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L'ESCRIME

Je sais, je sais ce que vous allez me dire!...

Ou plutôt, vous n'allez rien me dire du tout, car on ne peut parler contre l'escrime. C'est un sujet qu'on évite. Gela reviendrait à s'élever contre le duel, puisque escrime et duel ne font qu'un; puisque le jour où l'on ne se battrait plus, les salles d'armes disparaîtraient; puisque chacun s'avoue tout bas que jamais l'on ne mettrait le fleuret ou l'épée de travail à la main, si l'on ne se trouvait en posture d'envoyer un jour des témoins ou d'en recevoir; puisque personne, j'y consens, ne convient de cette évidence, mais que cependant nul n'oserait la nier tout à fait...

INTRODUCTION À LA VIE COMMB-lL-l

Oh! sans doute, il y a les entêtés, ceux qui contrefont les délicats, les amateurs purs, qui vous disent d'un air innocent : « Mais, mon cher, en Angleterre on ne se bat point. < t cependant voyez comme L'escrime fleurit à Londres. Moi, quand je réussis un joli Irom ment de fer, je ne songe à pourfendre personne. Je m'amuse seulement avec un fleuret, je joue... »

Oui, mon vieux, oui, flattons ta manie, tu joues, tu badines avec ton aiguille à tricoter, c'est entendu! En un mot, tu apprends à donner un joli coup d'épée à quelqu'un, mais c pour le plaisir, pour rien. Tu t'apprêtes, tu fais tes malles, mais pour n'aller nulle part. Convenu! Admettra cela qui pourra!... Et puis, vraiment, l'escrime qu'on fait à Londi autant n'en point parler. D'ailleurs, si cette mode prend là-bas, combien gagez-vous que les jeunes gentlemen vont d'ici peu venir

battre à Paris, tant l'épée mouch mène irrésistiblement à l'épée pointue .' Aussi

EPURES AUX CORINTHIENS

ien, ce sera charmant! Dans Hyde-Park :

— On éliez-vousdonc, ces jours-ci? demandera une jolie lady à un esquire exquisément mis.

Celui-ci sourira discrètement, tirera hors de sa fine manchette un poignet bandé de taffetas noir, et répondra, en baissant à la fois les yeux et la voix :

— Vous le voyez, madame, j'ai fait le voyage de Paris.

Et cela signifiera : « Je fus en découdre chez Chéri ». Comme on disait jadis : « J'allai ce matin voir poindre l'aube au Pré-aux- Clercs ».

— Mais contre qui, cher, poursuivra la jolie lady, allâtes-vous ainsi à Paris?

— Contre sir Herbert W. K.

Alors, selon les cas, la lady s'évanouira, rougira de dépit, ou ricanera superbement avec un outrageant mépris.

Voilà ce qui guette nos chers voisins, maîtres et amis, s'ils s'obstinent à faire de

INTRODUCTION A LA VIE COMME -IL-hAll

l'escrime « à blanc », oserons-nous dire. Quant à vous prononcer contre le duel, ô Corinthiens, je n'aurai pas l'insolence de croire que vous y songez.

Il ferait beau voir! Vous êtes nés Français, n'est-ce pas? Vous avez par conséquent les nerfs délicats. Si un goujat prend la taille de votre amie, en plein théâtre et devant deux cents personnes, vous appellerez les sergents de ville. Mais si, gentiment, devant vous seul, un joli garçon lui passe un doigt minutieux sous le menton, hein?... vous avez déjà chaud, rien que d'y penser! On ne compte pas impunément trente ou quarante générations d'aïeux qui se sont fait tuer pour des mines et des rubans, pour l'honneur et l'extravagani cela bout dans le sang, ces ferments-là! One simple indication d'insulte au pavillon, dans ce damné Maroc, et la France a failli sauter sur son fusil : nous avons vu cela voici peu de temps. Une chiquenaude qu'on esquisse, un soupçon de geste, et chacun de nous saute

sur deux témoins : cela se produit tous les jours. Ce sont les manières de chez nous.

Et puis, vous n'iriez pas pleurer chez le commissaire.

— Qu'avez-vous, citoyen? dirait ce robin.

— Monsieur le commissaire, on m'a fait un pied de nez...

— Eh bien, vous toucherez cent sous en compensation... Et vous, citoyen, que vous arrive-t-il?

— Monsieur le commissaire, je suis c... !

— Bon, vous aurez vingt louis d'indemnité... Retirez-vous.

Cela donne la nausée.

Donc, vous êtes fermes partisans du duel, sans restriction. Vous ne dites point : « J'ai été sur le terrain, mon honneur est lavé... » Non, car vous n'êtes pas idiots. Mais vous songez : « Je me suis battu, j'en avais besoin, cela m'a calmé les nerfs. Et voilà cette affaire réglée. Pensons à autre chose. »

Or, pour s'aligner contre quelqu'un, encore

INTRODUCTION .\ l..\ VIE COMME-IL-fAVT

faut-il savoir par quel bout tenir une épée. Et voilà pourquoi, ô Corinthiens, vous laites tous de l'escrime, ou vous en avez l'ait. < comme le baccalauréat ou le service militaire. On tire ses six ou vingt mois dans une salle d'armes, et voilà, on est quitte, on ne se fera du moins pas écharper sans dôfen

11 arrive d'ailleurs — et plusieurs d'entre vous le savent bien — que l'on y prenne goût, à ces salles d'armes. On s'y habitue, on acoquine, on y va flâner et se monter l'imagination. L'hiver surtout. Il est doux en effet d'entrer avant dîner en ce< lieux où le calorifère vous accueille et où l'électricité allume mille éclairs sur les lames innombru appuyées aux cloisons, comme si les murs avaient été tapissés à Tolède.

De vieux combattants blanchis dans les assauts racontent les duels illustres où ils furent mêlés. Ils parlent de l'époque où I crime avait tout son prestige. En ce temps-là, un jeune viveur appelait « de Galles » le feu

roi Edouard VII, faisait du trapèze chez Molier, et devait passer pour imbattable, le fleuret à la main.

Quelques-uns, parmi ces vieilles gloires, ont connu familièrement celui qui fut le prince charmant, le dieu, le dandy, le héros de l'escrime et du duel, cet homme inouï, illustre sur le boulevard, où il vivait, mort il y a peu d'années, et pourtant déjà légendaire aujourd'hui, l'extraordinaire, anachronique et délicieux AKonso de Aldama.

C'est qu'il a bien réellement vécu, et n'est ni un mythe, ni un personnage de roman, cet étrange Allbnso. C'était un gentilhomme espagnol : officier d'ordonnance, je crois, de la reine Isabelle, il avait suivi sa souveraine en France. Chevaleresque et fol, ivre de bravoure et d'impertinence, la moustache en i comme un Velasquez, et le camélia, — cola se portait alors — à la boutonnière, svelte, joli, romantique, il scandalisa et charma Paris durant plus de quinze ou vingt ans.

Ali! les duels innombrables d'Alfon- Et, s'il vous plaît aussi, ses étonnants costumes d'assaut public, ses tenues mi-page, mi- Roybet!... Et ses succès auprès des dames, dont on ne laissait pas de jaser! Hélas! qui nous le remplacera aujourd'hui?... Personne. On n'en fait plus.

Il était né escrimeur. Non pas de toute première force, peut-être, mais quel entrain, quel sang, quelle ardeur, quelle vitesse! Joi- /. à cela la grâce même. En outre, d'une insolence vraiment irrésistible. 11 savait comme personne, détacher de sa voix nette, des paroles irréparables, et, assure-t-on, spirituelles : un rêve! Le nombre de sis duels fut réellement prodigieux, vingt ou trente, je crois. Mais il disait : « Mon cher, on m'a bien embêté trois mille fois dans ma Nie. et je ne me suis battu que trente fois : du 1 p. 100, c'est donné, a

Or, notez qu'à sa première ou deuxiê affaire, il avait eu un poumon entièrement

traversé. Mais quoi! il n'en était pas à un pou mon près. N'est-ce pas lui qui, un jour, s'échauffa jusqu'à provoquer Paul Sohège, son ami, parce que celui-ci avait crié à la salle d'armes : « Allons donc, tu ne ferais pas ce coup-là sur le terrain! » Alfonso l'essaya le lendemain, son épée pointue à la main, et le réussit sur M. Paul Sohège lui-même, ce coup contesté!

Et il s'en allait cependant le long du boulevard, détaillant les anecdotes,lançant des épigrammes, collectionnant les épées anciennes et les livres rares, recherché par les femmes, offensant, insupportable, — charmant!...

Tous ceux qui l'ont fréquenté hochent la tête et sourient mystérieusement dès qu'on les questionne. Le comte de Valon, qui chassait à courre avec lui, déclare qu'il tuait de fatigue tous ses chevaux. Une femme répondra : « Il avait des yeux splendides... »

Quand il mourut en 1893, morphinomane et ruiné, Paris qui depuis quelques années

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l'avait un peu oublié, se souvint tout à coup de ce toqué si séduisant. On fit des artic on rappela ses élégances. Jusque dans la mort, Àltonso devait rester inimitable : sur son cueil, — en plein boulevard, — reposait, auprès d'un bicorne à plumes blanches, une mince épée de gala. Tenue de cour...

récits pincent le cœur au bon endroit, tout de même. En quittant la salle d'armes, on se redresse. On se sent la canne légère : on la jetterait pour un rien dans le nez d'un sot. A la bonne heure!

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