JUT
ÊPITRES AUX CORINTHIENS
Pestum, un brin d'herbe qui venait du Palatin, un pétale des Borromées, un mot de recommandation pour feu le cardinal Mathieu, une inscription délicieuse: Amavit, noluit, periit, recueillie à San Miniato, l'adresse de la signora Angelina, de Naples, et un cliché d'Adeline, mon amie, photographiée dans les jardins de la villa d'Esté. Tout ceci courait par les pages, coupant çà et là, tantôt les larmes de Didon, tantôt le récit de la nuit terrible, à Troie, tantôt les exploits de Turnusou d'Enée, tantôt les longues navigations, les tempêtes, les berceuses, les escales, les départs au fin matin...
Iiien mieux, il nous arrivait de le lire, notre Virgile! C'était une question d'hôtel et de marsala. Si l'hôtel se trouvait en effet bien situé, doué d'une belle vue sur la mer, ou orné de quelque pergola touchante, et si le marsala du soir avait vraiment le bouquet et l'arôme, l'âge, la couleur, la courtoisie, le velouté nécessaires, alors une émotion
très vive nous saisissait : Adeline chantait des refrains de Montmartre, il est vrai, niais les plus tendres, et moi, j'ouvrais VÉnéideta hasard, à la première fleur sèche. Et je me troublais.
— C'est joli, ton latin? faisait Adeline.
— Tu veux que je traduise?
— Non... Embrasse-moi.
On ne sait pas enseigner Virgile, au lycée.
Or, un jour, à Girgenti, nous avions dîné dans un véritable buisson de roses. Nous venions d'arriver, tout juste pour nous mettre à table, en pleine nuit. Les spaghetti étaient parfaits, le marsala admirable... Je pris mon Virgile, et lus, au livre 111 :
Ardu us itule Acragns
. . . magnanimum generator qunndam equorum.
Acragas% autrefois, mais c'était précisément cette Girgenti, où nous nous trouvions tte minute môme! « Acragas... qui jadis produisait des chevaux généreux!... »
EPURES AUX CORINTHIENS
Ainsi donc, au temps d'Énée, Girgenti était renommée pour ses chevaux ardents, puissants, splendides sans doute, ses chevaux « magnanimes » comme il était écrit là, sous mes yeux, en latin! Girgenti était l'antique patrie des coursiers illustres, triomphateurs des hippodromes, rois de l'arène... Quand je me couchai, les rêves bourdonnaient en ma tête comme des abeilles folles.
Le lendemain, nous vîmes les temples dans la campagne, les colonnes renversées parmi la menthe et le thym, les bas-reliefs que les lézards habitent, les moindres vestiges d'autrefois, si beaux, conservés avec piété au milieu des plauts d'oliviers, dans les fermes, partout... Je disais à Adeline:
— Tu vois combien ces Italiens, tous artistes, ont le culte de leurs traditions. Ils savent, eux du moins, honorer leur passé...
— Oui, mon chéri... Rentre-t-on bientôt déjeuner?
On rentra, et dès mon arrivée dans la
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salle à manger, je demeurai comme chai sur place, stupéfait, ému presque aux larmes : sur les murs, en effet, que voyais encadrées soigneusement et dis linsi
que des images de dieux tut< Des gra-
vures et des photographies de chevaux de courses, des pur-saiii: superbes et c Ronde de nuit, Maintenon, Verdun,
etc..
C'étaient donc encore Les magnan de Virgile, dont le souvenir subsistait sur cette terre après tant de siècles! C'étaient les glorieux poulains et les liers étalons, orgueil d'Acragas, que la moderne Girgenli tenait toujours en un tel honneur! La merveilleuse fidélité! Et quel délicat lettré, quel humaniste patriote et raffiné devait être le signor Angelotli, patron de cet hôtel!...
Le déjeuner fini, j'aperçus précisément Angelotti qui pussait dans le hall, et m'empressai vers lui pour le téliciter. Mais dès
EPITRES A VX COMXTHIi;SS
mes premiers mots, sa figure changea : — Ah ! monsieur, me fit-il, les chevaux de la salle à manger!... Ah! signore, quelle tristesse!... Je n'étais pas fait pour gérer un hôtel, non... C'est la vie de la société, signorino, ce sont les plaisirs distingués que j'aime: et ce sont eux qui m'ont perdu, qui m'ont ruiné, qui m'ont forcé, vous le voyez, à tenir commerce d'hôtellerie... Pauvre moi!... Mais j'ai mené grand train, naguère, à Palerme. J'avais surtout une si belle écurie de courses, ah! signorino!... Je faisais courir à Rome, à Turin, partout... Les chevaux de courses, je les adorais passionnément... J'en ai mis sur les murs de mon hôtel pour me rappeler un peu...
Un quart d'heure après, Adeline me demanda :
— Qu'est-ce que tu as donc? On dirait que tu boudes?
Et comme je ne répondais pas, elle ajouta:
— C'est encore ton bon Dieu de latin qui te travaille?... Tu ferais mieux de m'embrasser.
Ali! bien sûr... D'une façon comme d'une autre, d'ailleurs, cela devait finir ainsi.