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LES SPORTS D'HIVER

Non, messieurs les Corinthiens, non, il ne faut pas nous en conter, avec les sports d'hiver; il ne convient pas de nous débiter des histoires, ni de nous faire prendre le phare d'un palace pour l'étoile polaire ! Non.

Ce qui va de soi, ce qui paraît naturel, raisonnable, et môme indispensable pour un homme bien élevé, c'est de déclarer au commencement de décembre, ou vers Christmas, d'un petit air tout paisible, tout simple et sans nul fracas : « Le mois prochain, je vais à Saint- Moritz. » Cela, parfait, à la bonne heure!... 11 ferait beau voir que l'on ne vous rencontrât point à Saint-Moritz, en janvier! Vous y allez,

parce que ce déplacement figure au tableau de service, pour l'année qui vient. Mais il n'y a pas de quoi s'animer beaucoup. Est-ce qu'un lieutenant s'étonne en déclarant: «Demain, exercice d'embarquement, théorie ; aprèsdemain, service en campagne»?... Certes point. Il constate, voilà tout. Et vous n'avez qu'à constater comme lui : «Demain, goûter au Crillon, et conférence d'André de Fouquieres; après-demain Saint-Moritz...» C'est la vie.

L'intolérable serait, en ce qui vous concerne, ô Corinthiens, de rouler des yeux ronds comme des billes, et de vous exclamer : «Ah! la luge!... Ciel! le bobsleigh!... Le ski, dieux éternels! Et le kurling!... Et le kjoring!... Voilà des sports ! Voilà qui nous retient, captive et sollicite, et c'est cela qui nous fai; accourir!... »

Or vous n'aurez tout de même pas l'audace, n'est-ce pas, de nous confesser de pareilles hérésies? Loin de nous, et loin de vous aussi,

ces paroles indécentes! Eh quoi donc ! des délicats en fait de sport, des Corinthiens comme vous, qui s'échaufferaient à propos de ces jeux rustiques? Se mettre à cinq dans un traîneau, et dégringoler le long d'une pente, jouer aux palets, vous diriez presque à la marelle, sur la neige durcie, se l'aire remorquer par un cheval en glissant sur des patins de bois, y a-t-il un soupçon d'art en cela, la moindre science, la plus élémentaire tradition? Vous voulez rire : ce sont les jeux du collège ou du couvent qui continuent ! Nommons ces exercices des divertissements, tout au plus, et gardons-nous de leur prêter l'auguste dignité d'un sport.

Le ski, cependant, diront quelques-uns?... Oui, mais le ski sent le chasseur alpin et le bataillon scolaire, la société 'de gymnastique savoyarde et le tourisme niçois. C'est bon pour les raids en montagne. Or l'alpinisme date extrêmement. Au temps où les femmes portaient des petites capotes pointues, des tour-

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nures, et lisaient en rougissant les livres, que l'on tenait pour si poussés, les livres qui semblaient si indiscrets, de ce jeune M. Bourget, l'alpinisme avait tout son prestige. Un «viveur», alors, quittait le boulevard et la vie de Paris en s'engageant dans les troupes de .M. Jules Ferry, pour aller guerroyer au Tonkin, ou bien en s'adonnant aux émotions sauvages que procurait, à cette époque lointaine, l'ascension du Mont-Blanc et l'exploration de tous ces glaciers aujourd'hui si peu, et demain peut-être si mal fréquentés. Mais à présent, qui mettrait les pieds sur un pic dépourvu de piste à bobsleigh? Personne. Laissez- donc les skis. Nous en reparlerons cet été. quand vous irez faire une croisière en Norvège.

Combien vous auriez meilleure grâce à avouer, chers Corinthiens, que, vers janvier, vous vous trouvez un peu las des chevaucli dans le dégel et sous la bise, que vous a

/ pris de cerfs et de sangliers, assez tiré de faisans et massacré de chevreuils, que vos

ÊPITRES AUX COIUXTI/lE.Xs

greyhounds eux-môraes ont besoin de repos durant une quinzaine, que les grands matchs de boxe n'ont pas recommencé, qu'il n'y a plus de courses, qu'Auteuil est fermé, Longchamp désert, que le mois des étrennes n'a d'ailleurs que trop duré, que les restaurants ne sont pas suffisamment brillants, que votre amie est maussade en voyant une année — encore ! — qui s'ajoute à l'autre, et nerveuse en songeant qu'il va falloir retourner faire des scènes, méditer, combiner, souffrir et droguer chez le couturier, pour les robes du printemps — car vous ne voudriez pas qu'elle n'eût point ce qu'il lui faut, comme tout le monde, et vous saviez bien, la pauvre petite vous l'a assez dit, qu'elle n'a rien à se mettre? Donc, vous avez un peu trop goûté à ces joies diverses, vous avez môme soupe des plaisirs que l'on peut prendre en Sologne, en Normandie, en Touraine, dans l'Ile-de-France et dans le XVIe arrondissement; et vous vous dites qu'il sera délicieux de quitter tout

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cela, de se réfugier dans un train de luxe, de voyager longtemps, endormi par la tiédeur du sleeping, d'arriver enfin, par la pleine nuit, en grimpant le long de chemins féroces, au cœur d'un petit village où flamboieront brusquement des palaces. Là, tout à coup, succédant au roulis du wagon, à la nei aux vents coulis, au froid, ce ne seront que gerbes ruisselantes d'électricité, halls éblouissants et torrides, ascenseurs sans repos, personnel affairé, timbres qui retentissent <le tous les côtés, nappes recouvertes d'orchidées, de roses, de savoureux fruits d'été, smokings, habits, femmes en grand décolle tage, profusion de bijoux, délire de perles, paradou de dentelles, robes inouïes, Paquin, Poiret, Callot, parfums, sourires, — et un accent, avec cela, l'accent anglo-roumanoitalo-russo-inquiétant que vous savez bien, celui que vous avez entendu à Rome et ;i Venise, à Biarritz et à Nice, à Paris autour de la table où soupait Gabriel Astruc, et à

Londres dans les théâtres où jouent les comédiens français, l'accent enfin qu'avait cette comtesse valaque, exquise, menteuse et intellectuelle, que vous avez certainement adorée, un jour...

Le lendemain matin, vous aurez plaisir à revoir, faisant les folles dans la neige, couvertes de vêtements pelucheux, affublées de chandails, de bonnets, et chaussées comme des Esquimaux, toutes ces héritières yankees, toutes ces princesses génoises, et toutes vos amies de Dinard, de Trouville et du quartier de l'Etoile, que vous aviez trouvées la veille au soir valsant à demi nues selon le rythme des tziganes, dans le hall étincelant. Le silence poignant des montagnes et des plaines impitoyablement, impeccablement blanches, vous grisera, et, travesti vous-même en explorateur du Pôle, vous glisserez éperdument en tout ce qu'on voudra, traîneau, ski ou bobsleigh, jusqu'au déjeuner, puis jusqu'au crépuscule sournois et terrible des montagnes.

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C'est cela qui vous amuse : un vrai carnaval d'écoliers, une récréation, une partie de boules de neige qui dure quinze jours, — mais non pas un sport, non pas du sport, n'est-ce pas? Faites attention aux mots que vous employez !

1/amour lui-même... 11 serait Tassez bienvenu. Mais on n'a pas le temps, à Saint-Moritz, il y a trop de monde dans les hôtels, et pas assez de lieux de rendez-vous. N'y songez point, non plus qu'au sport.

— Pourtant, objecteront certains Corinthiens, il y a le patinage ! Nous le tenons pour un art. Un bon patineur peut avoir du talent...

Ah! oui, mais qu'ira-t-il faire à Saint-Moritz? On joue, vous dis-je, on se bouscule, on flirte sur patins, et l'on attend L'heure <lu thé, là-bas. Kst-ce doncunbon travail d'athlète, à quoi l'on se livrera dans ce Casino des glaces et cet Eldorado des neiges ?...

Non, et si vous êtes vraiment friand du patin, mon cher, vous resterez à Paris. La

ÈPITRES AUX CORINTHIENS

glace artificielle, rien de mieux ! Monotone, fréquentée par les seuls habitués, vous trouvez là le meilleur sol d'études, un véritable atelier de perfectionnement, presque austère, quelque chose d'analogue à ce qu'est, pour un homme d'épée, la salle d'armes.

Puis, dès que le baromètre tombera sérieusement au-dessous de zéro, dès que les ruisseaux gèleront dur comme pierre, alors vous quitterez Paris, si d'aventure vous l'habitez en plein hiver, — ce qui n'a pas très bon genre, avouez-le, — et vous vous rendrez à votre maison des champs, dans le Valois ou dans le Poitou, n'importe : l'occasion vaut le voyage.

Là, dans votre parc, se peut-il qu'il ne se trouve un bout d'étang ou quelque miroir d'eau enchâssés parmi les grands parterres? C'est en ce lieu désert que dès le lendemain, vous irez seul, sous le ciel roux, avec vos patins. Et tout le jour vous allez pirouetter et valser dans la solitude du lac maussade ou

des blancs boulingrins, dessiner des arabesques au milieu du silence émouvant, bondir, comme un elfe parcourant le royaume du bonhomme Noël, réaliser enfin, au ras de la glace vierge, tant de merveilles apprises en chambre, avenue d'Antin.

Vous effleurerez à votre guise, sur l'étang, ces roseaux inaccessibles où les cygnes s'enferment pendant les mois cléments, se querellent peut-ôlre encore au sujet de Léda, puis pondent et couvent leurs affreux canetons d'enfants. Vous volerez, d'un seul élan, jusqu'à la Nymphe lointaine qui, de ses doigts légers, soutient une conque au centre du bassin, et, n'eussiez-vous appris que cela, vous saurez du moins, quand tombera le soir, qu'il n'y a point de déesse où l'on ne puisse atteindre, avec de bons patins : il suffit, vous le voyez, que la température s'y prèle, c'esl une affaire de baromètre. N'oubliez jamais cet enseignement-là!

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