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LE GOLF

Dès que l'été est venu :

— Puis-je venir vous voir, Madame, après le déjeuner?

— Je vais au golf.

— En ce cas, à quatre heures?

— Je serai en train de faire dix-huit, trous.

— A cinq heures, donc ?

— Je prendrai le thé, au golf.

— Et quand le soleil déclinera?

— J'attendrai qu'il se couche sur le golf.

— C'est l'affaire de vingt minutes.

— Oui, mais ensuite, y a-t-il rien de plus exquis que le crépuscule tombant avec lan-

JMliODUCTION A LA VIS COMME-Ilrl

gueur sur un beau terrain de golf, herbu jusqu'à l'infini, onduleux et silencieux !

— Eh bien, alors, à demain matin?

— Demain matin, j'ai une partie au golf, à onze heures et demie...

Et ainsi de suite. On est envahi, cerné par le golf, prisonnier du golf. Où que l'on se tourne, l'on ne saurait y échapper. Autour de Paris, c'est La Boulie, Chantilly, Garches ; un peu plus loin Compiegne et Fontainebleau : toutes les issues sont gardées. Si l'on fuit vers les plages, en chacune maints greens vous attendent, et des caddies, ou « cadets » (mais j'aime mieux «cadets»), vous guettent. Vous sauverez-vous tout à fait? Vous exilerez-vous? Tenterez-vous de gagner l'Espagne ou l'Italie?... Attention ! C'est piein de golfs, par là ; vous n'éviterez qu'avec peine ceux de Biarritz, de Pau, de Cannes, de Nice... On en a mis partout, et chaque jour on en ajoute. 11 parait que le blé renchérit, depuis que tous les champs sont transformés en pelouses.

Or, le sport est un puissant dieu, certes, ce ne sera pas moi qui dirai le contraire. Cependant, il ne peut à lui seul expliquer un tel engouement, une telle furie. Si la société entière, si toutes les dames de France surtout, avec leurs demoiselles, se sont mises au golf, et si l'on crée, chaque trimestre, un nouveau terrain, il y a quelque raison profonde à cela. On la découvre aisément, d'ailleurs : il suffît d'y réfléchir un instant. En effet, veuillez me suivre. Je vous poserai une seule question : « Avant la diffusion du golf, vous trouviezvous commodément installés pour bien médire de votre prochain ? La calomnie était-elle vraiment facile à répandre? Existait-il, en un mot, des endroits positivement bien aménagés, confortables, et dans la meilleure position stratégique possible pour fabriquer en commun un poison véritablement actif, délétère, ingénieux, une belle boue nocive à souhait, une fine gadoue cuisinée avec un art parfait? Jouissait-on d'aussi admirables

INTRODUCTION A LA Y/h' ÇOMME-IL-1

laboratoires à distiller le venin et les niaiseries, d'aussi incomparables officines à potins que les terrains de golf?... Eh bien ! que vous en semble?... »

Allons donc ! Poser la question, c'est la oudre!

Où se débitaient autrefois, je vous prie, les sottises nuisibles et les cancans dangereux? Peuh! on échangeait des bavardages tant bien que mal dans les salons, dans les thés, dans les cercles. Or appellerons-nous ça en ré;ilité un service de calomnie confortable et bien compris? Vous voulez rire! Les salons? Mais ce qu'on y dit n'y a presque pas d'importance: on est si ridiculement discret, dans un salon. On n'y parle même pas avec franchise, on procède souvent par allusion, on bit de l'esprit, on chuchote; il arrive ainsi qu'une méchanceté se perde : c'est lamentable! 11 \ a même plus d'un salon où l'on gaspille au bridge un temps précieux, que l'on pourrait si bien consacrer aux commérages, hélas !

ÈPITRES A UX CORINTHIENS

Mais toutes les traditions se perdent

Restent les thés... Bah! pas de méthode, rien de fixe ni de suivi en ces endroits bruyants et ouverts à tout venant : on commence le lundi à y défaire une réputation ; bon ! le mardi on va dans un autre thé, on ne se retrouve plus, on s'entretient d'autre chose, ce n'est pas un travail sérieux...

Les cercles, alors ? Oui, là en ne s'emploie pas trop mal, en effet. Seulement, on se trouve entre hommes, et outre que rien n'est plus triste, certaines nuances indispensables à une belle œuvre de destruction mondaine échappent toujours aux mâles : ils sont négligents, et puis ils pensent quelquefois à leurs affaires ou à leurs vices. Tandis que les femmes, elles, n'ont rien à faire, et les honnêtes n'ont point de vices : rien ne les distrait jamais de la calomnie. A la bonne heure!... Non, certes, thés et salons, c'étaient de pauvres lieux où médire, assurément, et si nos mères s'en con* tentaient, c'est qu'on n'avait pas trouvé mieux.

L\TTtODUCTIOS A LA VIE COMME-IL-FAUT

\h! pourtant, l'on avait les casinos! Voilà qui était assez bien combiné, un casino! Les jeunes et vertueuses épouses retrouvaient là un tas de vieilles fées Carabosse, et elles faisaient, les unes avec les autres, un très bon ouvrage de sévérité, si d'aventure quelque gracieuse personne, inconnue d'elles ou trop jolie, venait à se poser sur la plage. Mais quoi! l'activité d'un casino dure à peine deux mois, du 20 juillet au 15 septembre, c'est une plaisanterie!

Il y avait bien aussi Puteaux ; on peut tenir Puteaux pour une ébauche, un premier essai du golf. Combien d'étonnantes calomnies seront sorties de Puteaux ! Néanmoins, on joue au tennis à Puteaux, et les parties, trop courtes, se succèdent rapidement, ce qui nuit au recueillement, à l'étude d'un soupçon, d'une insinuation, aux longues confères De plus, Puteaux est bien près de Paris ; on va, on vient, comme dans un thé. Ce D'est pas pratique, au fond!

El'ITIiES AUX CORINTHIENS

Tandis qu'un golf, quelle pure merveille au point de vue des jugements téméraires et des propos empoisonnés ! Une bonne dame arrive là, s'installe devant une table à goûter, aveo son ouvrage, et pendant que sa fille parcourt interminablement la prairie à la conquête d'un trou après un autre trou, l'honorable matrone a tout le loisir nécessaire pour s'occuper studieusement à tricoter d'affreux commentaires et à broder d'épouvantables «on dit que » . Puis, tout en demeurant suffisamment élégant, un golf présente on ne sait quoi de gentiment familial et «country life»; on s'y sent chez soi : la méchanceté y gagne en naturel, elle a plus de laisser-aller, elle rassure, on y croit.

De plus, sauf deux ou trois mois l'hiver, la saison du golf dure toute l'année : on ne se voit pas à chaque instant forcé de repêcher une prévention tombéeà l'eau, de rattraper une vilenie perdue; le lendemain, au contraire, on se retrouve avec plaisir, et l'on reprend

la rosserie de la veille, bien tranquillement.

Enfin, comme entrepôt matrimonial, il n'y a vraiment pas mieux qu'un golf : la vente des jeunes filles s'y traite à merveille, et il faut voir la concurrence des mères dans ce marché aux fleurs! Mme Angot n'y passe rien à la maréchale Lefebvre : seulement celle-ci s'appelle duchesse de Dantzig, et l'autre comtesse de Garabas.

C'est pour toutes ces raisons que les greens ont à ce point poussé en France, et avec quelle rapidité! On n'y a pas encore semé le gazon, que déjà Ton voit germer les potins.

D'après ce qui précède, vous devinez, chers Corinthiens, la contenance qu'il vou> faut observer sur les terrains de golf. N'allez point là faire les galants! Soyez très réservés, habillez-vous sans excès : des tons gris et neutres; tâchez même d'être un peu laids. On vous permet la culotte courte, mais n'abusez pas! Nul charme intempestif, aucun esprit. Songez que vous êtes sous l'œil des commères, et que

ÉPITRES aux com.\Tini:xs

ce sont des bougresses, révérence parler, qui ne plaisantent pas.

Cependant le sport en lui-même, direz-vous, les coups merveilleux, la bille qui vole?... Bah! y tenez-vous tant que cela? Mon Dieu, jouez si cela vous fait envie ! La méthode est ingénieuse, d'ailleurs pour se marier à souhait. Si vous êtes très riche, vous n'aurez toujours qu'à choisir. Mais vous trouvez-vous démuni d'argent ? En ce cas, un drive heureux peut vous aider beaucoup à entrer comme consort dans une famille opulente. Toutefois, ayez soin que votre fiancée ne soit pas trop laide. Madame votre épouse en effet se conduira parfaitement. Or, rappelez-vous que sur les mœurs des honnêtes femmes, il n'y a rien à dire : il faut donc bien alors que l'on parle surtout de leur physique. Grave péril!

Gourez lesgreens, chers Corinthiens, et « drivez» en paix;maisn'oubliezpasduraoinsqu'un homme pauvre, devenu l'époux d'une laideron, n'est jamais loin d'être un pauvre homme.

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