LE POLO
Jeune homme, ô toi qui te destines à jouer au polo, ô toi qui vas faire incessamment partie des heureux de ce monde, du bataillon choisi, de la troupe élue entre toutes, de la suprême petite cohorte des cavaliers de Bagatelle, ô futur poney-centaure, écoute-moi ! Je suis vieux, mon cher enfant, j'ai de l'expérience, je vais te donner quelques bons conseils. Tu ne les suivras point, parce qu'il est dans la nature des jeunes gens de ne jamais écouter les avis des barbons pleins de sagesse. Mais tu auras tort, et tu le sauras, du moins : c'ent tout ce qu'il faut.
Donc, le grand jour approche, et c'est bien-
INTRODUCTION A LA VIE COMMB-ÎL-FAVT
tôt que tu vas paraître sur la pelouse, ô néophyte ! Intelligemment, discrètement, tu as trop de goût, n'est-ce pas, pour aller avec impertinence encombrer les grands matchs, où ne figurent que d'excellents joueurs tries sur le volet ? Tu vas donc te glisser dan première partie libre venue, et tu n'auras qu'un souci, à savoir de tâcher qu'on ne remarque pas trop tes inévitables bévuemollesse regrettable ou ton zèle inopportun. Tu n'ignores pas en effet qu'il faut dix ans pour devenir un joueur seulement présentable : aussi ne feras-tu le malin qu'à la son prochaine. Vers le 15 avril 1913 seulement, tu commenceras à dire aux profane-, de l'air d'un honnête travailleur : « Voilà déjà quatre ou cinq années que je trime sur les terrains de polo...» Mais en ce printemps [S)\l. lu es encore un ange de réserve et de modestie. Et tu éprouves, à la pensée de tes prochains essais publics, l'émotion d'un collégien qui va passer son bachot. Ne t'en dé-
fends pas, mon petit, ce trouble est touchant : et il se comprend si bien !
Dame ! tu rêves de polo depuis si longtemps!... Te rappelles-tu tes classes, au lycée ? Oh ! paix savoureuse des explications latines, calme ravissant des leçons d'algèbre, suave tranquillité des cours de chimie ! C'est là que tu les connus, les délices si vantées de la conversation ! Quels longs et merveilleux entretiens avec ton voisin de gauche, au sujet de la meilleure forme admise pour les pantalons de tennis, cependant qu'un vague maître commentait, là-bas, en chaire, les fades malheurs d'Enée ou les insignifiants travaux d'Ulysse ! Et que de merveilleuses controverses sur les courses, les chemisiers à la mode et les photographies d'actrices, tandis que le moins écouté de tous les professeurs faisait peut-être au tableau la théorie de la division, sinon certaines démonstrations renouvelées de Pascal et d'Euclide ! Te souvient-il de ce voisin de droite, — un « gom-
raeux », — qui te parlait toujours de chass courre? Combien d'étonnants débuchés De suivis-tu pas en pensée avec lui, alors que, petit à petit. les murs de la classe bien chauffée disparaissaient à tes yeux, remplacés qu'ils étaient par une grande plaine brumeuse et coupée d'obstacles, que traversaient au galop un cerf, des chiens hurlants, et des veneurs multicolores roulant dans les fossés ! Quel lier tu étais en imagination !
Et quel viveur aussi, quel illustre don Juan, quel élégant blasé ! Tu n'ignorais rien des femmes, ni des restaurants fameux, ni des sports illustres : tu lisais le Jockey, La Parisienne ; tu passais tes dimanches sur les terrains de golf ou non loin des champs de courses, mais surtout, ah ! surtout tu rôdais autour du Polo de Bagatelle. Car c'était là, tu ne l'ignorais pas. le fin du fin pour un vrai sportSman : jouer au polo... Et, comme parfois tu obtenais de ton oncle le baron G..., ou de ta cousine, l'exquise belle >I"IC de K...,
ËPITRES A VX CORINTHIENS
qu'ils t'emmenassent en ce lieu paradisiaque, tu considérais alors pieusement les poneys au repos sous leurs couvertures, et tu te répétais tout bas, avec une sainte ferveur, les noms des joueurs célèbres, afin de pouvoir lancer négligemment le lendemain, devant tes camarades : « J'étais au Polo, hier... J'ai vu jouer le petit Machin : il est en progrès... Le vieux Untel, aussi, ne va pas trop mal... » Ce jeu divin a hanté ton enfance : et avoue que, le jour même de ta première communion, tu y pensais encore, non sans quelque secrète mélancolie, quand tu juras si gentiment de renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres ! Allons, avoue !...
Or, voici qu'aujourd'hui l'heure solennelle a enfin sonné. Ton père, ton pauvre papa, a gagné, depuis une petite douzaine d'années, le cher homme, une si honnête quantité de millions à la Bourse, que, du coup, il en est devenu comte, pour commencer, et qu'ensuile il a pu s'offrir le luxe de t'acheter cinq
ou six poneys, dont le moins bon vaut encore ses huit raille tout de même. Toi, de ton côté, tu t'es commandé des bottes jaunes émouvantes, des bottes-fuseaux, presque molles, à force de souplesse, et qui s'appliquent à tes jambes comme une étofTe mouillée. Tu as les culottes blanches réglementaires, le casque colonial indispensable, ou la casquette dure, à l'épreuve des balles, les chemises sans manches, le gilet rouge impondérable, des sticks bien en main, les guêtres pour tes poneys, le cache-nez enfin et les manteaux immenses dans lesquels tu disparaîtras depuis les yeux jusqu'aux pieds, en descendant de cheval, après les parties... Bref, tu es équipé, tu es fin-prêt. Depuis des mois et des mois, on ne te rencontre, dans les rues, au bar et partout, qu'en train de faire des moulinets avec ta canne : tu dois avoir le poignet assoupli, grands dieux ! Tu as été enfin présenté au Polo de Paris, on t'y a bien accueilli, on t'y attend. Va donc, tu peux te risquer !...
ÊPITRES AUX CORINTHIENS
Mais écoute-moi un instant , auparavant.
Toutefois, je ne te dirai rien touchant la façon dont tu dois te comporter au Polo môme : là, en effet, ta tâche est simple, sinon aisée. Efforce-toi tout bonnement de jouer le moins mal possible. Aie de l'assiette sur ton poney, ne tombe sous aucun prétexte, surtout ! Tâche de n'envoyer ton stick ou la balle ni dans la figure de M. le duc de Doudeauville, ton président, ni dans celle de >l^r le prince d'Orléans-Bragance, ni d'ailleurs dans aucune autre, cela vaudra mieux. Evite de rentrer, en un rush impressionnant, au milieu de l'assistance, qui goûte paisiblement à l'ombre des grands arbres : ton irruption subite parmi les tables à thé serait, croismoi, très ma) jugée. N'essaiepas d'apprendre les règles du jeu à M. Guinebert, ou à l'arbitre. Renonce à donner des leçons de tactique à qui que ce soit. Au cours des parties, pousse ton adversaire, s'il le faut, mais avec urbanité et ne lui galope pas stupidement
INTRODUCTION A LÀ VIE COMME-IL-l
dans les jambes en roulant un sourcil terrible. Enfin, demeure lionnêtement à ta place, applique-toi à ne pas être trop maladroit, et, dans l'intervalle des jeux, tiens des propos raisonnables et modérés : tâche surtout de penser aux goals, ce sera mieux !
Mais en dehors du Polo, ah ! c'est là, malheureux, que je t'attends ! Car tu vas te répandre de tous côtés en paroles pleines de jactance. Tu prétendras nous étourdir de ton mérite, de tes poneys, de tes relations nouvelles, et tu seras finalement bien embêtant, mon petit ami, et tu auras l'air un peu jeunet, autant dire un peu parvenu, ou du moins un peu fraîchement arrivé, et du collège, en outre !
Kh bien, pour parer tant bien que mal à cet inconvénient, voici quelques recettes :
1 Ne nous parle pas du prix de tes poneys. Un s'en fiche. Et tu t'en fiches. Tu achètes des poneys pour jouer au polo, nV<l-c pas, et tu ne joues pas au polo pour acheter
ÊP1TRES AUX C0MJN1HJENS
poneys? Que si tu tiens néanmoins à citer un prix, ce ne soit, en ce cas, jamais moins de 12,000 francs, au minimum... Et le sourire.
2° Ne cite que des noms anglais, quand tu veux te faire gloire de tes amis récents, partenaires ou adversaires. Les noms anglais éblouissent, et sont invérifiables. Ne te gêne pas : tous lords ou colonels, ou puissants seigneurs dans les Indes, ou rois de la métallurgie à New-York... Qu'est-ce que lu risques ?... Mais pas de noms français, tu passerais pour un provincial !
3° Point de considérations oiseuses sur le jeu devant les profanes : ils n'y comprendraient goutte. Seulement, tu peux laisser tomber : « X. jouerait bien... » Et n'achève pas la phrase : ceux qui t'écoutent s'en chargent, et comment ! Rien n'est inquiétant comme un verbe employé ainsi, au conditionnel : il semble toujours qu'il y ait tin crime au bout.
4° Si tu vas à Deauville ou à Cannes, ne
IXmODUCTIOS à L\ VIE ( OMME-IL-l
l'affiche point sur tes bagages. Si tu te remis pour la même raison à Laversine ou à Vallière, ne l'écris pas sur ton chapeau.
Lorsque enfin tu te trouveras au restaurant, au théâtre, ou au lit, avec une jeune personne, ne lui répète pas sans trèw : « Cette après-midi, au Polo... » Sinon tu t'apercevras bientôt que ta folle amie, e.\iédée, aura peine à attendre jusqu'au lendemain pour aller voir chez le voisin si tu y es, cette fois, à ton fameux polo ! Or, chez le voisin, tu n'y seras pas, — mais tu ! Le polo mène à tout, comme tu t'en rends compte.