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FONCTIONS ET ORGANES DE LA MORALE

Tout homme, considéré individuellement ou à Tétat grégaire et social, se meut au milieu d'un ensemble de conditions physiques ; plus il s'adapte complètement à ces dernières, mieux son existence est équilibrée et assurée ; il en est de même lorsqu'il est capable d'accomplir, dans la plénitude de la santé et de son intelligence, «es fonctions biologiques et psychiques ; dans tous les cas, par l'exercice et le développement de cette activité, il accumule et accroît la somme de ses sensations agréables par sa victoire sur «elles qui ne le sont pas ou qui le sont moins ; la vie économique, génésique, artistique et scientifique des sociétés, de la même manière, s'agite entre les deux pôles de la douleur et du plaisir ; leur bonheur s'accroît à mesure que meilleure satisfaction est donnée à ses multiples besoins.

C'est d'après la nature de leurs sensations, d'après leurs expériences antérieures, empiriques et instinctives d'abord, scientifiques dans la suite, que les hommes règlent leur conduite. La conduite n'est pas autre chose que l'adaptation de nos actes à des fins; elle est un ensemble organique d'actions dont chacune est en rapport avec les autres; elle est une certaine conformation de nos actes au milieu physique et aux conditions physiologiques, psychiques, économiques, génésiques, artistiques et scientifiques de toute structure sociale. Ce qui est bon se confond avec le plaisir, ce qui est mauvais, avec la peine; la théorie religieuse des peines et des récompenses a sa raison sociale transitoire dans cette appréciation tout à fait simpliste et primitive, mais en somme

humaine et réaliste du bien et du mal ; il en est de môme de la doctrine jésuitique, qui se trouve au fond de toutes les religions et de la plupart des métaphysiques, que la fin justifie les moyens; la conduite est, en effet, bonne ou mauvaise, cela est indéniable, suivant qu'elle s adapte ou non à sa fin ; les adorateurs du succès n ont pas tort en principe, ils ne se trompent généralement et no trompent les autres que sûr le but t réaliser, et, par conséquent, aussi sur les moyens convenables.

Tous les facteurs sociaux, toutes léâ fonctîôrts, tous les organes que nous avons analysés et décrits antérieurement, jusques et y compris lès fonctions et organes scièntifiqùeà, se diflerencient doïic naturellement, par le seul effet de leur croissance on un ot^anisme moral, c'est-à-dire en un régulateur spécial nouveau "dont la fonction, dans le sens le plus étendu, est là direction dé la conduite.

La conduite, cependant, n'est pas la morale, cellô-ci y est sfeulefment impliquée; ia morale est une espèce 'de conduite dont il nous reste à déterminer les caractères; pour cela, il convîeût de revenir sur les considérations précédentes.

Le milieu physique en rapport avec notre activité biologique et psychique, la vie économique, artistique, génésique et scientifique, par cela mêhie qu'ils ont pour conséquence individuelle et sbfeiale une adaptation de plus en plus spéciale, créent un ensemble d'habitudes privées et collectives ; ces habitudes se consolident à la fois en vertu des propriétés inhérentes à la structure huihaine et de celles qui distingueht la structure sociale; c'est aiilsi que se forment nos mœurs. Non-seuleiïient la même conduite générale est primitivement imposée à tous par les mêmes influences géiiérales ambiantes, mais les habitudes qui en résultent sont transmises héréditair'ertienl dans Forganisme physiologique et psychique; elles sont également fortifiées et tendeht de plus en plus à se généraliser par cet esprit d'imitatioh doAt nous atoïis des exemples dans la contagion du rire et des larmes, du courage et de la peur et dans ces suggestions, syihpathiques ou non, qui ont leur source dans l'action réflexe cérébrale et qui sont l'origine de ce con-

sensvs à Ifi fois inconscient et autoritaire qui remplace, dans les sociétés primitives le régime raisonné et contractuel des sociétés supérieures.

Les besoins et Timpressionnabilité nutritifs, sensitifs, affectifs, émotionnels et intellectuels des individus, leurs passions, leurs désirs, leurs volontés se fixent ainsi, s etendenl et se transmettent naturellement des uns aux autres dans le temps et dans T^espace, par le seul effet de leur constitution physiologique et psychique; les fonctions sociales trouvent donc un terrain tout préparé en vue d'une extension et d'une cohésion encore plus parfaites de la conduite de la communauté. Il se forme une impressionnabilité, une sensibilité, une intelligence, une mémoire, une volonté communes, conscientes ou non, par l'exercice des fonctions économiques, génésiques, artistiques et scientifiques dans les sociétés; de là des mœurs plus ou moins élevées en correspondance avec chacune de ces fonctions et en rapport avec leur développement, mœurs qui se ^xent et s'étendent à leur tour de plus en plus j)ar la sympathie, la suggestion, l'hérédité et l'éducation.

Nous avons vu antérieurement comment, à la suite des organes plus généraux de la société, se dégage l'organisme scientifique par lequel finalement les sociétés arrivent à la pleine conscience de leur activité, au môme titre que les individus; le sens moral n'a pas d'autre origine, il est le produit le plus élevé de la vie intellectuelle des individus et det sociétés, il n'existe pas d'autre organe ni de localisaxion innée de 1^ conscience chez les uns ni chez les autres; l'impératif catégorique de Kant n'est pas une cause, mais reflet d'une incommensurable évolution, dont les racines se perdent dans les profondeurs de la matière inorganique et dont la fleur s'épanouit aux sommets les plus élevés de la science.

Ainsi, la conduite privée est dirigée par les sensations agréables ou douloureuses et par les états de conscience plus ou moins raisonnés que ces impressions déterminent ; la conduite ou les mœurs sociales sont dirigées par les mêmes sensations, mais collectives, en rapport avec les diverses fonctions, sociales; à mesure que. de la siniple impressionnabilité nutritive e.t génésique Içs société^

s'élèvent à la sensibilité artistique et à la vie scientifique, et surtout à cette dernière périr>(]o elles règlent leurs actions en conformité de la raison et il se Ibrme en elles un sens nouveau, le sens moral. Ce dernier se confondit d'abord très longtemps avec l'autorité religieuse, il se dégagea non moins péniblement des systèmes métaphysiques, jusqu'au jour où la science elle-même étant devenue libre et indépendante, la société fut en possession de sa propre conscience.

De même que dans la description des organes antécédents, nous voyons donc ici la fonction morale se différencier organiquement et directement de la fonction immédiatement antérieure et par elle indirectement de toutes les autres. Socrate et Platon avaient en partie raison d'identifier la vertu et la science; nous savons, en effet, que l'immoralité est la conséquence de fausses vues intellectuelles et que le progrès moral, par conséquent, résulte du redressement de ces dernières ; l'ignorant est généralement faux et égoïste, de même que toutes les créatures physiquement ou intellectuellement inférieures à leur milieu; la morale est la santé des sociétés dont les fonctions s'adaptent harmoniquement à leurs fins.

Il n'y a donc pas de morale absolue, innée et prédéterminée, mais une morale relative, acquise, transmise et dérivée, comme la science même dont elle est le produit. Est-ce à dire que la morale change suivant le milieu social et qu'elle n'ait en somme rien de fixe et de nécessaire? Le prétendre serait contraire à l'origine scientifique même que nous lui attribuons; la science, elle aussi, est relative, puisqu'elle ne connaît et ne recherche des choses que leurs rapports, leurs propriétés et leurs lois ; cependant ceux-ci, elle ne les découvre pas du premier coup d'œil, la constitution successive et hiérarchique des sciences en est la l)reuve ; cela empèche-t-il ces rapports, ces propriétés et ces lois d'être nécessaires? Il résulte au contraire de nos observations que la théorie d'une morale relative et dérivée n'est nullement en contradiction avec l'existence d'une morale idéale; mais quelle sera cette morale idéale? Elle ne peut évidemment être entrevue

que par l'humanité* elle-même, intelligente et consciente; les progrès de la science permettant seuls d'étendre la portée des prévisions sociales, l'idéal moral des sociétés sera toujours et inévitablement restreint à nos prévisions scientifiques; cet idéal est suffisant, au delà il ne peut y avoir que des hypothèses et des déceptions,

Après avoir décrit ainsi le mode de création naturelle de l'organisme moral des sociétés et indiqué que ce point de vue est la seule explication rationnelle de la morale et même de la morale idéale, nous pouvons examiner de plus près les formes et les fonctions de la morale ainsi que quelques-uns de ses rapports indirects avec les autres organes de la société.

Comme tous les organes sociaux, l'organisme moral revêt, dans sa structure primitive, des for]pfies autoritaires empruntées naturellement aux formes de même nature des organismes plus généraux où il est d'abord impliqué. La morale indépendante n'est pas une création spontanée, elle est le résultat d'une évolution laborieuse de toutes les fonctions sociales antérieurement décrites et dont le développement successif produit un résidu de propriétés sociales nouvelles et particulières, qui concourent à la formation d'une structure spéciale, où elles se fixent et se régularisent à leur tour : la structure morale; cette structure et cette évolution sont donc en rapport avec chacun (les autres organes sociaux et avec l'ensemble du superorganisme social

xsous avons vu comment la morale est un aspect spécial des mœurs et ces dernières de la conduite en général; les mœurs et la conduite dérivent des phénomènes physiques, physiologiques, psychiques, lesquels sont les facteurs premiers et déterminants des mœurs sociales, économiques, génésiques, artistiques, religieuses, métaphysiques et finalement scientifiques Nous verrons l)lus tard, notamment dans la dynamique sociale, comment il se crée des mœurs et une morale juridiques et politiques.

Ainsi, avant de se difl[*érencier, comme elle est occupée à le faire à notre époque, des formes métaphysiques, la morale est

d'abord confondue dans la structure religieuse, avant celle-ci dans le cérémonial, le rituel et les combinaisons artistiques, enfin dans les relations sexuelles et familiales et, tout à fait primitivement, dans les rapports qui constituent la vie purement nutritive des sociétés Cette succession hiérarchique du développement moral est parfaitement établie, par exemple, par cette observation de M. G. Mortillet que, pendant toute la période de r^poque quaternaire qui a reçu le nom' d'âge de la pierre taillée, l'Européen autochtone se nourrissait exclusivement de chasse, de cueillette et dépêche, vivait sans aucun sentiment religieux, sans même ensevelir ses morts, quoi qu'il fût déjà assez artiste pour tracer des dessins très exacts sur le bois des rennes

Les habitudes, la conduite, les mœurs des sociétés ayant donc nécessairement été çn corres|)ondance avec les formes primitives de ces dernières et, avant tout, avec les formes guerrières et autoritaires qui présidejnt à la constitution de presque tous les agrégats humains et qui donnent leur empreinte à tous les organes sociaux postérieurs, sont donc aussi, en même temps que la morale qui en dérive, originairement autoritaires.

Rien nest plus despotique que les habitudes et la discipline militaires; les mœurs d'une petite localité sont beaucoup plus rigides que celles d'une capitale; chez les populations primitives et incultes, la moindre contravention aux usages entraîne les plus grands supplices; plus on remonte le cours des civilisations, moins les modes changent; encore aujourd'hui, dansles pays les plus avancés, les usages sont plus rigoureux même que la loi. C'étaient des idées courantes jusqu'au xviii® siècle, en Europe, que la tyrannie et la superstition, bien que mauvaises en principe, étaient préférables à l'athéisme et à l'anarchie (1)' Si de pareilles idées, du reste en rapport avec la structure sociale générale du

(1) CeUe idée avait«ilé expriméeanlérieurement par Bodin {De ia République, liv. IVi, à la suite de lous les philosophes et écrivains politiques anciens, dans les termes énergiques suivants : c Et touf, ainsi que la plus forte tyrannie, n'est pas si misérable que Tanarchie, quand il n'y a ni prince ni magistrats ; aussi la plus forte superstition du monde n'est pas, à beaucoup près, si détestable que l'athéisme. »

temps, sont loin d'être complètement abandonnées, même de nos jours, on comprend avec quelle force elles devaient diriger la conduite morale des civilisations anciennes. Rien n'était plus profondément égoïste, par exemple, que la morale romaine; Rome était le centre du monde, qui, tout entier, était chargé de la nourrir et de l'enrichir; les mœurs y étaient cependant soumises à la discipline la plus étroite et jusque dans les derniers temps, malgré le dévergondage général dont ils donnèrent du reste l'exemple, les empereurs ne cessèrent d'avoir la prétention de les réglementer. La censure était, au surplus, une institution qui se rattachait directement aux origines même de la cité romaine; elle était née de l'organisme familial dont la constitution était essentiellement despotique dans l'antiquité ; elle dérivait de la surveillance exercée par le pater et plus tard par la gens sur chacun des membres de la famille et du groupe ; la censure avait pour fonction le contrôle de la vie économique, familiale, artistique (le luxe), religieuse et morale de la cité; le censeur n'avait naturellement aucun pouvoir juridique ou politique proprement dit ; les institutions juridiques et politiques sont en effet de leur nature moins générales que le domaine de la morale, mais, par cela même, il en avait le contrôle direct.

Pendant tout le moyen âge et jusqu'en 1789, nous voyons, en Europe, les gouvernements intervenir de la même manière dans la réglementation des mœurs ; c'est ainsi que la plupart des princes, qui n'avaient pas honte d'altérer les monnaies et de se livrer aux actes les plus malhonnêtes et les plus arbitraires, allaient jusqu'à édicter des ordonnances très sévères et très minutieuses pour les actes et les habitudes les plus ordinaires de la vie, tels que les repas, le costume, la vaisselle et'les bijoux, les heures à consacrer au sommeil, etc.

« Moins, écrit Jacolliot, le peuple, la tribu, le clan, les différentes agglomérations d'hommes, enfin, que vous visitez, sont civilisés, et plus ils tiennent à leurs moindres coutumes, à leurs usages les plus insignifiants, qui, presque toujours, ont une origine religieuse. » Le despotisme moral exercé par l'autorité

militaire, économique, familiale et religieuse n*est donc pas en réalité un despotisme pour ceux qui le subissent, car il est en rapport avec la structure sociale générale, avec le consensus public; il tie devient réellement insupportable qu'à partir du moment où, grâce aux changements que le progrès introduit dans les idées, cet accord moral commence à se briser. Jusque là, l'intervention autoritaire est un bien, puisqu'elle sert à établir une certaine cohérence dans lés mœurs primitivement incohérentes et dissolues; cet otKce, le chef militaire, le maître économique, le père de famille, le directeur spirituel du cérémonial et du culte, plus tard les chefs des diverses écoles métaphysiques, le remplissent successivement avec une autorité au surplus toujours plus débile, jusqu'au jour où la science étant constituée à tous ses degrés, établit, par la seule force de la raison, cette cohésion morale indépendante et progressive, qui est la forme la plus parfaite de la morale sociale. Aujourd'hui, la force morale correspond à la liberté morale, laquelle est déterminée uniquement par la science; l'opinion publique, avec ses multiples organes de contrôle et de diffusion, est la seule régulatrice rationnelle des mœurs ; ni la discipline militaire, ni le despotisme économique, ni la puissance paternelle, ni l'autorité religieuse, ni les formules de la métaphysique, ni la loi dans les cas où, comme il n'arrive que trop souvent, l'Etat impersonnel moderne ferait siennes les billevesées de l'école, ne peuvent plus prétendre à la direction morale des sociétés civilisées; la restauration de cette censure serait un anachronisme ; elle ne correspondrait plus à la réalité sociale, qui, de tous ses organes, a sucessivement expulsé les formes autoritaires; elle serait en contradiction avec le but même de la morale, qui est de créer cette cohérence sociale par la substitution progressive d'un idéal commun purement scientifique au déterminisme abject provoqué par les instincts les plus bas. La science et la morale sont antérieures au droit et à la loi; ceux-ci doivent leur obéir et non les diriger ; aucun pouvoir, aucune législation ne pourrait arrêter la démoralisation d'une société dont les fondements économiques, familiaux, artistiques

et scientifiques sont minés. Quand ces bases s'effondrent, les sommets s'écroulent ; rien ne peut contre ces lois de la mécanique ; dans ces cas, les belles lois ne sont que le fard dont on revêt parfois les morts ou les mourants : elles sont l'hypocrisie de la vie.

La différence entre la morale primitive et la morale civilisée ne gît pas en réalité dans la force même de la contrainte, mais dans la nature et la structure de cette dernière ; l'une est réflexe, instinctive, externe et autoritaire, l'autre raisonnée, méthodique, interne et véritablement contractuelle ; le passage de la premièi'e à la seconde s'effectue par l'élimination successive du principe autoritaire sous ses formes diverses : militaires, économiques, familiales, artistiques et mythologiques, religieuses et métaphysiques. Ce progrès, nous le devons avant tout au développement scientifique ; lui seul, en créant successivement en nous des états de conscience plus vrais, nous met à même d'apprécier de plus en plus exactement l'importance, la portée et par conséquent la finalité de nos actions en rapport avec nos intentions, les moyens à employer et les besoins à satisfaire. Ainsi, pour un sauvage, il est bien plus répréhensible de ne pas observer tel usage ou tel cérémonial que de manger ou de tuer son semblable ; chez les Romains, la parole donnée avait moins de valeur que l'observation de certaines formules; pour le chrétien, même moderne, la négligence de certaines pratiques extérieures est plus abominable de beaucoup que l'hypocrisie ; pour le financier, l'exploitation la plus éhontée du travail se confond avec l'honorabilité la plus exquise. C'est évidemment la fausse direction intellectuelle qui produit ici la confusion morale; le droit et la loi ne font que sanctionner ce trouble et ne peuvent y remédier. Les mœurs et la morale sont en réalité si bien antérieurs et supérieurs au droit, que dans l'Inde française, par exemple, suivant un voyageur, « les condaûmés à l'emprisonnement ne sont pas méprisés par leurs compatriotes; ils travaillent tous les jours à l'air, aux travaux publics et rentrent à la prison le soir;, c'est ainsi que, pour cette coutume, comme pour mille autres, la race envahie parvient peu à peu à reprendre ses antiques usages et à les faire accepter de l'envahisseur » .

Toute société a une morale, en ce sens que toute société a une conception plus ou moins cohérente et exacte du bien et du mal ; dans les sociétés primitives, ce consensus est tellement vague, que la morale s'y confond avec les coutumes, les mœurs, les simples habitudes, la conduite en général ; ce qui est bon, ce qui convient, c'est ce qui est habituel ; cela est bien en réalité, car ce qui est devenu habituel, et par conséquent d'une exécution plus facile, par la répétition des mêmes actes, est d'ordinaire ce qui a été imposé par les circonstances; l'éducation morale devait naturellement avoir pour point de départ l'empirisme. Cependant, même quand les habitudes ont perdu leur raison d'être, elles ont une tendance à persister, par cela même qu'elles nécessitent un moindre effort physiologique, psychique et social que l'innovation ; les croyances superstitieuses, les religions, les formules métaphysiques, le droit et la loi sont autant de forces réactionnaires qui concourent à vinculer le progrès moral jusqu'au moment où la poussée des forces sociales antécédentes, et particulièrement la poussée scientifique, produisent une situation morale telle, que la résistance aux réformes devient plus douloureuse à la société que la reconnaissance des nécessités nouvelles et son adaptation à ces dernières, tout se réduisant en dernière analyse à une sensation de plaisir ou de peine.

Plus la vie est simple, plus les habitudes, les mœurs et la morale sont immuables et d'une observance inflexible; quand l'adaptation sociale ne s'opère qu'avec les conditions les plus générales, les variations sociales sont également très rares, la simple action réflexe suffit à établir la correspondance avec le milieu, l'acte suit immédiatement la sensation sans raisonnement, c'està-dire sans intervalle appréciable et sans l'intervention d'un élément psychique modérateur et régulateur; l'absolutisme qui résulte d'un tel état de conscience est le plus rigoureux de tous les absolutismes; l'Inquisition espagnole n'était rien en comparaison du despotisme qui, dans une société simpliste, règle les actions les plus ordinaires de l'existence, sans aucune distinction entre leur importance et sous la sanction d'une peine généralement

unique : la mort, aussi bien et plus pour une attitude irrégulière que pour un assassinat.

Ne considérons, en effet, qu'un des aspects les plus particuliers des mœurs, la mode; chacun peut reconnaître que non seulement dans les sociétés primitives, mais dans les centres les moins avancés de notre civilisation, dans les petites villes de province par exemple, elle est bien moins changeante et plus despotique que dans les capitales, et que, dans ces dernières même, elle a une importance d'autant plus considérable que la classe de la population que l'on considère vit dans l'oisiveté économique et intellectuelle ou se livre aux multiples spécialités du travail manuel et de la pensée.

La morale est le résidu laissé dans la conscience par la vie économique, artistique, familiale et scientifique ; tandis que l'activité économique, artistique et familiale, livrée à ses propres forces, n'élève pas la conscience morale au-dessus d'un état réflexe et instinctif, la science, en y introduisant le raisonnement, la méthode et, par conséquent, la précision et la prévoyance, perfectionne cet organisme en le douant de cette sensibilité supérieure qui lui permet de ressentir non-seulement ce qui est utile et ce qui est agréable et beau pour l'individu et le groupe étroit de sa famille ou de sa société particulière, mais ce qui est vrai pour tous et dans l'intérêt de tous et ce qu'il faut par conséquent travailler à réaliser, l'idéal moral dans les limites déterminées par la science.

La relation directe de la morale avec son facteur antécédent immédiat, la science, explique comment la morale doctrinale, c'està-dire les règles de morale émanées des représentants les plus éclairés et les plus conscients d'une société, sont bien supérieures à la moralité réelle de cette dernière, dans la même mesure que la morale théorique est au-dessus de la morale pratique. La monogamie, par exemple, qui fait partie non-seulement de la morale, mais du droit positif de la plus grande partie de l'Europe, correspond à une situation de fait absolument contradictoire, c'est-à-dire polygamique et polyandrique, caractérisée par l'adultère et la prostitution. Nous constatons ici, par le fait, la formation d'une

conscience morale, scientifique et idéale, à la suite et au-dessus des simples mœurs dérivées des formes inférieures de l'activité sociale; ces dernières peuvent produire des états sociaux de conscience, capables de ressentir ce qui est économiquement avantageux, artistiquement beau, familialement Ifon, ils sont insuffisants pour créer et oi'ganiser en nous cette sensibilité particulière qui nous permet d'être en communion avec ce qui est scientifiquement vrai et progressivement mieux.

Le progrès moral devait avoir pour point de départ l'adaptation aux conditions les plus générales de la vie et s'élever successivement à des correspondances de plus en plus spéciales ; l'observation rigide de ces coutumes étroites, dont nous recherchons parfois vainement la signification et qui nous choque aujourd'hui, avait sa raison d'être autrefois ; un acte, un geste, un simple cri, à la chasse, à la pêche, à la guerre, pouvait mettre en danger l'existence de la tribu entière; de même, en général, l'inobservation de certaines règles consacrées par une expérience vraie ou fausse. Le cérémonial, la façon de se tenir, l'habitude {habitus), la façon de vivre, la conduite en un mot, dans le sens le plus étendu, était ce qui constituait la morale primitive; c'était ce qu'il y avait de plus tangible pour la conscience; c'est par là que se manifestaient les émotions et les idées. Le despotisme du groupe, l'autorité religieuse et politique y attachaient naturellement une importance extrême ; ne pas courber le front devant le chef ou le prêtre était un véritable acte révolutionnaire, puni de mort; de même, toutes ces observances qui accompagnaient tous les actes de la vie, auxquelles nos ancêtres attachaient tant de prix et qui nous paraissent si ridicules aujourd'hui, bien que nous soyons nous-mêmes soumis à des milliers d'usages aussi rigoureux et non moins absurdes, sans essayer même de nous rebeller contre ces derniers.

La forme extérieure la plus apparente, voilà par où se manifestaient le plus clairement les intentions et les pensées intimes des membres de la société ; tant que Ton observait ces formes, la présomption était naturellement que Ton n'était pas en hostilité avec

rintérêt général, vrai ou faux, et la conduite appropriée. Aristote, dans sa Politique, recommande de « surveiller soigneusement la conduite privée des citoyens qui aiment les innovations. Vous établirez, écrit-il, un magistrat pour inspecter toute manière de vivre'qui ne s'accorderait pas avec l'esprit du gouvernement. » Ne croirait-on pas lire une circulaire d'un ministre de l'ordre moral de l'Empire ou de la République? Le concile de Latran recommandait aux évêques de se faire dénoncer « les gens menant une vie singulière et difierente de celle du commun des fidèles ». Un hérétique pouvait échapper au dernier supplice et satisfaire l'autorité par. la soumission apparente aux formes extérieures ; ces apparences suffisent encore actuellement à l'Eglise catholique. Quand les croyances formelles et les religions en arrivent ainsi à être en opposition avec les contactions intimes, elles ne sont plus des organismes régulateurs et modérateurs de la conduite et des mœurs, mais, au contraire, un élément de démoralisation, puisqu'elles font de l'hypocrisie l'instrument même de leur puissance; le polythéisme grec et romain et le catholicisme moderne nous fournissent des exemples frappants de cet état de conscience transitoire et indécis qui précède dans les sociétés la consolidation d'une conscience nouvelle; l'émancipation' définitive et complète des sciences permet d'espérer que le consensus moral en voie de formation sera cette fois purement scientifique ; le lien social qui en résultera, pour être moins tyrannique, sera bien plus étroit et plus universel que celui qui nous tint si longtemps assujettis à la domination religieuse et que l'Etat métaphysique moderne est impuissant à reprendre en mains ; la morale positive se suffit désormais à elle-même; dans les sociétés primitives, une innovation, même futile, pouvait mettre en danger l'existence de la communauté entière ; il n'en est plus de même de nos jours ; le despotisme peut et doit désarmer ; il est lui-même le péril ; la vie sociale est tellement complexe, que tout changement, par cela même qu'avant de se réaliser en acte il doit passer par la filière d'une infinité de centres modérateurs et régulateurs successifs, est forcément condamné à être raisonné et méthodique, au lieu de subit et réflexe

qu'il était autrefois ; les coups d'Etat réactionnaires et révolutionnaires ne sont pas dans la nature des sociétés civilisées, pourvues d organes suffisants pour diriger leur marche; la morale, à l'exemple de la science, est devenue indépendante; elle est audessus des religions et des systèmes ; s'il avait dépendu uniquement de ces derniers, elle eût été à jamais compromise ; c'est la science seule qui Ta sauvée.

Ainsi, la fonction de la morale est, en tenant compte des nécessités physiques, physiologiques et psychiques et en suivant l'impulsion de la vie économique, artistique, familiale et scientifique, de dégager de tous ces facteurs et de centraliser dans son organisme, doué d'une sensibilité spéciale à cet effet, non-seulement ce qui est utile, beau, bon et vrai, mais ce qui est mieux; elle n'est pas seulement un organe régulateur et modérateur, mais un fauteur de progrès.

Malgré les nécessités de la lutte pour la vie et, ajoutons le franchement, à cause même de ces nécessités, la morale sociale s'imprègne de plus en plus de bienveillance, d'altruisme et, ce qui mieux est, de justice; le bonheur individuel trouve sa satisfaction la plus complète dans le bonheur de tous ; la suprême jouissance est encore de se sacrifier au besoin pour les autres. La morale n'est pas innée; comme la science, elle est acquise et se transmet héréditairement; elle n'est pas une entité, mais une formation organique dérivée, un véritable acquêt de communauté.

La morale sociale indépendante est l'œuvre de notre siècle ; elle est le résultat de la constitution finale de l'échelle hiérarchique des sciences par l'avènement de la sociologie ; comme cette dernière, dont elle est une branche spéciale, elle s'est définitivement affranchie des religions et des systèmes ; ceux-ci ont remplacé provisoirement la morale, jusqu'à ce qu'un développement scientifique suffisant permît 'de se passer de religion et de métaphysique dans la conduite des hommes en société; les croyances superstitieuses et les philosophies, aussi bien anciennes que modernes, n'ont pas eu d'autre office moral. Le vedisme, le brahmanisme, le boudhisme, Thermétisme, le maszdéisme, le confucianisme, le

magisme, le baalisme, le druidisme et le polythéisme gréco-romain confondent perpétuellement et de la façon la plus complète tous les actes de la vie, attachant la même importance aux plus insignifiants qu'aux plus graves; le cérémonial et le rituel y absorbent constamment la science, la morale et le droit; l'incohérence morale la plus grande y correspond en réalité à la cohésion externe et superficielle. Il n'en est pas autrement avec le judaïsme, l'islamisme et le christianisme; la bible, le coran et les évangiles, en ce qui concerne leurs préceptes moraux, n ont jamais été pratiqués ; ces codes religieux confondaient la morale avec la politique, le droit positif, la métaphysique, la conduite privée, les règles de rhygiène, les relations familiales et Torganisation du travail ; ils ne constituaient pas la morale, par Texcellent motif qu'aucun d'eux ne relevait des sciences, mais que tous au contraire étaient de formation antérieure et prétendaient les dominer.

Une prétention analogue caractérise la métaphysique ; aussi son influence morale sur les masses a-t-elle toujours été nulle ; les mœurs sociales ont toujours évolué sans égard aux systèmes spiritualistes, matérialistes et autres, jusqu'au jour où, comme nous l'avons vu, les écoles métaphysiques se sont dissoutes dans le système général des sciences positives, y compris les sciences sociales ; à partir de ce moment, les mœurs sociales, de purement réflexes et instinctives, tendent à se constituer en une morale rationnelle basée sur les seuls commandements des impératifs, non plus catégoriques et innés de la raison absolue, mais de la conscience scientifiquement progressive.

Le travail, l'art, la famille sont, par eux-mêmes et par leur seule qualité d'organismes, des éléments modérateurs et régulateurs, par conséquent moraux, des sociétés, mais leur action est principalement réflexe et instinctive; la constitution hiérarchique des sciences, par son insensible substitution aux croyances superîstitieuses, religieuses et métaphysiques, fournit aux sociétés des règles de conduite conformes non plus seulement à leurs intérêts immédiats et souvent égoïstes, mais à leurs intérêts lointains les plus élevéSjde telle sorte que l'idéal moral, au lieu dese perdre dans

les nuages, reste toujours intimement relié aux acquisitions et aux prévisions scientifiques.

Les civilisations les plus anciennes, notamment celles de l'Inde, de la Chine et de la Grèce, ont épuisé toutes les doctrines morales jusques et y compris l'altruisme, de même qu'elles ont parcouru lo cycle entier des systèmes métapliysiques; le cercle des hypothèses est en réalité très étroit; il n'est guèrp de civilisation particulière qui, à moins d'être arrêtée dans son évolution, ne le parcoure; l'Europe à cet égard n'a fait que suivre la tradition commune, mais en Europe, pour la première fois, et d'abord dans la Grièce antique, la science s'émancipa des temples et des systèmes ; elle est descendue insensiblement des hauteurs, de plus en plus brillante et visible au sortir des brouillards; maintenant elle pénètre et pénétrera de plus en plus les masses ; par elle sera noué le lien moral, le consensus universel, que les religions, les doctrines et les codes ont provisoirement, mais vainement, essayé d'établir par la terreur et la contrainte.

La morale en réalité, aussi bien que la philosophie, les croyances, les arts, la famille et le monde économique, se développe en rapport avec la science. Immanente à la société, progressive comme elle, elle change suivant les lieux, le tpmps et les circonstances; sa fonction immuable est cependant d'assurer à la société la réalisation de ce qui est bien, non-seulement pour sa conservation, mais pour sa croissance et son amélioration.

Il y a des mœurs, une morale et des délits relatifs non-seulement à chaque classe de phénomènes sociaux, mais à chaque spécialité de ces classes; il y a, en un mot, des mœurs, une morale, des délits professionnels; les militaires ont leu7^ honneur; les avocats, les prêtres, leur discipline; en sens inverse et en général, il y a des mœurs, une morale et des délits purement sociaux et conventionnels; tel qui aurait été un héros dans les âges barbares, est un simple criminel aujourd'hui ; la polygamie est un délit en Occident; il y a même des professions délictueuses, telles que la contrebande, et qui en elles-mêmes ne sont pas inimorales. Le parricide est une obligation morale des enfants chez certaines populations sauvages, de même que l'adultère et l'inceste.

La preuve que la vie économique détermine l'idée morale et juridique, nous la trouvons dans ce fait que, chez les sauvages, le meurtre est généralement moins sévèrement puni que le vol. Pourquoi? Évidemment parce que l'individu était moins précieux que les valeurs mobilières. Même chez les populations primitives, l'adultère n est pas puni comme immoral, mais à titre de vol. En temps de famine, l'Australien tue une vieille femme et pas son chien.

Il ne peut pas y avoir d'autre définition de la morale que celleci : la morale est ce qui est socialement bien. Quant à savoir ce qui est bien, la science sociale seule peut nous le dire, elle seule, héréditairement transmise et développée par l'éducation, forme notre conscience.

Comme le progrès scientifique, le progrès moral sera de plus, grâce à un enseignement et à une éducation intégrale systématiques, une fonction collective; cette fonction, qui s'est opérée instinctivement jusqu'ici, se fera de plus en plus méthodiquement. Pourquoi les cultivateurs toscans et napolitains, auxquels tout grimoire alphabétique, jusque dans ces derniers temps, était inconnu, n'en ont-ils pas moins, d'après E. Reclus, beaucoup plus d'esprit et de savoir-vivre que des paysans du Nord, relativement instruits? C'est évidemment grâce aux avantages d'une longue civilisation, transmise physiologiquement et intellectuellement par 1 hérédité; la constitution effective des sciences et une éducation méthodique ne feront certainement que rendre plus active encore l'influence héréditaire.

On se demande souvent si le siècle actuel est plus moral que les siècles précédents et l'on oppose d'ordinaire à l'affirmative l'accroissement de la criminalité en général; c'est mal poser la question: La solution est dans ce fait indéniable, que la société actuelle étant de beaucoup plus complexe que les civilisations antérieures, chaque individu y est nécessairement obligé, en vue de s'adapter à la multiplicité croissante des rapports, d'exécuter un nombre sans cesse plus considérable d'actes de toute nature; de là inévifeblement un plus grand nombre de chutes, de défaillances et

d'erreurs, que lorsqu'il n'en exécutait que de très simples et en plus petit nombre; une observation scientifique rétrospective nous amènerait à juger que la proportion relative des erreurs scientifiques et morales a été en décroissance à peu près continue; à une appréciation primitivement et généralement incohérente des phénomènes scientifiques et de l'importance des actes relativement à la conduite personnelle et collective, s'est peu à peu substituée une compréhension plus exacte des rapports véritables entre les choses et les hommes et de l'obligation qui en naît pour la conscience de se conformer à cet ordre naturel; voilà ce qui constitue le progrès scientifique et moral.

Ce progrès, comme tout développement organique, est sujet à des crises et à des maladies lorsque, par suite de circonstances que nous aurons à examiner dans la pathologie sociale, les idées scientifiques et morales ne correspondent plus au reste de la structure sociale, soit qu'elles lui soient supérieures ou inférieures; ces crises, ces maladies, sont en définitive la seule sanction de la morale; il n'est pas, pour les sociétés, d'autre responsabilité, d'autres peines; elles sont, du reste, plus terribles que toutes celles que les théologiens et les législateurs peuvent imaginer.

En sociologie, aussi bien qu'en psychologie, le problème de la responsabilité morale et du libre arbitre ne permet pas de solution absolue ; la question dépend de la théorie de la volonté collective, que nous examinerons de plus près à propos des fonctions et organes politiques et principalement dans la dynamique sociale générale. Nous savons par la psychologie (1) que la volonté est un aspect complexe des états de conscience ; elle naît quand l'automatisme, l'action réflexe et instinctive cessent; des états de conscience complexes ont pour conséquence un manque do précision, un antagonisme entre plusieurs mouvements, une hésitation, c'est-à-dire un nouvel état de conscience, qui peut déterminer ou non une volition et aboutir à une action; ces mouvements volontaires, par l'habitude et l'hérédité, par exemple, peuvent devenir

(1) Abrégé de psychologie, p. 58 et suiv.

eux-mêmes automatiques. Au point de vue individuel, les désirs étant toujours déterminés par des antécédents, il est certain que personne nest libre de désirer ou de ne pas désirer; le désir dépendra de toules les connexions psychiques engendrées soit par la vie individuelle, soit par la vie collective acquise ou héritée et dont les résultats ont été assimilés à l'état organique dans la constitution de l'individu. La responsabilité morale de ce dernier vis-à-vis de lui-même et de la société est donc entièrement limitée ; mais que penser de la responsabilité morale de la société vis-à-vis de l'individu et vis-à-vis d'elle-même? La société, évidemment, l)cut invoquer les mêmes circonstances d'excuse et d'atténuation résultant de son inconscience et de ses antécédents historiques, (jLii déterminent en grande partie ses volitions et ses pratiques actuelles, plus automatiques, réflexes et instinctives, que rationnelles et méthodiques ; toutefois, la société, de même que l'individu, devient de plus en plus responsable vis-à-vis de celui-ci et d'elle-même, à mesure que sa mémoire et sa raison se développent, que sa conscience se dégage de la pure sensibilité nutritive ou affective et provoque par conséquent des désirs plus élevés et même un idéal, lesquels, à leur tour, suscitent chez l'individu une volonté, et chez la société une action politique plus conformes à la vérité scientifique et à la justice.

La sanction morale, individuelle et sociale n'en est pas moins toujours immanente ; l'individu et la société souffrent intérieurement, c'est-à-dire dans toutes leurs fonctions et dans tous leurs oi'ganes, de tous les actes injustes; les pénalités religieuses et h'gales ne sont qu'une symbolique de cette souff'rance intime, symbolique historiquement explicable, comme toute contrainte et toute aiilorité en général, mais logiquement inutile et contradictoire. A mesure que l'individu et la société se développent, la responsabilité devient en effet plus grande théoriquement, mais en fait les IKjJnes et les récompenses supra-mondaines ou terrestres disparaissent ou, du moins, leur tarif diminue; dans les sociétés peu civilisées, au contraire, où la conscience et par conséquent la responsabilité sont moindres, les plus terribles châtiments sont

réservés ici-bas et dans Tautre vie aux infractions même les plus indifférentes. Cela signifie, à n'en pas douter, que les progrès de la conscience correspondent aux progrès de la science et de la morale et rendent de plus en plus superflue l'intervention de la pénalité, précisément en raison même de l'augmentation de la responsabilité individuelle et sociale; quand les peines devraient être, en bonne logique, les plus sévères, elles deviennent inutiles, la contrainte morale résultant du consensus intellectuel collectif étant plus puissante que toutes les menaces et que tous les supplices humains et divins:

Le système des peines et des récompenses en vigueur encore dans nos établissements d'instruction et dans l'éducation familiale sont tout au plus le stimulant moral provisoirement nécessaire aux enfants et aux sociétés primitives; il a soa fondement physiologique et psychique dans ce fait incontestable que ce sont, en définitive, les sensations agréables ou douloureuses qui déterminent notre conduite; l'appréciation de ces sensations seule varie en même temps que la nature de notre sensibilité; plus celle-ci devient rationnelle, plus les prévisions lointaines et équitables tendent à l'emporter sur les sensations immédiates et grossières. Les cruautés religieuses, la répression légale, avec ses pénalités graduées, étaient et sont les fouets dont la société inconsciente se meurtrissait et se flagelle encore dans chacun de ses membres pour se forcer au travail, à l'amour et à l'union domestique, au culte de la beauté et finalement de la vérité, scientifique et dé la justice; de même, les prières adressées aux dieux, tous les actes d'humiliation et de sujétion vis à-vis des autorités de tous genres n'étaient que des excitants et des adjuvants de la même nature que l'espoir des récompenses célestes et la crainte des tourments de l'enfer. Quand les Romains voulaient conserver le souvenir d'un acte ou d'un contrat, ils amenaient en présence des intéressés des enfants auxquels ils appliquaient un soulHet ; c'était un moyen primitif, mais efficace, à défaut d'actes écrits, de conserver pendant un certain temps le souvenir de ce qui venait de se passer; la peine remplit cette fonction dans les

sociétés dont la mémoire et la conscience ne sont pas encore suffisamment éveillées.

La morale est donc cette fonction du superorganisme social qui a pour objet, grâce aux progrès successifs de la science, de régler d'une façon de plus en plus rationnelle et cohérente les devoirs réciproques des individus et des sociétés, par la seule contrainte de la conscience et sous la ^eule sanction des maux que la méconnaissance et l'inexécution de ces devoirs entraine nécessairement, non -seulement dans le présent, mais pour l'avenir.

Les actes immoraux sont des actes incohérents; c'est par une image physiologiquement et psychiquement exacte qu'on appelle dissolue une conduite qui est incohérente et immorale ; telle est la vie des êtres rudimentaires, peu adaptée aux circonstances complexes du milieu; aussi leur existence est excessivement précaire; psychiquement, l'homme malhonnête peut être assimilé à l'épileptique; ses actions sont désordonnées et sans correspondance avec le bien général. La morale a donc une origine à la fois physique, physiologique et psychique; ses fondements sont dans la conduite individuelle; cette dernière résulte d'une certaine combinaison de fonctions physiologiques internes, suivie d'une certaine combinaison de mouvements externes; chez les êtres supérieurs, l'adaptation de ces mouvements est plus exacte et correspond à des fins plus complexes et plus lointaines que chez les créatures inférieures; la même différence peut servir de mesure à l'appréciation de la valeur morale des races, des civilisations et des sociétés en général ; le progrès moral réside donc dans le progrès de l'adaptation individuelle et spécifique des fonctions économiques, artistiques, génésiques et scientifiques et dans la sensibilité croissante de la conscience individuelle et collective qui en est le résultat. Ainsi s'opère insensiblement la transition des mœurs purement réflexes à une morale instinctive égoïste et, de cette dernière, à une morale sociale où non-seuleinent les diverses sociétés et leurs unités composantes ne se contentent pas de ne pas nuire les unes aux autres, suivant la

morale négative évangélique, mais s entr aident à réaliser ce qui, dans leur conscience, est res."=ienti comme conforme à Tintérèt et par conséquent au bonheur général, non-seulement des contemporains, mais encore de la postérité.

Fausses sont donc l^s théories religieuses d'après lesquelles le bien et le mal sont déterminés par des puissances externes : esprits, dieux, être-suprême ; fausses également les diverses doctrines métaphysiques suivant lesquelles les perceptions morales sont innées et non héréditaires ni produites par Taccumulation des expériences ; faux les systèmes de Platon et d'Aristote qui, faisant de la morale un succédané de la politique, proclament que les lois de l'Etat sont la source du bien et du mal; fausse donc aussi cette conséquence logique admise par Hobbes, qu'il n'y a ni justice ni injustice en dehors des lois coercitives. Toutefois, ces erreurs religieuses et philosophiques ont fait partie intégrante du développement organique des sociétés; il ne faut jamais négliger cet aspect positif qui explique leur raison d'être: parce qu'un organe s'est atrophié, cela ne prouve pas qu'il ait été inutile, au contraire; nous avons montré ci-dessus la fonction sociale de la théorie des peines et des récompenses et en général du principe autoritaire dans la morale.

Les sanctions incohérentes et externes primitives, militaires, religieuses et autres, ont leur source dans une observation sociale vraie : l'idée d'obligation morale ; seulement, la morale n'est scientifiquement constituée, c'est-à-dire consciente, que lorsque son autorité interne, c'est-à-dire la simple considération des conséquences intrinsèques des actes est suffisante pour régler notre activité; alors, l'excitant externe, pénal ou rémunérateur, n'est plus nécessaire; son fonctionnement, au lieu d'être favorable au progrès, devient malfaisant, il engendre le servilisme et l'hypocrisie; il devient donc à son tour une cause d'immoralité. Les peines et les plaisirs physiques suffisent en général à régler notre conduite privée, pourquoi n'en serait-il pas de même pour nos obligations morales; pour celui qui en a conscience, les remplir n'est pas une peine, mais un plaisir, la plus haute des

satisfactions. Le conflit entre la morale particulière et la morale sociale n'est que transitoire et apparent; si, dans les sociétés primitives et même de nos jours, l'individu est trop souvent sacritié à la société, c'est qu'historiquement l'existence de la société a été une condition essentielle de la conservation et du bonheur de l'individu ; entre l'antiquité et l'époque contemporaine, il n'y a sous ce rapport de différence que dans le plus ou moins de complexité des termes du dilemme; il est inexact de soutenir avec H. Spencer qu'autrefois la société était considérée comme plus essentielle que l'individu, tandis qu'aujourd'hui le but idéal serait le bonheur individuel; autrefois, quand la société était détruite, l'individu l'était d'ordinaire également; son bonheur individuel était donc intimement lié au bonheur de l'espèce; il en est encore de même actuellement, malgré les modifications qui se sont opérées dans la structure sociale; le relâchement des liens sociaux, quel que soit la forme de ces liens, autoritaires ou contractuels, entraîne toujours et inévitablement la rupture de l'équilibre, c'est-à dire du bonheur individuel; ce qui est vrai, c'est que le bonheur est relatif, suivant l'état de conscience de celui qui l'apprécie; un criminel peut être heureux à son point de vue, comme peuvent l'être un fou ou un idiot, mais ce n'est pas dans ces termes simples que se pose le problème et qu'il convient de le résoudre; lo bonheur de l'individu et de l'espèce, en société, correspond à la satisfaction la plus complète de tous leurs besoins, depuis les plus immédiats jusqu'aux plus éloignés; cette conquête du bonheur s'effectue originairement par la destruction des concurrents et plus tard par leur coopération, lorsque la conscience, grâce à des expériences successives, a reconnu que cette coopération effective était l'instrument le plus avantageux pour tous.

Ces expériences accumulées créent dans la conscience collective une sensibilité de plus en plus uniforme et universelle, qui se traduit par l'exécution spontanée et volontaire des mômes actes à la poursuite des mêmes plaisirs et pour éviter les mômes peines.

A Torigine il n y a pas de morale ; il n'y a que des mœurs, et pas même des mœurs, de simples habitudes déterminées d'une façon générale et quasi-uniforme par des rapports très simples entre l'homme et son milieu physique et organique. Chez les populations primitives et sauvages, le milieu restant uniforme, les mêmes habitudes perdurent pendant des siècles; beaucoup se cristallisent dans ce stade inférieur, surtout si leur existence est facile et suffisamment assurée par la pêche, la chasse ou la cueillette; leur vie est alors la répétition quotidienne des mêmes actions; les souffrances et les plaisirs, strictement limités à la satisfaction des besoins les plus généraux de la vie nutritive, ramènent la vie morale à de simples sensations végétatives et réflexes, presque inaperçues, où tout se confond comme dans le sommeil et le rêve

Les perturbations résultant des variations dans le milieu physique et qui nécessitent sous peine de mort un surcroît d'activité, ainsi que les perturbations résultant de l'existence d'autres groupes humains généralement ennemis, sont les premiers adjuvants du progrès moral comme de tous les autres progrès. Ils créent en effet des habitudes guerrières et une première direction socialo ; en même temps interviennent des agents économiques spéciaux, de plus en plus complexes, de façon à créer une adaptation sociale de plus en plus parfaite aux nécessités de plus en plus spéciales du milieu externe.

Les premières habitudes qui se consolident sont les habitudes guerrières et, à leur suite, les habitudes résultant de la vie économique et industrielle, sous l'autorité des chefs de ces groupes qui formaient la famille primitive. De cette vie guerrière et économique primitive et sous l'iiifluence des formes familiales et des formes artistiques et cérémoniales, se formèrent les idées sociales; du tout réuni se constituèrent les coutumes et les usages, qui ne sont que la concentration et la fixation des idées reçues, dérivées elles-mêmes sous leur forme religieuse, métaphysique ou positive du cérémonial issu de l'art, de même que celui ci fut suscité par l'amour sexuel et par la fonction économique.

Tout cela cependant ne constituait encore que des mœurs : mœurs guerrières, mœurs économiques, commerçantes, industrielles ou agricoles, mœurs amoureuses, mœurs artistiques, mœurs religieuses, philosophiques ou scientifiques.

Or, la morale, telle que nous l'entendons aujourd'hui; n'est pas seulement la simple fixation d'habitudes plus ou moins com plexes, elle est progressive dans une certaine direction, que la métaphysique appelle l'idéal et qui n'est que l'approximation du mieux entrevu.

Comment ce mieux est-il entrevu ; comment, de simplement régulatrice et généralisatrice, la morale devient -elle ce qui est SSL fonction spéciale, non-seulement la réalisation du bien et du mal, mais celle du mieux? C'est évidemment par le progrès scientifique; lui seul, en effet, sous l'impulsion directe des facteurs antécédents, est le générateur du progrès dans les mœurs. Nous constatons donc encore une fois ici sur le vif la filiation organique et naturelle de la morale : elle est l'enfant de la science, comme la science, par l'intermédiaire de la métaphysique, de la i^eligion, de l'art, de l'amour sexuel, de la vie économique, est la création de notre organisme physiologique et psychique en rapport avec le milieu externe.

Il en résultée donc que ce n'était que postérieurement à la conslitation positive de toutes les sciences inorganiques, organiques ^t superorganiques, y compris l'organisme scientifique luiïïï^nie, que la morale pouvait réellement se constituer sous sa forme humaine et indépendante. Avant cela, elle n'était que le fruit sec des formules métaphysiques, le monopale des superstitions religieuses, un vain simulacre artistique et cérémonial, un commandement du clief de famille ou de tribu, déterminé exclusivement par les préoccupations économiques et militaires les plus simples et les plus grossières.

La morale indéi>endante est une création organique de notre

XIX® siècle, qui a constitué la philosophie générale des sciences.

Quels j^uvent et doivent être dans l'avenir les seuls organes

de la morale scientifique émancipée? Ces organes sont tout

d'abord les groupes économiques qui, dans leurs rapports réciproques comme échangistes, consommateurs et producteurs, s'efforcent d agir les uns vis-à-vis des autres, suivant ce que leur conscience, éclairée par la science, leur aura appris être bien.

Ce seront les pères et les mères de famille qui, par l'éducation domestique et sans se prévaloir d'aucune autre autorité que celle dérivant de l'affection mutuelle et de leur expérience scientifique, conduiront leurs enfants dans la route du bien.

Ce seront les artistes, dont les œuvres seront un excitant et un appel constants vers le bien par l'attrait du beau ou Thorreur du laid.

Ce seront, enfin, les savants libres et les corps enseignants qui pousseront continuellement au mieux. Ainsi, à l'égoïsme succédera la justice et à la justice même quelque chose de plus parfait encore, la bienveillance, la générosité et la pitié pour les faibles, bienveillance, générosité et pitié qui sont précisément la réalisation dans le présent et au profit des malheureux, dans une mesure du reste très faible, des droits que le progrès leur impartira dans l'avenir. Ainsi l'altruisme, cette dernière et suprême expression de la morale, reçoit lui-môme, en vertu de notre exposé positif de la structure sociale, l'explication positive de sa fonction sociale, explication qu'il n'avait pas reçue jusqu'ici. L'altruisme social n'est que la prélibation parfaitement justifiée exercée au profit de la génération présente des droits que le progrès lui départirait sous une forme plus strictement sociale dans l'avenir. C'est ce que les religions symbolisaient par l'aumône, toujours dégradante, tandis que la société moderne proclame que les sentiments altruistes ne sont pas seulement un devoir moral pour les forts, mais un droit qui n'est qu'une faible compensation, en faveur des faibles, des iniquités sociales non encore supprimées, soit par la lenteur naturelle aux transformations sociales, soit par les obstacles artificiels opposés à ces transformations par notre mauvais vouloir ou notre inconscience.

Cette explication positive de la pitié et dos sentiments altruistes en général est la justification sociale de certaines revendications

actuelles de la classe ouvrière, telles que : le ujinimum de salaire le maximum d'heures de travail, Tentretien et la nourriture des écoliers et des enfants pauvres par la commune, revendications contraires au fonctionnement économique normal et même, en certains points, au véritable intérêt social, mais légitimées par une situation transitoire, qui fait de la pitié un droit et un devoir. Uidéal scientifique est, en effet, que la journée de travail soit librement réglée, le salaire transformé en droit au produit net, et que tout père de famille soit à même d'élever et de nourrir les siens du fruit légitime de son travail. Le socialisme d'Etat, motivé par les malheurs d'une situation passagère, ne sera jamais qu'un expédient et un pis-aller; en théorie, il est anti-scientifique, généralisé dans la pratique, il serait mortel.

L'homme-individu peut avoir un caractère résultant de sa constitution physiologique et psychique ; encore ce caractère n'est-il que partiellement le résultat de ses acquisitions personnelles et pour la plus grande part l'héritage de ses ancêtres et le microcosme du caractère général de son milieu ; l'homme en société est seul un être moral ; il en résulte que la question de sa responsabilité morale est avant tout une question sociologique, où l'hypothèse du libre arbitre individuel n'intervient que pour une part infinitésimale. Si l'en admet, comme nous croyons l'avoir prouvé, que les mœurs d'un peuple sont déterminées directement par son milieu géographique, son caractère physiologique, psychique et ethnographique, par sa constitution économique, familiale, artistique et par son développement scientifique, il faut admettre également que la responsabilité morale individuelle est très faible, pour ne pas dire inexistante, et que cette responsabilité est surtout collective. Aujourd'hui que la statique sociale, appuyée sur la statistique, démontre que le prix du charbon et du blé a une influence directe sur les mariages, les naissances, légitimes ou non, les divorces, la folie, le suicide et sur la criminalité en général, aujourd'hui qu'il est prouvé que tous ces faits sociaux sont en rapport invariable entre eux et que l'on peut déterminer d'avance, par exemple, étant donné le taux des salaires en rapport

avec le prix des subsistances, quel sera le quantum certain des assassinats et des vols, comment peut-on imputer à ces assassins et à ces voleurs prédestinés ce que d'autres auraient inévitablement exécuté, si eux-mêmes ne s'étaient trouvé précisément remplir les conditions sociales qui devaient les pousser au meurtre et au vol?

Toutes les théories despotiques, religieuses et métaphysiques par lesquelles, dans la suite des temps, on a tenté de justifier le droit de punir, ont fait naufrage devant cette constatation indéniable de la science, d'après laquelle, toutes choses sociales restant égales, la criminalité reste invariablement la même, et, au contraire, toute variation dans le milieu social correspond à une variation dans la criminalité.

Dans les sociétés où la morale consistait dans l'obéissance au chef militaire ou au maître de la richesse publique et de la famille, dans celles où la morale était le monopole de ceux qui étaient les titulaires du cérémonial, du rituel et de la religion, le droit de punir, il faut l'avouer aujourd'hui, n'était que la force de punir, le droit à l'obéissance du faible vis-à-vis du fort, et cela était un bien à défaut d'autre lien social; la morale sociale d'alors était en outre renforcée d'un vaste système de peines et de récompenses extra-terrestres. De pareilles justifications ne sont plus admissibles aujourd'hui ; il en est de même des tentatives métaphysiques tirées du talion, de l'exemple et du droit supérieur de l'Etat; il est prouvé que l'exemple ne sert à rien; que l'emprisonnement abêtit ou corrompt. 11 ne reste qu'un dernier argument : la défense sociale. Cela veut simplement dire que chaque société réprime ce qui trouble ou paraît troubler son ordre actuel ou idéal ; tel le malade se médicamente sans qu'il lui soit jamais arrivé à l'esprit de rendre responsable de sa maladie l'organe malade, et quand la force du mal le contraint à amputer un membre, il se contente de justifier cette amputation par la nécessité où il se trouve de le faire au point de vue de la conservation du reste de son corps.

La responsabilité de l'individu vis-à-vis de la société n'a pas d'autre base ; il n'est responsable que parce qu'il est dangereux

et non pas parce qu'il était libre d'agir ou non comme il l'a fait, car s'il avait été physiologiquement et psychologiquement constitué, de manière à se déterminer seulement d'après les sentiments et les raison^emeats les plus élevés, si, d'un autre côté, l'état social régnant ne devait pas avoir pour conséquence fatale que tel crime, ou tel délit, ou telle immoralité fussent commis, il ne serait évidemment pas devenu criminel.

La morale exige donc que la répression ne constitue ni le talion, ni la vengeance, ni une peine, qu'elle renonce à se justifier d'une façon absolue, qu'elle revête son véritable caractère, qui est d'être sociale et relative, qu'elle se limite par conséquent dans les nécessités bien établies de la défense collective. Les trois quarts des assassins et des voleurs, à l'exception des voleurs de jirofession, pourraient être enfermés dans des maisons de fous ou laissés en liberté, sans qu'il y eftt annuellement un assassinat ou un vol de plus.

En réalité, la responsabilité ne découle ni du droit supérieur du maître ou de l'État, ni de la violation de leurs commandements ou de ceux de la divinité, encore moins de l'inobservance des prétendus impératifs catégoriques de la raison absolue, comme le suppose la métaphysique ; cette responsabilité est essentiellement rela^tive et sociale : l'infanticide et le parricide, qui sont des crimes épouvantables aujourd'hui, étaient considérés comme une obligation sacrée dans un grand nombre de sociétés ; le cannibalisme avait son cérémonial, comme l'hostie a encore son culte ; le vol et le meurtre ont été de véritables institutions sociales ; ils le sont restés chez nous, principalement dans nos rapports internationaux; il eu fut de même de la prostitution et de l'adultère. Une seule chose est vraie, c'est que la morale est progressive, c'est-à-dire conforme à des fins de plus e^i plus complexes et spéciales, en raison directe du perfectionnement de nos institutions économiques, de nos relatioas génésiques, de notre sensibilité artistique, de notre développement scientifique; ces derniers se forment indépendainiïient d'elle, mais ils laissent dans la structure sociale un résidu; ce résidu, c'e^t une conduite particulière, des habitudes, des mœurs

de mieux en mieux raisonnées et qui, devenant de ])lus en plus cohérentes, forment dans le superorganisme collectif un centre régulateur nouveau, doué d'une sensibilité supérieure et exquise, qui est la conscience collective où se façonne et prend le mot d'ordre la volonté avant de se transformer en acte. La morale est donc une fonction dérivée de toutes les fonctions antécédentes, mais principalement de son antécédent immédiat, la science ; elle leur sert de régulateur commun, leur impose des obligations, d'abord par la force et finalement par la seule contrainte du nexiis volontaire par lequel elle rattache toutes les consciences particulières à la conscience universelle.

I.a guerre, le despotisme économique le plus rude, caractérisé par l'esclavage, le colonat, le servage et le salariat, la puissance absolue du chef de famille, un cérémonial, un rituel, des dogmes religieux monstrueux et cruels, avec leur cortège de supplices terrestres et idéaux, enfin, les lois pénales purement civiles, avec leurs diverses hypothèses métaphysiques, à la fois odieuses et ridicules, furent les organes successifs de cette contrainte morale que nous voyons heureusement se résoudre de plus en plus en une irrésistible puissance interne, qui nous pousse à confondre la satisfaction de notre soif de bonheur individuel avec l'extirpation de plus en plus radicale de la misère et de l'ignorance chez nos semblables.

A ce point do son évolution, la morale s'élève à la conscience de la justice sociale, à la conception du droit; elle aboutit à la formation de résidus nouveaux, moins vagues et plus particuliers que les rapports qu'elle embrasse dans son système général de régularisation; les résidus qui échappent à sa réglementation sont les rapports juridiques; le droit est une dérivation spéciale de la morale ; celle-ci embrasse la justice, qui est son expression la plus complète, mais la conscience juridique immanente aux sociétés donne naissance à un organe nouveau, qui est le droit positif; celui-ci est une partie du droit, comme la morale était une partie de la conduite et des mœurs.

Au point de vue simplement moral, la justice est cet état de

conscience qui, dans les individus et les sociétés, naît d'une combinaison des fonctions organiques internes en rapport avec une combinaison d'actions externes telle, qu'il en résulte l'adaptation la plus exacte et la plus complète avec le milieu physique, physiologique, psychique, économique, artistique, génésique, intellectuel et moral, tant des sociétés que de leurs unités composantes.

La justice absolue serait l'adaptation absolue; ce serait aussi le plaisir et le bonheur parfaits, car la satisfaction la plus grande pour un être est dans la complète correspondance de sa structure et de ses fonctions avec leur objet. Quand l'homme ne peut trouver cet équilibration dans la vie, il en arrive à la rechercher et, en somme, à la trouver dans la mort.

La justice est, en somme, la conciliation des intérêts ; les sociétés et les êtres supérieurs sont aussi les plus justes ; on peut estimer le degré de perfection des animaux en général et des sociétés proportionnellement au nombre des individus qui sont sacrifiés dans l'intérêt de la conservation de l'espèce. Cet écrasement des faibles par les forts a donné lieu à cette conception que le pessimisme métaphysique a faite sienne, à la suite de doctrines religieuses plus anciennes, et qui consiste à faire de la charité et de la pitié la vertu suprême; certes, ces formes inférieures de l'altruisme jouent un rôle transitoire et nécessaire dans les rapports sociaux; elles servent malheureusement trop souvent à déguiser l'hypocrisie de ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas être justes ; rien n'est supérieur à la justice, rien aussi n'est aussi difficile et aussi complexe; dans les conflits que ses problèmes soulèvent dans le tribunal de la conscience, la bonté, la charité et la pitié ne suffisent pas, la science la plus exacte et la plus complète est seule capable de formuler le verdict que la morale a pour fonction de rendre obligatoire.

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