‹ Introduction à la vie comme-il-fautChapitre 13 sur 24 · LA BOXE · texte numérisé non relu

LA BOXE

Allons, mes chers Corinthiens, allons, confessez-vous...

N'ayez point de fausse honte, point de vergogne. Mais du laisser-aller, voyons, et de la bonhomie. Songez que je suis votre correspondant de tout repos, votre confident, votre ami. Abandonnez-vous un peu, et causons, saut* votre respect, sans faire de chichis. Cette épître-ci sera plutôt une lettre de direction, voulez-vous, comme celles que les bons pères spirituels adressent aux fils et aux filles de leurs âmes. Je vais là, entre nous, vous accoucher d'un gros secret : et vous verrez comme vous vous sentirez bien,

après ma petite pratique abortive... Allons, je vous adjure encore une fois, avouez-moi donc sans restriction, mes chers enfants, que la boxe vous embête un peu, et que vous n'y comprenez pas grand'cho

Oh!... Ah!... Ciel !... Oui, oui, c'est convenu, j'entends vos clameurs indignées, et si vous me teniez, j'encaisserais plus d'un uppercut, sans doute, et des crochets du gauche à guérir mon impertinence pour la vie.

C'est bien, jeunes gens, c'est même parfait, et ce courroux magnifique vous l'ail urand honneur. 1, on ne saurait montrer trop d'amour apparent pour la boxe. 11 convient qu'un Corinthien témoigne d'une furieuse délicatesse sur ce point : la moindre marque de dédain envers ce sport, chez un interlocuteur, donne à un dandy les vapeurs. < )r ces vapeurs, je les aurais aussi, vous pensez bien, si l'on se permettait de marquer à l'improviste, devant moi, certains mauvais sentiments

ÈPJTRESA U X COIil.XTH/h.Xs

pour l'art des Jeûnes et des Fitzsimmons, — souffrez que je ne nomme pas le nègre : je sais ce que je vous dois, — et ce, en présence d'une assemblée choisie. Mais ici, je vous parle de vous à moi. Nous ne scandaliserons personne. Par conséquent, dites-moi la vérité toute nue, toute grosse. La boxe vous embête, hein?... Non, ce n'est pas positivement cela?... Alors, elle vous déçoit, vous désenchante un peu, ne vous grise pas autant que vous voudriez?... Ah! je brûle, cette fois, pas vrai ?

Parbleu, je n'ignore pas que vous faites tout votre possible pour vous passionner, et qu'il y a lieu de le faire. La boxe est une religion auguste et un mystère vénérable. Ils disent, de l'autre côté du détroit, que la boxe seule a triomphé de notre grand Empereur, que sans elle l'amiral Nelson n'eût pas trouvé de marins entraînés, ni lord Wellington de soldats présentables. Quand il daignait paraître quelque part, George Brummell

INTRODUCTION A LÀ VIE COMME-fL-FAUT

ne craignait aucun rival dans l'attention publique, sinon quelque champion de boxe.

Quant à l'autre George, le roi, il voulait, une l'ois bue sa bouteille de porto, nommer tel ou tel vainqueur sur le ring ambassadeur auprès de la duchesse de Parme, sous prétexte qu'un tel homme seul serait capable d'accommoder le dernier œil de l'affreux Neipperg. Voilà des titres historiques, peutêtre.

Et puis, les poings fameux de milord Arsouille, la bienveillante attention du feu prince consort, les règles sacrées du marquis de Queensberry, les grands matchs, la France émue et conquise par les saines méthodes, l'Amérique presque en guerre civile après l'émouvante défaite de l'athlète blanc par garçon de couleur... Tout cela impressionne, tout cola impose.

Sans parler du plaisir d'être un initié, de saisir une petite part d'un rite inquiétant, d'apercevoir quelque chose, comme le dindon

Él'ITIŒS AUX COJtINTBIENS

de la fable, où les autres ne voient rien du tout , . . Car le premier venu ne sait pas regarder un assaut de boxe. 11 faut avoir passé au moins sa licence, en tout cas son baccalauréat ès-sporls, pour pouvoir distinguer un coup d'une parade : tout cela va si vite ! Et il est doux de placer négligemment dans la conversation quelques termes techniques. Les dames en demeurent toujours un peu surprises : et femme surprise est déjà presque au lit, si j'ose dire.

On a plaisir aussi, cela ne saurait être nié, à se trouver bien assis, en habit, et les pieds gantés de soie fine, tandis qu'à quelques mètres de là, deux gaillards demi-nus offrent un spectacle un peu sauvage, se gourmant tout leur soûl et crachant le sang par les narines. Ainsi jadis, aux combats des gladiateurs et aux jeux terribles du cirque, se pressaient les jeunes patriciens couverts de pourpre et de bijoux. Ainsi aujourd'hui les raffinés aficionados vont-ils également sa-

INTR \ A LA Vil < OMME-IL FAI T

vourer l'arôme discret d'un joli cigare, cependant que les toreros aux gestes froids trompent avec art, dans l'arène, un taureau épouvantable.

Enfin la boxe offre des images d'un pittoresque recherché, et que l'on peut san> ridicule faire remarquer dans un salon ou au cours d'un diner. Par exemple on aura bon air en s'attendrissant une minute — une courte minute — sur le Johnson arrivant au\ séances d'entraînement dans sa légère voiture, dans sa « trotteuse » américaine. inte,

et <iu*il conduit lui-môme. L'on se laissera encore assez bien écouter en rapportant que dans L'Etat d'Ohio, pour ne nommer que celuilà, certains pasteurs n'hésitent pas à donner leur bénédiction aux deux combattants, avant un grand match, ni à prier L'assistance de vouloir bien tout d'abord chanter un pieux cantique : après quoi seulement la lutte commence.

Evidemment, évidemment...

Mais, en revanche, et bien entre nous, mes chers amis, mes pauvres enfants, que de déceptions, hein?...

Et d'abord, est-ce un sport que celui qu'on ne peut pratiquer? Car vous prenez des leçons de boxe, tout gentleman en a reçu quelquesunes, soit. Pourtant essayez-vous de l'assaut, véritablement, sérieusement, utilement? Que non pas! Irez-vous sans aucun profit, en d'obscures batailles de salles, vous faire pocher l'œil et casser les dents? Que diraient, vos amies? Sur l'hippodrome, en course, au cours d'un rallye ou d'une chasse, à Pau, à Rome, que vous vous brisiez les côtes fune après l'autre, les jambes et les bras, oh ! cela, parfait! Voilà qui classe un homme. On vous cite en ce cas dans les journaux, toute un»4 foule s'est bousculée pour savoir si la blessure était grave, on a pris officiellement de vos nouvelles : vous êtes passé héros, et au choix, s'il vous plaît, non à l'ancienneté.

Mais que si au contraire vous arrivez

INTRODUCTION A LA VIE COMMB-IL-tAUT

déûguré après une falote rencontre de boxe dans une vague réunion — peuh ! la pauvre aventure! Vous serez grotesque. On rira. El vous ne voulez surtout pas que l'on rie. C'est la moitié du sport, que de ne pas rire.

Arriverez- vous donc à vous passionner pour un exercice où l'on est toujours spectateur, et alors qu'on ne peut même pas avoir son écurie d'athlètes, comme on a son écurie de courses, son chenil de greyhounds ou sa ganaderia?

De plus, convenez-en, le spectacle est motonone à cause des corps a corps. Ils ennuient votre amie. Vous avez beau lui dire: o Mais regarde comme tous les mus travaillent, pendant ces corps à corps, comme les deux combattants se guettent, épient le moindre jour afin de frapper... » Votre ami»' se fiche des muscles au travail et des combattants qui s'épient ; elle n'aime que les coups. Vous aussi, d'ailleurs.

Elle ne se rappellera qu'une chose, votre

amie, à savoir les biceps magnifiques des athlètes qu'elle aura vus, leurs pectoraux carrés, et leurs ventres plats. Méfiez-vous, elle fera des comparaisons. Si vous avez sans révolte payé dans la journée la note du garage ou la facture de la modiste, tout ira bien. Mais si vous avez risqué la moindre observation, vous entendrez de quel petit air détaché Ton vous dira aux minutes d'abandon: « Pourquoi donc, mon chéri, ne fais-tu pas de gymnastique suédoise ? C'est bien vite expédié, chaque matin, et cela rend des services... »

Après ces phrases-là, vous hésitez assez à retourner au music-hall... Car, en somme, les grands assauts de boxe se donnent dans les music-hall, au cours de soirées un peu suspectes. Ce sont des spectacles. Le cinématographe s'en mêle, la publicité n'y épargne rien. Songez-y, voici déjà qu'un bruit se répand, à savoir que les combattants luttent pour la frime, et qu'ils font du chiqué.

Méfiez-vous, Corinthiens, ce sport s'encanaille et se corrompt beaucoup. La fouir met, autant dire la pourriture, voyez-vous... Ah. ii. mes amis, fi donc! Faites très attention.

Si vous désirez cependant, après tant de vins frelatés, goûter enfin la saveur d'un bon crû, si vous êtes curieux d'un plaisir savoureux et presque historique, prenez le train, certains soirs, pour Chantilly. Là, par dans une salle mal éclairée, une espèce de hangar plutôt, les lads s'offrent entre eux des ices de boxe. Ils font venir à frais communs des champions de Maisons-Laffilte ou de Lamorlaye, d'autres lads, comme eux.

petits gars ne s'y prennent pas trop mal. dents volent, le sang coule à Ilots; l'as tance, composée de garçons d'écurie, se passionne, applaudit avec délire, hurle, siffle, trépigne, et tout cela en anglais, not Lien! Le ring est primitif, la saleté héroïque...

Au milieu de ce public frénétique et dépe-

naillé, sous les mauvais quinquets colorant étrangement les torses nus des combattants et les haillons des soigneurs, vous vous croirez revenus aux temps héroïques de 1828, alors qu'un gentilhomme trop musclé frisait la mauvaise compagnie, alors que lord Henry Seymour, rien qu'en boxant pour son plaisir, acquit et conserva l'inquiétant surnom de milord Àrsouille...

Allez donc à Chantilly, l'un de ces soirs. Si d'ailleurs vous vous ennuyez à la réunion de boxe, vous trouverez aussi un bar, là-bas, où l'on ne parle qu'anglais, et où l'on perfectionne très bien son accent. Certains l'y ont même perfectionné jusqu'à en avoir un œil trouble d'ivrogne, et le nez améthyste : c'est ce qu'on appelle l'accent perlé.

P. -S. — .l'engage ceux des Corinthiens qui seraient latinistes à ne lire qu'avec la plus grande méfiance le récit que fait Virgile d'un combat de boxe, au livre V de l'Enéide. Ce

INTRODUCTION A LA VIE COMME-IL-l

poète nous prend pour des enfants. Et d'ailleurs l'antiquité tout entière nous en a conté avec ses prétendus assauts entre champions armés de cestes. Ce n'est pas à des hommes raisonnables que l'on présentera jamais comme gants de sport ces engins de guerre, avec lesquels on pouvait tuer un bœuf, sans aucun doute, mais non pas envoyer un direct à quelqu'un, sous peine de lui faire jaillir la cervelle. En voilà assez de ces histoires romanesques! Déclarons-le sans faiblesse: le ccste est un bluff.

Page 1