LE YACHTING
Tout de même, mon pauvre petit corinthien, par une belle nuit d'été à Trouville, tu as connu l'envie...
Oh ! oh ! tu te récries, tu fais le fier, tu «morgues», comme on disait jadis, tu ne veux avoir jalousé personne ! Toi, souhaiter le sort de quelqu'un !... Toi, paraître mécontent de la vie que tu mènes, de ta fortune ou de ta situation sociale, de tes plaisirs, de tes modestes avantages 1 Ah!... par exemple, il ferait beau voir !...
Je sais, va, je sais aussi bien que toi, — et môme mieux peut-être ! — tout ce que tu t'apprêtes à me dire. La romance est connue,
trop connue ; Déranger l'eût écrite en son temps. Tu vas me parler des gueux, qui sont des gens heureux ; tu évoqueras la fable du savetier et du financier ; tu plaindras les millionnaires accablés de soucis ; tu me déclareras ton horreur des plaisirs coûteux, si monotones ; tu m'assureras qu'il n'y a guère de satisfactions réelles à posséder, entre autres trésors de nabab, un de ces graiuls pcmlards de yachts sur lesquels on s'ennuie à pleurer, où l'on est en somme mal logé, sous des plafonds trop bas, en des chambres de bonnes, ces chambres fussent-elles entièrement lambrissées de nickel fin et d'acajou des
Tu me dépeindras par contraste ta savoureuse indépendance, ta vie pleine d'imprévu, le charme de ta solitude estivale, en quelque coin perdu de Bretagne, et les âpres joies, un peu sauvages, qu'on s'y plait à goûter. Tu mo nommeras le petit port que hante ton bateau ehélif et charmant, dont se riraient Bans doute les poseurs du Yacht Club, — ainsi que tu les
EPITRES AUX CORISTHIESS
qualifies, — ton cher bateau qui n'est qu'une barque de pêche, tout au plus, mais que, du moins, tu peux mener toi-même, la main à la barre, face aux vagues !...
Oui, d'accord, c'est entendu, je n'ignore nul détail en ce qui te concerne. Beaucoup plus précisément encore, je ne t'ignore pas toi-même, et sais comment tu as le nez fait, ô corinthien modeste et nautique! Car je t'ai rencontré un soir sur les rochers lointains de ton Finistère. Tu rentrais au logis, un filet sur l'épaule. Ton amie t'accompagnait, portant un casier à homards. Elle avait une très jolie robe, cotillon court et blouse de marin très ouverte sur sa jeune poitrine, toilette de quatre liards, sous quoi elle semblait nue comme une petite Néréide, saisie toute vive dans le pli d'une vague, et habillée à la hâte avec la défroque d'un mousse... Toi, tu portais le chandail et le suroît, et nonobstant ta ligure cuile, ton brin de moustache décolorée par les embruns, malgré ton aspect louvart de
WTRODUCTIOh A LA VIE C0MME-1L-FAVT
mer, enfin, il y avait plaisir à te voir marcher côte à côte avec la petite Néréide, sur ce sentier de falaise : vous étiez dans le ton, vous faisiez bien, vous faisiez même mieux que ça, vu que vous fleuriez l'amour et la fraîche santé, et après vous avoir croi mes enfants, on se sentait bien sot si, d'aventurc, on était là tout seul...
Bref, j'accorde que ta vie est délicieuse, mon cher Breton. J'ai aperçu ton joli voilier qui se balançait à quai, dans le port. Fin, svelte, blanc comme neige, c'est là ce qui s'appelle un yacht... mais non, il faudrait un mot plus élégant et plus gracieux pour nommer cette nef légère, un mot qui signifiât quelque mirage de la mer, qui tînt de la mouette et du cygne, du coup de zéphir et de la nuée qui passe... Le ravissant esquif! Ton homme d'équipage était sur le pont, nettoyant le moteur minuscule qui te permet de parer à l'accalmie, et de manœuvrer aisément pour l'entrée au port comme pour la sortie ; le
mousse réparait un filet. Rien n'était plus engageant: je fusse bien volontiers parti à ton bord, le lendemain, dès l'aube, avec la Néréide et toi... lime souvient d'un livre de Gabriele d'Annunzio, le Feu, où le héros, rentrant heureux et affamé, après une admirable nuit d'amour, s'envole ainsi vers la mer sur un bateau de pêche, dans le silence et dans les roses d'une. aurore vénitienne...
Tu vois, rien que pour l'avoir une minute entr'aperçu, si candide et si frêle, au ras du quai, tu vois quelle route j'ai déjà suivie sur ton yacht ! Nous voici dans l'Adriatique!...
Et la pêche !... On ne pêche pas évidemment, sur un aussi coquet bateau, de la même façon que sur un chalutier poisseux ou sur un gros sabot à sardines. Qu'est-ce que tu trouves donc, ô corinthien, s'il arrive que tu jettes, du haut de ton bord immaculé, tes filets bleu de lin dans la mer? N'as-tu pas cueilli quelque jour un enfant Triton, tout bondissant, tout crachant et gluant? Et ne
vas-tu pas une fois nous ramener une Sirène? Mais il te faudra des chaînes d'or pour amarrer solidement sur ton pont, si bien poli et savonné, ce gros poisson : sinon il y glissera, et retombera dans l'eau; méfie-toi! 11 te faudra encore une mante à lui jeter sur les épaules, une «sortie de l'onde », afin d'éviter le scandale. Te vois-tu rapportant du large une femme nue?... M'ac Paquin, ou Paul Poiret, te dessineront un modèle de manteau pour Sirène pochée.
.Je devine encore tes escales ça et là, où il te plaît, dans le port tout voisin, sinon pins loin, à un jour de route sous bon vent, voire à l'île qua>i-déserte, là-bas. Cette lie p< battue par les vents, montre néanmoins une côte ciselée, offre des havres mys petites plages où nui ne va, dont aucun pas, presque jamais, n'a foule le sable vierge. Et ce sable, tu en as éprouvé la tendresse, la tiédeur. Sa couleur blonde se marie à ravir, n'est-ce pas, avec la peau nacrée de ton an
Tu te rappelles cette parcelle de mica qui brillait près de son grain de beauté, sur la hanche?
, Quelquefois, au retour, la mer brunissait, fronçait ses sourcils blancs, se mettait en colère. 11 y avait alors plaisir à voir grandir le phare, à passer enfin sous la jetée. Une fois débarqué, tu prenais à la taille ta petite amie un peu tremblante, et tu l'emmenais dîner dans votre chalet, au milieu de ce bouquet de pins qui finit sur la plage môme. On avait fermé les fenêtres au vent du large soufflant la tempête ; mais de l'autre côté, celles qui donnaient sur la vallée bleuissante s'ouvraient toutes grandes ; la nappe à carreaux était mise, le vin souriait allègrement dans les verres, sous la clarté de deux bougies aux chapeaux roses, et l'odeur du melon se mariait au tintement discret de l'angélus...
Certes, corinthien des petits trous pas très • chers, je pressens, je prévois, j'apprécie toutes oluptés exquisement naïves! Comme toi,
INTRODUCTION A LA VIE COMME-IL-FAl T
si je pouvais, je ferais tout simplement partie du Cercle de la Voile, de Paris : j'aurais un gentil cruiser sans importance, ou un yacht d'un ou deux tonneaux pour la promenade. Et moi aussi, j'irais dans l'île aux plages silencieuses et aux havres secrets ! Et moi aussi, je tâterais, au retour, d'un melon bien mûr, tandis que le clocher chanterait non loin de là sa prière au crépuscule ! Tu me parais heureux, trop heureux, bienheureux... Et cependant, tu as une fois connu l'envie !... Veux-tu que je te dise où, et comment?
Eh bien, c'était un soir, àïrouville, pendant la semaine des courses. Tu avais bien dîné, parmi des femmes de prix, couvertes de robes étonnantes. Comme il faisait étouffant, tu t'en es allé ensuite faire un tour sur le port, du côté des yachts. Or, là, reposait dans l'eau noire du bassin une sorte de monstre, une espèce de baleine gigantesque, un Léviathan de bois, de cuivre, de fonte et d'acier. C'était le Proteus, à Mr. J. K. L. M. N. Davidds,
EPITRŒS AUX COMNTBJENS
l'elTroyablement milliardaire des milliardaires américains.
Frappé de stupeur, tu t'es approché respectueusement de cette montagne flottante, tu en as suivi le flanc sombre, non sans engager tes souliers vernis sous plus d'un cordage; et puis, tout à coup, devant un large hublot violemment éclairé, tu es demeuré comme en extase : derrière la. vitre, en effet, un gentleman en smoking et un jeune homme, pareillement en smoking, humaient le parfum d'une liqueur dorée, tout en déposant sur une coupe évidemment précieuse la cendre de leurs cigares à bagues. Entre eux, une jeune femme décolletée, merveilleuse, constellée d'émeraudes et de perles, une fée plutôt, fumait, elle aussi, une cigarette blonde. Et à l'entour étincelaient, scintillaient l'argent, l'onyx, l'ébène, l'acajou : une épiphanie !
Ce soir-là, mon petit corinthien, avoue-le sans mentir, tu as connu l'envie ! La nuit, en rentrant chez toi, t'a semblé plus noire et plus
INTRODUCTION A l..\ VIE COMME-IL l
froide. Tu aurais bien donné ta malheureuse petite nacelle à voile, et ton port vaseux empestant le vieux poisson, et toute la Bretagne avec, pour passer seulement deux jourdeux nuits sur le Proteus. Ton amie t'a l'ait l'effet d'un troltin auprès de cette autre impératrice des mers. Tu t'es imaginé avec ivren train de courir la Méditerranée sur bateau-palais, contournant les îles grecqi; Délos, Samos, effleurant la Sicile, ordonnant d'atterrir ici, de lever l'ancre à telle date, comme faisait le père Anehise, quand il dirigeait au doigt et à l'œil la flotte d'Énée. Puis tu | .ibraltar, tu Lia- nais les lri
l'Amérique... Kl déjà tu te murmurais les 1"
que, par les nuits torrid« Tropiques, tu réciterais à l'impéral mers bruissante de pierreries, tandis qui flot ferait à peine bouger vos hani Bah! je t'entends bien ! Tu «morgues ». ta •is-!à. dis-tu, ne vent pas jouir de leurs biens, ni de leurluv
Oui, mais tout de même, si c'était toi, si c'était nous?
... Seulement, hélas! voilà où tu as raison: ce n'est jamais nousl