COURSING
Ah ! pour le coup, messieurs, l'émotion me saisit...
S'adresser en effet à des amateurs de lévriers, quelle entreprise! Comme c'est délicat! Que de précautions ne faudrait-il pasl On tremble, on hésite, un rien arrête...
Tant qu'il s'agit bonnement d'écrire, en effet, à des hommes de sport, et môme aux plus difficiles, et voire aux plus dédaigneux, à de véritables Corinthiens dont une seule faute de goût, sur un champ de courses, sur le ring ou sur le pont d'un yacht, offense la vue et choque l'esprit, mon Dieu, passe en-
core ! En s'appliquant, on y parvient peutêtre...
Mais vous autres, messieurs les amateurs de lévriers, vous êtes bien différents des simples hommes de sport : vous êtes des artistes, mieux encore, vous êtes « les » artistes, les artistes entre tous, les artieux-mêmes, les suprêmes, les surfins, et si l'on me pousse, je dirai les seuls artistes! On comprendra que le cœur batte un peu quand on s'adresse à de tels hommes. On est Tiron le scribe haranguant Atticus. Cela touche à l'effronterie.
Qui donc vous ferait l'injure, en effet, de croin que vous aimez les lévriers parce que d'abord on les appelle greyhounds, mot anglais d'une consonnance délicieuse, comme tous les autres du même dialecte, pourl'oreille d'un homme bien élevé; qu'en outre les courses de lévriers, ou plus agréablement parlant, de greyhounds sur lièvres vous plaisent pour une cause surtout, à savoir que
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ce sport, que ces chiens viennent d'Angleterre, que la Waterloo Cup, — Derby solennel et grandiose du lévrier, — se court au delà du détroit, que l'art d'entraîner les greyhounds nous arrive tout droit de là-bas, que les colliers du bon modèle, les slips et les couvertures vraiment honorables proviennent d'Albion, et sont achetés dans tel ou tel quartier de Londres, et non ailleurs?
Ira-t-on prétendre encore que vous ne sauriez résister à ce que ces admirables chiens, si gentlemen, si dandys, si réellement de bonne société, ces princes, ducs et pairs de la race canine, peuvent tous témoigner de trente ou quarante générations d'ancêtres régulièrement et officiellement inscrits, toujours en anglais, sur des stud-books britanniques, sous leurs noms émouvants, compliqués, et d'une prononciation qui demande beaucoup d'attention? Soutiendra- t-on môme que vous ne voyez pas sans plaisir vos lévriers obéir mieux à quiconque leur adresse la parole dans la
INTRODUCTION à I.\ VIS COMME-IL-tAUT
langue de Shakespeare, de lord Seymour et de Georges B. Brummell, esq., ce qui démontre évidemment qu'ils la comprennent, à l'exclusion de toute autre?
Niaiseries! Fadaises! Ne prenez môme pas la peine de répondre... Et n'est-il pas vrai que vous adorez de passion les greyhounds parce que ce sont les plus miraculeusement et indiscutablement belles formes vivantes qu il y ait sous le soleil? Des professeurs allemands et de sensibles mondaines tomberont en extase devant tels tableaux des mus italiens, hollandais, parfois môme français. De vieux hellénistes et quelques romanciers toujours émus feront de pieux pèlerinages vers les basiliques de Rome, ou les rives de Sicile, et les tombeaux, les mosaïques, les orfèvreries qu'on y trouve. De jeunes poètes, nos contemporains, las de Versailles et de Wnise, auront même été jusqu'à chanter, d'une voix charmante, les gestes heureux d'une ballerine gréco-yankee, le travail im-
ÉPITRES AUX CORIATIIIENS
prévu et inoubliable de tel ou tel danseur russe... Oui, sans doute, ce n'est pas mal, tout cela. Mais quoi! rien n'a de vie, dans les ! musées, rien ne bouge. Et les danseurs ne s'animent que sur un théâtre, hélas ! bien loin qu'ils sont de bondir en pleins champs!
Au lieu que vos greyhounds, chers Corinthiens!... ah! voici l'œuvre d'art sans un seul défaut, la merveille frémissante, palpitante, ivre de vigueur, d'énergie et de joie!... Vous sentez cela, vous l'éprouvez, et la beauté vous grise, n'est-ce pas. Que vient-on par conséquent nous parler d'Angleterre, et de couvertures, et de slips, et de chiens qui grelottent dès qu'il gèle dans le Sussex!...
Il n'y a pas d'être, ici-bas, plus accompli qu'un greyhound. Que luicomparera-t-on?Le lévrier russe, le barzoï? Peuh! ce chien de bar, ce chien de cocotte, ce dégingandé sans ligne, ce mollasson à frisure, à longs poils, à poitrine serrée, à reins plats? Fi donc! Au
boudoir, le barzoï, et cent sous pour la bonne qui le promène!...
Et quoi encore?... Lessloughis? Chiens sauvages, voleurs de poules, rôdeurs de douars, pas assez de race... D'autres animaux? Mais lesquels? Le lion, le tigre? C'est mastoc et négligé, c'est trop long, ça traîne, ça pèse... Le cerf? Tête prétentieuse, jambes grêles, gros corsage... Le cheval? Trop de ventre, cou mal porté... L'aigle? Aucune grâce... Le cygne? Beaucoup trop, et affecté, languissant... Le faisan? Quel rasta!... Le paon? lu cabotin...
Le greyhound, au contraire, est aussi fin que puissant, aussi svelte que robuste. Poitrine splendide, croupe musculeuse, taille de guêpe, col élancé, tête expressive, aiguë, volontaire : le maximum de grâce avecle maximum de force... On a déjà vu ça, dira-t-on, dans les statues dathlètes antiques, les Hermès, le Doriphore, l'Apoxyomène?... Oui, mais ce sont des statues, tandis que le greyhound
ÉPJTRES AI'X CORINTHIEN?
vit, joue, combat, prend des lièvres, gagne des prix, et vous regarde tendrement avec ses yeux d'aimée, et vous accueille, vous caresse, vous parle... Mais oui, vous parle : il ne faut qu'entendre son langage, et vous l'entendez, vous, avec délice...
Car vous êtes des voluptueux : vous savez par expérience que les nobles greyliounds, bêtes choisies, bêtes de sang bleu, sont les plus intelligents des chiens. Vous êtes seuls a connaître ce cher secret, et vous jouissez savoureusement de la sottise universelle, chaque fois que vous entendez le fameux cliché : « C'est tellement stupide, un lévrier!... » Rien déplus exquis qu'une bonne sottise, pas vrai?... Le lévrier? Mais vous ne l'ignorez pas, ce qu'on lui reproche, au fond: notre République le tient pour suspect, tel qu'un ci-devant sous la Terreur, voilà tout.
Vous êtes aussides élégants. Votre maison se trouve pleine de meubles fragiles ou vieillot?,
INTRODUCTION A LA VIS COMME-IL-fAUT
de miniatures anciennes, de statuettes rares, de faïences précieuses. Quand votre amie vient vous voir, elle ne parait là qu'un bibelot de plus. Mais il manquerait encore un rien chez vous, si quelque prince du coursing ne s'y étendait dédaigneusement, impérial et négligent, sur le tapis. Ces chiens de cour, si souples, glisseraient sans rien casser parmi des verres de Venise.
Enfin vous êtes des dilettantes. Vous vous plaisez à goûter des émotions de jadis, à évoquer des divertissements du plus pur st\ le Restauration. Populaire en Angleterre, le coursing est un sport tout neuf et presque inconnu chez nous : telles se trouvaient les courses de chevaux en 1830. Quand le lièvre Ole soudain devantles chiens aux slips, quand votre crack s'élance, fou de convoitise, et en touchant à peine le sol, tant il va vite, vous ressentez la môme angoisse respectueuse qui dut étreindre les « lions » illustres, sous Louis-Philippe, quand ils voyaient leurs
« coursiers d'Albion » fendre l'espace au signal du starter.
Sur le turf, en 1830, le public flânait un peu partout, envahissait parfois la piste, rôdait autour des chevaux et de ces palefreniers que l'on nommait « jockeis ». Une réunion de courses avait quelque chose de rustique, cela sentait son « plaisir du château... »
Or, voyez aujourd'hui les coursings qu'organise notre Greyhound Club : rien de plus agreste. Une grande plaine située dans un domaine clos, ou bien un hippodrome quasidésaffecté et voué aux herbes folles; sur cette savane, les habitués se rangent en ligne tant bien que mal, et attendent; au loin, le juge en habit rouge ; puis, tenus en laisse, les chiens merveilleux, revêtus de leurs grands manteaux à taille et à col médicis, ceux-ci jaunes, ceux-ci grenats, ceux-ci bleus, ceux-ci blancs; quelques spectateurs sont en culottes, les entraîneurs et les valets de chiens portent des leggins : c'est un concours rustique, presque
INTRODUCTION A LA VIE COMME-lL-l
une fête de keepsake. Très Rubempré, très lord Byron. On cherche les amazones à voiles verts, et les cavaliers à redingotes du temps de la Charte. On regrette Alfred de Musset.
Pas très longtemps, d'ailleurs, car voici bientôt venir le premier départ de lièvre, et la course. Couplés dans les slips, les chiens tremblent d'ardeur et de désir. Le lièvre file. Quand il n'est plus qu'un point mouvant dans l'herbe, on lâche les greyhounds : ils se détendent comme des ressorts, bondissent, volent... Malgré sa fuite folle et tous ses crochets, le lièvre ne tarde guère à se voir boulé... Vous êtes pâle, votre gorge s serrée... Quia gagné? Votre chien?...
Mais non! Le juge agite un mouchoir blanc!... C'est le prestigieux greyhound de cette jolie dame blonde, là-bas, qui est proclamé vainqueur!
Jolie? Vous la trouvez jolie, vous, cette poseuse, avec son chignon filasse, d'ailleurs outrageusement teint, son air pimbêche, et
son sale chien qui n'eût jamais battu le nôtre sans une révoltante partialité du juge?...
C'en est fait. Votre journée est gâtée, le coursing un sport imbécile, le genre humain odieux, la vie intolérable. On vous questionne : « Jolie course, hein? Votre chien a bien travaillé?... » Vous ne giflez pas celui qui vient de vous parler ainsi : mais si vos yeux pouvaient jeter du poison, le fâcheux tomberait à l'instant raide mort. Et vous lai répondez en souriant jusqu'à l'agonie
— Oui, jolie course. Je suis très content... Connaissez-vous bien ce juge?
Le sport est un long martyre, à peine interrompu, quelquefois, par quelques soulagements.