mettent des siècles à se développer et que pour en saisir l’ensemble il faut combiner par la
pensée des changements innombrables, lents, compliqués et difficiles à suivre.
Outre ces difficullés, que nous avons groupées comme caractérisant la science elle-même considérée objectivement, nous avons vu quil y en avait encore d’autres grandes qu’on peut réunir sous le nom de difficultés subjectives. Pour interpréter la conduite que tiennent les hommes en société, chacun est forcé de se servir, comme d’une clef, de sa propre nature — d'attribuer aux autres des pensées et des sentiments analogues aux siens propres; cette interprétation-automorphique, qui est indispensable, entraine inévitablement des erreurs plus ou moins grandes. Très-souvent aussi une difficulté subjective naît du défaut de facultés intellectuelles assez complexes pour saisir ces phénomènes sociaux si compliqués; de plus, peu d'hommes ont acquis par la culture une plasticité intellectuelle suffisante pour concevoir et admettre les réalités, extrèmemen variées, manifestées par les sociétés dans les
timent de l'impatience comme une autre source de jugements erronés. Nous avons montré par des contrastes à quelles fausses appréciations des événements publics les hommes sont conduits par leurs sympathies et leurs antipathies — comment, lorsque leur haine est soulevée, ils conjamnent sans restriction des fautes pour lesquelles il y a beaucoup d’excuses , comment au contraire si leur admisation est excitée par des succès brillants, ils pardonnent des fautes incomparablement plus graves et dépourvues d’excuses. Nous avons vu aussi que parmi les perversions de jugements causées par les émotions, il faut compter les perversions énormes produites par la fidélité envers un souverain ou un pouvoir gouvernant autrement personnifié.
Après avoir indiqué ainsi d’une façon générale les pervers sions de jugement causées par les passions, nous en sommes venus à les considérer spécialement, et à traiter de chacune d’elles comme d’un préjugé particulier. Bien que plusieurs sortes de préjugés se forment, ou du moins se préparent, pendant l'éducation entendue dans un sens général, il en est un que notre système d'éducation nationale développe particulièrement; — nous voulons parler du double préjugé qui se rapporte aux religions de l’amour et de la haine. Bien que nous ayons reconnu la nécessité de ces deux religions, nous avons vu qu'il y a incompatibilité flagrante entre les opinions qu'elles inspirent sur les affaires sociales, et qu’on ne peut former de conceptions scientifiques avant qu'il se soit établi un compromis entre les préceptes du pur égoïsme et ceux du pur altruïsme, professés respectivement par chacune d'elles.
Nous avons observé ensuile comment le tique fausse l'opinion. . Tout en reconnais ciété ne peut subsister que si les cito somnie convenable de patriotisme, no sentiment trouble inévitablement le.
qu’on compare des sociétés entre e néces res à la science sociale sont vi avon sussi qu’en faisant un effort p pré]: n est sujet à tomber dans le p quif… sc encore les données de la science. N
N. avons trouvé que le préjugé de classe n’était pas moir :-sentiel, mais qu’il conduisait inévitablement à concevoi les affaires sociales d'après un seul côté des choses. Nous: axcas noté au passage que les diverses sous-classes ont üvs préjugés spéciaux, correspondant à leurs intérêts, el vus avons exposé comment les grandes classes, plus distinctes les unes des autres, sont empêchées par des préjugés : lu: généraux de former des jugements pondérés.
px Lait préeane superflu d'indiquer qu’en politique le préjugé de parti s'oppose à cette investigation calme qui permet seule d'atteindre aux conclusions de la science sociale. Nous avons toutefois remarqué que le préjugé de parti n’est qu'une forme d'un préjugé politique plus général — celui qui dispose à envisager les affaires sociales à un point de:
vue exclusivement politique et à avoir foi à l’action des institutions politiques. Il a été démontré que l'influence de ce préjugé sur l'étude de la science sociale est nuisible, parce qu'il concentre trop l'attention sur les phénomènes de la régulation sociale et détourne la pensée des activités dirigées, constituant un agrégat de phénomènes beaucoup plus important.
Nous avons passé en dernier lieu au préjugé théologique, qui sous sa forme générale et sous ses formes particulières trouble de plusieurs façons nos jugements sur les questions sociales. Faisant consister la droiture dans l’obéissance à un commandement supposé divin, il se préoccupe moins de savoir si un arrangement social quelconque conduit au bienêtre social, que s'il est conforme au credo du pays. Il s’ensuit que le préjugé théologique entretient partout et toujours, au sujet des affaires publiques, des conceptions ten-
E t à s’écarter de la vérité que le credo accepté à l’époque donnés s'en écarte lui-même. Au
ge l'habitude d'estimer les ere par leurs - habitude indispensable pour étudier
*xaminé, dans l’ensemble et dans les s de la science sociale, nous avons ion sur la discipline préliminaire requise.
chapitre étant un des derniers, il est presque superflu de ‘rappeler nos conclusions au lecteur. Nous avons indiqué l’étude des sciences en général comme étant le moyen de donner des habitudes de pensée convenables; nous avons montré ensuite que les sciences dont il faut particulièrement S’OCcuper sont celles qui traitent de la vie et de l’esprit. On ne peut comprendre les actions sociales sans posséder quelque connaissance de la nature humaine ; on ne peut connaître à fond la nature humaine sans posséder quelque connaissance des lois de l'esprit; il ne saurait y avoir connaissance suffisante des lois de l’esprit sans la connaissance des lois de la vie. Enfin, pour bien saisir les lois de la vie, telles qu’elles se manifestent dans l'homme, il faut donner de l'attention aux lois de la vie en général,
Quel effet espérer de ce tableau des difficultés et de ce programme des études préparatoires? Quel est l'homme que le souvenir des nombreux obstacles s’opposant aux jugements justes, fera hésiter désormais dans ses conclusions politiques? Quel est celui qui estimera nécessaire de se préparer par des recherches aussi variées et aussi étendues? En un mot, quel est l’homme que la conscience des nombreuses sources d’erreur provenant de l’ignorance, du manque de discipline, du défaut de sentiments bien équilibrés, conduira à douter d’une seule des conséquences qu’il a déduites, ou à s’arrêter avant d'en déduire d’autres ?
Il ne peut y avoir qu’une seule réponse à ces questions: elle est évidente et tout indiquée par les derniers chapis tres. Il faut compter sur très-peu de chose. Toute not argumentation repose sur l'idée que pour chaque société, et pour chaque phase de son évolution, il y a un mode de pensée et de sentiment approprié, et que tout mode de pensée et de ot que n "est Au “eau au 1 degré d’ évolu-
l’organisation sociale dans ce payset àcet avoir, ainsi que les temps de révolution n exemples, un désaccord très-grand entre viennent courantes, et les arrangements sociaux existants et appropriés dans une grande mesure aux besoins; cepen- . dant, même dans ce cas, le désaccord ne fait que marquer la nécessité de remettre les institutions en harmonie avec le caractère. Bien que les compromis successifs qui doivent s'opérer au cours de l’évolution sociale entre la nature modifiée des citoyens et les institutions développées par Jeurs ancêtres impliquent des dissidences, celles-ci ne sont que partielles et temporaires — tout au moins dans les sociétés en voie d'évolution et non de dissolution. Pour qu’une société subsiste, il faut qu'il y ait harmonie suffisante entre les institutions nécessaires et les idées généralement reçues. Il ne faut donc pas espérer que tout ce qu’on pourra dire sur la science sociale, sur ses difficultés et sur la préparation nécessaire avant de l'étudier, modifie beaucoup les différents modes de pensée sur les affaires sociales,
La seule chose qu’il soit raisonnablement permis d’espérer, c’est que parfois un de nos lecteurs considère, dans un moment de calme, combien ses idées sur les affaires publiques ont été faites pour lui par les. circonstances et combien il est probable qu’elles sont fausses, ou seulement partiellement vraies. En réfléchissant à l'incertitude des Lémoignages qu’il généralise et qu’il a glanés au hasard dans
‘un champ étroit — en faisant le compte des sentiments per-
turbateurs engendrés par l’éducation, le: pays, la classe, le
parti, la religion — en voyant, par l’observation de son en-
tourage, que d’autres témoignages, choisis de façon à satisfaire des sentiments différents des siens, ont pour résultat des idées différentes : il pourra se souvenir à l'occasion que de purs accidents ont beaucoup contribué à déterminer
ses convictions. Ge souvenir pourra l’amener à ne pas s’at-
tacher aussi fortement à ses convictions; il en viendra peut-
être à voir la nécessité de leur faire subir un examen eri-
tique et une épuration ; par-dessus tout, il deviendra peutêtre moins pressé d’agir sous leur inspiration,
Les quelques personnes capables de concevoir une science le! pourront donc être, jusqu’à un certain: point, in-
fluetede par ce que nous avons dit de. l'étude de: cette
science; quant à celles, et c’est le grand nombre, auxquelles
une science pareille semble: absurde, ou impie, ow même
lun et l’autre, il ne faut naturellement. pas espérer avoir produit sur eux un effet quelconque. L'idée de traiter scientifiquement ces phénomènes très-complexes provoque gé-
néralement un sentiment analogue à celui qu'éveillait chez
les anciens l'idée de traiter scientifiquement. des phénomènes plus simples. M. Grote nous: dit de Socrate :
« Dans son’ opinion, l& physique et l'astronomie apparte- « naient à la classe des phénomènes divins, où la recherche
« humaine: est insensée, inutile et impie 1. »
Il dit ailleurs à propos de: l’attitude: de l’esprit grec en général :
« Aux yeux des premiers Grecs, une description du soleil, « comme: celles que donnent nos traités modernes d’astrono-