AVIATEURS
Ai-je donc été le jouet d'un songe? 11 se pourrait, en somme... Et cependant, il me souvient si nettement et des réponses que Ton me fit, et de la voix, et des visages môme des convives, après ce banquet en l'honneur de l'aviation, banquet au cours duquel on avait prononcé nombre de toasts, raillé les sorbets surannés, goûté par contre le chaud-froid, approuvé les primeurs, bravé les huîtres, et toléré le Champagne frappé... Je me rappelle tout, au point de m'y croire encore : je revois les messieurs décorés, assis au centre de la table, je reconnais le ministre du Travail et celui de l'Instruction publique,
trois généraux, un de nos académiciens et un des sous-secrétaires d'État de la dernière promotion; puis M. Hugues Le Roux, M. Pierre Baudin, le comte Recopé, .M" Daniel LesucurT le maire de Reims et le député d'Issy, Rodin, M"a Séverine, le délégué du Nev-York-Ilerald, M. le doyen Febvre, de la Comédie-Française, tout le gratin des galas officiels enfin. J'étais moi-même placé à l'un des bouts, entre M. Marinetti, qui représentait avec éclat le futur en cette assemblée, et M. Ferdinand Brunot, de la Sorbonm\ figurant plus modestement le futur antérieur.
J'échangeai des plaisanteries délicieuses avec M. Marinetti, qui est, comme on le sait, le plus avenant causeur, et des badin.i avec M. Ferdinand Brunot, dont l'humeur enjouée se plaît aux fins repas, que des ministres président. Je nommai l'un à L'autre ces deux messieurs; ils s'entendirent, et bavardèrent sans arrêt : tandis que l'un voulait bannir l'orthographe, proscrire la gram-
maire, frapper d'un impôt l'étude du latin, défendre aux écoliers d'apprendre le français, cette langue réactionnaire, châtier avec la dernière rigueur le délit de littérature, et soigner le talent, maladie gothique, en des hôpitaux spéciaux, l'autre ne prétendait à rien moins qu'à incendier tous les musées, faire sauter le Forum romain à la mélinile, occuper militairement les Universités italiennes, établir un poste de télégraphie sans fil au Capitole, combler les canaux de Venise, et transformer cette indolente et funeste cité en une vaste usine u. fabriquer des produits chimiques... Vous voyez que tout cela est bien précis, et que j'ai conservé la mémoire des moindres propos. Ce n'était donc point un rêve, ce banquet, décidément : il a eu lieu, et je rapporte les faits. On peut les mettre sur fiches.
La charmante causticité de mes deux voisins m'avait conduit jusqu'au moment des toasts, sans que j'eusse senti passer le temps.
IXTIÏODCCTIQS A l.\ VIB COMMB-IL-FAUT
Les allocutions elles-mêmes du ministre, du sous-secrétaire d'Etat, du député d'issy et de Mm0 Daniel Lesueur, me parurent, telle était ma bonne humeur, ne durer qu'un instant. Enfin, le cœur tout remué par les grandes belles paroles que je venais d'entendre, je me levai de table, et nous nous rendîmes auprès de petits guéridons, où le café, les liqueurs elles cigares se trouvaient servis. Et c alors que je me mis à flâner çà et là, devisant avec l'un ou avec l'autre...
Hélas! quelle mésaventure! Au bout de peu de minutes, qu'avais-je fait de mon allégresse première? Que de mélancoli Dieux justes! Venais-je effectivement d'assister à un nq>as triomphal, donné pour glorifier la locomotion aérienne, ou bien n'était-ce pas plutôt une cérémonie consacrée aux regrets • 'taux douloureuses rememhrun lier
des désillusions, les agap buw bris
Le premier auprès duquel je m'arrêtai, me dit :
« — Ce café est exécrable, mon cher. Et d'ailleurs, pourquoi le buvons- vous? Pourquoi sommes-nous ici, nous autres corinthiens, nous autres sportsmen ? Qu'y faisonsnous donc? Nous encourageons l'aviation, nous chantons la gloire des héros de l'air? Peuh! faut-il que nous soyons poires, tout de môme! Eh oui! poires, certainement, excusez si le mot vous choque... 11 y a belle lurette en effet que l'aviation n'est plus un sport, mais bien un métier, une carrière industrielle, pareille à tant d'autres. Le professionnel a peu à peu tout envahi : grassement payé, il se moque, parbleu! de se mettre la figure en bouillie, ce mercenaire, ce gladiateur volant, ce condottiere des bourrasques, ce commissionné pour la colonisation des nuages, ce chargé des affaires humaines au ciel... Et puis, à lui les machines innombrables et toujours neuves, alors que nous nous ruinons, nous autres, en appareils sans cesse en miettes, sans cesse à réparer... Non, voyez-
vous, l'aviateur amateur n'est plus possible aujourd'hui, et l'aviation, en tant que sport, a vécu... Écœurant : rien de plus écœurant !... Et avouez que ce café est ignoble... »
Or, un peu plus loin, pestait justement un professionnel. Il semblait encore plus mécon- .tent, s'il est possible:
« — Ah! monsieur, maugréait-il, le turbin est fichu, allez! 11 y a trop de concurrence, voyez-vous, trop de marques, trop de risquetout qui, munis d'un diplôme obtenu par surprise, crèvent la faim sur les champs de vol! La dernière des maisons trouvera maintenant n'importe où un pilote à la manque, prêt à se laisser casser en morceaux pour un louis. Cela dégoûte les autres, les bons, les vrais, moi, tenez, par exemple... ».
Ces plaintes ne me surprirent guère : l'intrusion des professionnels dans les sports ne peut rien donner que de trouble et de fâcheux, certes! Mais combien plus poignante que la mienne était l'amertume de mon cama-
Èl'ITIiES AUX CORINTHIENS
rade Georges C, qui fumait avec dégoût, tout près de ceux-ci, un cigare à bague armoriée!
« — Vous avez entendu ? me lit-il tout bas, en soupirant. Vous voyez quel est l'esprit des aviateurs, à présent! Quand je pense que j'avais cru me régénérer, me sauver, en me vouant aux aéroplanes! Eh, oui, j'étais inutile, raté, propre à rien, couvert de dettes, presque déclassé. Je pensai : Devenons pilote, cela va nous faire une situation mondaine... Et puis... vous voyez... »
Mais à ces mots, un inconnu, plus sombre encore, interrompit par ses sarcasmes les propos de Georges C. :
« — Ouais ! jeune homme, vous avez cru peut-être à la gloire pour les conquérants de l'air. Vieille chanson, monsieur. C'était bon pour 1909, 1910 encore. Mais voici que nous passons de mode. Les gens du monde sont déjà las de nous voir applaudis. Notre prestige devient officiel, genre radical-socialiste, et nuance société de gymnastique...
l\rii(Jl)l i Hn.\ .1 LA VIE COMMS-IL-FAUT
— Certes, approuva un ravissant jeune homme qui nous écoutait, et le plus affligeant, L (jue nous n'avons môme plus pour nous les femmes, comme naguère. Nous leur semblions, il y a deux an- seaux
de leurs rêves, les chevaliers errants de la nue. Elles élevaient les yeux au plafond, et faisaient îles gestes avec leurs jolies mains, pour signifier que nous planions parmi leurs songeries et leurs pensées, et si grande était leur foi, qu'elles ne regardaient même pas, alors qu'elles agitaient ainsi leurs d légers, si aucun bouton ne manquait par hasard à leurs gants...
— Mais c'est qu'Aphrodite est tellement incertaine! déclara en souriant un troisième personnage... Le bruit de l'hélice aura mis ses colombes en fuite, et l'huile chaude du moteur lui rappelle sans doute le sombre Vulcain, son époux. Pour les poètes comme pour les amants, l'aviation a fait son temps... »
Je demandai comment s'appelait cet homme
au langage imagé. « Ne lavez-vous pas reconnu? me répondit-on. C'est M. Gabriele d'Annunzîo... »
A peine d'ailleurs avait-il entendu ce nom illustre, qu'un quidam nous interpellait : « Et moi! s'exclamait-il... Oui, et moi! Pensezvous à moi? Je ne sais plus que faire. Après l'auto, après l'aéroplane, après l'espéranto, à quoi jouer maintenant? Mes millions me gênent. Si je commanditais un style artistique?... »
C'était M. Archdeacon qui parlait ainsi.
« — Bravo ! riposta un inspiré, fondons un nouveau style! Nous bâtirons des maisons à l'envers, et, pour les aéroplanes, une gare en nickel, que l'on placera soit sur les tours Notre-Dame, soit sur l'Arc-de-Triomphe, soit sur le Palais-Bourbon... Je m'en charge ! »
Et c'était M. Frantz Jourdain, pour le coup.
Effrayé, consterné, je finis par m'cnfuir à travers les salons. Un enfant tout nu pleurait dans un coin.
INTRODUCTION A LA Yli: COMME-IL-tAUl
« — Qui donc es-tu, mon petit ami?
— Je suis Icare... Papa m'avait dit : ta ne voleras pas trop haut, sinon la cire de tes ailes fondrait...
— Je sais, je sais!... »
En vérité, je ne puis me rappeler si ce fut, oui ou non, un rêve. Mais n'importe, les aviateurs m'ont fait entendre un concert de lamentations. Je les préférais en 1910, alors que nous pensions, à chacun de leurs vols, avoir repris l'Alsace et la Lorraine. Depuis cette campagne, ils semblent fatigués — à moins que ce ne soit nous.