DE LA MÉTHODE EN SOCIOLOGIE
S'il existe des phénomènes sociaux susceptibles de constituer la matière dune science spéciale, bien que soumise, dans ses conditions les plus générales, aux sciences antéi-ieures ; si, entre ces dernières et cette science nouvelle, il n'existe pas un abîme, pas plus qu'entre la psychologie et la biologie, mais, au contraire, une liaison étroite, servant de transition naturelle à dos phénomènes supérieurs plus complexes, il faut reconnaître également que ces phénomènes, dits superorganiques, doivent être soumis à l'unité de méthode qui régit toutes les autres sciences, depuis les plus abstraites et les plus générales jusqu'à celles qui le sont le moins.
L'observation directe ou indirecte est la seule source de nos connaissances; ni la Providence ni la Raison, c'est-à-dire ni la révélation ni le raisonnement, ne nous apprennent rien par euxmêmes : la méthode scientifique n'est autre, par suite, que la méthode naturelle à l'intelligence même, qui procède du simple au composé, du particulier au général, du concret à l'abstrait, de ce qui est fréquent et ordinaire à ce qui est rare et inusité.
Jusqu'ici, on a trop considéré les méthodes comme des procédés artificiels imaginés par notre faiblesse pour lui faciliter l'étude des phénomènes ; les progrès de la psychologie positive nous autorisent enfin à proclamer que la méthode n'est et ne doit être que l'emploi raisonné et systématique des procédés naturels de l'esprit, c'est-àdire de ceux qu'il a toujours, en réalité, mis en œuvre. Cette méthode n'a jamais varié. C'est grâce à elle que l'humanité a parcouru sa carrière progressive : enfant, elle a pensé comme pense
et penseront toujours les enfants, sauf le bénéfice des acquisitions héréditaires innées. Avec l'âge mûr, la méthode ne change pas; seulement, s'appliquant à des ensembles plus compliqués et plus considérables, elle devient elle-même et successivement, par une lente évolution organique, plus vasle et plus puissante. La méthode réaliste a toujours été la méthode réelle, par cela même qu'elle n'est pas une conception subjective de l'esprit, mais le résultat de son fonctionnement organique; toutes les erreurs et les superstitions humaines sont, ou le produit nécessaire d'une faiblesse constitutionnelle en rapport avec le degré d'évolution temporaire de l'intelligence individuelle et sociale, ou la conséquence de l'aveuglement corrélatif et parfois rétrograde des savants, qui substituent leurs idées soi-disant rationnelles au véritable système de la nature.
Les erreurs de l'esprit suivent, en définitive, les progrès mêmes de l'esprit. Erreurs et progrès sont les deux termes nécessaires de son évolution, laquelle passe, tour à tour, du pôle négatif au pôle positif, suivant une méthode, c'est-à-dire une route ininterrompue, mais toujours plus large, où les poteaux indicateurs, positifs et véridiques aujourd'hui, deviennent, une fois dépassés, négatifs et trompeurs, c'est-à-dire en sens inverse du développement et de la marche en avant.
La méthode scientifique en général a ses lois dans les lois de la physiologie psychique; j'ai exposé ailleurs (1) comme quoi le point le plus élevé de l'évolution intellectuelle est précisément celui où, après avoir recherché et reconnu de quelle manière on raisonne, on finit par adapter d'une façon consciente ses raisonnements aux principes logiques révélés par cette analyse et cette observation antérieure. Dabord plus ou moins artificielles et irrégulières, ces méthodes le deviennent de moins en moins, par leur emploi même des modes organiques et réguliers de l'esprit : l'analyse et la synthèse, les nomenclatures, les classifications, l'induction, la déduction, l'élimination, la comparaison, l'expérimentation,
(1) Abrégé de Psychologie.
l'hypothèse même, systématiquement constituée en théorie, sont les principaux modes d'observation directe et indirecte usités dans les sciences. La sociologie nous découvre ses phénomènes et ses lois par des moyens d'investigation identiques.
Tous nos instruments scientifiques, en dehors de l'observation directe, ne sont que des extensions de nos organes ou des procédés qui nous permettent, par des intermédiaires, de constater des faits et des rapports entre ces faits ; il n'est donc pas étonnant que, plus ces faits et ces rapports deviennent complexes, mobiles et vastes, plus les instruments appropriés doivent devenir compliqués, modifiables et étendus. L'histoire est un de ces instruments perfectionnés et puissants, spécialement adapté à l'étude de la science sociale. Par cela même, ce qu'il y a de plus important en sociologie, c'est l'évolution. Il fallait, pour l'observation de cette chose étendue, continue, essentiellement mobile et complexe, une longue-vue comme l'histoire. Celle-ci, du reste, n'est que le développement approprié de la méthode d'évolution, dont les applications ont régénéré la géologie, la biologie et la science de l'esprit.
Jusque dans ces derniers temps, l'histoire, par cela même que les sciences antécédentes étaient seules plus ou moins parfaitement constituées, s'est bornée au récit des faits plutôt individuels et, dans tous les cas, superficiels de la vie sociale; le passage de la biologie et de la psychologie à la sociologie devait naturellement être signalé par la prédominance des biographies de personnages illustres, où se résumaient à peu près l'activité d'une époque, sur l'exposé de cette dynamique sociale générale, encore mystérieuse et secrète, dont quelques îlots seuls émergeaient, çà et là, au milieu d'une mer immense d'événements se déroulant et se heurtant avec la monotonie des vagues'
Les premiers créateurs de l'histoire sociale furent ceux qui, comme Montesquieu, au xvm® siècle, Biickle, au xix® siècle, — celui-ci surtout, d'une façon supérieure, — arrachèrent l'étude des faits sociaux au simple récit de l'histoire des grands hommes, des batailles et des révolutions politiques, et ramenèrent ces faits
concrets aux conditions générales climatériques, géologiques et physiologiques dant ils étaient la dépendance. Mais ce furent surtout les écoles socialistes, y compris les plus utopiques, qui appliquèrent définitivement l'histoire à la sociologie, en démontrant, par des observations irrécusables, la soumission des phénomènes les plus complexes de la sociologie, tels que le droit, la morale, la politique, aux phénomènes les plus généraux, c'est-à-dire les phénomènes économiques. A partir de ce jour, la sociologie fut constituée sur sa base et il fut possible de la dégager de la matrice des sciences plus générales où elle était contenue, en même temps que de la laver de toutes les impuretés inséparables de toute gestation et de tout enfantement organiques.
La méthode historique n'a pu acquérir son plein développement qu'après la constitution de toutes les sciences antérieures à la sociologie, notamment après les progrès décisifs réalisés, en ce siècle, par la géologie, la paléontologie, la biologie et la physiologie ; il ne faut pas plus reprocher aux anciens, d'avoir ignoré cette méthode, telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui, que nous ne serions en droit de reprocher à l'enfant de ne pas faire des raisonnements composés, ou aux musiciens et aux artistes en général des écoles primitives de ne pas avoir atteint le degré de complexité des compositions des écoles modernes; l'équivalence relative du génie, au point de vue de l'évolution sociale, n'autorise ni la dépréciation des ancêtres, ni l'orgueil de leurs successeurs.
Bien que la méthode historique s'adapte spécialement à l'évolution et à la dynamique des sociétés, elle est basée, avant tout, sur la connaissance des rapports et des lois des phénomènes sociologiques à l'état de repos, c'est-à-dire envisagés sous l'aspect de leurs conditions nécessaires et permanentes. L'étude de la statique sociale est la base préliminaire indispensable de la dynamique ou mécanique sociale, ainsi que de l'évolution sociale ou histoire proprement dite. La statique, le mot l'indique, a surtout pour objet les conditions d'équilibre ; la dynamique, les conditions d'action ; l'histoire, les conditions d'évolution et de développement.
La statique puise directement et surtout dans la statistique ses
observations : elle repose donc tout particulièrement sur l'induction. La statistique est à la sociologie ce que l'algèbre et la géométrie sont aux autres sciences : elle s'occupe du dénombrement et de l'étendue des phénomènes, c'est-à-dire des rapports les plus généraux. La dynamique considère la société en fonction, c'est-à-dire l'action et la réaction réciproques des forces dont la société est composée ; elle n'interroge plus seulement les faits particuliers et les éléments, mais surtout les ensembles résultant de l'agrégation collective de ces éléments. L'histoire, point culminant de la méthode, expose les évolutions, modifications et transformations des fonctions et des organes sociaux, séparément et dans leur ensemble; sous ce dernier aspect, elle s'intitule légitimement philosophie de Ihistoire.
La méthode descriptive préconisée par de Roberty comme la véritable méthode sociologique n'est, en réalité, que la méthode historique.
La méthode en sociologie ne se distingue donc de la méthode en général que par la grandeur, la complexité et la plasticité des nouveaux instruments d'observation qu'elle adapte à l'étude de phénomènes eux-mêmes plus considérables, plus composés et plus mouvementés. Les procédés restent les mômes, l'outillage seul est plus perfectionné et d'un maniement plus délicat.
De même que les progrès modernes des sciences antécédentes ont transformé les conditions et l'aspect général de l'histoire, de même la science de la dynamique et de l'évolution sociales a été précédée nécessairement d'études statistiques et statiques dont la Physique sociale de l'illustre Quetelet est un des plus remarquables exemples.
Ainsi, après avoir successivement emprunté ses lois et ses méthodes aux sciences primaires, en commençant par les plus simples et en finissant par les plus complexes, la sociologie est arrivée, par une évolution absolument naturelle et organique, aussi naturelle et organique que le développement biologique et psychologique de l'homme, à être en possession d'une méthode appropriée à sa nature supérieure et cependant toujours basée sur
l'observation, cet élément nécessaire de toutes les connaissances humaines. S'il est vrai, par conséquent, que l'étude des phénomènes sociaux est soumise à l'unité de méthode positive, s'il est vrai également que ces phénomènes ne sont pas tous de même nature, mais présentent des caractères différents, au point de vue tant de leur composition que de leur action et de leur évolution, s'il est vrai que d^ns sont économiques, d'autres moraux, politiques, juridiques, etc., s'il est vrai enfin que, parmi eux, les uns sont plus simples et plus généraux que les autres, il faudra également reconnaître que les procédés de méthode dont l'application aux sciences physiques et naturelles a si puissamment aidé à leur perfectionnement doivent aussi exercer leur ministère dans la plus haute de toutes les sciences. En sociologie, comme ailleurs, si la sociologie peut former l'objet d'une science, les parties doivent être connues avant l'ensemble et les divers ordres de phénomènes dont elle se compose doivent être susceptibles d'une classification hiérarchique naturelle.
Or, le philosophe dont le plus grand titre de gloire est précisément d'avoir préparé la classification et la hiérarchie des sciences, celui dont le nom même est inséparable de la méthode positive, A. Comte, conteste qu'une classification et, par conséquent, une hiérarchie des phénomènes sociaux puissent être établies. Il va plus loin, il conteste que cette échelle doive s'établir en partant, comme pour les autres sciences, des phénomènes les plus généraux pour aboutir aux plus composés !
« Il ne peut, écrit-il dans son Cours de philosophie positive, exister d'étude scientifique de la société , soit dans ses conditions, soit dans ses mouvements, si on sépare cette étude en portions diverses et qu'on en étudie les divisions isolément. J'ai déjà fait des remarques à ce sujet, relativement à ce qu'on appelle l'économie politique. Les matériaux peuvent être fournis par l'observation des diverses branches de connaissances, et cette observation peut être nécessaire pour atteindre le but; mais on ne peut l'appeler science. La division méthodique des études qui a lieu dans les simples sciences inorganiques est complètement irrationnelle lors-
qu'il s'agit de la science toute récente et si complexe de la société. Elle ne peut produire aucun résultat. Dans les sciences inorganiques, les éléments nous sont bien mieux connus que le tout qu'elles constituent ; de telle façon que, dans ce cas, nous devons procéder du simple au composé ; mais la méthode inverse est nécessaire dans l'étude de l'homme et de la société, l'homme et la société, pris dans leur ensemble, nous étant mieux connus et étant pour nous des sujets d'étude plus accessibles que les parties dont ils se composent. »
Autant d'erreurs que de mots. Il n'est pas étonnant qu'après ; avoir ainsi renié, pour la biologie et la sociologie, cette unité de méthode dont l'application aux sciences antécédentes est son plus beau titre de gloire. Comte ait nécessairement abouti en biologie
— et plus encore en sociologie — à des conceptions superficielles et subjectives parfaitement en rapport avec cette idée fausse, que ce qui importait surtout dans ces deux ordres de sciences, c'était la vision de l'ensemble et que cet ensemble pouvait être connu sans une analyse préliminaire de ses éléments.
Pas plus que la matière de nos connaissances ne diffère du tout au tout dans chacune de ses parties, mais se distingue seulement par des caractères d'autant plus rares qu'ils sont plus particuliers, pas plus la méthode — ce procédé supérieur de notre intelligence
— ne change d'un moment à l'autre, suivant la nature plus ou moins générale ou spéciale des phénomènes auxquels elle s'adapte.. Il n'y a pas, sous ce rapport, d'antagonisme entre les sciences inorganiques et les sciences organiques. La classification hiérarchique des phénomènes, dans celles-ci, est aussi naturelle et indispensable que dans celles-là.
La source de l'erreur fondamentale de Comte provient précisé- / ment de sa méconnaissance de cette science encore récente qui , ; sous le nom de physiologie mentale, a établi que la méthode était non un procédé ai'tificiel, mais un procédé organique et réel de l'esprit.
La classification, qui est l'un des modes les plus élevés de l'organisation de la connaissance, s'opère partout et toujours d'une
façon rigoureusement invariable dans toutes les sciences, aussi bien que dans toutes les intelligences, sauf les accidents et interruptions qui se rencontrent dans toute évolution naturelle, mais n'en altèrent pas la direction générale. Elle se fait d'abord par le groupement des phénomènes d'après leur attribut le plus général, d'ordinaire en même temps le plus saillant et le plus évident ; cet attribut est, le plus souvent, une particularité externe et, par cela même, en évidence. Pas à pas s'exécute le groupement de choses ayant un nombre de plus en plus grand de propriétés en commun. La classification définitive, essentiellement réaliste, est celle qui groupe les faits d'après tous les caractères qui leur sont communs et les distingue par leurs particularités propres (i).
C'est à tort que Comte conteste la légitimité de cette méthode, non seulement en sociologie, mais en biologie. L'évolution historique des classifications botaniques et zoologiques successives, conforme à l'évolution naturelle de l'esprit humain, est la preuve évidente de son erreur.
(i) Il est superflu dajouter que je n'admets pas la division de M. de Roberty en sciences expérimentales et en sciences descriptives, ces dernières comprenant la biologie et la sociologie. L'histoire naturelle des sociétés n'est pas simplement descriptive; ce faux point de vue provient de l'erreur de Comte, partagée par de Roberty, que la sociologie connaît l'ensemble du corps social avant d'en connaître les parties. Par une conséquence, du reste logique, de son erreur, de Roberty repousse également l'utilité et môme la légitimité d'une classification des divers phénomènes sociaux en sciences sociales distinctes. Son principal argument est que, plus on s'élève dans l'échelle des yciences, plus les phénomènes sont enchevêtrés et interdépendants; cette observation lest juste, mais il n'en résulte pas que cet enchevêtrement soit inextricable, il est seule- < ment plus laborieux à démêler; cette difTiculté explique aussi pourquoi on n'a pas tenté, jusqu'ici, de classification méthodique et rigoureuse des phénomènes sociaux. L'objection présentée par de Roberty est, du reste, contradictoire, car si les phénomènes les plus généraux et les plus simples sont les plus divisibles, ils sont, en raison même de leur généralité et de leur simplicité, les plus uniformes; leur division est donc moins légitime et opportune que celle des phénomènes supérieurs. En vérité, les divisions de la mathématique et de la physique sont bien moins réelles que celles de la biologie et de la sociologie; les divisions de ces dernières sont eiTeclivement organiques; la division physiologique et sociale des fonctions et des organes et, par conséquent, leur classification et leur hiérarchie ne sont pas un vain mot.
D'Aristote jusqu'à Linnée inclusivement, les classifications sont basées principalement sur les caractères externes; à partir de Cuvier, elles dépassent cette croûte superficielle, et la différenciation s'établit d'après l'organisation interne, tant végétale quanimale; elles ne se contentent plus de la forme apparente des choses qui, souvent, est la même chez les êtres les plus dissemblables, et très diff'érente chez d'autres, en réalité de la même espèce; ainsi, les classifications ne sont plus simplement morphologiques, mais structurales, comme celle de Cuvier, suivant laquelle la création naturelle se serait faite d'après quatre types ou plans prédéterminés. Plus complexes et plus profonds encore sont les rapports sur lesquels Laraarck et Baër fondent leurs groupements hiérarchiques naturels. A la diff'érenciation résultant des dissemblances des types de structure, le premier ajoute celle de la complexité croissante du développement nerveux et psychique, phénomènes de plus en plus composés et internes ; le second complète et étend cette classification des animaux en apathiques, sensibles et intelligents, par un groupement embrassant un nombre encore plus considérable d'attributs communs et fondé sur les modalités d'évolution du règne animal. C'est ainsi que, de nos jours, la biologie, après avoir transité du simple au composé, du général au particulier, de l'apparent au caché, de l'externe à l'interne, de la morphologie à la squelettographie, de celle-ci à l'organographie et de cette dernière à l'évolution proprement dite, a réalisé sa constitution définitive, bien que perfectible, et permis à la psychologie et à la sociologie de compléter — ou de commencer à leur tour — leur évolution, suivant une méthode identique, en rapport avec des phénomènes de nature encore plus secrète, complexe et spéciale.
Maintenant, de ce qu'en biologie les phénomènes enveloppants ont été connus avant les phénomènes enveloppés, peut-on conclure que la méthode scientifique a subi une déviation et que l'ensemble a été connu avant les parties? Ne faut-il pas avouer, au contraire, que cette prétendue connaissance de l'ensemble n'était qu'apparente, par cela même qu'elle n'avait pour objet que les apparences
les plus générales et les plus visibles? L'enfant et l'ignorant qui, de nos jours, reconnaissent les partis politiques à la jfleur bleue ou rouge qui leur sert d'emblème ou à la couleur de leurs drapeaux, connaissent-ils la politique? Ceux qui classeraient leur bibliothèque d'après le format des livres ou la couleur de leur reliure auraient-ils opéré ainsi des groupements complets? N'auraient-ils pas, au contraire, basé sur un attribut unique, autant qu'accessoire, bien que général et d'ensemble, une distribution des diverses parties formant leur bibliothèque d'après un mode tout à fait rudimentaire et nullement en rapport avec le contenu réel des ouvrages ?
Il en est de même de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, avec cette différence que, ces dernières sciences ayant particulièrement pour objet des agrégats et non des éléments inorganiques comme les sciences antérieures, il est naturel que l'observation s'adresse tout d'abord aux parties le plus directement et le plus facilement visibles de ces agrégats, c'est-à-dire à leur enveloppe. Cette enveloppe est précisément ce qu'il y a de plus simple et de plus général dans les sciences supérieures dont il s'agit : plus on la dépouille, plus on s'adresse à des phénomènes complexes et particuliers : il y a donc, en réalité, identité et unité de méthode pour toutes les sciences, y compris la sociologie.
Il faut admettre toutefois, eu égard à la complexité et à l'enchevêtrement naturel des phénomènes sociaux, qu'une étude isolée des parties qui en forment la trame entière est moins aisée que dans les autres sciences. On ne peut cependant conclure de là à l'impossibilité d'étudier isolément les diverses branches de la sociologie, par exemple l'économie politique. Pour arriver à cette conclusion, absolument erronée. Comte a dû méconnaître systématiquement l'importance énorme de l'élaboration économique inaugurée par le xvii® siècle et si heureusement poursuivie 13ar les physiocrates, par Adam Smith et son école, ainsi que par les précurseurs du socialisme scientifique moderne. Ce qui est vrai, c'est que la science économique ne suffit pas, à elle seule, pour constituer la science sociale entière ; qu'elle doit, à son tour,
subir l'action justicière de sciences particulières encore plus élevées, telles que la morale et la justice; mais cette nécessité même prouve que, dans la science sociale, aussi bien que dans les sciences antécédentes, il existe un ensemble de sciences divisionnaires dont la formation, l'évolution et la constitution sont successives, et qu'il y a, par conséquent, une hiérarchie des sciences superorganiques, comme il y a une hiérarchie des sciences organiques et inorganiques.
Si cette classification méthodique des diverses parties de la sociologie est naturelle, il est naturel également que les rapports économiques de la société, en supposant, ce qui est exact, que ces rapports sont plus généraux et plus simples que ses rapports juridiques par exemple, se soient établis à leur origine en dehors de toute considération de justice et sur le seul principe élémentaire de la force. Il en résultera seulement que l'organisme économique constitué d'abord, comme la famille et l'amour purement physiologique primitifs, sans l'intervention du droit, sera soumis à la sanction de ce dernier quand une évolution supérieure nouvelle aura donné naissance à la constitution effective de ce nouvel ordre de phénomènes ; mais parce que l'économie politique par elle-même serait injuste, ce n'est pas une raison suffisante pour la nier comme science, pas plus qu'il ne serait raisonnable de supprimer d'un trait de plume toute la catégorie d'êtres organisés dépourvus d'intelligence. On peut donc déplorer que les phénomènes politiques ou économiques ne soient pas justes par eux-mêmes, mais cela ne les empêche pas d'exister, comme d'autres créations qui n'ont eu pour objet que la destruction et le carnage.
Ce n'est pas parce que la sociologie est toute récente qu'elle doit avoir une méthode différente, comme le veut Comte ; c'est seulement parce qu'elle est récente que les erreurs de méthode qui la vicient, comme il est arrivé à tous les utopistes, y compris Comte, sont excusables. En sociologie, comme ailleurs, la méthode a nécessairement commencé par être analogue au procédé mental de l'enfant. Ce dernier classe, par exemple, les phénomènes d'après
leur étendue et leur nombre ; tous les objets, pour lui, se divisent en grands et petits, nombreux ou rares. En un mot, son premier pas dans l'étude de la nature aboutit à un groupement hâtif et prématuré des choses en rapport avec un de leurs attributs les plus généraux, les plus simples et les plus superficiels. De même, en sociologie, Aristote s'occupe surtout des formes des États; Machiavel, de leurs mouvements politiques apparents. Montesquieu, le premier, indique les conditions de leur structure sous l'influence particulièrement du milieu climatérique ; Turgot , Condorcet, Comte, Biickle, Spencer en distinguent de mieux en mieux le développement organique interne.
Aristote, qui décrivait si bien les diverses formes des gouvernements, ne connaissait de la sociologie que la surface. Bien loin d'en embrasser l'ensemble, il en ignorait les parties constitutives essentielles. Cela ne l'a pas empêché d'atteindre une haute perfection politique à ce point de vue restreint. C'est ainsi que les artistes grecs, avant que l'organographie, la squelottographic, la mjologie et surtout la névrologie fussent connues, avaient une idée très parfaite des formes du corps humain, c'est-à-dire des lignes séparatives de l'agrégat individuel d'avec le monde extérieur, et certes, chez eux, la perfection de la ligne et de la beauté externe atteignit le sublime de l'art. Mais connaissaientils réellement le corps humain, et leurs productions purent-elles rendre ce degré intense et complexe de vie résultant, chez les artistes modernes, de l'étude détaillée et approfondie de la structure, des muscles, des organes, des nerfs et des émotions que leur activité exprime?
C'est donc avec raison que nous pouvons, avec Spencer, conclure à la nécessité et à la légitimité d'une classification des phénomènes sociaux. Une hiérarchie des sciences sociales est le corollaire de cette classification. Ainsi, malgré la complexité et la spécialité supérieures de la sociologie, la méthode scientifique persiste dans son inflexible unité et ses procédés restent les mêmes. Ses instruments seuls se perfectionnent et se compliquent en raison de la difficulté des observations résultant Mie leur plus
grande étendue dans l'espace et le temps, de leur complication, de leur motilité et de leurs innombrables actions et réactions réciproques.
La politique, Téconomique, la morale, le droit nous offrent, dès maintenant, assez de matériaux, d'observations et d'expérimentations ; le champ de l'histoire a été étendu à des périodes suffisamment reculées pour nous autoriser à procéder à la classification hiérarchique des sciences sociales, de manière à reconstituer le superorganisme collectif dans ses organes, dans ses fonctions et dans son développement successifs.
Il est temps que ce qu'on est convenu d'appeler la politique devienne une science, c'est-à-dire, que les mouvements sociaux cessent, de plus en plus, d'être réflexes i)Our obéir à une méthode rationnelle. Le règne des mythes, des légendes, des personnages divins, des prophètes, des princes ou des tribuns, dans lesquels la société confondait son existence, n'a plus raison d'être. Nous ne sommes plus des enfants, mais des hommes. Les théogonies, les intrigues politiques, la biographie des hommes providentiels, le récit des batailles et des traités de paix, toute cette fantasmagorie de l'histoire doit faire place à la réalité. Et cette réalité n'est rien moins qu'un superorganisme dont la structure et les fonctions, l'équilibration et le dévelopi)ement sont soumis à des lois aussi positives et aussi susceptibles d'une connaissance exactç que toutes les sciences antérieures, inorganiques ou organiques, auxquelles la sociologie se rattache, non seulement par ses origines, mais aussi par l'unité de méthode.
En résumé, de même que les sciences sociales ont, en commun avec les sciences antécédentes, les procédés les plus simples et les plus compliqués de ces dernières, depuis l'observation immédiate jusqu'aux expérimentations les moins directes, de même qu'elles empruntent à l'astronomie, à la géologie, à la biologie et à la l)sychologie l'idée première d'évolution et de la méthode historique adaptée à cet ordre de phénomènes, de même, elles leur empruntent et partagent avec elles la méthode de classification de plus en plus réaliste. La légitimité de cette classification ne
réside pas seulement dans l'ordre naturel de tous les phénomènes externes, mais encore dans l'organisation et le fonctionnement de notre intelligence.
En sociologie, plus qu'ailleurs, V interdépendance des phénomènes est considérable ; il n'en est pas moins vrai que, plus peutêtre que les autres sciences, elle manifeste à un degré élevé la création successive et permanente de fonctions et d'organes correspondant à ces fonctions, organes de plus en plus spéciaux et complexes, dont l'avènement graduel n'était possible que par l'établissement des fonctions et des organes antérieurs plus simples ; il ne se passe guère de siècle sans qu'une de ces institutions organiques supérieures vienne prendre place à côté des institutions existantes, soit en se superposant à ces dernières, soit en les expulsant, soit en les restreignant ou en les modifiant d'une façon quelconque. Cette évolution organique successive, parfaitement discernable, malgré la contexture de plus en plus étroite de l'ensemble des phénomènes sociaux, constitue l'échelle hiérarchique de ces derniers et des sciences correspondantes.
La classification hiérarchique des sciences sociales en raison de leur complexité croissante et de leur généralité décroissante est la condition sine quâ non de toute politique rationnelle. C'est, en effet, grâce à cette élaboration, jusqu'ici négligée, que la politique, c'est-à-dire l'action réfléchie de la société sur ellemême, pourra enfin sortir des limbes des mouvements inconscients et se confondre avec la méthode positive elle-même. Cette transformation de la politique sociale, de réflexe à son point de départ en réfléchie à son point d'arrivée, est basée sur l'évolution naturelle de l'intelligence individuelle, qui n'a jamais procédé autrement. A l'encontre de ce progrès naturel, les penseurs isolés, appliquant leur esprit à l'étude de la sociologie, devaient naturellement aussi procéder en sens inverse. Ce qui devait les frapper surtout, comme il advint malheureusement à Comte, c'étaient les phénomènes sociaux, non pas dans leur ensemble, comme ils le crurent, mais seulement dans leurs formes les plus extérieures, c'est-à-dire les moins générales et les plus concrètes.
De là, il résulta nécessairement que leurs systèmes ou projets de réformes furent utopiques, en ce sens qu'ils se figurèrent pouvoir modifier les lois générales de la société en agissant sur des faits particuliers et complexes. Depuis la République de Platon jusqu'au système de politique prétendue positive de Comte, toutes les utopies proviennent de cette erreur, du reste inévitable. L'importance ridicule attachée aux systèmes électoraux, aux débats parlementaires, aux changements ministériels et, en général, aux révolutions politiques qui, en définitive, troublent peu le fond de la société, laissant toutes choses en état, — si ce n'est le personnel dirigeant qui se débat à la surface, — trouve son explication dans ce vice de méthode inhérent à la faiblesse intellectuelle des hommes d'État, mais qui ne fut jamais, en réalité, le procédé effectif de la société.
Dans la classification hiérarchique des phénomènes sociaux suivant leur degré de généralité, il y a plus qu'une révolution, il y a une évolution sociale complète : la transition de l'astrologie à l'astronomie, du fétichisme à la physique, de l'alchimie à la chimie, de la sorcellerie à la biologie et à la psychologie, de la métaphysique politique à la sociologie.