VÉNERIE
Mais tout d'abord, Messieurs, pas d'affolement, pas d'empressement, ni hâte, ni transports...
La chasse à courre n'est point une affaire d'État, ni même une chose importante. On peut tenir cela pour un sport, oui, évidemment, mais non des plus violents, ou du moins il ne faut pas que les badauds le croient sauvage ou rude, à vous entendre, bien au contraire. Des habitués comme vous n'en sont plus à se frapper, comme on dit, pour un galop un peu soutenu en forêt, derrière des chiens. Ce galop-là, vous l'appelez volontiers une promenade, et vous n'éprouveriez que gêne et
dédains si l'on venait vous dire, avec cette horrible gaillardise qui vous déplaît tant : « Eh bien, fougueuxNemrod, vous avez donc encore forcé quelque terrible cerf?... »
« Fougueux Nernrod... terrible cerf... » Quel genre î Ces propos de commis-voyageurs vous blessent à trop juste titre. Il y a des délicatesses que tout le monde ne saisit pas Messieurs, vous avez une mission. Ceux qui vous croient distraits ou frivoles se trompent, car vous veillez au bon ton, si menacé dans notre République.
Donc, en tout premier lieu, c'est bien entendu : aucune fièvre plébéienne en suivant un cerf ou un sanglier. De la galté, s'il fait beau, quelque entrain, si la chasse dure très longtemps, si le terrain est dur, un peu périlleux, ou par hasard coupé d'obstacles. Néanmoins il serait vulgaire de galoper comme un collégien en vacances, les éperons au ventre du cheval, le chapeau sur le cou et les yeu\ hors de la tôle...
épures aux comyriiiExs
Songez que la vénerie n'a plus pour vous ni surprise, ni secrets. Vous connaissez cela depuis votre enfance, un laisser-courre. Vous n'aviez pas dix ans que déjà l'on vous avait conduità plus d'un découplé. Vos deux petites jambes revêtues de guêtres à boutons, vous enfourchiez votre poney, dans ce temps-là, et. suivi par le fidèle Teddy, un cocher anglais au service de vos parents, — si vous avez un grand-père qui a fait la guerre en Algérie ou au Mexique, le fidèle Teddy pourra s'appeler Ibraïm ou Pablo, — vous bondissiez à la suite des dix cors, des daguets et des sangliers. Et c'est alors que l'enthousiasme vous saisissait : il est permis à cet âge. Vous poussiez des cris de plaisir, comme un gosse que vous étiez, à travers les forêts que vous ne devez' pas manquer de présenter comme beaucoup plus rustiques, mal percées, et bien plus intéressantes pour les veneurs à cette époque-là qu'aujourd'hui. Au retour, votre mère — une sainte et charmante femme, facilementinquiète — vous
grondait en jurant que vous n'iriez plus à la chasse, où vous vous fatiguiez cruellement...
Voilà, pensez-y sans cesse, ce qu'il faut, ce qu'il est décent qu'on dise à votre sujet. On devra l'entendre à des riens, à des bribes et d'après les échappées de votre conversation, mais aussi et surtout grâce à votre attitude un peu distraite, sinon blasée, durant les ch;i~ innombrables auxquelles vous assistez maintenant.
On découple en effet partout, à présent. Les équipages ont pullulé : pas une forêt où l'on n'en compte plusieurs à la semaine, les uns s'y trouvant chez eux, les autres en déplacement. Dans ces conditions, le fils de votre chapelier chasse peut-être sous les mêmes futaies que vous, et il arrivera que vous rencontrerez votre masseur dans un carrefour. Rien, par conséquent, de moins exceptionnel que de parcourir un bois derrière des chiens de meute. Si l'on joint à cela les souvenirs d'enfance... ah! que de langueur, messieurs!
D'ailleurs, ai-je besoin de vous rappeler que les Anglais ne sont pas des veneurs? Ils raffolent des drags, et des courts galops à la queue d'un renard, par-dessus fossés, murs, talus et barrières. Voilà du sport, à la bonne heure ! Mais la vénerie n'est tenue à Londres que pour une bêtise, une amusette à la française. On joue un peu à ça, quand on se trouve en déplacement sur les bords de la Loire ou de la Seine, mais rien de plus. Il sera donc joli de mépriser ce que les chers Anglais négligent. Un léger écœurement ne messiéra même point.
Cependant, aucune affectation, cela va de soi. Évitez, messieurs, évitez toute pose, fi donc! La rébellion ouverte contre la vénerie tomberait dans le dernier commun. N'oubliez pas que vous avez ce divertissement noble dans le sang, si l'on peut dire. Vous tenez pieusement à une si longue tradition. Vus pères ont chassé, vos aïeux pareillement. Certains furent peut-être aux découplés de
Charles X. D'autres « routaillaient » sur leurs terres en bons hobereaux, avec cinq ou six chiens. Vous n'auriez pas l'enfantillage de prendre au tragique une chasse en forêt de Fontainebleau, de Rambouillet ou de Chantilly : mais d'un autre côté, vous paraissez aux laisser-courre des environs de Paris, voire de Touraineou de Normandie, avec une résignation charmante, et tout aussi exactement que vous parûtes jadis à l'église pour la preni: communion, ou naguère au régiment afin d'y tirervos trois ans. Bref, ni naïveté, ni révolte, et, en un mot, pas d'histoires. La plus grande simplicité.
Ces principes admis, je crois vous voir au rendez-vous. Les chiens sont là. gémissant de convoitise et d'attente, sous le fouet des piqueurs. Mais vous ne les discernez pas. Êtesvous venu pour contempler des chiens de meute? Vous les examinerez ce printemps l'Exposition canin»' : c'est en ce lieu qu'on les regarde, non ailleurs.
Un peu plus loin, les chevaux des veneurs sont promenés en main. Or, vous ne les remarquez guère davantage. Est-ce qu'un élégant, est-ce qu'un dandy, est-ce qu'un Corinthien va se mettre à tiquer sur le moindre canasson qui passe, à la manière des barbons de province ou des vieux cocodès du Concours Hippique?... Non. Si quelque monture vraiment fashionable s'impose, vous l'apprécierez, certes, mais très rapidement. Jugement concis, jugement exquis, vous savez le proverbe.
Quant au travail des limiers au bois, quant au lieu de l'attaque, bah! il ne vous en chaut guère... Ce que vous faites au rendez-vous, alors? Eh bien, mais vous bavardez, assez nonchalamment. Riez volontiers : cela donne l'air familier dans l'équipage. Et puis saluez beaucoup, on l'admet à la chasse. La courtoisie en paroles surprend, déroute, inquiète : un homme complimenteur ou phraseur pue l'intellectuel. 11 pose, d'ailleurs. Mais la courtoisie en gestes, qui coûte bien
moins d'efforts, se porte au fond des bois.
Lorsque le départ sera décidé enfin, mettez-vous en selle l'un des derniers, et sans que personne s'en avise. Point d'exhortations à votre jument, ni d'autres commentaires à haute voix. N'oubliez pas que moins vous parlerez de votre cheval, meilleur cavalier vous paraîtrez. Vous avez un pur sang ou un irlandais dans les jambes, soit : mais vous n'en savez rien. C'est si naturel..
En chasse, suivez le train, surtout s'il est re. Pour peu môme que la chasse dure très longtemps, toute la journée, vous pourrez en ce cas prendre la chose à cœur. Et supposez que d'aventure l'on saute, alors pressezvous afin de passer en tôle : on se montrera toujours friand de l'obstacle avec beaucoup de -race.
Dès que le cerf fait tête ou bat l'eau, dès qu'on sonne l'hallali, gardez-vous de pnMor la moindre attention à ce spectacle mille fois vu. L'animal sur pied parmi la meute furieuse,
ou bien nageant au milieu d'un étang, la mort, la curée monotone, — autant de chromos ! N'abaissez point vos yeux là-dessus. Mais descendez tout uniment de cheval, mangez un sandwich, si les autos ont pu arriver jusque-là, mettez votre pardessus; vous songez à Paris, au train. C'en est fait, vous dis-je, et vous êtes quitte envers la vénerie. Témoignez au besoin de quelque hâte pour regagner Paris. Nommez le théâtre ou les dames, discrètement. Etn'allez pas vous attendrir, à ce moment, sous prétexte que la nuit est sublime, l'hiver, quand elle tombe en forêt, ou bien parce que les trompes vous étreignent le cœur, au crépuscule, sous les futaies... Vous auriez l'air un rien bohème. La poésie n'est pas très comme-il-faut dans la conversation.
Trois petites recommandations pour finir: 1° Ne faites la cour à aucune femme pendant une journée de chasse. La galanterie ne convient pas du tout en foret. Diane est une
INTRODUCTION .1 LA VIE COMUE-U. -l
déesse chaste. Je ne sais pas du tout pourquoi.
2° La casquette. Très important. Ayez toujours votre casquette anglaise dans la poche de votre manteau, et mettez-la dès que vous remontez en voiture, surtout si, étant invité vous portez un chapeau haute forme. In veneur coiffé d'un tube dans le fond d'une auto ou dans un compartiment de chemin de fer, — dieux! quel dégoût!
3° Surveillez votre langage. On ne parle point à la chasse comme partout. Il faut savoir ce que c'est qu'un bat-1'eau ou que les honneurs. Un vrai Corinthien ne sonne pas du cor, mais de la trompe. Il ne dira jamais qu'il chasse un sanglier, mais qu'il court après un cochon. Ce sont des nuan
Enfin, le costume. Mais là, rien de nouveau. La tenue d'un équipage ne se modifie guère. Pour les invités, c'est toujours le même chapeau, qui doit tenir contre vents et tourmentes, la même culotte blanche, la
môme tunique, beaucoup plus courte cependant que naguère, et moins triste, moins noire. Tout le raffinement est dans les bottes : un pied de postillon, et des mollets de coq engaînés dans du cuir souple. C'est absurde et délicieux.
Encore un mot. 11 peut arriver que votre cheval se couronne ou même se tue. Souriez. Cela n'a aucune importance. Dites sans fracas : « J'attendais ça ».
Et le soir seulement, aux lumières, tandis que vous élèverez entre vos doigts une coupe de Champagne, vous songerez, avec une tristesse immense, aux bons yeux attentifs et ronds de la pauvre bête. Un instant, votre amie vous en semblera moins jolie.
— Qu'est-ce que tu as? vous dira-t-elle.
— Je pense à ma chasse de tantôt.
— Quel enfant !
Tâchez de la quitter sur ce mot : c'est peut-être la sagesse qui passe.