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CHOSES DE COURSE

J'habite un pays de prairies et de forêts, chers Corinthiens, une contrée délicieuse où les eaux, les arbres, les bruyères et les prés se marient, se succèdent, se jouent, croiraiton, les uns avec les autres. Du reste, chacun d'entre vous connaît mon patelin : c'est Chantilly.

Comme vous le savez, on peut pénétrer sous bois, dans ce coin exquis entre tous ceux de l'Ile-de-France et du Valois, et galoper pendant des heures sans quitter l'ombre bleue •les futaies, l'abri coquet des charmilles, ni le refuge sans cesse renouvelé des taillis. Après une longue promenade, ici, impossible de ae

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pas revenir un peu agité, un peu étourdi par les rêves qu'on a faits, surtout si l'on est rentré à midi, en pleine solitude, quand tous les brins d'herbe vibrent d'extase sous le soleil éblouissant, ou bien à huit heures du soir, alors qu'après l'angélus des rainettes, la nuit ravissante naît tout doucement. Une crise d'imagination vous saisit, l'on se sent légèrement ivre, et l'on admettrait presque les l'on s'écoulait, ou mieux, si on les (''contait... Cependant, supposez qu'au retour de lapins folle et grisante randonnée, j'en vienne à vous dire : « Ah! mes chers amis, la belle chevauchée, tout à l'heure! J'ai croisé, au cours de cette extraordinaire balade en forêt, diverses personnes intéressantes. Je ne vous parlerai pas de quelques vieilles sorcières qui erraient ça et là, récoltant leur bois mort; elles étaient inquiétantes et bien pittoresques, avec leurs serpes, leurs doigts noueux, leurs mèches ses, leurs jupes haHtonneuses et leurs ts; mais quoi! de res, ça couri

sentes, dans nos bois, et il en pousse partout, comme des champignons : rien de plus commun... Par contre, j'ai avisé le petit Chaperon Rouge du côté de la croix de Pontarmé : cette charmante fillette se hâtait vite, vite, et sage comme une image, sous son béret rutilant. En passant la Butte-aux-Gendarmes, j'ai fait lever une sorte de paon d'un éclat presque insoutenable, et qui. s'est mis à planer très haut dans le ciel, comme un immense vautour fait de turquoises, de saphirs et d'argent : c'était l'Oiseau bleu. Non loin de là, comme je m'étais enfoncé dans la forêt d'Ermenonville, j'ai vu tout à coup, au détour d'un chemin, Peau d'Ane qui dormait au milieu d'un plant de fougères, sous les pins : elle portait sa robe couleur de lune, seulement l'une des manches avait glissé, si bien que l'épaule ronde, fine et nacrée... »

Si je vous contais tout cela, je sais bien ce que vous feriez : vous échangeriez entre vous des regards furtifs de commisération, vous

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me retireriez tout doucement mon cocktail, et deux d'entre vous me prendraient avec précaution par le bras pour me reconduire chez moi sans violence, mais aussi sans retard et le plus directement possible. Et vous avez bien raison : car il n'est pas naturel, en vérité, d'apercevoir tant de choses étonnantes quand on se promène, et il faut que le whisky, le porto ou quelque grand bourgogne y aient beaucoup aidé. Ni L'Oiseau bleu, ni le Chaperon rouge, ni Peau d'Ane ne s'ébattent si simplement par les bois, et surtout pas ainsi tous ensemble. Il ne faudrait point, tout de môme, vous traiter comme des en fan:

En revanche, si, un jour, en plein Paris, je vous déclare nonchalamment : « Hier, j'ai été présenté à l'Enchanteur Merlin. Toutefois, étant un enchanteur, un artiste enprodi. et le plus illustre, le plus puissant de tous, vous pensez bien que cet auguste et m\ rieux seigneur ne s'appelait pas tout bêlement Merlin en cette circonstance. Car il se trans-

forme comme il veut, et sait prendre toutes les apparences qui lui sont commodes. Hier donc, l'Enchanteur Merlin avait adopté la figure d'un monsieur élégant, genre « pesage de Longchamp » ; il se nommait le baron Merlinot, et, confortablement accoudé au bar, discourait d'abondance. Et c'était de courses qu'il nous entretenait...

« De courses, oui, uniquement de courses. Je soupçonnai même bientôt, précisément à ce signe, que le baron Merlinot ne dût être autre que l'Enchanteur Merlin. Comment donc, s'il ne se fût trouvé plus ou moins charmeur ou sorcier, cet extraordinaire sportsman eût-il pu savoir en effet tant de choses, et de si secrètes?...

« Ah! c'est qu'il fallait l'entendre, le merveilleux baron! En beaucoup moins de temps qu'il n'en coûte à l'écrire, il élucida devant son auditoire ébloui les chances de trente ou quarante chevaux, choisis parmi les plus obscurs, parmi ceux qui courent des prix à

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réclamer au fin fond de la Belgique, ou des militarys insignifiants dans les départements du Centre. Le baron n'ignorait pas le moindre détail, se rappelait non seulement la généalogie de tous ces chevaux jusqu'à la onzième génération, mais encore citait sans une faute la liste complète de toutes les épreuves où avait figuré chacun d'eux, rappelant le temps qu'il faisait ce jour-là, l'état du sol, les cotes, l'indolence du public ou sa fièvre, etc.. Rien qu'à témoigner d'une mémoire pareille, notre homme laissait déjà percer quelque magie, il faut l'avouer.

« Mais ce n'est pas tout. Le baron Merlinot - entendait pas seulement en chevaux. mais aussi en hommes : et comme il avait vite fait d'analyser devant vous soit l'état d'âme de tel ou tel entraîneur à l'égard des yearlings ou des vieux combattants d'obstacles qui lui étaient confiés, soit la psychologie la plus cachée du moindre jockey, soit la disposition particulière, la bonne ou la mauvaise humeur,

l'aptitude au travail ou le penchant à la jainéantise des lads constituant le personnel de n'importe quel établissement de courses! Il vous disséquait le cœur et la cervelle d'un George Stern ou de tout autre en un tournemain; il connaissait les notes militaires d'Alec Carter beaucoup mieux que le propre colonel de celui-ci, sans compter les intrigues galantes, les chagrins amoureux et l'état d'âme de tous ces messieurs. 11 nommait par son nom — s'il ne tutoyait pas — la fiancée ou l'amie du premier des Cunnington ou du dernier des apprentis. Il vous apprenait sans broncher que le 2i juin, à sept heures dix minutes du soir, la grève serait officielle dans telle écurie de Lamorlaye, ou que Happy Conquer, le favori de M. Jean Stern, arriverait infailliblement dimanche prochain, vu que cet excellent cheval ne pouvait être battu que par Votre Allesse, à M. le comte Vigier, et que ladite Voire Altesse ne devait manquer d'être tirée par son jockey, lequel, à l'insu du propriétaire,

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allait être corrompu par l'entraîneur d'une darne tmi en voulait mortellement, à cause d'un mariage manqué, au propre entraîneur du comte Yigier... Ces déductions admirables ne coûtaient aucun effort au baron Merlinot.et il nous les dévidait sans même avoir l'air d'y prendre garde. N'est-ce point là, voyons, le fait d'un véritable nécromant?

« Et le doping, donc! Oh! c'est ici surtout que le baron triomphait! D'un ton froid et paisible, il vous énumérait à la file plus de 800 recettes différentes de pilules et d'injections sous-cutanées; et le peuple des chevaux de pur sang se divisait pour lui en deux grandes catégories, à savoir ceux qui avaient été dopes . les initiés enfin, les francs-maçons du monde hippique, et ceux qu'on ne dopait pas, la foule, les bourgeois; de même que les propriétaires et entraîneurs se classaient en dopeurs ou non-dopeurs, c'est-à-dire en hommes sérieux, en hommes de valeur, d'une part, et, d'autre part, en baladins puérils et en jobards insi-

gnifiants. Et le baron n'éprouvait nulle faiblesse dans son diagnostic. Miraculeusement instruit touchant la composition de tous les dopings possibles, il les dénonçait en souriant, sans arrêt, sans fatigue, sans crainte... Quel homme! Me soutiendra-t-on qu'un personnage aussi versé dans la science des talismans, et qui savait tant de secrets sur les bêtes et les humains, et qui pouvait ainsi prévoir l'avenir, et tracer son devoir à la Fortune, aura-t-on bien l'audace de me soutenir qu'il n'était pas l'Enchanteur Merlin lui-même, en chair et en os?... »

Mais non, chers Corinthiens, vous ne prétendrez certes point que je n'ai pas effectivement causé avec l'illustre mage sous les traits du baron Merlinot, devin et alchimiste à la fois. La science surnaturelle de ce grand sporsman ne vous étonne en rien; vous admettez sa double vue sans hésiter, son don de prédiction, et sa connaissance miraculeuse des simples, dès qu'il applique aux choses de

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courses de telles facultés presque divine- Bref, je passe pour un fol, si je confesse que j'ai vu Peau d'Ane au fond des bois. Mais je suis un sage, si j'ai rencontré l'Enchanteur Merlin au bar. Je deviens même un garçon prudent et de bon conseil, si nous avons bien bavardé tous les deux, le nécromant et moi, et voici que vous accourez déjà de toutes parts pour rae demander des tuyaux... Je vous avertis, messieurs, que je les vends I

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