CHAPITRE VIII
FONCTIONS ET ORGANES SCIENTIFIQUES
Les croya^ices.
Trois ordres de phénomènes concourent à la formation de nos connaissances : le milieu inorganique et organique, notre structure physiologique et psychique, enfin la force collective ou sociale. Comme il ne s agit pas ici de l'origine et de la constitution de sciences particulières, mais de la constitution du superorganisme social, en tant que ce dernier est doué de propriétés intellectuelles collectives, nous pourrons nous borner à indiquer comment, sous la triple influence inorganique, physiologico-psychique et sociale, se forment naturellement les fbnctiens et les organes de Tintelligence collective, en un mot, les croyances des sociétés (1).
Il y a en Espagne des populations encore tout à fait sauvages ; dans la Galice et dans les Asturies, contrairement au reste de l'Europe, des vapeurs rampent sur le sol en brouillards épais; on donne à ces nuages le nom de breternas. Ces phénomènes météorologiques ont fait naître des hallucinations dans les esprits superstitieux des Galligos ; ils se figurent les enchanteurs sous forme de chevaucheurs de nuées, volant dans les tempêtes, s'allongeant en nuages pu se rapetissant en nuelles, apparaissant ou s'évaporant â volonté. C'est la nuit surtout que ces esprits aiment à
(1) La plupart des faits relatifs aux croyances sont empruntds à la Géographie universelle de M. E. Reclus, dont l'œuvre sera toujours de la plus grande utilité pour tous les travaux sociologique.s
voyager. Parfois les fantômes des morts, portant des lumières à la main, se font porter par les brouillards de cimetière en cimetière : ces redoutables processions nocturnes, ainsi que les autres croyances superstitieuses, ont amené Tintervention d'espèces de sorciers ou d'intermédiaires, dont la spécialité est de conjurer la puissance des esprits, que l'imagination populaire entoure d'un caractère sacré ; la religion, avec ses pèlerinages, n'a fait qu'organiser et limiter ces incohérentes croyances; de même qu'on Orient les pèlerins professionnels sont, dans ces parties de l'Espagne, considérés comme des saints et à un plus haut degré encore, les prêtres.
Le puits Sombrenon, non loin de Pontarlier, en France, passait jadis pour un soupirail de l'enfer, parce^ que les vapeurs de l'eau s'en échappent parfois comme une^ fumée dans l'air froid du dehors.
Pour les paysans de l'Ardèche, certaines parties des collines du Coiron, taillées en colonnades naturelles, presque régulières, étaient les restes des palais d'un roi géant qui les avait édifiés, erreur d'autant plus facile qu'à la montée de Montbrul, elles ont même complètement l'aspect d'un édifice, grâce aux « balmes » qu'y ont creusées d'anciens troglodytes et qui ressemblent à des fenêtres de grandeur inégale.
A Puy-en-Velay, chef-lieu de la Haute-Loire, on conserve une vieille pierre, probablement un reste d'ancien dolmen, que le^ paysans disent avoir gardé son antique vertu pour la guérison des fièvres.
Un exemple plus intéressant de la transformation d'un fait naturel en croyance superstitieuse et de celle-ci en culte organisé est celui-ci : Près du village de Pourrières, campi putridi, ainsi nommés par les Romains à cause du grand nombre de cadavres qui y furent enfouis ou brûlés par Marins après la destruction des Teutons, de grands feux sont allumés depuis lors jusqu'aujourd'hui, au sommet de la montagne de Sainte-Victoire, on ne sait plus pourquoi, mais en signe de réjouissance.
Nous savons que partout en Asie et en Grèce généralement
les montagnes les plus élevées étaient lobjet d'une vénération superstitieuse; la religion n'a fait qu'organiser ces hallucinations incohérentes et par cela même les limiter.
Les Vaudois, autrefois très éclairés, sont aujourd'hui remplacés par une population de crétins; le tiers des enfants do la Vallouise naît crétin. Là se sont faits récemment des miracles et s'est installé le culte de Notre-Dame de la Salette, tandis que, non loin, dans le gouffre que forme l'étroit val Godemar, existaient encore il y a peu d'années les traces du culte du Soleil.
L'église Sainte-Radegonde, à Poitiers, conserve encore a le pas de Dieu » incrusté dans la pierre.
En Bretagne, les bords de la baie d'Audierne, sont aussi désolés et nus que ceux du Spitzberg ; pas un arbre, nulle culture, c'est la région de la mort. Dans le cap même, finis terrœ, s'ouvre un abîme, l'enfer de Plogofl*; non loin est la terrible baie des Trépassés où l'on entend les plaintes des noyés ; les druidesses autrefois imploraient le maître des ouragans dans l'île de Sein ; là sont les détroits du Grand-Effroi.
Les monticules boueux plus ou moins volcaniques de la péninsule de Taman (Asie) sont appelés parles cosaques Petits-Russiens : Peklo ou « Enfer ».
Les Indous en général ne se livrent à aucune des actions de la vie, fût-ce même la plus simple et la plus habituelle, sans invoquer la protection d'une divinité; dieux des eaux, de l'air, des moissons, des bois, du foyer, de la nourriture, du sommeil, des voyageurs, des pèlerins, des entreprises commerciales. Pour chacun de ces esprits et pour chaque objet pour lequel on les implore, il existe des prières spéciales ; malheur à celui qui les oublie ; il est sûr de voir tous ses desseins traversés par les mauvais esprits.
Chez les sauvages, les ossements, colliers, anneaux, etc., sont en même temps de véritables amulettes; plus tard ils continuent à être portés comme symboles des croyances primitives.
En Grèce, comme en Albanie et au Monténégro, on croit aux perfides nymphes des fontaines, aux vampires, au mauvais œil,
aux pratiques de magie. Aux portes de la ville de Serajevo se trouve une grotte que le peuple croit être une c retraite de nymphes ».
Dans les environs de Tarente, les enfants consacrent leur chevelure aux mânes des parents défunts.
Dans les catacombes de Rome, lieu de sépulture des premiers siècles du christianisme, on ne voit pas d emblèmes lugubres, pas même la croix ; on y voit surtout « le bon berger » portant un agneau; les niches où l'on déposait les morts étaient précédées d'un oratoire; on y priait, non pas pour les morts, mais les morts en faveur des vivants.
Les aborigènes du nord de l'Italie se croient et se disent encore « nés du rouvre. » En Serbie, qui tue un arbre, tue un Serbe, d'après un proverbe ; les paysans serbes croient aux vampires, aux sorciers, aux magiciens; pour se garantir des mauvaises influences ils se frottent d'ail à la veille de Noël, comme les chrétiens se font onctionner d'huile les cinq sens avant de mourir ; au lieu d'églises, ils avaient à Torigine des arbres consacrés ; ces arbres étaient en même temps leurs ancêtres déifiés.
Les Pelasges, autochtones ou non, du mont Lycée, s'appelaient « hommes de la terre noire », « enfants des chèvres», « hommes nés avant la Lune ».
En Roumanie, lors dos enterrements, les pleureuses à gages poussent des cris déchirants, auxquels les parents mêlent leurs adieux; on place dans le cercueil un bâton pour traverser le Jourdain, un drap pour se couvrir, une pièce de monnaie pour Saint-Pierre, du pain et du vin. Si le défunt avait les cheveux rouges, il est fort à craindre qu'il ne tente de revenir sur la terre sous forme de chien, de grenouille, de puce ou de punaise et qu'il ne pénètre la nuit dans les maisons pour sucer le sang des belles jeunes filles; aussi est-il prudent de clouer fortement le cercueil ou, mieux encore, de traverser d'un pieu la poitrine du cadavre.
Les paysans valaques parlent de leur « père Trajan », auquel ils attribuent tout ce qui a été fait de grand, ruines de ponts, de forteresses, chemins, défilés de montagnes ouverts d'un coup de
son épée; Tavalanche qui se détache des montagnes est « le tonnerre de Trajan », la voie lactée même est devenue « le chemin de Trajan ». Trajan pour eux est dieu, comme pour les Romains l'étaient leurs empereurs.
Au printemps, il arrive fréquemment en Grèce que, pendant des semaines entières, le tonnerre gronde régulièrement, toutes les après-midi, en Elide et en Acarnanie; le paganisme y plaça naturellement les temples de Jupiter le lanceur de foudres.
Dans la campagne de Rome, on conserve les cornes des grands bœufs comme préservatif contre le mauvais œil. La masse de la population napolitaine est encore iapygienne et grecque par ses pratiques dévotieuses ; elle est païenne et obéit à de véritables hallucinations dans sa croyance au monde des esprits. En 1858, des villageois des Calabres, irrités d'une longue sécheresse, emprisonnèrent leurs saints patrons; vers la même époque, dans la Pouille à Barletta, on brûla des protestants. Dans les Abruzzes, TApulie, la Calabre, la Sicile, le Latium et surtout la Basilicate, la proportion des illettrés variait, il y a une dizaine d'années, de 80 à 100 p. c. ; « elle n'est comparable, d'après E. Reclus, qu'à celle de la Bosnie et de l'Afrique ». Les Napolitains croient au mauvais œil; il faut opposer aujettatore la puissance d'une amulette ayant la même forme que le fascinhim des anciens; les gris-gris en corail ont surtout un grand pouvoir. Les bêtes domestiques et les demeures doivent être aussi défendues par des objets sacrés et des dieux lares. A Reggio, presque toutes les maisons ont à leurs portes une espèce de cactus, « arbre de mauvais œil », pour les protéger. Ils professent une grande dévotion à la Vierge et à leur patron, apportent à l'autel une part de leurs vols, croient aux amulettes; plusieurs, dit-on, se font une incision à la main pour y introduire une hostie consacrée et donner ainsi une vertu mortelle à chacune de leurs balles. Ce fait intéressant montre la relation étroite de la religion avec les croyances les plus primitives.
Des observations précédentes, presque toutes empruntées aux
milieux civilisés modernes dont les bas-fonds intellectuels correspondent plus exactement quon ne croit généralement avec la faiblesse cérébrale des populations les plus primitives ou sauvages proprement dites, observations qu'il est du reste facile de compléter en ce qui concerne ces dernières, par les nombreux exemples cités par H. Spencer et le D^ Letourneau, il résulte que les croyances primitives sont essentiellement incohérentes, mais que cette incohérence même est collective, en ce sens que, par l'infériorité même des lois qui régissent les premières relations du monde externe et de l'intelligence, par l'unité de la structure physiologique et psychique, par les phénomènes sympathiques qui en dérivent et surtout par la transmission héréditaire et accumulée des émotions et des idées, il se forme un fonds commun de plus en plus consistant et étendu d'expériences et de crovances.
Confusion de l'animé et de l'inanimé, de l'organique et de' l'inorganique, de la veille, du sommeil et du rôve, de la vie et de la mort, voilà ce qui distingue principalement les superstitions primitives; tout alors, dans la nature, étant, pour l'intelligence, désordonné et arbitraire, le grnnd art consiste, par des pratiques, à conjurer les éléments nuisibles, et tous le sont précisément parce qu'ils n'ont ni règle ni loi et que les meilleurs par moment semblent eux-mêmes s'ingénier à faire le mal par plaisir. Dans ces conditions, la science, comme on le voit, se confond avec l'art même; aussi c'est par le cérémonial, le rituel, l'observation de plus en plus rigoureuse des formes et des formules que se distinguent les premières organisations religieuses, montrant ainsi la filiation organique qui relie directement les premières conceptions du monde à la vie émotionnelle et artistique.
Les croyances d'abord et les religions ensuite ont eu pour fonction sociale l'organisation artificielle dans les intelligences et les sociétés de tous les phénomènes non encore expliqués par l'expérience et par la science, d'où i! résulte que la décadence (les unes est en raison des j)r()grès des autres. Or, nous savons que l'expérience scientifique, d'accord avec le progrès industriel,
procède du simple au composé, par conséquent les religions et la science à sa suite ontdû naturellement passer de l'état dincoliérence qui est leur point de départ à des étais cohérents successifs caractérisés par la prédominance d'explications empruntées de plus en plus à des ordres plus complexes de phénomènes. Ainsi, quand les phénomènes mathématiques, astronomiques et physiques ont perdu leur aspect surnaturel, la religion se réfugie dans l'inconnu chimique, après celui-ci dans les conceptions biologiques et finalement dans les abstractions les plus éthérées de l'esprit. Ce sont là des considérations sur lesquelles il est inutile d'insister après l'immortel tableau qui en a été tracé par le fondateur de la philosophie positive ; ce que nous avons indiqué ici, au point de vue de la méthode en sociologie, c'est la constitution et la filiation des divers organes par lesquels se développent nonseulement les sciences particulières, mais les croyances relatives à l'organisation même des sociétés.
La religi07i.
En dehors des croyances formées par les relations dont l'objet forme l'étude de la psychologie et qui, par la correspondance de plus en plus exacte de notre intelligence avec le monde externe, produisent le développement scientifiique, il y a lieu de s'arrêter principalement dans l'étude de la sociologie à ce monde encore plus complexe de formation des croyances résultant des relations existant, non plus seulement entre le milieu et les individus, mais entre les divers phénomènes sociaux et Tintelli^^^ence collective.
A ce point de vue, qui n'a pour ainsi dire pas été exploré, nous pouvons observer qu'il y a des religions suscitées successivement :
1° Par la vie économique ; leur rituel consiste en orgies, en fêtes, en repas pris en commun ou avec les morts ;
2° Par la vie génésique; les cérémonies y ont pour objet les plaisirs de Tamour et le culte des ancêtres ;
3° Par la vio artistique : tel était le paganisme grec, où nous voyons lart enfanter directement et spontanément toute une mythologie sociale.
Quand, avec le christianisme, le boudhisme, le mahométanisme, les religions se dégagent du concret pour devenir morales et abstraites, c'est que leur office social est prêt à disparaître; la morale ne produit aucune religion; la religion produit la morale et celle-ci la tue ; on ne comprend pas plus une religion morale, qu'une religion juridique et une religion politique; en un mot, Toffice social des religions est de compléter la régularisation des organismes sociaux, économiques, génésiques, artistiques, antécédents et de suppléer provisoirement à Tinsuffisance organique des facteurs subséquents, scientifiques, moraux, juridiques et politiques ; lorsque ces derniers ont reçu leur constitution propre et indépendante, le rôle social des religions est épuisé. La place de la religion dans la classification hiérarchique des fonctions sociales, entre Tart et la science, indique sa raison d'être; elle est un progrès dans l'organisation de la vie et notamment de la sensibilité, elle sert de transition entre la sensibilité émotionnelle artistique et l'intelligence scientifique. Sous ce rapport, il faut absolument, dans l'étude de la sociologie, se débarrasser l'esprit de cette conception purement négative d'après laquelle les croyances et les religions diverses ne seraient qu'un tissu d'erreurs; c'est là leur aspect le moins important; elles sont surtout et avant tout un tissu organisé, dont la formation fut inséparable du développement social; il ne s'agit pas ici d'une simple figure de rhétorique; les organismes sociaux ne sont pas de simples abstractions, pas plus que la société dans son ensemble; il n'est pas plus raisonnable de nier la réalité de l'organisme religieux et divin qu'il ne le serait de nier l'existence d'un organe économique, tel, par exem[)le que la propriété ou le crédit. La métaphysique seule a fait de Dieu et de la société de simples entités sans correspondance avec le monde objectif. Dieu se fornio, se dévoloppo, se transforme, naît et disparaît, comme tous les autres organismes individuels et sociaux.
Toutes les religions, depuis les plus grossières et les plus étroites jusqu'aux plus éthérées et aux plus étendues, constituent, non pas une iirfposture et une invention de quelques fourbes, bien que leur origine et leur base artistiques, artificielles et par conséquent artificieuses se prêtent on ne peut mieux à la fourberie, mais un appareil social remplissant un office social dont les dieux, les cultes, les rituels, les cérémonies et leurs agents, sorciers ou prêtres, avec les églises et les temples, sont les manifestations tangibles, vivantes et modifiables. A cette question : Dieu existe-il? question qui divise encore si profondément métaphysiciens et théologiens, la sociologie répond simplement : Dieu est une formation naturelle; il est né, il a vécu; il peut donc mourir. Vit-il encore? Un peu et pas universellement. Ses prêtres, ses temples, son budget, tous ces fidèles hallucinés qui le contemplent témoignent de son existence sociale, aussi bien que les progrès de la science et des sociétés, de son irrémédiable transfiguration future dans le sein de la pure intelligence collective. En attendant, le culte des forces naturelles, ceux des animaux, des ancêtres, des divinités plus ou moins uniques subsistent encore; la fonction divine est loin d'être épuisée, car profonde est la source qui l'alimente, l'ignorance.
Comme nous l'avons montré à propos des organes sociaux antérieurs, lés croyances d'abord incohérentes, puis les religions, par cela m^e qu'elles règlent arbitrairement des rapports que la science n'est pas encore parvenue à observer et à connaître, ont une structure essentiellement autoritaire; aussi les voyonsnous toujours et partout confondues avec la force publique externe^ elles ne s'en séparent qu'à leur déclin, c'est-à-dire avec les progrès correspondants de l'émancipation économique, familiale et artistique; toute religion est un despotisme et tend donc à être au service de l'autorité ou à s'en servir elle-même dans tous les domaines de la vie sociale. Ce serait une erreur de croire que sous ce rapport les croyances primitives soient moins rigoureuses; leur tyrannie est d'autant plus étroite que les autres organes sociaux sont moins développés; les croyances sont ce
quo les coutumes sont au droit ; leur inobservation est plus tyranniquemont réprimée par la superstition générale que les hérésies peuvent l'être par un sacerdoce régulièrement constitué; la métaphysique et ses diverses écoles et même la science à ses débuts ont beaucoup de peine à se débarrasser de ces allures tyranniques, héritées de leur commune origine autoritaire.
Les considérations suivantes, empruntées au polythéisme grécoromain, au christianisme et aux rapports actuels de TÉglise et de l'Etat, montrent assez bien de quelle manière s'exerce la fonction religieuse.
Si, laissant de côté l'adoration des forces purement physiques, nous cherchons à nous faire une idée de ce que fut le culte des ancêtres et des morts, dont l'importance sociologique au point de vue de la formation du principe d'autorité, est bien plus importante, nous sommes amenés à reconnaître que la religion des ancêtres, bien qu'inspirée par la superstition, était au fond et dans sa forme une conception tout à fait réaliste; elle était un véritable contrat entre l'homme et les divinités que, dans son ignorance, il s'imposait; on faisait aux mânes des sacrifices à cause de l'influence qu'on leur supposait par suite de Tanlique confusion entre la vie, la mort, le sommeil, le rêve et la veille; on se réservait d'en obtenir ce que l'on voulait. Cette croyance est d'abord absolue; on la voit décliner quand on en arriva à ne plus offrir que des simulacres d'offrandes et de victimes et qu'on en vint même à remplacer le sacrifice immédiat par une simple promesse soumise à la condition préalable que le souhait soit d'abord exaucé; la même évolution se remarque dans les plus grandes religions, le sacrifice de la messe, les vœux pour le cas de guérison sont des exemples analogues de ce caractère essentiellement pratique des croyances religieuses ; elles ont autant pour objet la satisfaction de l'estomac que celle de l'esprit : da nobis i^anem nostriim quotidianum, dit le chrétien, à son père, ou ancêtre divinisé.
C'est dans cet ordre d'idées que la civitas grecque et romaine avait son culte, dont les repas religieux et publics, communs à
tous les citoyens, étaient la cérémonie fondamentale; les dieux n'y intervenaient que pour la forme, mais ces réunions étaient certainement une réminiscence des temps où la famille prenait ses repas sur le tombeau de l'ancêtre, avec la participation supposée effective du mort. Participer à ce culte alimentaire, c était faire partie de la famille et de la cité.
On comprend dès lors comment l'organisme religieux, en Grèce et à Rome, se confondait avec l'organisme public; Romulus pontifiait, de même Numa; seule, la nécessité prévue des guerres engagea ce dernier à se dépouiller d'une partie du sacerdoce en instituant les flamines. Il en était de même pour les rois de Sparte.
Ainsi, par le culte des morts principalement, la religion se fixe au foyer domestique, où e'ie règle la vie économique, familiale, par son autorité absolue; là du reste étaient ensevelis les ancêtres, la mort ne coupait pas le lien familial, l'autorité de l'ancêtre persistait en se déléguant à ses successeurs. Le foyer domestique, c'est à-dire là où on allumait le feu pour manger, se confondait ainsi avec l'autel où on honorait les Lares et les Pénates, principalement en leur offrant des repas ; ceux-ci devinrent des sacrifices de plus en plus symboliques, à mesure que le culte se généralisa et se concentra jusqu'au christianisme inclusivement. Ce ne fut que plus tard, quand la famille se fut fondue dans le clan, la gens ou la nation que l'autel se différencia de la table, du tombeau et de la maison. Sous ce rapport la religion étrusque ne différait pas des formes gréco-romaines.
La religion romaine ne règle pas seulement le culte; elle se confond avec tous les actes de la vie du citoyen; elle fait partie intégrante de la puissance publique; le temporel et le spirituel n'y font qu'un. Avant le droit, avant la loi, c'est la religion qui garantit la propriété ; à Rome, chaque domaine avait son dieu domestique; c'est ainsi que la propriété, née spontanément et inconsciemment des forces économiques, reçoit sa première règle ou consécration sociale par le concours des croyances, bien plus puissant que l'autorité des lois. De même, la continuité
et la transmission de la propriété furent, à Rome, en rapport avec la continuité et la transmission du culte dans la famille. La religion cependant ne créa pas cette propriété, comme le suppose M. Fustel de Coulanges; le contraire serait plus exact; la religion ne fit que régulariser et fortifier le fait économique, comme avant elle avait déjà fait pour Tart industriel, principalement pour les objets mobiliers, en fixant sur chacun de ceux-ci lempreinte du travail et du génie de son producteur.
Dans le même ordre d'idées, si le droit de tester était inconnu à l'origine, notamment à Rome, c était non pas comme le pense le précédent écrivain, parce que ce droit était contraire à la religion, mais parce que la propriété appartenait à la famille; la religion, au lieu de révolutionner le fait, se bornait à le consacrer.
Le pouvoir, la propriété, le sacerdoce se transmettaient héréditairement dans la famille primitive; dans la cité, cette transmission indivise est déjà moins fixe; elle ne l'est plus guère dans l'État moderne. Déjà, à Rome, la royauté n'était plus héréditaire ; elle s'y ressentait évidemment de révolutions intestines antérieures, non recueillies par l'histoire, ou de Tinflueuce de révolutions identiques déjà accomplies ailleurs, notamment chez les tribus dont le mélange servit à former ce peuple, dès l'origine complexe, qui fit le peuple romain.
Ce qui précède explique pourquoi les Romains n'imposaient pas, comme le firent les chrétiens et les mahométans, leurs dieux aux vaincus ; ils se les réservaient au même titre que le droit de cité, la famille et la propriété. Quand ils admirent les dieux étrangers, ils étendirent le droit de cité et le droit de propriété; il faut donc soigneusement se garder de juger l'évolution polythéiste religieuse d'après les idées monothéistes et métaphysiques modernes; la religion était l'organisation autoritaire, dans les croyances, du pouvoir politique, économique et familial primitif, confondu dans le chef de famille et plus tard seulement différencié.
Cette confusion de l'Écrlise et de l'État existe encore en
Turquie et même en Russie; on remarquera du reste que l'autorité externe qui, dans le principe, englobe toutes les formes de la vie sociale, a une tendance naturelle et permanente à réagir contre leur séparation; l'autorité et l'Eglise sont naturellement unies; ce n'est que lorsque la science a pris la place de la religion que leur différenciation organique peut s'opérer. En dehors de cette dernière solution, tantôt la religion domine le pouvoir laïque, tantôt ce dernier opprime la première ; dans tous les cas, il n'y a qu'un conflit de pouvoirs; ce conflit est du reste favorable au développement de la libre pensée scientifique.
Le christianisme historique confirme parfaitement les observations précédentes; toutes les croyances, toutes les tendances de l'époque concourent à sa formation : d'abord la puissance publique romaine a substitué par la force sa vaste unité au particularisme antérieur ainsi qu'à la famille et à la cité antiques; en même temps, les relations économiques se sont étendues; sur les routes et sur les mers, les dieux de tous les pays ont voyagé avec les arméas et les marchandises ; le polythéisme a fait place à des croyances cosmopolites plus abstraites ; l'art, la littérature, la philosophie ont concouru au même but : l'unité spirituelle; seulement, au lieu de se faire par la science, cette unité se fait par la religion; la science était encore trop faible et, quant à la philosophie métaphysique, elle était trop aristocratique pour permettre à ta civilisation romaine de franchir sans s'y arrêter lestage intellectuel représenté par le monothéisme chrétien; le christianisme ne fut pas un accident, mais un développement organique, absolument justifié par sa conformité avec l'ensemble de la structure sociale contemporaine.
Pendant plusieurs siècles, l'Église s'occupa surtout de la réglementation des croyances, substituant partout l'ordre et l'unité à l'incohérence et à la divulgation des idées ; ce travail nécessaire, elle l'accomplit par le martyre et la persuasion, tant qu'elle fut faible; par le fer, le feu et le sang, quand elle fut forte. Elle ne combattit pas l'Empire romain; pourquoi l'auraitelle fait, elle en était la fille et la légitime héritière; c'est en
dehors du monde romain qu'après sa première période do progagande elle se crée une administration et une législation, non pas hostiles, mais séparées; alors la décadence des anciennes formes gouvernementales et autres put se faire impunément. Quand les barbares parurent, ils trouvèrent une société économiquement et spirituellement transformée, prête à les recevoir et à les absorber; la forme externe de lautorité publique seule est brisée; Tunité européenne est constituée; des autres grandes unités, d'autres religions, le mahométanisme et le boudhisme, se chargeront de la même manière, réservant toutes à la science de briser ces dernières clôtures et de fonder l'unité spirituelle définitive du genre humain. Cette unité, le christianisme la poursuit dans son domaine, sans interruption et par la force même des choses. Ainsi, bien que les évêques de Jérusalem et d'Alexandrie aient eu à l'origine une influence aussi considérable que celui de Rome, ce dernier obtint naturellement la suprématie spirituelle comme conséquence de la longue évolution sociale qui avait fait de Rome le centre de l'Empire ; c'est la même tendance persistante qui aboutit au xrx® siècle à la proclamation de l'infaillibilité papale, qui n'est une monstruosité que parce que, d'un côté, l'Église n'a plus la force de la faire triompher et que, de l'autre, l'unité spirituelle se fait de moins en moins par l'autorité et de plus en plus par la science.
De ce qu'une institution, dans le milieu moderne et au point de vue de la raison absolue, paraît et est réellement absurde, il ne faut pas conclure à sa nuisance antérieure ; que serait, par exemple, devenue sans le christianisme la Gaule, dépecée parles barbares et par la féodalité ? Il est incontestable que dès son introduction dans ce pays, pendant la domination romaine, il y développa un esprit régional, qui facilita dans une mesure considérable le retour à l'unité sociale et politique. Ce rôle, l'Eglise, consciemment ou non, le poursuivit pendant tout le moyen âge. A ce moment, elle parvint réellement à reconstituer, malgré toutes les barrières, la grande communauté européenne ; ce résultat, elle l'obtint, malgré la séparation dès lors accomplie et
de plus on plus accentuée de la papauté et du pouvoir temporel. Jusque-là on avait bien vu d'énormes populations se déplacer par suite de bouleversements géologiques ou de grandes causes économiques, mais on navait jamais assisté à des mouvements sociaux, tels que ces premières croisades, où des milliers de croyants des pays les plus divers étaient inspirés et soulevés à ce point par une pensée commune.
La grande révolution accomplie par le christianisme et les religions analogues qui se partagent le monde, bien qu'à un moindre degré par ces dernières, c'est donc la constitution plus ou moins indépendante d'un organisme intellectuel au service des sociétés ; cette constitution, nous le savons par l'étude que nous avons faite de la formation des organes sociaux antérieurs, ne pouvait se faire qu'autoritairement ; tout organe, avant de se différencier définitivement, continue plus ou moins longtemps à participer de la structure de la force collective en général qui l'a produit; tandis qu avant la formation des religions polythéistes et principalement monothéistes, toutf^s les croyances en général relatives à toutes les manifestations de la vie sociale, économique, familiale, artistique, sont superstitieuses, à partir de l'avènement de ces religions, la superstition est chassée de tout ce qui regarde les intérêts temporels, elle se limite dans son domaine propre, Tintelligence, où elle crée l'unité, là où il n'y avait que l'incohérence.
La séparation de l'Eglise et de l'Etat est, en somme, la signification et la raison sociale de toute religion; quand l'État laïque est fondé, le rôle de la religion cesse, celui de la science commence; les conflits incessants de la religion et de l'Etat depuis tant de siècles ont cet aboutissement, la séparation ; c'est à cela que l'un et l'autre travaillent sans le vouloir et sans le savoir, à notre profit. Dans cette lutte épique, l'Etat l'emporte eu fin de compte, mais ce triomphe coïncide avec la fin de la religion ; ce qu'il a combattu, c'est un fantôme, une forme de l'idée, ce qu'il tient, c'est une vieille défroque ; l'idée lui échappe et l'Etat se trouve devant l'âme de l'humanité, amoindri et
désarmé d une nouvelle partie de ce qui constitue le principe d'autorité. Après avoir perdu son empire sur le travail, sur la famille, sur l'art, la force le perd sur la science et nous la verrons plus tard se réfugier successivement dans la morale et la loi, d'où la chassera ensuite peu à peu le développement progressif du superorganisme sociétaire.
Que le christianisme donc commence par s'appuyer sur ce principe négatif, que la religion ne dépend pas de l'État ou qu'il en
vienne à prétendre que l'fîtat dépend de la religion, ce sont là des phases indiflérentes du conflit inévitable entre deux pouvoirs ; l'essentiel, c'est la diminution de l'Etat par la séparation et finalement la mort de l'Église; Tessentiel, c'est que dans l'empire de Byzance, aussi bien qu'au moyen âge, les hérésies superstitieuses ont été réduites à l'unité ; ce rôle, les religions l'exécutent, c'est leur office, toutes sont et doivent être intolérantes', le protestantisme sous ce rapport fut aussi fidèle à sa mission que la prostituée romaine. Le résultat final des guerres religieuses et de la guerre de Trente- Ans fut le triomphe de la liberté de pensée; tant de ruines et de flots de sang étaient nécessaires à un tel triomphe; la paix de Westphalie établissant régalité du catholicisme et du protestantisme dans tout Tempire, à l'exclusion cependant de tout autre culte, est en somme la proclamation en principe de l'indifférence religieuse comme préparation à l'affranchissement intellectuel des sociétés.
Tandis que les premiers Etats qui se partagèrent les dépouilles romaines furent catholiques ou ariens, puis catholiques grecs ou romains, et en plus, après la Réforme, protestants, nous voyons, depuis la paix de Westphalie, l'Empire allemand et la Suisse être à la fois catholiques et protestants et en dernier lieu l'Etat non confessionnel proclamé comme principe de droit public par les États-Unis, en 1791. La séparation s'est donc effectuée organiquement par une différenciation dans la souveraineté publique, pour se résoudre en une différenciation coordonnée, non plus de , pouvoirs, mais de fonctions ; les concordats n'ont donc plus de raison d'être ; la science traite librement avec le travail et Tart;
l'office religieux ne doit plus être entretenu que par ceux dont il soutient l'ignorance ou cache l'hypocrisie; il ne représente plus une fonction sociale; sa réalité correspondante est ailleurs (1).
Au point de vue de la méthode qu'il faut suivre dans l'étude et la classification des fonctions et des organes sociaux, nous devons conclure que les religions sont des organes sociaux dont la fonction est d'unifier les croyances primitives et incohérentes et de servir de transition vers la constitution d'une intelligence collective de plus en plus scientifique et universelle.
L'organisme religieux naît directement par diflérenciation de l^organisme artistique, de même que celui-ci se constitue par le même procédé directement de l'organisme génésique et économique et ces derniers de la force collective, indivise et confuse originaire, représentée par la juxtaposition des agents physiques et physiologiques (territoire et population), agissant et réagissant les uns sur les autres.
Les croyances primitives sont, en eflët, toutes suscitées soit par l'action troublante, sur les intelligences, des forces physiques, soit par celle des forces organiques, y compris les phénomènes psychiques, tels que le sommeil, le rêve et les maladies nerveuses, enfin par la confusion entre l'inorganique et l'organique, l'inanimé et l'animé, la mort et la vie, le rêve et la réalité, le moi et le non moi ; en un mot une ignorance générale, voilà la
(1) Si nous considérons la fonction religieuse comme épuisée en (ant que représentation autoritaire et publique de l'unité nécessaire et progressive des intelligences, nous ne pouvons cependant admettre avec Blunlschli que « TËlat a parfaitement le droit d'interdire et même de punir un culle public dangereux pour Tordre général que son premier devoir est d'assurer. Kenoncer à ce droit serait s'abandonner soi-môme. Au reste, c'est forcément à l'État lui-môme do déclarer ce qui doit être considéré comme dangereux. S'il peut laisser un philosophe athée exposer scienliliqnement ses spéculations négatives, il n'est pas tenu de permettre ou de tolérer que des prêcheurs ou des journalistes sapent publiquement les fondements de l'ordre moral, qui sont aussi ceux del'ordre politique. «Cette doctrine est absolument réadionnaire ; l'autorité est incompétente en science et en morale; le progrès de celles-ci est en raisDn même de leur affranchissement de l'autorité ; dans l'État moderne, Tautorité surtout est ignorante ei corrompue.
caractéristique de ces croyances. A ce moment, tôt capUa tôt religiones; les superstitions sont aussi innombrables que les intelligences et les phénomènes quelles reflètent. Un premier progrès s'accomplit dans la constitution la plus générale, la plus simple d'une société, quand elle se revêt d'un organisme externe en opposition à la nature et aux sociétés rivales ambiantes. Alors, en efl'et, se forme une autorité dans laquelle la force brutale, la force économique, la fonction génésique et artistique sont encore à l'état de germe : le ou les chefs militaires de ces sociétés sont, en eflet, en même temps les maîtres et distributeurs de la richesse, y compris les femmes, les enfants et les esclaves ; toute la puissance sociale réside en eux et lorsqu'un certain loisir permet à Tart d'éclore, il est consacré à Tornementation et à l'embellissement du chef, par le tatouage, les dépouilles des animaux, la perfection de ses armes, les danses et les cris en son honneur; comme la fin de la vie n'est pas distinguée du sommeil ni d'autres phénomènes du même genre, les mêmes honneurs leur sont rendus à leur mort, on leur sacrifie des animaux, les biens de la terre, des femmes, des esclaves ; on embellit leurs demeures, on se prosterne et on agit enfin à leur égard comme de leur vivant. Le culte des chefs et des ancêtres fut aussi général que celui des phénomènes physiques et des forces organiques, à tel point qu'il a semblé à beaucoup difficile de déterminer quel fut le premier.
Le raisonnement, des observations mieux faites et plus nombreuses semblent aujourd'hui permettre d'affirmer que le culte des ancêtres et des chefs fut postérieur aux superstitions basées sur la confusion générale de l'animé et de l'inanimé. Le polythéisme grec et romain absorbe l'un et l'autre; le culte des chefs et des ancêtres reste celui de la famille; celui des forces naturelles divinisées devient le culte de la cité et de l'État.
Mais comment les religions primitives s'organisèrent-elles en un mot? Comment naquirent-elles directement de l'art? Ce fut par le cérémonial; le cérémonial est ce qui relie directement la religion à l'art. Le cérémonial est l'organisme religieux primitif.
Le cérémonial, c'est Tart même, avec lequel il se confond d'abord, c'est l'arcliitecture, la sculpture, la peinture, la musique, dans leur enfance, mises au service des chefs et ancêtres vivants ou morts, des objets physiques ou des animaux divinisés, c'est le jeu, c'est le simulacre de la vie représenté au mort craint ou aimé, aux forces physiques ou organiques favorables ou ennemies.
Les religions primitives ne sont en réalité que des cérémonies, d'abord excessivement variées, mais qui se régularisent de plus en plus avec la formation des rituels, d'abord transmis par tradition orale et puis écrits.
Encore aujourd'hui pour les esprits simples, y compris même le clergé, les cérémonies et le rituel sont toute la religion; le savant et le philosophe seuls saisissent la fonction et l'antique importance de ce carnaval plus ou moins artistique.
L'organisation du cérémonial et du rituel constituent le culte. Le cérémonial et le rituel donnèrent naissance à des livres, à des annales, à des codes religieux, sanctionnant sévèrement des dérogations pour nous' insignifiantes.
La religion n'est donc autre chose qu'un organe dont la fonction est de régulariser, de centraliser et de limiter par cela même la bêtise humaine. Cette mission, la religion la réalise au prix de millions d'hécatombes, s'unifiant, se centralisant de plus en plus dans quelques religions d'un monothéisme plus ou moins parfait, où la divinité se séparait en réalité de plus en plus de l'humanité jusqu'à cette prétendue religion naturelle, si chère aux spiritualistes, qui n'est en définitive pas plus naturelle que les autres et qui ne s'implantera jamais, à moins d'absorber à son tour ce qui reste d'ignorance. La religion a donc rempli un véritable office social, elle a limité et régularisé l'erreur en l'insérant dans un cérémonial et dans un rituel rigides, en immolant les sectes, qui sans elles eussent pullulé et nous eussent ramené, si possible, aux mille superstitions locales et même individuelles primitives.
Le côté négatif de la religion, celui par lequel elle se rattache
à l'art et, par lui, au plus profond du superorganisme social, c*est donc son enveloppe externe, le rituel, le cérémonial, le culte; son côté positif, par lequel elle se distingue de lart, c'est la régularisation, la canalisation et, par voie de conséquence, la réduction de l'erreur.
Cela est si vrai que le progrès religieux est dans la réduction de la religion à l'absurde; la conception d'un Dieu unique, omniprésent et omniscient. Ce dieu-là n'est en réalité nulle part et, s'il existe, il ne peut être que la science même.
Grattez la religion, vous trouvez Dieu et les dieux; grattez ceux-ci, vous découvrez le culte, le rituel et, en dernier lieu, le cérémonial; grattez le cérémonial, vous constatez la simple ignorance de la société, de l'individu et de la nature physique et un jeu, une fantasmagorie, un art par lesquels cette ignorance se manifeste. Si les religions sont un prolongement direct de la capacité sociale artistique, et continuent dans l'intelligence où elles produisent leurs hallucinations, une action analogue aux émotions suscitées par la représentation des scènes ordinaires de la vie, depuis les plus usuelles jusqu'aux plus élevées, il ne faut pas oublier qu'elles tirent indirectement leur origine de la vie génésique et économique des sociétés, par où elles se relient à toute la nature organique et inorganique.
La fonction économique, née elle-même du milieu physique, physiologique et psychique, a pour objet la vie nutritive des sociétés ; l'action réflexe et l'inconscience y ont la plus grande part ; encore dans ces derniers temps, il était admis qu'il suffisait de laisser faire les prétendues lois naturelles, pour que le bonheur et le progrès matériels des sociétés fussent assurés; ce retard étonnant était cependant inévitable, en ce sens que c'est seulement dans ses fonctions les plus élevées, c'est-à-dire dans la science, dans la morale et le droit, que la société naît à la conscience d'elle-même et que l'intervention systématique de celle-ci devient applicable à la conduite des phénomènes les plus simples et les plus généraux, tels que les économiques. C'est par les relations inévitables du travail en commun, puis par les
rapports génésiques et la sélection sexuelle, ensuite par les arts industriels et les beaux-arts que se manifeste principalement la vie inconsciente et instructive des groupes sociaux ; ce sont les émotions de plaisir ou de douleur, du bon et du mauvais, du laid et du beau qui servent de transition naturelle aux croyances, aux religions et finalement aux conceptions plus ou moins positives de l'humanité.
Bien que les caractères fondamentaux de la psychologie sociale soient déterminés par la physiologie psychique individuelle, elle en diffère en des points importants. La pensée individuelle est, il est vrai, de plus en plus^ dans les sociétés modernes, déterminée par la pensée collective, à tel point que celle-ci semble une des conditions d'existence de celle-là; la psychologie sociale a toutefois des caractères propres qui font de l'activité intellectuelle collective une activité distincte par sa complexité et ses caractères spéciaux de la même activité individuelle.
Les idées individuelles résultant des observations et des émotions présentent chez les unités humaines composaiit les corps sociaux presque autant de divergences qu'il existe de ces unités ; il serait presque impossible de trouver deux hommes absolument d'accord sur l'interprétation à donner au même fait, surtout si ces hommes subissent l'influence héréditairement accumulée et transmise de milieux géographiques et ethnographiques différents; au contraire, slls appartiennent au même milieu, nous observons tout au moins une tendance à adopter pour le même fait une croyance commune. L'unité de milieu est donc un des facteurs généraux de l'unité dans la pensée collective; celle-ci se consolide encore davantage quand, à l'influence géographique et physiologique, vient s'ajouter la même unité dans la vie de nutrition, dans la famille et dans les émotions artistiques; l'unité de croyance qui en résulte est dès lors un nouveau ciment, une consolidation plus parfaite de l'organisme social. Tant que les nécessités physiques les plus générales déterminent presque seules la vie sociale, cette dernière, comme chez les aborigènes australiens, est aussi aléatoire qu'incohérente, rintelligence,
comme onsonimeilléo, y Hotte comme clans un rêve perpétuel et au milieu des hallucinations; les premières, surtout par le développement de Torganismo circulatoire, los fonctions économiques introduisent un peu de fixité et de réalisme au milieu de cet état précaire et instable; i)lus tard, la vie de famille et les émotions artistiques engendrent tout un agglomérat de croyances, qui se fondent k leur tour dans lorganisme régulateur plus vaste et mieux défini des religions.
Les forces économiques, familiales et artistiques tendent incessamment, malgré leurs variations locales, à rapprocher et à associer les individus; il en l'ésulte une existence psychique collective, une communauté de croyances et d'idées de plus en plus étendues. Des groupes restreints, des tribus, des nations, des races, le monde entier, sous celte poussée lente mais irrésistible, en arrivent peu à peu à sentir, à penser et finalement à agir d'une façon consciente ou non et malgré certaines divergences accessoires, comme un être unique doué d'une intelligence propre, à ce point distinct des intelligences individuelles que ses pensées et ses actions sont très souvent en désaccord avec les pensées et les actes de la majorité des unités humaines composantes considérées isolément. Ces idées collectives, suivies de mouvements collectifs, sont parfois tellement opposées aux idées individuelles du plus grand nombre, que les corps sociaux ont semblé jusqu'ici à la plupart des historiens et des philosophes comme frappés de démence ou gouvernés par la Providence, ])arce qu'ils pensaient et agissaient autrem'ent que ne l'auraient fait la raison et la volonté individuelles.
Ce phénomène d'intelligonce impersonnelle ou sociale se présente notamment dans ces grnnds conflits ai*més par lesquels se manifeste trop souvent la force collective, lorsque son action n'est pas encore sufhsannnent régularisée; ainsi, des millicms d'êtres se font tuer, malgré leurs réj)uguances et leur instinct ordinaire de conservation, parfois même avec enthousiasme, pour des nécessités et des idées dont nous connnençons à i)eine aujourd'hui à entrevoir le but et la signification et qui, malgré la légitime hor-
reur qu elles nous inspirent, n'en sont pas moins les voies indispensables par lesquelles se forme et se développe le progrès, en dépit des anathèmes d'une métaphysique étroite, qui jauge l'intelligence de l'humanité à l'aune de la raison critique individuelle. Les croisades, la guerre de Cent- Ans, celle de Sept- Ans, les guerres de la République et de l'Empire, l'établissement et l'extension des grandes religions monothéistes dans des mers de sang, sont de ces faits d'évolution collective qui déroutent la sagesse des contemporains et même delà postérité; les historiens et les philosophes n'y ont vu généralement que la folie du genre humain, au lieu d'y reconnaître la gestation, l'enfantement et le développement laborieux de son organisme.
Dans nos sociétés civilisées, les individus, même dépourvus d'instruction, vivent d'une vie scientifique collective assez élevée; sans y rien comprendre bien souvent, ils profitent et usent de tous les progrès et de toutes les applications des sciences mécaniques, physiques, chimiques, physiologiques et sociales; ils raisonnent et agissent en définitive d'une façon bien supérieure à leur condition psychique particulière et à celle, par exemple, où ils végéteraient, s'ils se trouvaient tout à coup transplantés dans un milieu social adéquat à leur propre intelligence. Nous jouissons en somme d'un fonds intellectuel commun, hérité et transmis, distinct de nos acquisitions privées; toute la théorie des brevets d'invention dans leurs rapports avec le domaine public en est le témoignage.
Le milieu géographique, les conditions physiologiques et psychiques, les facteurs économii^ues, génésiques et artistiques concourent donc à la formation d'un consensus de sensations, d'émotions, de croyances réflexes, instinctives ou raisonnées, favorables à l'établissement d'une plus grande cohésion collective des sociétés. Le travail en commun par la circulation, la consommation et la production, les relations familiales, les arts mécaniques et industriels ainsi que les beaux-arts, ces derniers d'une façon directe, sont ainsi le moule et la matrice des croyances et des religions, aussi bien, comme nous le verrons, que des systèmes métaphysiques et de la philosophie générale des sciences.
Tandis que les sciences particulières se développent par Tétude et l'observation lentes des faits, l'intelligence collective des peuples se manifeste et se développe par les événements de leur histoire ; aussi ses progrès sont-ils moins apparents ; ce n'est souvent qu'au bout de longues périodes qu'il est possible de constater les transformations subies; les peuples oublient du reste très vite, il faut des faits graves et répétés pour que leur mémoire en conserve l'empreinte et que leur raison et leur prévoyance en profitent; généralement au surplus les actes les plus raisonnes des collectivités aboutissent à des conséquences autres que les résultats qui étaient poursuivis.
Nous avons vu que la confusion de l'animé et de l'inanimé est à la base de toutes les croyances primitives; celles-ci ont été tout d'abord et naturellement spiritualistes; le sommeil et ses rêves, le retour à la vie après l'évanouissement et la mort apparente, le culte des ancêtres, l'attribution d'une sensibilité et d'une volonté à tous les corps sans distinction, d'une cause vivante à tous les effets, la supposition de la continuation, chez les morts, de leurs affections, de leurs haines et de leur pouvoir, encore augmentés par les terreurs et les hallucinations produites dans les imaginations par les ténèbres de la nuit el les redoutables phénomènes de la nature, la vision incessante d'ombres et d'esprits, la foi à l'immortalité de ces ombres et à l'existence de régions inférieures ou supérieures, pires ou meilleures que le monde actuel, voilà ce qui, d'après les témoignages unanimes, soigneusement recueillis de nos jours, est la hantise continue et générale des sociétés rudimentaires. De là, la foi superstitieuse à des sanctions extra-terrestres, le recours à l'intervention de certains intermédiaires pour se concilier les éléments, les esprits des ancêtres, les dieux, et finalement la formation d'un culte, d'un clergé empruntant à l'art toute sa mise en scène pour frapper et éblouir les imaginations, la diff'usion et la centralisation des croyances locales et régionales en vastes systèmes religieux aboutissant par le fétichisme au polythéisme et par celui-ci au panthéisme et au monothéisme. A. Comte et H. Spencer, à la suite (le toute la philosophie allemande et de celle du xviii® siècle,
ont suffisamment exposé ce développement si uniforme dans ses variétés multiples; on peut seulement leur reprocher de ne pas avoir suffisamment compris les origines inorganiques et organiques et surtout économiques, familiales et artistiques du processus religieux, métaphysique et scientifique, en accordant à co dernier une importance exagérée, comme s'il oxpli(|uait par lui seul toute la philosophie de l'histoire naturelle des sociétés, à l'exclusion même du droit et de la politique qu'ils ont complètement négligés ou méconnus.
Les croyances et les religions ne sont pas des créations spontanées, elles ne déterminent pas directement toute l'activité sociale, pas plus que le cerveau ne règle tout le mouvement du corps; elles sont au contraire le produit social de l'activité économique, génésique et artistique et, par leur intermédiaire de la nature inorganique et oi'ganique entière, elles interviennent dans cette activité comme organe régulateur et après coup, et non comme organe initiateur. Au contraire, les croyances et les religions sont la préparation et l'organisme géniteur de la morale et du droit, ainsi que nous le verrons dans la suite et comme l'ont compris déjà ceux qui admettent notre classification hiérarchique des phénomènes sociaux, dont la description successive des fonctions et des organes faisant Tobjet de ce volume est une application, non plus simplement logique, mais conforme à la réalité de la structure sociale.
Les croyances religieuses ou scientifiques se superposant à la vie économique, sexuelle et familiale et artistique, créent des habitudes, celles-ci des mœurs; alors s'établit une théorie générale du bien et du mal, théorie essentiellement religieuse à l'origine, sanctionnée par des récompenses et des peines, basée sur une autorité supérieure et extérieure, comme tous les organes sociaux non encore différenciés; c'est ainsi que la religion, mais seulement après qu'elle a épuisé son rôle et abdiqué en faveur de la science, produit la morale indépendante, laquelle, de formation tout à fait moderne, transformera à son tour et prochainement, espérons-le, le droit social encore absolument impliqué dans la
force collective autoritaire dont il est, avec la politique, la dernière incarnation.
Sachant comment les croyances et les religions se forment, nous savons par cela même comment elles finissent.
La fonction religieuse, suivant son évolution naturelle, d'abord par le culte des ancêtres, des bêtes et des choses auxquelles elle prête un pouvoir surnaturel, se consolide de plus en plus, élève de plus en plus ce pouvoir d'oti elle tire son prestige, jusqu'au jour ofi elle s élève à l'idée d'un dieu unique d'abord pour chaque peuple distinct, puis d'un être suprême pour l'humanité entière.
Dès ce moment l'évolution religieuse ayant atteint son apogée, se transforme, en vertu de tendances déjà manifestées depuis longtemps; la loi morale devient de plus en plus humaine et sociale, sans perdre pour cela rien de son unité et de sa force, au contraire.
Pour se former une idée exacte des croyances primitives, il faut ne jamais perdre de vue que la formation de ces croyances s'est effectuée aussi naturellement que toute l'évolution scientifique moderne; l'un et l'autre développement sont essentiellement organiques; la méthode du sauvage a été la même que la méthode scientifique moderne; elle a toujours consisté dans une classification d'objets et de rapports, dans des déductions et dans l'extension des inductions passées et présentes à des déductions pour l'avenir ; la seule différence est que les idées primitives sont fondées sur des observations et des classifications superficielles et vagues, telles, par exemple, que la ressemblance entre le sommeil et la mort, la vie et le rêve, l'animé et l'inanimé ; à la base de toutes les croyances primitives, nous trouvons en effet la confusion la plus générale, celle de l'organique et de l'inorganique; il n'y a en définitive entre le passé et le présent qu'une différence dans la qualité et la quantité des classifications naturelles; il n'y en a pas dans la méthode.
La croyance des sauvages aux forces invisibles, aux métamorphoses, aux ombres, aux êtres invisibles est de la même nature que nos croyances à l'àme, à la force vitale, à Dieu. Au début, nous
ronconirons une oonfui^ion do toutes sortes do croyances; le progrès se manifeste par l'adoption collective d'un fait-type, qui sert d'hypothèse générale.
Si la confusion de la fonction scientifique est le point de départ, le progrès à dû consister dans une différenciation successive correspondant à la constatation progressive de rapports de plus en plus nombreux et approfondis. La distinction de l'animé et de l'inanimé, 'l'idée d'un esprit ou d'un double du' moi, la croyance à la mort et à la résurrection fondée sur les phénomènes de la syncope, du sommeil et de la catalepsie, furent des progrès nécessaires et naturels. On parlait au cadavre pour le faire revenir; n'en était-il pas revenu qui avaient la même apparence? Pourquoi dès lors ne pas continuer les mêmes invocations sur son tombeau ? Pourquoi ne pas lui offrir des armes, de la nourriture, des femmes, des esclaves, en un mot tout ce dont il peut avoir besoin? Naturel également d'empocher la destruction du corps en le mettant à l'abri dans les montagnes, les cavernes, sous des pierres, plus tard en l'embaumant; les mutilations, les sacrifices associés surtout au cannibalisme s'expliquent do même; les religions les plus épurées n'ont-elles pas une base anthropophagique? Le vin de la Messe n'a fait que remplacer le sang et n'est qu'une concession aux progrès de la civilisation.
Avec le progrès des lumières, la résurrection s'éloigne seulement de plus en plus, tant est lente la rectification des fausses hypothèses! Dans l'Europe moderne, n'a-t-on pas attendu le retour de Charlemagne, de Bdrberousse et do Napoléon P»?
Les idées d'âmes, de revenajits, d'osi)rits, de démons et l'animation des choses inanimées ont la même origine; do là la croyance que chaque objet a un dieu, et, si entre vivants il y a des amis et des ennemis, pourquoi n'y aurait-il pas des anges et des démons?
Pour conclure de la résurrection à une autre vie, il n'y a qu'un pas, et il fut naturel aussi de se figurer colle-ci sur le modèle de la vie terrestre, avec la même hiérai'chie sociale et les mêmes plaisirs, plus longs et plus intenses seulement, et les mêmes peines plus longues et plus pénibles. L'idée d'un autre monde, un pour
les dieux et les chefs, sur les lieux élevés, r01ympe,etc., plus tard le ciel, Tautre ix)ur les humbles, dans les lieux bas, inférieurs, enfers, pour les pauvres ou les méchants, comme dans la vie réelle, en fut la suite inévitable.
Les conquérants paraissaient aussi toujours des êtres divins et supérieurs, tels Pizarre et ses Espagnols, tels les blancs en Afrique ; ne viennent-ils pas en général soit de la mer ou des montagnes, en définitive d\m autre monde?
Ces croyances constituent un ensemble parfaitement coordonné et organique.
L'idée que les faits sont soumis aux agents surnaturels ou esprits des morts, implique une extension analogue aux maladies physiques et mentales; la possession, l'inspiration, la divination, Fexorcisme, la sorcellerie, la consécration de certaines localités, les autels, les temples, les sacrifices, les jeûnes, la prière, le culte enfin, ne sont que des dérivations de la même hypothèse.
De grandes civilisations se sont fondées sur des croyances très primitives et probablement générales à un certain degré d'évolution, telles que le culte des ancêtres dans la vallée du Nil; dans la civilisation indoue, à côté du culte officiel, il y a l'apothéose constante et actuellement encore vivace des morts remarquables par le bien ou par le mal qu'ils ont accompli. M. Raymond, commandant français, mort à Haiderbad, a été canonisé à la mode indoue; Guillaume Tell a sa chapelle; Romulus et les empereurs romains furent déifiés ; les dieux lares des Romains étaient leurs ancêtres; les tombes actuelles dégénèrent souvent en chapelles, où la famille prie non-seulement pour le mort, mais le mort aimé ou redouté. Deus chez les Romains, veut dire dieu ou esprit, comme dae^non est l'équivalent de theos chez les Grecs.
S'il est naturel de croire que chaque partie d'un corps possède les qualités du tout, le culte des reliques et, plus tard, celui de l'image remplaçant les reliques, est également naturel; de là le culte des fétiches, des idoles, qui n'existe que chez les peuples déjà en partie civilisés.
Le culte des animaux dérive naturellement de la croyance de
la transformation des liomnies en animaux et des animaux en hommes, laquelle provient de la croyance au double et de l'erreur dérivant des surnoms; les ancêtres étaient incarnés dans les animaux; les rois et les dieux, égyptiens, assyriens, etc., étaient représentés sous formes d'animaux ou moitié hommes et bètes ; de la même famille sont Thomme-dieu dos chrétiens, le lion ailé des Chaldéens et des Babyloniens. En Egypte, lîorus a une tète de faucon.
Le culte des plantes n'a rien de déraisonnable; qu'y a-t-il d'étonnant à croire qu'il existe un esprit, par exemple, dans celles qui procurent le rêve, l'ivresse ou le délire? On croit ces plantes possédées, de là le culte du Soma. Les ancêtres sont aussi sortis des forêts, on suppose qu'ils en sont nés, et l'on adore l'arbre, ou des marais, des roseaux; l'habitude de donner à des individus des noms de plantes amène la même confusion.
Le culte de la nature en général a la même origine : on croit certains êtres produits par les éléments, de là, les éléments adorés comme ancêtres; on donne aussi à certains individus le nom d'éléments, d'où la mythologie et les aventures de certains personnages assimilés aux éléments; dès lors, le culte des ancêtres devient moins distinct.
Le culte des divinités de plus en plus reculées et supérieures, de plus en plus immatérielles, c'est-à-dire inexplicable, se résout en dernier lieu en culte de l'Etre suprême, en pure métaphysique comme transition vers la science positive.
En résumé, de même que la crainte ou l'amour des vivants sont le point de départ du gouvernement politique, la crainte ou l'amour des morts sont le point de départ du gouvernement religieux.
Les religions sont des croyances superstitieuses naturelles, systématisées et organisées; elles évoluent jusqu'à épuisement de l'absurde ; leur complet développement coïncide avec leur élimination. De même que les peuples les plus grossiers, tels que Livingstone en a rencontré un grand nombre, n'ont pas la moindre trace de croyances religieuses, de même les plus savants n'en ont ou n'en auront pas davantage.
Los croyances consolidées, généralisées, épurées, centralisées constituent les religions.
La religion est au pôle opposé de la science ; sa fonction sociale représentée par les églises et les cultes positifs est la réglementation de l'incognoscible et de l'inconnu, sa haute mission est d'épuiser les superstitions particuli(>res.
Dieu est un personnage historique, susceptible de naissance, de croissance et de mort, comme les dieux, les fétiches et les esprits en général.
La métaphysique.
La métaphysique est fille de la religion; toute théologie, à moins d'un arrêt dans le développement social, aboutit à la substitution d'entités aux divinités.
Quand, par les différenciations fonctionnelles et organiques qui s'opèrent dans les communautés primitivement indivises et homogènes, des variations correspondantes se sont naturellement effectuées dans les intelligences, quand certaines classes sont arrivées à un degré de bien-être et de savoir supérieur à celui de certaines autres, plus spécialement vouées par un despotisme rigide à l'entretien de la vie nutritive, quand la religion dominante, creusée par les infiltrations incessantes des sciences encore empiriques, commence à être discutée et ébranlée au sein des groupes les plus avancés et que de ceux-ci la critique commence à se répandre jusque dans les masses, alors les croyances communes se disloquent. Tandis que les couches inférieures continuent à végéter dans leur misérable condition et persistent à présenter jusqu'au sein des civilisations modernes les plus avancées le spectacle de superstitions empruntées à l'état intellectuel le plus rudimentaire, et tandis que la classe moyenne, livrée au scepticisme, ne se rattache plus à la religion dominante que par hypocrisie et par intérêt, les esprits les plus élevés, faisant abstraction des formes religieuses existantes et les éliminant successivement de leurs conceptions cosmiques et sociales,
cherchent la raison universelle des choses dans leur essence irréductible. Ainsi, précisément au moment où la religion, à son déclin, finit par où elle a commencé, c'est-à-dire paiî un simple cérémonial artistique, la métaphysique intervient, et, négligeant la forme, reprend pour son compte l'office social que les religions sont impuissantes à poursuivre jusqu'au bout : les divinités nécessairement plus ou moins formelles sont désormais remplacées par de simples formules. Toutes les métaphysiques commencent par une différenciation peu sensible et très lente d'avec les religions en vigueur; les premiers métaphysiciens sont de véritables apostats de la théologie dommante, qu'ils prétendent simplement réformer; or, les religions ne se réforment que dans le sens de leur épuisement complet; les métaphysiques qui suivirent cette tendance, telles que celles de Platon et de l'école d'Alexandrie, purent se fondre dans le christianisme; celles, au contraire, qui réagirent, restèrent toujours à l'état de simples doctrines, plus ou moins ouvertes aux progrès scientifiques.
L'avènement de la métaphysique est naturellement aussi une diminution du principe d'autorité : pour briser l'enveloppe religieuse, la métaphysique doit faire appel à tous les arguments que letat de la science est à même de fournir à sa critique négative et en outre à sa conception positive de l'univers; en outre, la religion dominante, s'appuyant sur la force publique, la métaphysique, s'oppose, tout au moins en théorie, au despotisme de cette dernière; rien n'est plus révolutionnaire qu'un système qui a la prétention de ne relever que de la libre raison individuelle. C'est là cependant la période négative et critique de la métaphysique; quand elle a triomphé de la religion dominante et qu'après avoir remplacé les vieilles divinités par ses abstractions vides, elle a poursuivi son œuvre en exerçant son épuisante influence sur les fonctions sociales consécutives, c'est-à-dire sur la morale, le droit et la politique, lorsqu'entin, en dernier lieu, aux anciennes formes du principe autoritaire elle a substitué lEtat abstrait et impersonnel, dont le poids légal nous est presque aussi lourd que les tyrannies plus concrètes d'autrefois,
à ce moment, nous reconnaissons parfaitement ce que Thistoire de la métaphysique démontre à toutes ses pages, ce fait incontestable, qu elle est elle-même une dérivation directe autoritaire du principe autoritaire religieux.
Poussée à son summum de perfection, toute religion aboutit :iu monothéisme, mais toute religion, même ainsi unifiée et épurée, se rattache, comme nous l'avons vu, par tant de liens matériels et autres, à son milieu de formation directe, que malgré l'identité du fond avec les autres religions de même qualité, elle ne parvient jamais, malgré ses prétentions à ce titre, à devenir universelle; en matière religieuse, la forme emporte le fond et cette forme s'oppose à une unification générale ; la métaphysique naît en brisant ces enveloppes. Dès lors, comme en vertu des conditions mêmes de l'esprit humain, le nombre et la nature des entités abstraites est partout le même, la métaphysique crée un lien organique social plus puissant et plus étendu que le lien religieux. Les formes superstitieuses sont pour ainsi dire infinies; les formes religieuses sont de beaucoup plus rares, mais infiniment réduits sont les principes métaphysiques irréductibles sur lesquels il est possible d'asseoir une conception générale de l'univers ; dans tous les cas, l'art n'a plus rien à voir dans la structure de ces hypothèses, si ce n'est au point de vue de la mise en œuvre littéraire et de l'imagination des métaphysiciens, laquelle ne doit pas être petite pour faire entrer tous les faits connus et inconnus dans une formule unique.
La métaphysique est donc, partout et en tout, identique à ellemême; en Grèce, à Rome, au moyen âge, chez les Arabes et dans les temps modernes, aussi bien en France qu'en Angleterre, en Allemagne et en Italie, ses hypothèses sont éternellemet les mêmes; elles ne diff'èrent suivant les lieux, les temps et les civilisations que par le bagage scientifique dont elles se gonflent, jusqu'au moment où, à son tour, leur enveloppe éclate pour donner naissance à la seule philosophie générale des sciences, dont la sociologie, avec ses étages superposés, est le couronnement. Alors seulement est constituée l'unité de conscience du genre humain.
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Nous aurons à constater ailleurs Taction de lorganisme métaphysique sur la morale, le droit et la politique; pour le moment, nous n'avons à la décrire que dans son domaine propre, comme régulateur des croyances.
Que Ton admette la théorie de lapparition simultanée des conceptions philosophiques ou Tune de celles qui attribuent la priorité soit au matérialisme, soit au spiritualisme, il est certain que tous les autres systèmes se réduisent logiquement à ces deux derniers; si les croyances primitives se distinguent par la confusion générale de Tesprit et de la matière, les religions, même les plus spiritualistes, ont un fond irréductible de matérialisme, parfois le plus grossier; il semble donc assez naturel que la métaphysique, leur héritière, se soit affirmée simultanément d'une façon plus ou moins tranchée sous ce double aspect. Historiquement, la priorité de 1 un ou l'autre système n'est pas démontrable. Il semble même, comme on le remarque généralement dans toutes les formations organiques, que la différenciation entre les écoles idéalistes et les écoles matérialistes n ait pas toujours été bien nette, et, en réalité, cela ne tient il pas à la nature des choses ? Le matérialisme basé successivement sur les phénomènes mathématiques, physico-chimiques et physiologiques, n'aboutit-il pas à la psychologie, c'est-à dire au sujet, comme l'idéalisme, de son côté, aboutit à l'objet? Chacune de ces doctrines absorbant soit le sujet, soit l'objet, nest-elle pas la réduction à l'absurde de l'exclusion de l'un au profit exclusif do l'autre?
L'étude de la métaphysique ne peut enseigner qu'une chose, l'impossibilité de fonder la philosophie sur un principe unique, sur le moi ou le non moi, sur l'esprit ou la matière. Cette impossibilité est la cause organique de l'irrémédiable confusion, de Téternelle contradiction qui est au fond de toutes les doctrines en apparence les plus divergentes.
L'école ionienne et l'école atomistique grecque aboutissent à la doctrine pythagorienne, qui explique tous les phénomènes naturels par les lois les plus générales, le nombre et l'étendue, et à
la philosophie d'Epicure, dont principalement Téthique peut être aussi bien considérée comme idéaliste que matérialiste. Aristote et les Péripatéticiens sont-ils idéalistes ou matérialistes? La question n'a pas encore été tranchée ; la confusion paraît encore plus inextricablechez Dicéarque et Aristoxène, ses disciples. Straton de Lampsaque et Lucrèce accentuent le coté exclusif de la doctrine, mais ceux par qui elle se transmet au moyen âge et sous la Renaissance, les Pères de l'Eglise, les philosophes arabes, Vives en Espagne, Gessner en Suisse, Pomponace, G. Bruno, ne sont-ils que matérialistes ? En réalité, Aristote n appartient à aucune école bien tranchée, il est éclectique ou encyclopédiste autant qu'il était possible de Tètre en son temps. Socrate et Platon ont beau opposer l'hypothèse psychologique, morale et politique à l'hypothèse physique, ils n'en aboutissent pas moins, avec les néo-platoniciens et les néo-pythagoriciens, à un spiritualisme fortement mélangé d'anthropomorphisme et à des hypothèses cosmogoniques panthéistiques, c'est-à-dire encore une fois à la confusion de l'esprit et de la matière, et non pas à Tabsorplion de Tune par l'autre. Jamais, au surplus, aucune des deux doctrines ne parvient à dominer l'autre; tout le moyen âge est la démonstration de leur irréductibilité fondamentale : la scolastique, avec son mélange de théologie et de logique mi-partie d'Aristote, mi-partie de Platon, la lutte fantastique dunominalisme et du réalisme témoignent à la fois de leur confusion et de leur contradiction nécessaires.
Un point capital est dès lors cependant reconnu, et cette reconnaissance constitue un progrès énorme de ces débats en apparence stériles, mais où au fond se jouent les destinées mêmes de Tintelligence humaine : c'est que le fondement de toute métaphysique, idéaliste ou matérialiste, peu importe, est en réalité purement subjectif.
Ce n'est cependant que longtemps après qu'une séparation à peu près absolue s'opère entre le spiritualisme et le matérialisme; Descartes lui-môme, avec sa conception mécanique de l'univers, d'un côté, et sa théorie de la connaissance de l'autre,
appartient indifféremment à Tune et à l'autre doctrine. A partir de Spinosa et surtout de Leibnitz, le divorce définitif est prononcé^; le monisme idéaliste est constitué; il va dérouler ses conséquences logiques avec la plus inflexible rigueur, épuisant son principe jusqu'aux confins du néant et de la folie. D'après Berkeley, l'objet est absorbé par le sujet, il n'y a qu'une seule substance, l'esprit; ce monisme idéaliste absolu, il le défend en mettant à profit, comme le feront en sens inverse les matérialistes, tous les progrès réalisés de son temps par les sciences organiques. Kant, avec son criticisme, retient un moment la chute définitive; il admet cependant, avec Aristote, que la connaissance a 2:triori précède et guide celle a posteriori et l'objet pour lui n'a de valeur que comme représentation du sujet. Fichte retombe, comme Berkeley, dans l'idéalisme moniste absolu; c'est l'époque où triomphe la métaphysique révolutionnaire, où Robespierre, auquel Fichte a été si bien comparé par H. Heine , met en pratique les théories de Rousseau ; après Fichte, l'idéalisme ne peut plus que rétrograder ou se suicider; avec le panthéiste Hegel, il restaure dans la pensée le droit de la force, l'absolutisme consolidé par Napoléon P^ dans l'Etat; avec Schelling, il s'inféode à la réaction religieuse qui suivit le premier Empire; avec Schopenhauer, il aboutit au pessimisme et à la glorification du néant.
En opposition à l'idéalisme, mais avec une richesse scientifique supérieure incontestable, se développe le matérialisme. Au XVII® siècle, avecHobbes, Gassendi, Bacon, Locke, il se base sur tous les progrès de la mathématique, de l'astronomie, de la mécanique et de la physique, pour élever sa théorie du monde, y compris celle des sociétés. Au xviii'' et au xix® siècles, avec la plupart des encyclopédistes français, avec Hartley et Priestley, en Angleterre, et dans la suite avec Feuerbach, vStrauss, Vogt, Moleschott et Buchner, en Allemagne, il fait siennes toutes les découvertes de la chimie et de la physiologie, mais persiste à tout expliquer, y compris les faits psychiques, par l'hypothèse inorganique et l'absorption du sujet par l'objet.
L'une et l'autre doctrine devaient naturellement,à raison même de leur caractère absolu, donner naissance à un système intermédiaire plus conforme à la relativité de nos connaissances; le sensualisme est en effet de formation postérieure aux doctrines idéalistes et matérialistes; il était primitivement confondu dans ces dernières; l'observation des phénomènes biologiqnes était indispensable à Tavénement de cette nouvelle philosophie; aussi ne la voyons nous apparaître avec quelque netteté qu'à partir des sophistes grecs. Le sensualisme proclame la relativité du savoir; les idées viennent des sensations, mais chaque individu a ses sensations propres. De là au scepticisme ou sensualisme négatif, il n'y avait qu'un pas : Aristote, Bacon et Locke qui, par certaines parties de leurs doctrines, peuvent être classés dans toutes les écoles, appartiennent évidemment aussi au sensualisme dont la formule même : nihil in intellectu qiiod non prius in sensu, est attribuée au premier; toutefois, ce qui domine chez eux la métaphysique, c'est la science; c'est également celle-ci qui, dans des objets encore plus élevés, fait la grandeur de Hume et de son école; si l'on néglige, comme la postérité le fera sans doute, le scepticisme métaphysique de Hume, pour ne s'attacher qu'au caractère positif de son œuvre, on constate immédiatement que son influence est décisive au point de vue de la science de l'homme et des sociétés; il est le père d'Adam Smith, le précurseur de Bentham, d'A. Comte et de Spencer, c'est-à-dire des maîtres de l'économie sociale ; il afhrme « que la politique peut être transformée en une science positive »; les modernes n'ont fait que développer sa théorie de Tincognoscible et sa formule : que la matière est simplement un agrégat et l'esprit une succession de sensations et d'idées.
En France, mais avec beaucoup moins de profondeur, Condillac systématisait la métaphysique sensualiste, suivi par les encyclopédistes que l'on peut rattacher indifféremment à cette dernière ou au matérialisme absolu. Au sensualisme se rattachent Vico et Herder, Genovesi, Galiani, Lampredi, Verre, Beccaria, les rénovateurs de la philosophie morale et du droit en Allemagne
et en Italie, correspondant à l'école anglaise d'A. Smith, de James Millet de Bentham, à l'école française de Cabanis, de Gall, de Condorcet, de Turgot et de Destutt de Tracy, tous précurseurs de la sociologie, dont Stuart Mill et Spencer, en Angleterre, et A. Comte, en France, malgré leurs divergences, élèvent enfin le grandiose monument.
Ici, encore une fois, comme pour le matérialisme et l'idéalisme, nous voyons le sensualisme faire éclater son enveloppe métaphysique sous la pression de plus en plus irrésistible du progrès des sciences particulières et aboutir à une simple philosophie générale des sciences; ce résultat devait nécessairement être acquis à la suite de la constitution en science positive de la dernière et de la plus complexe de toutes les sciences, la sociologie. Cette formation, essentiellement organique, a suivi, en définitive, une marche très simple et très naturelle. Les croyances primitives se distinguaient par la confusion de l'animé et de l'inanimé, et les religions, même les plus spiritualistes en apparence, par un matérialisme très grossier, dont le catholicisme pourrait nous fournir des milliers d'exemples ; en dehors des croyances et des religions, les sciences les plus générales, la mathématique, Tastronomie, la mécanique, la physique, se constituaient cependant peu à peu, d'une façon d'abord empirique et dans la suite de plus en plus positive ; deux mondes restaient toutefois en pâture à l'imagination artistique et à la fantaisie intellectuelle : celui qui comprenait tous les phénomènes qui n'étaient pas encore scientifiqueinent expliqués et celui qui avait pour objet la substance et l'absolu éternellement incognoscibles. De là, la fonction sociale de la philosophie métaphysique : la supposition d'hypothèses de nature à donner provisoirement satisfaction, d'un côté, à Tinsuffisance scientifique, de l'autre, à la préoccupation de ce qui ne peut jamais être connu. Cette fonction devait nécessairement être épuisée le jour où, l'échelle hiérarchique des sciences étant gravie jusqu'à son degré sociologique suprême, une théorie générale purement scientifique de l'univers était constituée. Reste alors l'incognoscible : ce domaine
est désormais réservé aux imaginations faibles, aux artistes, aux poètes, aux hallucinés; il comporte toutes les fantaisies. Cependant, grâce à la métaphysique et à sa puissance d'abstraction, ces fantaisies ne dépasseront jamais plus ni Tidéalii-me, ni le matérialisme ; le monde de la science leur est désormais fermé ; le corps social les éliminera de plus en plus avec les progrès et la propagation des idées positives; les médecins aliénistes et les administrations, pour le surplus, auront à faire le cécessaire pour que les divagations isolées de quelques particuliers ou de certaines sectes ne soient pas un danger pour la tranquillité publique.
Ainsi, la métaphysique se confond d'abord avec la religon, par laquelle elle se rattache à l'art et peut être considérée comme un simple jeu de l'esprit'; elle est d'abord en partie théologique; elle se sépare enfin des religions en les réduisant, par un procédé continu d'abstraction, à des formules de plus en plus contradictoires et absolues; elle s'appuie à cet effet sur les premiers développements scientifiques; dans cette course, la science dépasse toujours le système, celui-ci la poursuit alors en cherchant à s'assimiler toutes ses observations et ses découvertes; ils parcourent ainsi toute la série scientifique, jusqu'au jour où, cette série étant complète, la métaphysique se heurte et se brise contre le poteau terminal, le but qu'elle devait atteindre, qu'elle a en effet poursuivi inconsciemment et qu'elle touche au moment même où elle meurt, épuisée de sa course fantastique.
Nous ne pouvons donc admettre les conclusions do Roberty (1) d'après lesquelles : « si les sciences succèdent à la philosophie, les sciences n'en amènent pas la disparition, car leur avènement devient la cause qui suscite bientôt de nouveaux problèmes. Cette série se renouvellera toujours; il n'y a pas de raison pour qu'elle prenne fln ».
Cela n'est pas exact pour la philosophie métaphysique; nous avons montré comment sa fonction provisoire se réalise et
(1) L'ancienne et lu nourcltc philu.soph e. Pari?, I88î:^.
s'épuise ; la fonction cessant ou diminuant, l'organe doit disparaître ou s'atrophier. La preuve, c'est que, malgré le peu de variété des types métaphysiques qui peuvent se réduire, comme nous l'avons montré, à deux ou trois doctrines, leur développement scientifique est considérablement diflërent, à tel point qu'avec Schopenhauer pour l'idéalisme, Spencer pour le sensualisme, Vogt, Buchner, etc , pour le matérialisme, le type métaphysique n'est plus guère reconnaissable du type purement positif et scientifique destiné à lui succéder.
La métaphysique, ou figuration du monde, tout en dérivant de la religion et, par celle-ci, de Testhétique et par conséquent du loisir économique, n'est pas simplement une conception exclusive de la force et un simple jeu de l'esprit; cela n'est vrai qu'en partie; elle a une fonction sociale spéciale; elle dompte les religions, elle est hostile à l'art, surtout aux arts plastiques; ses formes sont idéales; enfin, en attendant la philosophie positive, elle organise nos connaissances; voilà son grand office positif et social dont une étude méthodique doit soigneusement relever l'importance.
Moyennant ces réserves il faut reconnaître les liens étroits qui unissent la métaphysique à l'art; bien que celui-ci soit plus concret, il n'en crée pas moins, surtout en poésie et dans la littérature en général, des types presque aussi abstraits que ceux de la métaphysique; l'une et l'autre suscitent l'illusion de la réalité; les premières théologies sont poétiques ; la mythologie entière est une conception poétique, et nous avons montré antérieurement que l'art et la symbolique se confondent primitivement avec les pratiques religieuses; la religion d'abord, la métaphysique ensuite opposent leurs règles autoritaires à l'infinie variété des images, en attendant que la philosophie générale des sciences y oppose les lois tirées de l'observation seule de l'ensemble des phénomènes naturels.
Ainsi, les croyances incohérentes et confuses primitives sont les premiers linéaments des religions ; les unes et les autres naissent des formes anlécédentes de la vie nutritive, génésique
et artistique; le dieu est un maître, un nourricier, un père, un symbole avant de se transformer en une pure abstraction métaphysique; la science est le résidu de l'évolution organique de la crédulité; aussi les croyances les plus grossières et les plus enfantines, les religions les plus absurdes restent-elles encore, dans les milieux les plus avancés, le partage des couches inférieures; elles sont bien plus durables et plus persistantes que les doctrines métaphysiques, car elles tiennent aux fibres les plus profondes de l'humanité; elles sont auï^si naturellement plus autoritaires que la métaphysique; toutefois, ne l'oublions pas, le principe de cette dernière est despotique, et si les rivalités d'écoles ont été moins inhumaines que les guerres et les persécutions religieuses, nous verrons la métaphysique à l'œuvre avec le même esprit d'intolérance et de compression dans le domaine moral, juridique et politique, jusqu'à nos jours et probablement jusqu'à celui où les sciences sociales auront complètement révolutionné la théorie de rÉtat moderne et réduit à néant ces partis multiples qui continuent inconsciemment dans le corps sociall'œuvre épuisante des écoles philosophiques et des sectes l'eligieuses. Les métaphysiciens de la philosophie sont les doctiinaires de la politique; de même, les écoles et les maîtres de la métaphysique ont leur équivalent dans les religions et dans l'art; les premières ont leurs pontifes en possession des vraies formules, du rituel et du cérémonial authentiques et sacrés : le second a aussi ses règles, ses écoles et ses maîtres; tout prêtre se cantonne dans son église, maudit et massacre, s'il le peut, les sectes rivales; tout artiste s'incline devant un maître, s'il ne peut le devenir luimême, et rejette du sein de l'art toutes les formes étrangères; tout métaphysicien a la double étoffe d'un artiste et d'un prêtre. Leur origine commune est en effet autoritaire; c'est par la science seule que la liberté et la tolérance se sont insensiblement infiltrées dans le monde.
La science.
La classification hiérarchique des sciences positives, depuis la mathématique, la physique, la chimie, la biologie et la
psychologie. jus(|ues et y compris les sciences sociales, nous montre comment l'organisme scientifique s'est successivement constitué et comment, en dernier lieu, il a été possible, en ce siècle seulement, d'instaurer une philosophie générale des sciences, basée sur la seule observation, avec les diverses méthodes que cette dernière comporte, suivant le procédé de chaque science particulière.
Tel est le résultat péniblement et plus ou moins parfaitement conquis. Il démontre à toute évidence que la science est un véritable organisme, puisque sa classification hiérarchique n'est en définitive qu'une description de sa structure actuelle ainsi que de l'évolution de cette structure dans le temps.
Considérées dans leur ensemble et au point de vue collectif, toutes les sciences particulières aboutissent donc à une théorie générale de la connaissance, c'est-à-dire à une conception du monde.
Toute connaissance particulière, par cela même, influe sur cette conception et, quels que soient le nombre et la valeur de ces connaissances, elles entraînent naturellement une conception de ce genre, fausse ou vraie, incomplète ou non. peu importo.
Le progrès scientitiquo réside donc exclusivement dans l'étendue de nos connaissances exactes et dans la conception générale de plus en plus parfaite qui en résulte.
Les connaissancrs aussi bien que les idées n'étant pas seulement acquises, mais héritées et transmises, aussi bien physiologiquement que par la tradition orale et écrite, il s'ensuit que le développement scientifique n'est pas seulement individuel, mais collectif et suppose des organes également collectifs.
La force collective sociale étant tissée de deux facteurs primordiaux et généraux, les facteurs physiques externes, c'està-dire le territoire, et les facteurs physiologiques externes ou internes compris sous la dénomination de population, il est certain que l'organisme collectif scientifique dérive directement de l'action ou de la réaction de l'un ou de l'autre de ces agents ou de l'un et de l'autre à la fois sur le corps social.
Comme cette distinction de l'animé et de l'inanimé n'existe pas dans l'origine, il est certain que la conception primitive du monde sera caractérisée par leur confusion et que riiomme agira vis-à-vis d'eux de la même manière, comme s'ils étaient des forces amies ou ennemies, sans tenir compte si ces forces sont mortes ou vivantes, physiques ou organiques, et, comme dans le monde il n'y a pour lui que des sensations agréables ou désagréables, il agira vis-à-vis d'elles en conséquence, pour son meilleur profit.
La religion na pas d'autre origine; cette origine n'est ni spiritualiste ni matérialiste, elle est essentiellement humaine et correspond à la confusion générale des idées.
Nous' savons que le progrès dans la science se fait tout d'abord par la connaissance des phénomènes mathématiques, physiques et chimiques.
Que doit-il résulter nécessairement de ce progrès? Il en résulte nécessairement une différenciation ; le domaine de la superstition est rétréci dans la mesure où celui de la science s'est accru. Voilà ie premier effet, le plus général.
Le deuxième est que les connaissances physiologiques, psychiques et sociales étant peu ou pas développées, la conception générale du monde a une tendance inévitable à être matérialiste, c'est-à-dire que les faits et les lois inconnus sont expliqués par ceux qui sont connus. Au contraire,à ce moment, la religion a une tendance rétrograde à expliquer les faits connus par les faits inconnus, c'est-à-dire qu'elle est ou anthopomorphique, ou nettement spiritualiste.
Ainsi, à chaque progrès des sciences positives correspond un triple effet : tendance philosophique à concevoir le monde d'après ce qui en est connu : c'est la tendance métaphysique; tendance religieuse : expliquer le monde d'après ce qui en reste inconnu ; tendance à rejeter toute hypothèse qui n'est pas confirmée par l'observation, c'est la tendance scientifique et positive. Nous adoptons donc provisoirement, sauf à la rectifier et à la compléter ultérieurement, la classification de l'évolution
mentale de la société en période tliéocratique ou rel igieuse, période métaphysique, période positive ; nous reconnaissons que le progrès fut toujours dans cette direction, en rappelant cependant que le progrès mental ne constitue pas à lui seul le progrès sociologique et que, loin de déterminer tous les autres, il est lui-même la résultante du progrès économique, génésique et artistique.
Les nombreuses observations recueillies par les voyageurs modernes, tant en Orient qu'en Océanie et en Afrique, les nouvelles études sur l'antiquité grecque et romaine ont modifié également les conclusions de Comte en ce qui concerne le fétichisme et le polythéisme. Les trois grandes divisions en âge théocratique, métaphysique et positif n'en restent pas moins debout, et dans cette Introduction nous pouvons nous limiter à cette vue générale philosophique pour déterminer l'organisme de ces trois grandes fonctions sociales.
L'évolution du langage, aussi bien oral que figuré et écrit, c'est-à-dire de l'organisme même qui sert à transmettre les émotions et les idées, suffirait à elle seule pour démontrer que tout le développement scientifique est organique. Chaque science, depuis la plus grande jusqu'à la plus complexe, se développe graduellement et en relation continue avec tous les autres organes du corps social ; chaque observation, chaque découverte particulière se formule à son jour, à sa place, en son rang, sous l'impulsion des observations et des découvertes antérieures, et prépare à son tour des perfectionnements ultérieurs; entre les sciences elles mêmes, la constitution des plus simples précède naturellement celle des plus compliquées ; toutes également sont reliées à chacune et à l'ensemble de tous les autres organes, comme nous le verrons dans la troisième partie de cette Introduction, quand, après l'analyse et la description des fonctions et organes spéciaux, nous poursuivrons l'application de nos vues sur la méthode à la structure générale des sociétés. Ainsi, nonseulement chaque science constitue une formation organisée, mais il en est de même de la série hiérarchique des sciences, depuis la mathématique jusqu'à la sociologie, de telle manière
qu'à mesure que lorganisme scientifique s'étend et se complète, l'interdépendance de ses diverses parties devient plus intime, de telle sorte que les progrès de chacune se répercutent directement ou indirectement sur toutes les autres ainsi que sur l'ensemble du superorganisme social.
Les travaux philosophiques modernes, spécialement ceux d'A. Comte, Littré, Claude Bernard et de toute l'école positiviste et expérimentale, ont suffisamment détaillé les caractères orga niques du développement scientifique; ils ont établi comment les sciences positives se sont successivement détachées de la religion par la métaphysique et en dernier lieu de cette dernière par leur propre virtualité; c'est la théorie de cette évolution spéciale et générale qui constitue la philosophie de chaque science particulière et la philosophie générale des sciences; cette dernière prend peu à peu la place des conceptions religieuses et métaphysiques du monde.
La classification sacerdotale de la Gaule celtique en bardes ou poètes, dfuides ou ministres du culte et du cérémonial, et en eubages ou sacrificateurs et en même temps astrologues et médecins, classification dont l'équivalent se rencontre dans plusieurs autres civilisations du même genre, montre parfaitement comment les organes scientifiques sont primitivement impliqués dans l'organisme religieux et artistique; la science sacerdotale y était au surplus enseignée en vers et elle était tellement complexe et, disons le mot, confuse, qu'elle exigeait du druide un noviciat de vingt ans.
De même que la science se confondait naguère encore avec la métaphysique et antérieurement avec la religion et qu'elle eut ainsi pour berceau les écoles sectaires, étroites et intolérantes de la première, après les églises plus oppressives et moins larges encore de la seconde, de même elle se confondit à un certain moment avec l'une et l'autre et avec la simple production artistique; non-seulement elle faisait partie intégrante des arts libéraux, tels que la poésie dont la cosmogonie d'Hésiode eô les cosmogonies poétiques de l'Inde sont des monuments, non-seule-
ment elle ne se séparait point des arts plastiques, comme nous le voyons dans cette mythologie grecque, dont les sculpteurs étaient les véritables créateurs, mais elle ne se distinguait pas de l'exercice manuel des professions les plus rudimentaires. Partout et toujours, lapratique industrielle et artistique précède la théorie; avant de généraliser et d'abstraire, l'homme agit; avant de systématiser ses expériences, il est artisan et artiste; l'expérience seule, sans aucun lien théorique, c'est-à-dire le plus grossier empirisme, est le point de départ des plus hautes philosophies; cet empirisme s'exerce tout d'abord et principalement dans la vie économique et génésique, provoquée elle-même par le contact des facteurs physiques, physiologiques et psychiques, qui forment les fils du métier entre lesquels l'humanité passe la trame de ses compositions organiques successives.
Comme nous lavons vu à propos des croyances superstitieuses en général, le développement scientifique, chez les populations primitives, se réduit à des notions très confuses, jusqu'au moment où ces dernières se condensent et se coagulent en certaines croyances fondamentales et communes; dès lors celles-ci fonctionnent d'une façon indépendante par l'intermédiaire d'une classe spéciale d'agents sociaux, sorciers, prêtres, etc , qui se développent et se différencient à leur tour jusqu'à former, comme aujourd'hui, cette variété considérable de fonctions scientifiques qui, par la seule autorité de la raison, règlent de mieux en mieux la direction générale de notre vie intellectuelle, depuis notre enfance jusqu'à notre mort.
Cette fonction scientifique a paru d'une importance si considérable à certains philosophes, à Comte notamment, quils ont fait (le son évolution toute la philosophie de l'histoire; il en est même résulté cette opinion, actuellement courante, que les intérêts généraux devraient étie mis aux mains des savants et des philosophes; ces derniers, par suite des origines autoritaires» religieuses et métaphysiques de la science, ont même une tendance remarquable à s'ériger en pontifes, et rien n'est souvent Plus insupportable que leur façon de rendre des oracles. L'étude
de la (lynamiquo sociale nous prouvera que ce ne sont ni les croyances, ni les sciences quirlôterminont directement révolution des sociétés; les croyances et les sciences sont elles-mêmes des fonctions dérivées, elles interviennent seulement comme tous les autres organes à titre de régulateurs spéciaux de cette évolution ; la fonction scientifique, dans sa généralité, deviendra du reste de plus en plus le bien indivis de tous les membres de la société ; les spécialités professionnelles seules, mais contrebalancées par un enseignement intégral, établiront entre eux des différences, non pas qualitatives, mais fonctionnelles; actuellement la bêtise du savant spécialiste n'est en réalité guère inférieure à celle de Touvrier le plus ignorant; elle résulte de leur commun particularisme anti-social. La fonction scientifique, à moins d'une rétrogradation métaphysique et religieuse, ne peut plus être un titre à la direction autoritaire des sociétés, elle doit être au service de toutes les autres fonctions et, par conséquent, répandue entre tous leurs membres dans sa généralité, c'est-à-dire dans sa philosophie et dans sa spécialité professionnelle, de manière à ce que l'autorité dont elle est naturellement investie, étant disséminée partout, ne soit monopolisée nulle part.
Ici, encore une fois, comme précédemment pour les autres organes, nous constatons que le développement de l'organisme scientifique correspond à une régularisation supérieure et nouvelle de la force collective primitive externe, c'est-à-dire à une réduction du principe d'autorité. Il est incontestable que tout progrès dans la différenciation organique est adéquat à une spécialisation plus grande de l'activité et, par conséquent, à une moindre dépendance vis-à-vis des forces externes. Nous avons montré comment l'organisme scientifique naît des organismes précédents et s'y articule de manière à les compléter et à faciliter la direction de leurs mouvements ; il ne se distingue pas d'abord de la force collective et brutale; c'est le chef militaire qui, par la force et par sa seule expérience, sous lesquelles tout doit plier, dirige généralement l'activité des premiers agrégats humains; quand la vie économique, princi-
paiement interne, se différencie à la suite de la croissance générale, le régulateur scientifique devient le maître des biens, le chef de la communauté, le propriétaire; avec le progrès des . pratiques artistiques et des ci'oyances, la direction intellectuelle tombe peu à peu entre les mains des plus habiles, des- plus artificieux, des sorciers, des vendeurs de talismans, d'amulettes, de ceux qui en arrivent par tous les moyens de nature à dominer les imaginations à s emparer du monopole des cérémonies, des rites, du culte: les prêtres et les pontifes. La théocratie est une limitation de Tautorité absolue et indivise par l'organisation des croyances, comme la production pacifique interne l'avait déjà été par l'organisation du travail ; la science n'en reste pas moins vinculée. Intervient alors la métaphysique; le lien autoritaire se relâche, ce ne sont plus des chef militaires, de grands propriétaires, des prêtres qui, maîtres de toutes les puissances temporelles et spirituelles, dirigent les sociétés; ce sont des sophistes avec de simples formules; ce sont des sectaires intolérants, certes, mais ils n'ont plus la force nécessaire pour comprimer le libre développement scientifique, la science hnir échappe; les métaphysiciens ont beau traiter la science d'immorale, de criminelle et de révo'utionnaire, ils ont beau inventer, pour s'y défendre. l'Etat abstrait, la science culbute leur morale, leur droit et leur Etat, introduisant partout la réalité et la vérité à la place des mensonges de la civilisation. Tel est le spectacle auquel nous sommes conviés à cette fin de siècle : la science émancipée définitivement du prince, de la propriété, des églises et des écoles; elle dépasse même les universités; celles-ci, devenues de plus en plus professionnelles (1), se contentent de la suivre de loin et pas à pas; elle s'incarne dans le livre, cette
(1) CeUe tendance des universilés est inconleslable ; bien que renseignement à lous les degrés doive ôlre intégral cl qu'il y ait lieu de léagir avec la plus grande vigueur conlre la ddcadence des hautes dludes, le rôle des universités semble épuisé au point de vue de la direction du mouvement scientifique et philosophique; il est devenu à la fois plus modeste et plus pratique; tout ce qu'on peut exiger d'elles aujourd'hui, c'est de ne pas être trop en arrière des progrès de la science libre.
université véritablement universelle et vivante et qui circule de plus en plus à la portée de tous, toujours en travail, toujours en communication avec toute la surface de la terre, suscitant et unifiant Tintelligence collective, toujours et partout tenue en éveil et se répandant d'un continent à l'autre, en plein soleil, en pleine nature et non plus dans l'esclavage des cours, des temples et des écoles brevetées par le pouvoir. Actuellement le savant ne dépend plus que de lui-même; il sera d'autant mieux écouté et compris qu'il sera plus libre; son autorité sera d'autant plus grande qu'elle sera plus librement reconnue et acceptée, et elle le sera si sa pensée est vraie, c'est-à-dire scientifique, et si elle est sociale, c'est-à-dire conforme au milieu et au temps; si elle ne rem])lit pas immédiatement cette dernière condition, la postérité lui reste ouverte dont l'approbation posthume constitue pour le philosophe et le savant la plus noble des espérances.
Le livre n'est pas une production individuelle seulement, il est un héritage remis en œuvre par son auteur, une entreprise collective transmise et enrichie par les générations précédentes ; il est Torgane où se condensent, se transmettent, se perfectionnent et s'accroissent la science passée et présente et où se préparc celle de l'avenir; la pensée sQciale n'a pas d'instrunofent plus parfait.
En dehors du livre et de la presse en général, l'enseignement primaire, moyen et supérieur, représenté par les écoles du premier degré, par les écoles moyennes, les athénées, les lycées et par les universités, constitue un organisme social scientifique naturellement moins libéral et moins progressif et soumis par conséquent à des conditions plus déterminées et à une discipline plus étroite. La liberté la plus absolue est le seul régime approprié à la manifestation de la pensée par la voie de la presse, précisément parce que la fonction de toute œuvre imprimée est d'un coté la critique de ce qui est et la découverte de ce qui n'est pas encore; nul ne peut dire si l'idée en apparence fausse et ])erturbatrice d'aujourd'hui ne sera pas reconnue comme exacte, conservatrice et salutaire demain. Tout
ce qu'on peut exiger de l écrivain, c'est la sincérité ; c'est elle qui fait sa force; si cette vertu lui fait défaut, il compromet sa propre autorité; celle de la loi n'a rien à y voir; l'opinion publique seule est juge, non pas seulement celle du jour, mais celle du lendemain et des siècles; le code pénal n'a fait que rendre odieux et ridicules ceux qui l'ont appliqué aux écrivains. Au contraire, l'enseignement théorique et pratique des écoles à tous les degrés est nécessairement organisé, tant au point de vue de la méthode que des objets de cet enseignement, par l'interveniion indispensable, d'un côté, des corps professoraux et, de l'autre du groupe social auquel cet enseignement est destiné. La question jusqu'ici et en ce moment même se débat principalement entre l'enseignement officiel de l'État et l'enseignement simplement subsidié ou tout à fait libre; nous croyons qu'un jour viendra où l'éducation, tant professionnelle que scientifique, se dépouillera complètement de toute intervention de l'Etat dans le sens autoritaire et métaphysique de ce mot, pour se mettre directement au service et sous la seule surveillance des unions syndicales nationales et internationales professionnelles, artistiques et scientifiques; cette tendance apparaît dès maintenant dans divers essais tentés dans i)lusieurs pays de rattacher l'enseignement professionnel aux syndicats des métiers et dans une plus grande influence accordée aux comités scolaires et aux pères de famille ; ce sont là des germes qui se développeront certainejïient si nous savons en comprendre l'importance et qui réformeront l'enseignement mieux que ne pourraient le faire les lois et les programmes officiels.
La pensée orale et écrite ainsi que l'enseignement proprement dit sont, au surplus, en correspondance directe avec l'état des autres organismes sociaux; on ne peut avoir la prétention de réformer les uns sans les autres; cette Introduction, consacrée à la méthode, a seulement pour but pratique de montrer paroù il est le plus convenable de commencer; ceci est du ressort de la dynamique, que nous aborderons seulement dans la quatrième partie.
Le droit, théoriquement incompressible, de la pensée est encore soumis à bien des entraves. En Grèce et à Rome surtout, presque tous les savants et les littérateurs avaient commencé par être des esclaves ou des affranchis ; le médecin romain, par exemple, appartenait généralement à Tune ou à l'autre de ces conditions; comme les artistes, il appartenait à une famille qui l'exploitait; l'émancipation scientifique ne s*opéraqu'à la longue, comme le fruit du progrès économique ; encore en Russie, les médecins et les artistes étaient des serfs ; avant 1789, la plupart des philosophes, des savants et des littérateurs étaient des parasites, non-seulement du prince et de la noblesse, mais des financiers et notamment des fermiers généraux. Cette sujétion économique était au fond bien plus déprimante que les foudres canoniques et la censure.
Un fait e.'t certain, c'est que la pensée, dans son développement organique et fonctionnel, est suscitée, déterminée et réglée par la structure et l'activité de tous les organismes sociaux antécédents auxquels elle se rattache intimement; nul penseur, même le plus réactionnairement ou le plus révolutionnairement utopiste, ne parvient jamais à se dépouiller intellectuellement des formes et, par ccntéquent, des limites que lui impose le milieu physique, psychique et social où toute pensée individuelle se fond dans le moule impersonnel de la pensée collective; quant à la morale, au droit, à la législation, ce sont des formes consécutives et dérivées, elles dépendent de la science, la science ne dépend pas d'elles, elles n'ont pas à la réprimer et à la punir, mais à la subir; un juge ou un législateur qui punissent et repriment la libre-pensée, sont des enfants qui châtient leur mère, une monstruosité.
La véritable garantie sociale, vis-à-vis de l'écrivain même le plus extravagant, n'est pas dans la législation, ni dans la justice civile ou répressive, elle est dans les conditions organiques et nécessaires où la pensée se produit; une pensée émise oralement ou par écrit n'a d'inHuence que si elle est juste, c'est-à-dire vraie en elle-même et conforme au temps et au milieu, c'est-à-dire
réalisable; quand elle réunit cette double condition, le coupable, c'est le corps social, qui ne veut pas se l'assimiler; quant à la pensée fausse et inopportune, c'est l'autorité seule qui la rend dangereuse en l'entourant du prestige et de l'auréole de la persécution.
Au-dessus de l'organisation plus disciplinée de l'enseignement, il y a donc une organisation libre des sciences et de leur philosophie générale; celles-ci sont toujours en avance sur l'enseignement à tous les degrés; elles en sont l'avant-garde et en préparent les campements futurs ; leur objet est la découverte et la généralisation des découvertes; celui de renseignement est la transmission aux générations actuelles et futures des acquisitions accumulées. La grande lacune de l'enseignement moderne résulte à la fois de son absence de généralité ainsi que de son particularisme abrutissant et de son insuffisance en ce qui concerne les sciences sociales. Il ne faut pas demander à l'enseignement, même universitaire, d'être représenté par des initiateurs tels qu'Adam Smith, Uicardo, Fourier, Saint-Simon, A. Comte, Proudhon, Stuart Mill, Darwin, Littré ou H. Spencer; pour ces libres esprits, pour ces philosophes de la découverte, le professorat eût certainement été une compression, sinon une déchéance intellectuelle; mais ce que l'on peut exiger de l'enseignement et surtout de l'enseignement supérieur, c'est de ne pas ignorer ou paraître ignorer ces hommes de génie, et, s'il n'est pas possible par cette débilité inhérente aux corps enseignants actuels d'instaurer des cours particuliers affectés à chacune des branches des sciences sociales, de commencer au moins par se mettre au niveau des progrès acquis, en établissant une chaire spéciale consacrée à l'histoire des sciences sociales ; le surplus viendrait ûaturellemeut plus tard.
La situation rétrograde de renseign(Mnent supérieu-r dans presque tous les pays de l'Europe, sauf peut-être en Angleterre et en Italie, explique malheureusement en partie le mépris, du reste exagéré, de Schopenhauer et de son école pour les grands maîtres de l'enseignement universitaire, au point de vue philoso-
phique et social, tels que les Herder et les Hegel de son temps, chez qui il retrouvait, non sans raison, ï espèce pontifes , caractérisée par un faux orgueil scientifiqueou plutôt métaphysique autant que par son immobilisme de fakirs; ces critiques du représentant actuellement à la mode de la métaphysique pessimiste, ne sont vraies qu'en partie ; Schopenhauer, s'attachant exclusivement à une critique négative, perdait de vue le rôle positif et organique de l'enseignement universitaire, qui est non pas d être l'initiateur, mais simplement l'organisateur et le transmetteur des progrès et des découvertes réalisés par la science libre; quand cet enseignement se sera dépouillé de ses ancienne? formes scolastiques , la haute dignité de sa fonction sociale actuellement obscurcie apparaîtra de plus en plus et les universités reprendront une vitalité ^t une importance qu'elles semblent avoir i)erdues depuis trop longtemps.
L'organisation de l'enseignement dans l'Europe en général est actuellement à la fois insuflisanto et incomplète au double point de vue professionnel et scientifique général ; cette insuffisance se manifeste de la façon la plus étrange jusque dans l'apprentissage des plus simples métiers manuels; non-seulement l'ouvrier ne reçoit pas un enseignement scientifique général, même élémentaire, mais son éducation professionnelle est absolument empirique et abandonnée aux hasards d'un apprentissage individuel, incohérent et arbitraire; le sociologiste, pénétré de la conviction que toute profession spéciale se relie à l'ensemble des sciences, ne peut que rire ou s'attrister au spectacle d'une civilisation soidisant avancée, où non- seulement les membres de la société ne reçoivent pas cet enseignement intégral, mais sont généralement abandonnés à eux-mêmes en ce qui concerne leur stage professionnel ; chacun devant ainsi refaire pour ainsi dire complètement par sa propre expérience les expériences de ses ancêtres, comment s'étonner que la plus simple de toutes les capacités, la capacité professionnelle et manuelle, en arrive non-seulement à s'immobiliser, malgré les progrès pratiques et théoriques des sciences en général, mais encore à rétrograder d'une façon réel-
lement désastreuse dans notre milieu de concurrence industrielle eflFrénée ?
L'organisme de renseignement doit fonctionner dans une double direction parallèle ; il doit mettre Télève à même d exercer une profession spéciale et, en outre, compléter son éducation par un ensemble de connaissances théoriques tel, qu'il comprenne le rôle que joue le professeur dans le système social général. L'enseignement, en un mot, doit être à la fois professionnel et intégral à tous les degrés ; c est le véritable moyen de contrebalancer les funestes conséquences de Textrêrae particularisme individuel que produit nécessairement la différenciation de plus en plus spéciale des fonctions dans les sociétés progressives. Tout producteur, tout chef de famille, tout artiste, tout savant est un rouage d'une grande machine; ce rouage n'est intelligent qu'à la condition de comprendre la machine dans ses détails et dans son ensemble.
L'enseignement primaire, moyen et supérieur doit être à la fois professionnel et théorique, pratique et scientifique, spécial et général. Ce progrès, à moins de déchéance, sera l'œuvre de notre siècle; c'est surtout dans les pays industriels, dont le développement économique est le plus intense, qu'il apparaît comme le contre-poids nécessaire de l'extrême division du travail, aussi bien manuel que principalement intellectuel. L'ancienne division classique et métaphysique de l'enseignement en professionnel et humanitaire, et cette autre classification de l'enseignement universitaire en Facultés, dont la division est basée sur les prétendues facultés mentales innées, doivent seffacer devant les nécessités réelles du milieu social actuel; le jeu des abstractions vaines n'est plus de saison; les grandes questions que nous ne cessons d'agiter sont en réalité les petites, et les petites que nous avons négligées étaient en réalité les grandes; il en est résulté que nos universités sont à peu près nulles, particulièrement en ce qui concerne l'étude encyclopédique des sciences, y compris les sciences sociales, et, d'un autre c6té, que l'apprentissage professionnel, de la base au sommet, est absolument défectueux et même inexistant. le
Nous avons perdu de vue que tout enseignement doit se conformer à la marche même du développement intellectuel et à cette solidarité organique qui relie toutes les professions à toutes les sciences, et toutes les professions et toutes les sciences les unes aux autres.
Dans le premier âge, renseignement ne peut être qu'instinctif et empirique; la vocation professionnelle y sera éveillée par lobservation, en apparence sans ordre, mais effectivement méthodique des faits les plus simples et les plus directement visibles ainsi que par le simulacre des activités professionnelles les plus usuelles de la vie. A un degré plus élevé, 1 école primaire initiera lenfant aux notions les plus simples des sciences également primaires, y compris le mécanisme des langues et de l'écriture, si aisément assimilables dans les jeunes années; renseignement professionnel y sera encore plus général que spédal» de manière à laisser les goûts et les aptitudes se dédarer avec plus de réflexion. Sept à huit heures de travail manuel et intellectuel, également partagées, sont, au surplus, tout ce que cet ûge peut utilement supporter.
Dans les écoles moyennes, en même temps que les connaissances théoriques s'étendront, les aptitudes professionnelles spéciales pourront également mieux s'aiBrmer; à ce moment, des écoles professionnelles, des ateliers d apprentissage en rapport avec les divers syndicats, sous leur direction et sous leur surveillance, doivent se constituer à côté et en dehors des écoles théoriques et se partager avec ces dernières l'éducation des jeunes gens.
Au degré supérieur, enfin, avec l'enseignement de la philosophie générale des sciences, coïncidera l'étude approfondie d'une profession tout à fait particulière.
Aucun être humain ne devrait être frustré de cet enseignement intégral ; tous devraient être admis à en parcourir tous les degrés ; la grande évolution sociale qui se prépare par lorganisation internationale des syndicats d'échangistes, de consommateurs et de producteurs, l'équilibre qui en résultera dans un
prochain avenir dans les forces économiques encore si incohérentes, notamment par la limitation contractuelle, si possible, autoritaire et gouvernementale, s'il est nécessaire, des heures de travail, faciliteront dans une grande mesure Téclosion de ce régime intellectuel nouveau, dont nous nous réservons de faire une étude approfondie dans le corps même de cet ouvrage. Dans des sociétés où la vie est complexe et intense, comme dans la plupart des pays d'Europe, où, par conséquent, les conditions de la concurrence vitale et sociale sont si variées et si nombreuses, par conséquent si défavorables à ceux qui ne sont pas suffisamment préparés à en soutenir les assauts continuels et de tous genres, il n'est pas déjeune homme qui devrait abandonner complètement les bancs de l'école avant l'âge de vingt et un ans; pour cela, une limitation rationnelle des heures de travail est indispensable. Le législateur et la nature elle-même n'ont-ils pas fixé à cet âge en général la majorité cwile et politique? Or, comment peut-on raisonnablement prendre part à la direction sociale sans une connaissance suffisante de la série encyclopédique des sciences ? La création de cours et d'écoles pour les adultes est née de cette exacte compréhension des nécessités sociales modernes, mais cette tentative ne peut être généralisée et produire ses effets, qu'en la mettant en rapport avec les limites physiologiques que la nature même impose à toute activité musculaire et cérébrale.
Même après les années d'apprentissage et d'école, une limitation de la durée du travail professionnel, aussi bien manuel que plus particulièrement intellectuel, continue à être d'utilité générale. Il reste à l'homme, en possession des connaissances héritées et acquises, à s'élever à un degré supérieur de l'évolution scientifique collective, par sa participation plus ou moins active aux diverses fonctions de la science libre et progressive, représentées par les conférences, les congrès, la presse et surtout le livre, c'est-à-dire par tous les organes de la recherche et de la découverte scientifiques; par eux, il entrera en communion avec les hautes intelligences philosophiques, les précur-
seMrs des réformes sociales et les inventeurs dans toutes les bra,nche8 de lactivité humaine dont il pourra à son tour utiliser les travaux, en se consacrant lui-même à des améliorations et à des inventions dans le domaine spécial de sa profession .
L'Angleterre, la Belgique, la France, l'Allemagne et Tltalie pos9^dei;it.d^à de nombreuses écoles de commerce, de navigation, d'iadystrie, d'agriculture, en un mot professionnelles ; il y a des écoles polytechniques, des écoles des ponts -et-chaussées et des naines, comme il y a des écoles de médecine et des beaux-arts; de même qu'il y a des musées de peinture, il existe, par exemple à Paris, un Conservatoire des arts et métiers, qui met sous les yeux de tous une histoire complète du travail et dont le seul spectacle est une excitation continue à de nouvelles découvertes; nous avons des observatoires, des laboratoires, des bibliothèques; nous possédons, en un mot, toute une organisation très haute de l'enseignement; ce qui la rend malheureusement insuffisante et défectueuse, c'est qu'étant si haute, elle est presque inaccessible à la masse. Notre « république des lettres et des sciences » est encore trop idéale, elle n'est pas à la portée des travailleurs, elle ne les satisfait pas plus que notre formalisme politiquement répuWicain. Heureusement une tendance s'aflBrme de plus en plus de mettre l'enseignement au niveau des nécessités primordiales de toute civilisation, nécessités que TÉglise, avec sa religion, et l'État, avec son doctrinarisme métaphysique, n'ont pas su ni voulu comprendre ; un courant s'établit en faveur d'une immixtion de plus en plus restreinte de l'autorité dans le domaine scientifique et d'un rapprochement direct de l'enseignement avec les groupements naturels de la société, étîonomiques et autres, tels que les syndicats du commerce, de l'industrie, de l'agriculture, de l'art et des métiers en général ; cette ten • (lance se fortifiera avec les progrès de l'émancipation économique, elle émergera sans aucun doute du corps social, dans un avenir plus ou moins rapproché, avec les mêmes caractères anti-autoritaires, mais profondément contractuels et collectifs dQ.s autres organes de l'humanité.
Il ne faut pas setonner des formes autoritaires encore actuelles de renseignement public et même privé; ces formés sont un ancien héiitagede là métaphysique, de la reli^ott, de Tart et de la structure économique d'autrefois ; d'un autre cSftté, la fonction scientifique précède Torganisation du droit, de la législation et de la politique; elle prépare leur constitution positive ; aussi, ces dernières sont-elles naturelïoment et toujours en retard sur le progrès scientifique et par ceîâ même réactionnaires et oppressives. Les esclaves et les affranchis étaient les plus instruits des Romains; sur vingt et un grammairiens cités par Suétone, treize étaient des affranchis; l'indépendance de la science se fit par Taffranchissement économique et la transformation consécutive et correspondante de l'Etat. En Chine, la science est absolument officielle; lempereur est considéré comme la plus grande autorité scientifique, en vertu évidemment, non de sa science, mais de son autorité ; aussi la tradition, la conservation remportent sur le progrès; des mandarins hiérarchiquement classés se dirigent les uns les autres et régentent ia vie sociale entière; l'innovation est considérée et punie comme un délit.
La création de T Académie française par Richelieu*, ce fondateur de rÉtat métaphysique moderne, fut une réaction coAtre la science et la littérature prc^ressives et libres, qui avaient prématurément tenté de se substituer à la suprématie intellectuelle du sacerdoce; Richelieu n'inventa ^as T Académie; il remplaça UQ corps préexistant et indépendant par une autorité officielle inféodée au pouvoir (1); aussi ce corps scientifique, littéraire et artistique suprême, même réorganisé par la Convention, coniilîue-t-il dans ses cinq Académies : française, des inscriptions et belles-lettres; des sciences, des beaux-arts, des sciences morales et politiques, à représenter essentiellement la tradition et l'autorité. La pensée libre dépasse, en somme, de cent coudées, dans
(1) Lireâia'Ak là Mivelle 'Revue du l**!' août 18^8 un article de M. J. Madeleine sur « rXcàdéinie au i^vi* Siècle ».
toutes les créations de son activité, la création de l'État, l'avenir est aux libres syndicats d'artistes, de littérateurs et de savants ; lautorité dans l'intelligence, c'est la négation de l'intelligence.
Plus les écoles sont élevées, moins leur organisation doit être étroite; en supposant que provisoirement l'État puisse, à défaut d'organisation meilleure, prescrire les méthodes, las règles et les programmes pour l'enseignement inférieur, où la tradition prédomine naturellement, une semblable prétention est absolument inadmissible pour les universités et toutes les écoles supérieures, polytechniques et autres. Dans ces dernières, l'indépendance du corps enseignant ne peut être limitée que par lui-même et par les syndicats professionnels, tant manuels que libéraux, au service desquels ce corps enseignant fonctionne. Cette indépendance à nos yeux est tellement essentielle, qu'avec Bluntschli nous réclamons que les universités aient, comme autrefois l'Église, leur patrimoine indépendant de celui de l'État, une juridiction propre et notamment disciplinaire, et enfin une représentation politique en rapport avec leur haut office social. Ici, encore une fois, nous voyons les destinées de la science étroitement liées à celles de l'affranchissement économique; la loi qui, d'après nous, doit reconnaître l'existence civile des universités, sera le complément naturel de celle qui proclamera la personnification des syndicats professionnels.
Chez les populations primitives et sauvages, on ne distingue aucun organisme scientifique, si ce n'est le développement inconscient de la mimique et de la linguistique, c'est-à-dire de ces instruments collectifs qui servent naturellement à la communication des émotions et des pensées. Ici aussi, de même que dans l'appareil économique, ce sont les organes de transmission, d'échange et de circulation qui ont été les premiers à se constituer, non pas précisément avant toute connaissance, mais avant toute cohésion dans les connaissances. Le premier directeur pédagogique et spirituel a sans doute été le chef de famille, dans le sens large que l'antiquité attachait à ce titre ; il était le
maître intellectuel, de même qu'il était le chef militaire, le distributeur des aliments, le régulateur du cérémonial, du rituel et du culte; quand la religion cessa d*être domestique pour devenir celle de toute la cité et, de là, de plus en plus universelle, le clergé s'empara nécessairement de la suprématie dans le domaine des croyances ; les métaphysiciens en héritèrent dans la suite, mais avec une autorité sans cesse décroissante, depuis que la science positive sest créé une philosophie en dehors de toutes les doctrines. Aujourd'hui le doctrinarisme métaphysique, chassé de la science, s'est réfugié dans l'État, qu'il est en train de réduire, comme il Ta fait pour la religion et pour lui-même, à quelques formules abstraites en dehors de toute réalité objective; alors que le principe d'autorité a été expulsé de presque tout l'organisme social, il a la prétention d'opposer un État autoritaire, impersonnel, abstrait, anonyme et fictif, une véritable entité, à l'état social réel dont nous venons do décrire les organes fondamentaux; la formation progressive de ceuxci a précisément partout et toujours coïncidé avec une réduction correspondante du principe d'autorité. Nous savons heureusement par l'histoire que les institutions despotiques ne sont jamais plus près de finir que lorsqu'elles ont déroulé la série complète de leurs contradictions; la philosophie positive, en prenant en main l'organisation de nos connaissances, chassera l'absolu de partout, y compris du pouvoir; cela toutefois ne sera pas l'effet du simple progrès de la raison, mais de la transformation plus ou moins rapide des organes mêmes de la société ; la structure de cette dernière ne se modifie pas au seul gré de la logique et de notre volonté; le pape a eu beau se déclarer infaillible, la raison d'État a beau faire des nations de vastes camps retranchés défendus par tous les citoyens, l'infaillibilité papale a coïncidé avec la chute de la papauté et les nations armées aboutiront à la décadence des nationalités et de leurs maîtres au profit des relations pacifiques internationales ; l'infaillibilité papale et l'armement général sont les crises délirantes de deux despotismes à l'agonie. Comme Dieu, l'État s'est placé tellement en dehors et au-dessus de nous, qu'il
doit finir par rejoindre le premier dans les nuages et à disparaître avec lui de noire vue.
L'émancipation de lorganisme scientifique sera une des ccHlséquences de l'émancipation de l'organisme économique; les luttes ardentes que se livrent encore aujourd'hui les partis politiques, c'est-à-dire les représentants des vieilles formes sociales, sur le terrain de l'enseignement, sont la preuve que ce dernier n'est pas encore socialement organisé, c'est-à-dire suffisamment dégagé du principe d'autorité, soit spirituel, soit laïque; ce n'est pas, en effet, ni au pouvoir, ni à l'Église à diriger l'enseignement ; c'est, au contraire, à la science en rapport avec les vraies conditions économiques, artistiques et familiales de la société à donner l'impulsion et la direction à la fonction politique. La science n'est directement dépendante que du milieu géographique et physiologique en général ainsi que des conditions économiques, artistiques et génésiques qui l'éveillent et en suscitent les développements constants ; elle est antérieure et supérieure à la morale, au droit et à la politique, qui doivent obéir à ses commandements et non les lui imposer, sauf, comme nous le verrons, par voie de réaction et dans des limites très étroites, aussi étroites, en réalité, que l'intervention du libre arbitre et de la volonté qui, dans l'individu, sont les fonctions correspondantes à la politique dans le superorganisme social.
Ces considérations expliquent pourquoi la science est d'autant moins libre et organisée, que le corps social se rapproche davantage du type militaire et religieux. La répétition fréquente des mêmes phénomènes dans le milieu géographique et économique oti il se trouve placé suscite chez l'homme des émotions et des idées qui, en se consolidant et s'associant, forment des états de conscience de plus en plus résistants, complexes et étendus; ces idées et ces états de conscience chez les tribus primitives et dans la plupart des civilisations anciennes, sont d'autant plus durables et autoritaires que les milieux sont plus lents à se modifier; l'autorité centrale, représentée par le chef militaire, le chef de la communauté économique, le détenteur du rituel et du culte, y est la
conséquence naturelle de ces rapports entre l'état social interne avec le milieu général externe; cette autorité 'absorbé donc en elle la direction des idées comprimées naturellement par Thabitude, rasage et tout le cérémonial qui les consacre jusques et y compris dans la suite le rituel, le culte, les religions et les diverses entités métaphysiques où tout cet appareil autoritaire finit par se résorber; il en est de même de l'État, passé à la conception d une simple entité métaphysique, sans correspondance pour ainsi dire avec la réalité organique, comme il est compris aujourd'hui.
A Athènes, République industrielle et commerçante, renseignement et la science étaient plus libres qu'à Sparte, État principalement militaire, où ils étaient fortement réglementés, de même qu'à Rome, où leur organisation était très grossière. Nous distinguons déjà parfaitement dans nos sociétés modernes les plus avancées comment l'organisme scientifique en arrivera à se dégager naturellement de l'autorité. Cette émancipation s'y effectue, en effet, déjà d'une façon parfaitement régulière par l'organisation de l'enseignement commercial, industriel et professionnel; là, bien que l'autorité civile intervienne encore pour provoquer la création de ofes établissements et les favoriser par des subsides, la tendance est à mettre directement ces organismes sous l'influence directe des groupes commerciaux, industriels et professionnels, qui, sous la dénomination de syndicats, sont en voie de constitution presque générale. L'avenir prouvera que ce sont ces groupes naturels, issus du plus profond de notre évolution économique et comprenant dans leur sein tous les agents de la circulation, de la consommation et de la production, tant industrielle qu'agricole et artistique et, par cela même, tous les pères de famille, qui seront la base de l'organisation pédagogique et scientifique, pratique et théorique de la fonction scientifique socialisée.
Ici, comme ailleurs, le progrès organique s'affirme donc dans une direction conforme aux classifications générales et fonctionnelles que nous avons antérieurement déterminées : il y a eu des instituts généraux du commerce, de l'industrie et de l'agriculture avant qu'il y ait eu des écoles professionnelles spéciales et, d'un
autre côté, l'enseignement professionnel, sous limpulsion antérieure du développement économique, s'émancipe avant l'enseignement scientifique et surtout sociologique Aussi, dans les pays les plus arriérés, cest-à-dire les plus autoritaires et les plus rapprochés (lu type militaire et même dans les pays industriels à tendances plus pacifiques, l'enseignement scientifique, théorique et celui des sciences sociales, telles que l'économie politique, la morale, le droit et la politique, revêtent-ils encore généralement un caractère officiel, même dans les universités libres, et les doctrines qui se permettent de critiquer les prétendues bases de la société en sont soigneusement écartées; le socialisme notamment n'y est pas même exposé, ni même discuté, tout au plus y touche-t-on pour l'excommunier et fulminer contre lui des anathèmes ; là même où il est parvenu à se glisser hypocritement, il est parfaitement émasculé et inoffensif.
Tout cela n'a rien qui doive nous décourager; quiconque croit avec nous que le développement scientifique constitue un développement organique, reconnaîtra que cette situation est un stade naturel du progrès en rapport avec une situation générale qui en détermine l'évolution et la direction; fixer les conditfcns de cette structure et de cette évolution, c'est par cela même démontrer qu'elles ne sont pas éternelles, mais, bien au contraire, la transition indispensable et naturelle vers des formes plus complexes et plus hautes réservées, sinon à nos contemporains du moins à nos descendants, par la société future.