CHAPITRE III
ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS GÉNÉRAUX OU FACTEURS PRIMAIRES DE LA SOCIOLOGIE : TERRITOIRE ET POPULATION.
« Fils du sol ", « rejetons des chênes », ainsi et sous une foule de désignations de même nature s'intitulent, dans leurs légendes, presque toutes les populations primitives et même modernes. Ces croyances inconscientes recouvrent une philosophie profonde.
La loi d'évolution générale de la matière rattache la sociologie à tous les phénomènes moins complexes antérieurs ; nous verrons plus loin comment, des plus élevés de ceux-ci, se forment, par voie de création naturelle, les fonctions et les organes du superorganisme social; pour le moment, envisageant seulement la sociologie dans ses rapports de dépendance avec les sciences antécédentes et réservant la démonstration de son droit à l'existence, nous avons à montrer l'influence qu'exerce'sur elle le milieu ambiant.
^; La mésologie est la préparation indispensable à la sociologie ; la reconnaissance de la soumission des phénomènes les plus complexes aux phénomènes plus simples et plus généraux est la meilleure garantie contre toute rétrogradation vers l'absolu métaphysique, car elle est la démonstration, par le fait de la relativité, de toutes nos connaissances.
Voilà l'importance réelle des doctrines qui essaient d'expliquer la sociologie par les lois des sciences plus simples. Prouver qu'en vertu de la redistribution incessante de la matière et du mouvement notre planète, comme tous les organismes, après avoir atteint son maximum d'intégration, finira par se désintégrer sous
forme de matière diffuse, en tirer comme conséquence que les sociétés humaines sont emportées elles-mêmes dans cette évolution universelle de la matière et de la force, ce n'est pas là — nous avons assez insisté sur ce point — faire de la sociologie, mais uniquement, en laissant de côté précisément les caractères spéciaux qui constituent son domaine, la rattacher, par l'intermédiaire de la psychologie et de la biologie, aux lois les plus générales de la nature (i).
S'il existe un superorganisme social, il dépend, par le fait seul de son caractère, de tous les facteurs, non seulement organiques, mais aussi inorganiques, plus généraux, dont la succession graduée compose léchelle hiérarchique des sciences, depuis la mathématique jusques et y compris la biologie et la psychologie. La sociologie ajoute seulement à ces dernières une certaine somme de particularités inexplicables uniquement par les lois des sciences primaires, bien que soumises à leur influence inévitable.
Le grand corps social naît de l'union opérée entre le monde inorganique et le monde organique; il en est le produit élevé à la deuxième puissance. De même qu'à l'héritage ancestral l'individu ajoute de nouvelles qualités acquises par son évolution propre, de même la sociologie enrichit la succession scientifique léguée de l'ensemble de ses propriétés originales. Le corps social est une véritable swci^oissance du cosmos en général ; il n'a pas seulement des caractères communs avec les phénomènes auxquels il est superposé, mais il a encore des caractères anormaux ; à ce point de vue, il constitue une véritable monstruosité ou anomalie, inexplicable par les seules lois des phénomènes plus généraux dont, comme une excroissance, il détruit partiellement la régularité et l'harmonie. Quoi d'étonnant, dès lors, que l'évolution de ce monstre soit également, sous certains rapports, monstrueuse ? Quoi d'étonnant que certaines sociétés se fondent, se conservent et se
[\) J'ai en ce moment sous les yeux une récente étude de M. Dallemagne, intitulée Principes de Sociologie et publiée dans le tome IV du Bulletin de la Société dfAnthrO' poloyie de Bruxellei. L'auteur y démontre la dépendance étroite de la sociologie vis-àvis de la biologie ; c'est une excellente iniroduclion à la sociologie, et c'est probablement ce que l'auteur entend par « principes », mais ce n'est pas la sociologie.
développent par la guerre, c'est-à-dire par une certaine effusion, et destruction de forces physiologiques individuelles qui, si leur dépendance vis-à-vis de la biologie était absolue, devraient, au contraire, entraîner leur mort? Quoi d'étonnant que cette évolution soit, en certains points, contraire à l'évolution individuelle? Si vous n'admettez pas que la sociologie ne peut avoir pour objet que des phénomènes d'un genre spécial, bien que subordonnés, dans leur contexture générale, aux conditions les plus universelles de la nature, il n'y a pas lieu de s'occuper de sociologie, puisque cette science nouvelle, n'offrant aucun caractère propre, n'a, dès lors, aucune raison d'être ; si vous prétendez fonder l'histoire sociale uniquement sur les lois de la biologie, de la psychologie et de la morale individuelle, cette histoire n'a pas de raison d'être. La sociologie ne tient sa légitimité précisément que de son caractère en partie monstrueux, c'est-à-dire exceptionnel. Avant d'aborder son empire, hanté de tant de fantômes et défendu par tant de prestiges, il faut se forger un cœur d'airain : sans regarder en arrière, ni regretter les procédés honnêtes des sciences ayant pour objet l'homme privé, il faut recueillir sans effroi dans les ruines et dans le sang les traces et les lois de l'épouvantable développement social dont les bienfaits sont parfois le résultat de la négation de ce que nous sommes habitués à aimer et à respecter : l'honneur, la vertu, la morale, le tien et le mien, et même la vie.
A première vue, et en ne considérant que ses conditions générales, le 3uperorganisme social dont nous supposons l'existence se présente à nous comme la continuation de la nature inorganique et organique, avec quelque chose en plus que cette dernière; nous voulons seulement, ici, indiquer en quoi et comment la sociologie se lie aux sciences antérieures.
Le territoire et la population, tels sont les deux facteurs généraux qui déterminent la forme, la structure et la dynamique sociales; par le premier, le corps social se rattache à toute la matière inorganique et aux éléments les plus abstraits de cette matière, à la mathématique, à la mécanique, à la physique et à la
chimie; par la deuxième, il se lie au monde organique, c'est-à-dire à. la biologie et à la psychologie.
Le territoire et la population sont les deux facteurs généraux externes de la science sociale ; ils représentent le corps social au point de vue de l'étendue et du nombre de ses éléments constitutifs, de la même manière que la géométrie et l'algèbre, placées à la base de toutes les sciences, remplissent une fonction scientifique analogue pour toutes les sciences consécutives.
L'étude du territoire et de la population, dans le sens le plus large de ces mots, est la préparation et la transition naturelles à l'étude de la sociologie. Territoire et population sont les unités composantes de tout superorganisme, aussi bien dans son ensemble que dans chacune de ses subdivisions ; tout agrégat, toute fonction, tout organe sociaux sont, avant tout et surtout, déterminés par. la nature et le caractère de ces facteurs élémentaires dont la formule, territoire et population, contient toutes les unités qui forment l'encyclopédie des sciences; toutes, à l'exclusion des unités ou agrégats sociaux, dont elle se contente de fournir les matériaux.
Cette fusion intime dans la sociologie de toute la phénoménalité cosmique démontre l'indispensable nécessité de la connaissance préliminaire des lois relatives aux sciences antérieures comme introduction à l'étude des faits sociaux.
Le territoire, avec sa situation géographique, sa formation et sa constitution physiques ou géologiques et chimiques, telle est la plus simple et, en même temps, la plus générale et la plus absolue des conditions naturelles qui président à la détermination de la morphologie, de la structure, de l'organographie et de l'évolution des sociétés; les corps sociaux ont été trop souvent, et l'on peut dire presque toujours, conçus comme de simples associations d'êtres humains ; ces associations vivantes sont aussi inséparables de leur milieu que la tortue de sa carapace; impossible d'imaginer un phénomène sociologique quelconque dans la composition duquel n'entre pas, sous une forme plus ou moins prépondérante, une part matérielle et inorganique de l'espace astronomique ou géographique; il est possible d'imaginer un territoire sans population, il
ne l'est pas de concevoir une population inconditionnée ou indéterminée par aucune influencé climatérique et géologique, générale ou locale.
En sociologie, territoire — et par là il faut entendre toute la phénoménalité inorganique et même organique autre que celle de l'homme — et population sont deux termes inséparables, dont le premier détermine le second de la même manière que, dans les sciences antérieures, le monde inorganique détermine le monde organique et ce dernier l'intelligence. Le territoire est, pour ainsi dire, la partie femelle, et la population la partie mâle, dont l'indissoluble mariage donne naissance aux divers agrégats ou produits sociaux. La nature inorganique la plus grossière, la moins complexe, est la matrice où sont fécondées et où se développent, avant d'en être expulsés sous une forme supérieure, les germes de toutes les formes et de tous les organismes sociaux, lesquels dépouillent, à leur tour et successivement, leur structure rudimentaire pour s'élever de plus en plus vers des types plus complexes et plus émancipés, dans leurs fonctions supérieures, de la fatalité physique ambiante d'où ils sont issus.
Ainsi, de la latitude occupée par un agrégat social ne dépendra pas seulement la proportion des jours aux nuits dans chaque saison, proportion d'une si grave importance au point de vue de l'existence et des progrès primitifs ; de la longitude ne dépendra pas uniquement la différence des heures entre les divers pays ; mais de la combinaison de ces conditions géographiques générales avec les forces actives de la nature résulteront les propriétés distinctes de chaque sol et de ses produits, et, comme conséquence inévitable, notre existence matérielle, nos mœurs, notre morale et, plus tard, bien que d'une façon de plus en plus indirecte et plus libre, notre évolution scientifique et juridique, dont les différenciations particulières, suivant les régions et les populations, ont leur explication la plus générale dans les contrastes astronomiques et géographiques des territoires où se poursuit chaque développement social.
Certes, aucune des forces inorganiques ou organiques externes
qui déterminent rigoureusement la formation et la croissance des sociétés primitives n'est absolument irrésistible. Au contraire, le cours progressif de la civilisation tend de plus en plus à réagir contre leurs influences ; mais toujours et dans tous les cas d'une façon générale dans le principe et de moins en moins fatale à mesure que les types sociaux s'élèvent au-dessus de leur lointaine origine, ces influences subsistent comme lois générales de la statique et de la dynamique des sociétés.
Si la configuration géographique et le climat, ces divinités toutes-puissantes des peuplades primitives, voient leurs effets considérablement atténués dans le cours de la civilisation, il est cependant apparent, même aujourd'hui, même dans l'Europe occidentale, où la vie sociale a atteint son expression la plus haute, qu'elles déterminent, en bien des cas, non seulement notre activité économique et nos mœurs, mais encore nos vues politiques et même philosophiques. A plus forte raison, leur action a dû être et a été réellement décisive sur les peuples embryonnaires ; bien des centres de formations sociétaires ont été détruits et le sont encore presque sous nos yeux par des cataclysmes ou des nuisances naturelles persistantes, avant de pouvoir acquérir une consolidation et une force de contexture suffisantes pour résister aux conditions astronomiques, climatériques et géographiques au milieu desquelles un hasard momentanément favorable les avait déposés, sans leur fournir les éléments nécessaires à un développement ultérieur.
L'évolution sociale la plus progressive ne supprime pas les conditions générales de l'existence sociale, elle ne peut qu'en atténuer les effets, et les influences externes continuent à exercer leur empire dans l'ordre de généralité décroissante inhérent à leur nature. C'est ainsi que l'amélioration du milieu physique augmente, par- exemple, la durée de la vie moyenne, en atténuant successivement l'influence des causes morbides ou perturbatrices ambiantes, mais permet et permettra toujours de constater l'effet systématique et hiérarchique de ces mêmes causes, quel que soit le degré de leur amortissement.
La vie sociale, au surplus, est-elle autre chose que la correspondance active de plus en plus exacte des sociétés avec leur milieu, tant interne qu'externe?
Territoire et population, c'est-à-dire influences géométriques, numériques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques, psychologiques, tels sont les facteurs premiers de la sociologie ; avant donc d'aborder l'étude si complexe de cette dernière, il faut, se conformant, du reste, en cela au véritable ordre historique et logique dont la Nature et la Méthode dans leur évolution corrélative nous indiquent la voie, connaître l'état et le développement du milieu inorganique où ce deuxième facteur social, la population, dont la biologie et la psychologie doivent, à leur tour, nous apprendre les caractères plus spéciaux, est destiné à se former et à se mouvoir.
Ce milieu, tant inorganique qu'organique, la sociologie doit l'aborder dans ses origines, c'est-à-dire, d'abord dans ses conditions les plus simples, à l'état de protoplasme, alors que les fatalités climatériques, géographiques et géologiques presque seules déterminent l'embryogénie sociale, en la séparant à peine des formations biologiques et psychiques individuelles de l'organisation et du fonctionnement desquelles elle tend à se différencier. Ici, encore une fois, comme dans la constitution de l'échelle hiérarchique des sciences et dans l'organisation de la méthode, il faut partir du simple pour arriver au composé et ne pas s'embrouiller dans le réseau presque inextricable des civilisations supérieures, avant d'avoir dégagé les lois générales des civilisations primitives auxquelles les premières continuent, au surplus, à rester soumises. L'étude des sciences, depuis les plus simples jusqu'à la science sociale, peut être assimilée à un long raisonnement, dont l'exactitude ne peut résulter que de la superposition successive et prudente de propositions composées à des propositions simples, isolément démontrées et contrôlées. Agir autrement en sociologie, c'est aboutir inévitablement à la confusion et, par cela même, à des systématisations prématurées et utopiques dont les exemples n'ont été que trop nombreux et dont on ne se débarrasse qu'au prix de
grands efforts intellectuels et souvent de douloureuses et cruelles, autant que nécessaires, réactions sociales.
Un point de départ vrai, basé sur un fait vérifié, le plus simple possible, est, en sociologie aussi bien que dans toutes les autres sciences, un bienfait d'un prix plus élevé que les théories les plus prétentieuses, dont l'effet direct, et non le pire, est la cristallisation plus ou moins longue des intelligences dans une formule, c'est-àdire un arrêt de la science. Si l'humanité, fondée sur l'alliance des forces tant inorganiques qu'organiques de la nature, entraîne les unes et les autres dans sa marche progressive, en les raffinant et les épurant par un frottement continu, elle obtient elle-même ce résultat par des opérations ordonnées et méthodiques, sur le modèle desquelles il faut nous conformer.
La fatalité, c'est-à-dire les lois les plus générales de la nature, considérée dans ses manifestations les plus grossières, préside à la formation, à la naissance et au dévelopi)ement non seulement de l'homme individuel et de son intelligence, mais des formes les plus hautes du corps social et de la psychologie collective ; depuis l'origine jusqu'aujourd'hui, le monde ne s'est pas enrichi d'une molécule de matière, les formes seules se sont accrues, améliorées, quasi divinisées, devenant de plus en plus animales, humaines, c'est-à-dire intelligentes et sociales ; la trace de nos origines matérielles est inséparable de nos conceptions les plus idéales au même titre que l'homme adulte porte sur lui le signe irrécusable du lien qui rattachait son existence à celle de sa mère. Ce n'est là ni du fatalisme, ni du matérialisme : c'est le fait, c'est l'histoire ; l'abîme imaginé entre l'intelligence des bêtes et celle de l'homme n'existe pas plus que celui que l'on suppose entre ces deux dernières et la matière, et entre celle-ci et les fonctions sociales les plus hautes, telles que la morale et la justice. La fatalité primitive si évidente, dont le poids a été supérieur aux forces de tant d'agglomérations humaines éteintes, ne s'est pas, d'un jour à l'autre, par une de ces révolutions si habituelles aux théories cosmiques et politiques anciennes, changée subitement, à un moment donné, en liberté au sens absolu et métaphysique de
ce mot ; l'homme seul, dans sa faiblesse intellectuelle, s'est trop longtemps complu à se faire illusion au sujet de son autocratie imaginaire ; dans son impuissance à discerner et à déterminer les influences innombrables dont le jeu est un des éléments essentiels de la vie, tant individuelle que collective, il a, scindant la nature en matérielle et en spirituelle, attribué la première part à la fatalité, et la seconde, celle qu'il a complaisamment considérée comme la directrice et souveraine de la première, à la liberté.
La vérité, c'est que le monde, tant inorganique qu'organique, est aujourd'hui seulement plus complexe et plus complet, par conséquent plus parfait, qu'à l'origine ; que les formes de l'existence ne sont plus ni aussi grossières, ni aussi parcimonieusement limitées et homogènes ; mais de ce que la chaîne qui lie l'individu et le corps social à la série hiérarchique des choses possède un plus grand nombre d'anneaux, l'individu et le corps social n'en sont pas moins liés à toutes les influences externes, en raison inverse du degré supérieur des phénomènes qui exercent ces influences. Les lois mathématiques, mécaniques et astronomiques sont celles qui pèsent sur nous le plus lourdement et de la façon la plus générale, et l'homme aussi bien que les sociétés n'atteignent une certaine liberté d'allures que dans la région plus malléable et, pour ainsi dire, moins solide et successivement plus éthérée des phénomènes supérieurs.
L'unique ambition de l'homme social doit se borner à améliorer en bien-être et en dignité les conditions de son existence par une correspondance de plus en plus exacte de ses actions et de sa conscience avec la phénoménalité externe universelle, y compris la biologie et la psychologie, c'est-à-dire les sciences relatives à lui-même, et la sociologie ou science du grand corps dont il est un des éléments. Il ne s'agit pas de dominer le monde, mais uniquement de se conformer à ses lois ; ce n'est pas la liberté qui place notre espèce au haut de l'échelle de la création naturelle, c'est sa capacité intellectuelle supérieure, c'est la science ; l'ignorant agit ou croit agir bien plus librement que le savant, il a cette
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illusion et y conforme sa conduite avec une précipitation et une légèreté puériles.
Pas plus que l'individu, aucun territoire particulier n'a une existence absolument libre et indépendante ; non seulement notre globe est soumis à des lois universelles astronomiques, géométriques et mécaniques, non seulement la configuration, la structure et la composition de ses continents et de ses mers sont dans une exacte dépendance réciproque, mais chaque contrée tient à un système plus général, qui le relie à l'ensemble. Ainsi, la Belgique, malgré son exiguïté, constitue, par ses plaines, ses montagnes et ses versants, une espèce de réduction du système général de l'Europe ; la solidarité est une des lois générales de la nature ; aucune matière, aucune force ne nous est étrangère ; nous les subissons et nous intervenons dans toutes leurs actions, réactions et changements d'état ; il n'y a de différence que dans le temps, la distance, la masse et l'intensité du jeu de la matière en mouvement, d'où naît la redistribution constante de la vie.
Nous venons de procéder à la première grande division du corps social en deux termes distincts, bien qu'inséparables en sociologie : leterritoire et la population. Quiconque veut entreprendre l'étude de la sociologie doit donc entrer en matière, d'abord par l'étude des conditions géométriques et numériques, astronomiques, mécaniques, physiques et chimiques, au milieu desquelles la population du globe en général, ou chaque groui)e particulier, se meut nécessairement; la recherche des conditions physiologiques et psychologiques suit immédiatement et sera la transition naturelle à l'étude des phénomènes sociaux proprement dits.
Tout, dans la nature, est hiérarchiquement classé au point de vue de la généralité et de l'énergie des influences qui agissent sur la vie sociale.
La situation et le mouvement astronomiques de notre globe sont évidemment des circonstances prédominantes. Supposez un changement brusque ou lent de la situation relative ou absolue de notre planète : il peut en résulter soit un arrêt, soit un recul, soit
une recrudescence de la vie en général ; quelques degrés de plus de froid ou de chaleur sont un obstacle à la vie humaine et à toute vie organique.
Les transformations subies par la flore et la faune terrestres sous l'influence de l'étendue et du nombre des territoires émergés des mers primitives, et sous l'influence également décisive des conditions physiques et chimiques ambiantes, n'ont pas besoin de démonstration. La géologie, la paléontologie, l'anthropologie, etc., au point de vue de leur évolution, comprennent l'exposé historique des modifications successives que, sous l'action des milieux et du temps, aussi bien que par la voie d'hérédité, la nature inorganique et organique, y compris l'homme, a subies dans la longue suite des siècles.
/ La géographie physique, étroitement liée à l'astronomie, est la
' base de la sociologie, de même que la géométrie est celle des sciences physiques et naturelles. Elle décrit la configuration, fixe les limites, la situation des territoires, détermine les étendues, explique les tenants et aboutissants du système général terrestre, et la dépendance et les relations de toutes les parties entre elles. La Grèce et la Turquie regardent l'Orient par leurs ports; l'Italie, l'Occident; cette configuration a nécessairement déterminé le mouvement historique de la civilisation, qui s'est portée de l'Asie-Mineure vers l'Ionie et de celle-ci vers les Gaules, par la Grande-Grèce.
L'histoire grecque peut être considérée comme la suite naturelle de sa situation et de ses configurations géographiques ; elle n'est pas le seul effet de la nature de la race, car, en Illyrie, des tribus de même origine sont restées très inférieures. Si la Grèce était demeurée ce qu'elle était probablement avant l'époque tertiaire , c'est-à-dire une vaste plaine reliée aux sables de la Lybie, elle aurait été parcourue par les lions et les rhinocéros, elle n'aurait jamais été la patrie d'Apelles et d'Aristote.
La situation géographique de Rome, au centre d'un cirque de collines, sur les bords d'un fleuve navigable, près de la mer, à l'intersection des frontières des Sabins, des Latins et des
Étrusques, fut certainement favorable à ses premiers développements.
L'Italie méridionale ne vit que par le développement de ses côtes ; son centre politique est un port, à défaut de centre commercial intérieur rendu difficile par l'absence de communications. Naples a succédé à Sybaris et à Tarente, c'est-à-dire que l'Italie du Sud a su faire face à la civilisation occidentale quand l'Orient déclina, et ainsi seulement put résister la civilisation italienne.
Bruges et Pise n'ont-ils pas décliné en cessant naturellement d'être des ports de mer?
De même que l'Italie, l'Espagne est inclinée vers l'Occident; ses fleuves sont peu navigables et les communications vers l'intérieur difficiles. Est-il étonnant que ses navigateurs, suivant une pente naturelle, aient abordé en Amérique?
La partie du rivage hispanien devenue iwrtugaise est rectiligne, elle contraste avec l'Espagne par l'uniformité de ses plages ; sur tout ce littoral se rencontrent les mêmes conditions de vents, de courants, de climat, de faune et de végétation; par suite, les habitants se sont accoutumés au même genre de vie, de nourriture et d'idées. Ne devait-il pas en résulter une tendance à se grouper en un même corps politique?
Est-ce par un simple accident que toutes les capitales de l'Europe sont des ports ou établies sur des voies navigables?
Est-ce par hasard que les premières civilisations se sont installées sur les rivages orientaux de la Méditerranée, d'où elles se reliaient à la fois à l'Asie, à l'Europe et à l'Afrique?
Si l'Europe n'a été envahie et civilisée que tardivement, la dépression autrefois comblée par les eaux entre la mer Noire, la mer Caspienne et l'océan Glacial n'a-t-elle pas servi d'obstacle ? Après cette période géologique, les peuples envahisseurs n'ont pu pénétrer dans l'Europe, défendue par les mers, les Alpes, les Balkans, les Carpathes, que par la plaine du Nord, si favorable à leurs habitudes nomades; ceux, au contraire, qui s'engagèrent par les défilés des montagnes durent se perdre dans les vallées danubiennes.
L'immigration par le Sud ne pouvait se faire que par la mer, c'est-à-dire par des peuples déjà civilisés et en petit nombre ; cela n'explique-t-il pas les différences d'évolution du Nord et du Midi, de même que l'accès des Alpes, moins difficile du côté de la France, nous fait comprendre l'influence directe, sur cette dernière, de la Grèce et de l'Italie?
La géographie physique de la France est certes un facteur déterminant de son histoire. A la fois appuyée sur l'Atlantique et la Méditerranée, elle a sur l'Espagne l'avantage de ne pas être séparée par une barrière naturelle du reste de l'Europe; les routes entre les deux mers sont faciles; son unité territoriale la distingue à première vue de l'Espagne et de l'Angleterre. Paris est à la convergence des vallées et des voies historiques vers la frontière ouverte. Au sud de la Seine et de la Loire, il y avait deux grandes voies naturelles, celle de l'est, la voie romaine, reliant le bassin de la Seine à celui de la Saône et du Rhône : par là dut s'exercer l'influence italienne; l'autre, passant à l'ouest du plateau central par la vallée de la Charente. Au sud, les deux extrémités de ces voies historiques sont reliées par une troisième route naturelle, qui longe la base méridionale des Cévennes, des bords de la Méditerranée jusqu'au bassin de la Garonne. Ce n'est pas arbitrairement que toutes les cités historiques sont situées sur ces voies qui, toutes, aboutissent à la mer, pour converger à la grande ville, symbole de l'unité territoriale et sociale de la France.
La Bohême, entourée de montagnes, est restée tchèque au milieu des Allemands, tandis que les Pyrénées pouvaient être tournées vers leurs extrémités du côté de la mer.
L'Europe, dans son ensemble, formant presque entièrement les deux versants d'une chaîne centrale, avec ses cours d'eau modérés, son territoire dentelé, supérieure seulement en étendue à l'Australie, mais possédant presque autant de côtes utiles que l'Asie, qui est quatre fois plus considérable, que l'Amérique du Nord, qui est de près du double, et dépassant l'Afrique et l'Amérique du Sud, dont la surface est respectivement trois et deux fois plus grande,
n'était-elle pas destinée à être une civilisation maritime, et cette civilisation maritime ne devait-elle pas prendre ses premiers développements en Grèce, c'est-à-dire là où une multitude de petits golfes et de petits ports et une vraie ix)ussière d'îles étaient appropriés à la petite navigation d'alors? Cette situation même, qui constituait la supériorité de la Grèce d'alors, ne devait-elle pas causer aujourd'hui l'infériorité de son commerce, réduit presque au cabotage? Ses ports ne sont-ils pas tournés vers l'Orient, et sa prospérité ne tomba-t-elle pas avec celle de l' Asie-Mineure?
La découverte de l'Amérique, en déplaçant le courant commercial, avait, depuis cinq siècles, fait déserter les grandes voies terrestres qui prolongeaient la Méditerranée vers le golfe Persique, les Indes et la Chine : il a fallu le percement de l'isthme de Suez pour rendre à la vaste mer intérieure son importance ancienne, en lui ouvrant une issue dans l'océan des Indes, vers l'Extrême-Orient et l'Australie. Mais, en même temps, les vieilles cités historiques, telles qu'Alexandrie, diminuent d'importance. Si l'Angleterre n'a pas hésité à la bombarder, au risque de l'anéantir à jamais, c'est que Port-Saïd a désormais une situation géographique et un rôle social bien supérieurs à l'antique création d'Alexandre.
Par le relief de ses montagnes et sa pente générale, la Turquie ne tourne-t-elle pas le dos à l'Occident ; le désordre inextricable de ses montagnes ne correspond-il pas à celui des nombreuses races qui y vivent côte à côte, en ennemies, dans un rayon de quelques lieues? Constantinople, trait d'union de deux continents et de plusieurs mers, n'est certes pas une création artificielle, et il faut assurément attribuer à sa situation géographique son caractère international, qui en fait la victime de tant de complications politiques.
Le climat marin d'Europe, sauf celui de la Russie, l'influence du Gulf-Stream, la température moyenne du continent variant de zéro à vingt dans une zone d'une largeur double de celle de l'Asie et de rAméri(jue sont évidemment aussi des influences générales qui ont favorisé notre développement social. En ce qui concerne le climat, il faut encore tenir compte, en première ligne, de
l'influence prépondérante du soleil, ensuite de l'influence des vents, des nuages et des courants.
Chaque continent ou territoire subit également l'action de la solidarité géographique. Ainsi, la Belgique est une dépendance de la plaine Baltique, par conséquent de la région septentrionale jusqu'à la limite des Ardénnes; celles-ci, à leur tour, s'abaissant à l'ouest, font de notre pays le trait d'union de l'Europe du Nord et de l'Europe moyenne.
La latitude et l'altitude influent aussi sur le climat et, dès lors, sur la population; ainsi, il fait plus froid à la frontière hollandaise qu'à la frontière française, différence moins sensible cependant en été, à cause des vents ouest et sud-ouest, qui soufflent sans obstacle, et des jours plus longs au Nord qu'au Midi; le thermomètre, qui baisse d'un demi-degré centigrade par cent mètres d'élévation, explique bien des variations dans les usages et les mœurs ; il y a des ressemblances plus grandes, à certains points de vue, entre les populations qui occupent les régions les plus élevées des Ardénnes et les habitants du Nord, du Danemark, et entre celles du versant méridional des Ardénnes et les habitants de la Bourgogne, qu'entre Ardennais de chaque versant ou habitants de villages contigus et d'origine différente.
L'orologie, ou description du relief du globe, est un autre élément de la structure sociale et fait aussi partie de la géographie physique; l'influence des reliefs est indiscutable; les bassins hydrographiques maritimes et fluviaux, les plaines ou les montagnes ont exercé une influence souvent décisive sur certaines populations ; presque toutes les capitales ayant une certaine ancienneté ont pris naissance dans des îlots de rivières ; les vallées fluviales ont été les premières voies commerciales et militaires, et l'on n'ignore pas combien le développement social des antiques civihsations méditerranéennes diffère de celui de la grande puissance continentale romaine ; dans plusieurs pays, la division de la population en habitants des côtes, de la plaine ou des montagnes a même servi de base à son organisation politique.
Des influences externes et de la surface, nous passons naturelle-
ment aux influences physiques internes. Que le milieu social dépende de la constitution géologique du territoire, cela n'est pas discutable; nous savons que l'homme n'apparut et ne pouvait apparaître que dans une certaine période de l'évolution terrestre, et même aujourd'hui nous constatons que les formations géologiques, non seulement récentes, mais anciennes, telles que les mines et carrières, influent directement sur la vie industrielle des nations; il est certain que les populations livrées à l'exploitation de la houille ou du fer ne se développent pas de la même manière que les populations pastorales ou agricoles.
L'étude des facteurs géologiques a cette autre importance : elle fait ressortir que la distribution de la vie végétale dépend principalement de la constitution minéralogique du sol et de sa situation relativement au niveau de la mer; appliquée à l'agriculture, cette dépendance botanique est des plus étroites ; la culture, en effet, est en rapport direct avec les zones géologiques, non seulement pour la nature des produits, mais même pour les modalités du travail. Ainsi, en Belgique, plus on s'éloigne de la mer, plus les terrains sont anciens et plus aussi la culture est primitive et extensive, à tel point que, dans les Ardennes, on rencontre encore la propriété indivise et le pâturage commun, en usage chez les Germains.
L'influence géographique en général est telle, qu'aux États- Unis les descendants des immigrants irlandais et allemands perdent insensiblement leur physionomie celtique ou germanique et s'américanisent en dehors de toute union avec les Américaines.
L'influence sociale des conditions territoriales, géométriques, astronomiques, climatériques, géographiques ou physiques, géologiques, minéralogiques et chimiques est donc suffisamment établie; la sociologie doit avoir pour fondement l'étude de ces diverses influences sur les phénomènes sociaux.
Chacune de ces actions de la matière inorganique agit d'après ses lois propres, mais de telle sorte cependant que la dernière, c'est-à-dire la plus complexe et la plus élevée dans l'échelle hiérarchique des sciences , transmet à la sociologie directement sa
propre action, et indirectement celle de tous les phénomènes d'un ordre plus simple et plus général.
Les conditions géologiques et chimiques de la constitution du sol, déterminant sa végétation, nous conduisent, par l'intermédiaire de la chimie organique, à l'examen des influences physiologiques et biologiques de la faune en général et de l'homme, en tant qu'être individuel, sur la sociologie.
Il est certain que la faune préhistorique eût été par elle-même une cause de destruction de l'homme si les conditions chimiques du milieu ambiant eussent permis à l'être humain d'y vivre et de s'y multiplier; encore aujourd'hui, la nature de la faune exerce une influence redoutable sur certaines populations régulièrement décimées par les reptiles et les carnassiers, et dont les mœurs, les idées et même les religions ont subi l'impression de la terreur inspirée par ces quasi-souverains et dieux de ces contrées de désolation.
La domestication , l'élevage , la multiplication et le perfectionnement méthodique des espèces utiles, en revanche, ont puissamment agi sur les progrès de la civilisation; le culte du bœuf Apis fut un grand pas en avant, relativement à celui des serpents et de l'alligator ; presque tous les peuples adorèrent les divinités bienfaisantes et fictives qui les débarrassèrent des monstres marins et terrestres.
Dans nos sociétés modernes, l'élevage du cheval, celui du mouton, celui du bœuf constituent des échelons successifs de la civilisation agricole.
En ce qui concerne la biologie, dans le sens le plus général de ce mot, l'organisme collectif n'étant pas seulement constitué par les éléments inorganiques que nous avons successivement passés en revue et dont il subit l'influence générale, mais par les êtres humains individuels, il va de soi que les lois propres à la conformation, à la structure, à l'organisation et au fonctionnement de l'homme-individu domineront et détermineront la morphologie, l'organographie et l'évolution fonctionnelle du superorganisme social. De même que les forces vitales subissent l'action des forces
inorganiques, par exemple l'influence de la lumière, qui accroît les actions vitales et détermine diverses modalités de la peau et de la rétine, modifications d oti naissent des sensations différentes de couleur, de même l'organisation et la vie sociales sont naturellement déterminées par les lois qui président au développement des individus dont l'agrégation concourt à former leur contexture supérieure.
La méconnaissance des lois physiologiques de l'individu entraîne nécessairement un danger social; une organisation industrielle défavorable à la santé et à l'hygiène ne peut, à priori, être favorable à l'organisme collectif; une législation fiscale vicieuse, en privant l'individu des choses nécessaires à la reconstitution de ses forces normales, est une cause de dépérissement social.
A un point de vue encore plus général, la nature de l'organisme social est déjà déterminée par celle des organismes individuels. C'est dans les lois de la biologie qu'on trouve l'origine de cette tendance des hommes à se grouper en sociétés; en effet, les éléments dont les corps vivants sont constitués ont une tendance évidente , et qu'on ne rencontre pas ailleurs , au moins au même degré, à s'unir en multiples et à former des agrégats composés d'éléments chimiques de même nature, mais qui, distribués différemment, donnent à la matière vivante des propriétés également différentes. Ainsi , notre nature sociale est, en réalité, une résultante de notre composition intime, mais à un degré supérieur et plus complexe.
La nature plastique et mobile des phénomènes sociaux s'explique aussi, en majeure partie, par la composition très complexe et d'une grande mobilité moléculaire de nos organes, qui, portée à un degré encore plus élevé de plasticité dans le superorganisme social, rend compte des plus étonnantes facilités d'organisation et de réorganisation dont ce dernier est si heureusement susceptible.
L'extrême intensité de vie , c'est-à-dire de rapidité de la distribution de la matière et du mouvement, spécialement dans les organismes supérieurs, est, de même, une des conditions déterminantes de l'accroissement encore plus rapide et plus intense de
mouvements et de forces dans l'être collectif formé du groupement des organismes individuels humains.
Ajoutez à tout cela que les forces psychiques, dépendance directe de la biologie, concourent également à la constitution du superorganisme social, qu'elles sont encore plus malléables, plus mobiles, plus rapides, plus disposées à former des groupes, des séries et des associations, par exemple d'émotions et d'idées, que les forces organiques proprement dites, et vous commencerez à avoir une conception un peu moins vague de ce que, sous l'action de tous ces éléments inorganiques, organiques et psychiques ambiants et composants, le superorganisme social peut et doit être, sans tenir compte de ses acquisitions et de son développement propres, par lesquels il se différencie, à son tour, de tous les facteurs dont les éléments ont concouru à alimenter sa forme, sa structure et son développement.
Un exemple moins général est celui des diversités sociologiques qui peuvent résulter des différences physiologiques des races : que celles-ci proviennent d'une souche unique modifiée par les milieux, la sélection et l'hérédité, ou de souches différentes, il faut reconnaître qu'elles montrent des aptitudes et des capacités quantitativement, sinon qualitativement inégales; l'étude des races est donc aussi une préparation subsidiaire à celle de la science sociale. Il en est de même de la paléontologie, de l'anthropologie, de l'embryogénie; il convient encore d'y ajouter la démographie, qui sert si naturellement de transition à la sociologie.
En résumé, territoire et population, dans la plus large acception de ces mots, tels sont les deux facteurs généraux dont l'étroite contexture est la trame du superorganisme collectif; ils embrassent, à la fois, les influences inorganiques et organiques, y compris celle de la physiologie psychique, et si nous voulons les classer dans leur ordre de généralité et de fatalité décroissantes, nous obtenons les résultats suivants, conformes à la classification hiérarchique des sciences :