PAU ET LA CAMPAGNE ROMAINE
Je vais vous conter deux belles histoires.
Il y avait une fois un jeune homme qui dînait en ville. C'était un garçon qui savait dîner : entendez par là qu'il mangeait sans se soucier d'un régime, et dédaignait cette affectation de ne boire que de l'eau, continence qui sent son parvenu, mais qu'au contraire il goûtait volontiers, et fort attentivement, à chaque plat comme à tous les vins ; ajoutons qu'il causait de bon gré, sans efforts apparents, et de ce qu'on voulait; il employait un vocabulaire suffisant, et variait convenablement ses verbes; il souriait aux mots qu'on lui faisait, par aventure môme risquait le
i ; bref, un fin convive, un eoninie avec qui réussir un joli repas.
Or, ce garçon, qui dînait si bien, se voyait recherché, comme il est juste. Certaines mai-
b se l'étaient tout particulièrement attaché, et notamment l'une d'entre elles, où la table était savoureuse, les femmes élégantes, et les maris très occupés. Notre, dîneur venait là, deux fois la semaine déployé] appréciées. Et depuis plus d'un an déjà, il y séduisait très régulièrement C'était un i
l'n jour, bien par hasard, on vint à parler devant lui de M"c Dolorès >'., l'une des plus vives p'iuu's filles de cette colonie espagnole qui, l'automne, pullule à Biarritz, et dès la fin de l'hiv j l'an. La senorita
Dolorès est une centaUresse, qui n'hésite pas à suivre un renard à. travers les pires vie tudes, et par-dessus les plus redoutables obstacles de la plaine pal»
— Rien de plus fâcheux pour une jolie femme! s'écria quelqu'un. Voyez par exempte
EPURES AUX CORINTHIENS
votre Dolorès. Elle a failli, en chassant à Pau, et grâce à son imprudence, casser contre une barrière l'un des plus gracieux nez d'Espagne.
— Pardon ! répliqua notre convive. Il n'en est rien. Ce ne fut pas sur une barrière, mais dans un fossé couvert que tomba le cheval. En outre, M110 Dolorès n'avait commis nulle imprudence, mais sa monture s'était dérobée, et venait de l'entraîner vers un très mauvais endroit, avant que de se décider à sauter. Enfin, Mlle Dolorès N. ne se fit aucun mal, vu qu'elle roula doucement sur la bruyère : quelques écorchures à peine. Je suis sûr de ce que j'avance là; c'est moi qui ai relevé cette demoiselle. Elle n'était même pas évanouie, et*souriait. »
Chacun de s'étonner: «Ah, ça, commentl vous montez donc à cheval?
— Assidûment, et depuis mon enfance.
— Et vous chassez à Pau?
— Chaque année, durant plus d'un mois.
— Et vous passez tous ces obstacles effrayants?
— J'en ajouterais, si je pouvais.
— Mais vous ne nous l'aviez jamais dit!
— Me l'avez-vous demandé ? »
Discrétion incomparable! Merveilleuse, et
presque paradisiaque modestie ! Un homme qui a chassé à Pau, et qui ne le raconte à personne! Un cavalier qui a franchi ces obstacles fameux, et qui ne les décrit pas, ne les compare pas à tous les accidents de terrain rencontrés sur sa route! C'est à n'y pas croire, et je sens bien que vous me soupçonnez : je dis pourtant la vérité.
Passons à la seconde anecdote : elle est encore bien plus étonnante.
Il y avait une fois — une autre fois — un deuxième jeune homme, qui fit un jour le voyage de Rome. Celui-là était un grand sportsman et un chasseur déterminé : et quand nous écrivons « chasseur, » ce n'est point « veneur » qu'il faut lire. Poursuivre en
pays plat un cerf en ses refuites, et un chevreuil malgré ses ruses, il n'eût pas fallu lui proposer ces pacifiques badinages de barbons. Au lieu qu'il eût couru de Lille à Bayonne, et de Brest à Nancy, pour sauter, derrière une meute, des haies et des clôtures, des contre-bas et des rus à bords francs. Ses chevaux étaient illustres, et ses prouesses bien connues, tant en rallye qu'au Concours Hippique, tant à Pau que dans la Vendée.
Toutefois, il n'avait jamais galopé dans la campagne romaine : et il ne pouvait s'en consoler. La vie, peu à peu, devenait impossible à supporter ainsi. On lui contait merveille de ces hautes barrières et de ces murs inexorables qui sillonnent, là-bas, la campagne solitaire, et clôturent les maigres pacages ou les champs caillouteux : il fallait avoir passé cela. N'y tenant plus, un beau jour du mois de mars, il mit ses bottes dans une malle, télégraphia pour retenir deux bons chevaux durant une quinzaine, et partit.
Le premier jour se passa bien. Le second, il chassa, et revint un peu ivre «ravoir chevauché parmi ces prairies désolées et grandioses, vouées aux herbes folles et parsemées de ruines augustes. Son cheval avait heurté du sabot les larges dalles des voies romaines, et contourné d'antiques tombeaux. Le soleil s'était couché dans la pourpre, après quoi toutes les nuances de la nacre et tout l'orient des perles de Golconde avaient inondé le ciel, l'horizon, les montagnes : une féerie ! Le soir, à son hôtel, pincé dans un smoking dessiné par les anges, il écoutait une adorable lady lui parler de Praxitèle et de Lvsippe, cependant qu'une svelte contesbina lui narrait quelques scandales remontant aux Borgia, et qu'un subtil élève de l'École de Rome ne tarissait point en anecdotes touchant les Cardinaux, Sa Sainteté, Rampolla l'admirable, et Mgr hurhesne.
Le surlendemain, notre sportsman foulait le sol du Forum en compagnie de la contessina,
Ll'ITRES AUX CORINTHIENS
et s'égarait avec elle au Palatin, se laissait conduire au Pincio, puis dans les villas illustres. Elle lui montrait les galeries, le Vatican, le guidait vers Ostie-la-Morte, vers Tivoli, Frascati, les enchantements des jardins d'Adrien, le lac de Nemi, que sais-je !...
De là, comment ne point gagner Naplss : on y alla, tout naturellement... Après quoi, la Sicile se trouvait bien proche : on y fut, comme en rêve... Et aujourd'hui, s'il faut tout dire, savez-vous où ils sont, le sportsman et la contessina ?... Eh bien, ils habitent Girgenti, dans une maison perdue parjni les oliviers et les violettes, et ils attendent là que le printemps s'achève, que l'été lui succède, que l'hiver enfin les unisse tous deux sous la lampe, ou les ramène à Palerme, ou à Sorrente, ou dans quelque autre nid.
Et quant aux bottes, elles reposent au fond de la malle! Et quant aux chasses, fini, l'on n'y pense plus ! Adieu les chevauchées, sinon avec la bien-aimée, le long des plages mélo-
dieuses, et par les routes qu'éventent les papillons frivoles !... Ce qu'on fait? On scrute les musées, on s'étreint lèvre à lèvre, devant les vestiges précieux, l'on vit dans une fièvre d'artfet d'amour, l'on s'aime éperdument à la face des statues antiques et parmi les temples abattus, on déchiffre, entre deux caresses, une inscription latiae ou des vers de Pétrarque, on se murmure des chansons du Magnifique en cheminant sous les orangers, au milieu des colonnes brisées, dans les salles émouvantes des vieux palais... Lacontessina? On pense qu'elle va nous donner bientôt un petit bâtard frais et rose. Et notre sportsman? 11 s'applique à corriger quelques erreurs topographiques trop répandues, touchant l'emplacement de la villa d'Horace...
Allons ! qu'en dites-vous, de ces deux histoires !
Eh! quoi donc? vous secouez la tête?... Le second récit vous paraît plus suspect encore que le premier ? Vous n'admettrez
jamais qu'un homme ait pu faire un galop à Pau sans en parler à tout le monde, et toujours, et partout ; mais bien moins pouvezvous, qui pis est, concéder qu'un cavalier vraiment digne de ce nom, qu'un raffiné de la barrière fixe et un dilettante du mur de clôture, qu'un corinthien friand de plaies et de bosses enfin, s'en soit allé à Rome, et là, qu'au lieu de forcer décemment les renards italiens, il ait au contraire sombré dans cet imbroglio de tendresse romanesque, de fugue sicilienne et d'extravagante contessina ? Et que vous semble-t-il de cette débauche d'art et de poésie ?... Un sportsman que le ciel romain suffit à changer en esthète?... Voyons, est-ce admissible?... Peut-on plus mal tourner ?
Ma foi, voulez-vous mon avis ? Je ne crois pas, moi non plus, un traître mot de ces fantaisies, et si je vous les ai rapportées ici, c'est qu'on me les a données pour vraies, sur l'honneur, ou du moins sur parole — ou enfin
INTRODUCTION l LA VIS COMM£-IL~FA
l'on m'a dit que tout pouvait arriver, môme cela.
Bah ! en somme, si l'on veut, môme cela!... Cependant, plutôt qu'un héros du Concours Hippique en arrêt, même par amour, devant un marbre antique, j'imaginerais, oui, plutôt Mgr Duchesne à cheval, en train de sauter des barrières, Mme Dieulafoy en jupe à paniers, M. Aulard spirituel, et M. de Pomayrols au café-concert... Je vais jusque-là.