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PLUSIEURS SITUATIONS DIFFICILES
Il convient maintenant, mes chers enfants, que je vous donne quelques avis touchant certaines situations difficiles où Ton peut se trouver dans la vie. Il est bon de savoir quelle contenance adopter; une personne comme-ilfaut ne devant jamais être prise au dépourvu.
Je passerai rapidement sur une des plus fâcheuses de toutes, mais enfin qui peut arriver, surtout à Willy. Que voulez-vous, mes bons amis, la civilisation aura beau faire des progrès, le Champagne sera toujours du Champagne! Et il se produit par aventure cet accident ridicule, à savoir qu'on en a trop bu. El
puis, il y a les cocktails du bar, le Liebfraumilcli du déjeuner, le porto des garçonnières, les bordeaux et les bourgognes du dîner,, la fine du fumoir, tous les whisky and soda et tous les cups de la nuit. La plus réservée des mondaines ne saurait affirmer qu'elle ne sera jamais surprise, à l'issue d'un souper : moins elle aura coutume de sabler le vin d'Aï — ainsi que disaient nos grand'mères — plus elle tournera comme une girouette après en avoir absorbé trois gouttes...
Huant à Willy, on lui saura bon gré de ne pas craindre plusieurs cocktails entre sept heures moins le quart et sept heures et demie, avant que de passer l'habit, ou de s'y connaître en dry après deux heures du matin, s'il est en bombe avec des viveurs recommandâmes et plus âgés que lui. Or, il adviendra qu'une fois ou deux le bar ou les restaurants vacilleront légèrement à rds étonnée.
D'ailleurs, ne sied-il pas qu'il s'entraîne en vue de voyages rituels en Angleterre où, s'il
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ne supporte pas joliment la boisson, l'existence sera difficile pour lui?
Eh bien! vous pourrez, Jane et Willy, commettre à Paris tous les excès, peu nous importe... mais il ne faut pas, il ne faut jamais, au grand jamais, qu'on s'en aperçoive ! Quand vous-même, Jane, sortirez réellement grise de chez vous, ou de chez votre ami, — mais j'entends grise à tutoyer les passants, — vous vous arrangerez cependant pour que nul ne s'en doute; et si quelqu'un vous offre ensuite le plus innocent vin des Iles, vous répondrez avec une pudeur charmante : « Oh! non, merci... un peu de camomille, seulement. »
Vous pareillement, Willy. L'aspect d'un personnage ivre est comique ; il en faut dans les cabarets de nuit : mais que ce soit toujours le voisin qui fasse le pitre, et non pas vous. À peine si cette attitude révoltante serait tolérée vers l'aurore. Mais auparavant, n'en parlons point... Que si néanmoins un tel
malheur vous frappait, vous auriez soin de feindre immédiatement, l'un comme l'autre, quelque migraine affreuse qui vous permît, soit de vous taire, soit de fermer les yeux, soit surtout de vous en aller sur-le-champ.
Une autre situation fort délicate, et beaucoup plus fréquente, souvent mOme quotidienne, hélas! consiste à perdre, aux courses ou au jeu, ses culottes. Vous voici en tout Jane, à l'abri de cet inconvénient, et vous, au moins, ne risquez guère d'y laisser votre pantalon : car ce sont là manières de pauvresses, et lady Cheersman est trop bien rentée. D'ailleurs, à quoi bon vous sermonner au sujet de votre conduite, si vous perdez excessivement? Vous pouvez bouder, crier, vous mettre en colère, injurier autrui, rire ou pleurer à votre choix : il est admis qu'une femme a tous les droits, quand elle joue, hormis celui de tricher, et encore!...
On a vu, dans la meilleure société, des jiilliardaires entrer en des <rages merveil-
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leuses, parce qu'elles venaient de perdre cinquante centimes au poker : nul ne s'en étonne, l'on n'y prête seulement pas attention.
Mais il n'en va point de môme en ce qui regarde Willy, certes non ! Il appartient à un homme du monde de perdre, au contraire, en souriant, ou enfin — car un homme du monde ne sourit guère — avec une impassibilité très grande. Songez toujours, Willy, que le courage d'un véritable élégant se montre principalement autour d'une table de baccara et sur le turf. Quiconque ne bronche pas sous les huit ou les neuf d'autrui est un brave. Libre à vous de passer pour un héros : vous n'avez pour cela qu'à vous ruiner sans qu'une plainte jaillisse de vos lèvres closes. Donc, en cas de désastre, mordez-vous la langue jusqu'au sang, mais pas un mot, pas un geste, et demeurez gourd comme une momie : un petit frémissement, alors, passera dans l'assistance, et quelque vieux général, comte de cercle,
INTRODUCTION A l..\ VIE COMME-IL-fAl I
vous serrera silencieusement la main le lendemain matin. La gloire, mon cher! Austerlitz!
11 y a aussi la colère, qui peut vous mettre dans une situation difficile : mais nous y reviendrons. Il n'y faudra pas moins d'une lettre entière.
Enfin, nous avons deux cas un peu épineux : la fiancée trop laide (cela pour vous, Willy), et le début dans l'adultère (ceci qui vous concerne, Jane, ma bien chère enfant).
Imaginons la première scène : une pauvre petite fille, la récente épouse de Willy, est là fui tremble. Elle attend. Rarement a-t-on vu mariée si riche, mais rarement plus vilaine. Inexorable, l'heure où l'on se trouve « enfin seuls » a sonné : il va donc falloir que Willy Rapproche du jeune monstre tout frémissant d'émoi, qu'il le caresse, qu'il... Minute tragique, où l'infortuné évoquera tristement le souvenir de saint François d'Assi6e et de tant d'autres grandes àtnes, qui renoncèrent aux
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richesses périssables, et préférèrent embrasser la pauvreté divine, plutôt que quelque abominable héritière eczémateuse et contrefaite !
Or, de deux choses l'une : ou bien vous trouverez en vous-même, Willy, la force minima qui vous permettra d'accomplir, vaille que vaille, le sacrifice (je ne sais si je me fais bien comprendre); oubi°n vous vous sentirez tout près de défaillir, et sans recours, à la pensée qu'il vous faudra tout à l'heure manquer de respect à cette créature dépourvue de tous les attraits. Dans le premier cas, je n'ai rien à vous dire : hâtez-vous, mon garçon, de l'aire votre devoir! Le pays vous regarde : il attend un petit conscrit. Moins vous tarderez, plus la besogne vous semblera facile. Dans le second cas...
Eh! mon Dieu, dans ce second cas, usez de précautions, ménagez la pauvre enfant, ne la brusquez pas... jusqu'au jour — il arrive forcément, en somme — où l'inaction, durant
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voire voyage de noces, ainsi que la privation
sans doute, vous auront rendu toute c
énergie qui vous avait fait défaut jusque-là-
Vous passerez ainsi pour un homme plein de
délicatesse, et vous aurez néanmoins rempli
votre mission. Songez bien, en effet, qm
dernier détail a son importance. Il estcomme-
il-l'aut, grâce au ciel, d'avoir un ou deux
enfants. Puis, il convient, du moins une fois,
de témoigner sa bonne volonté : il y a quelque
romantisme ridicule et désuet à repou-
entièrement le calice. Sachez, Willy, que le
romantisme n'est point à la mode : chez les
couturiers, c'est à L'Empire — voire au Se-
'1 — que l'on revient depuis plusieurs
saisons; chez les penseurs, on est tout au
classique et aux nobles vertus cornélienne-;.
l'ne petite dame de la bonne société vous
dira très bien, en remettant ses bas : •< Moi,
j'adore Corneille... J'étais l'autre jour à
//•<?, eh bien, c'est épatant! »
A vous, maintenant, Jane : vous voici donc
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au moment de tromper pour la première fois sir Cheersman, votre époux. Je vous ai dit tout le soin avec lequel vous aurez dû choisir votre amant, mon enfant. Mais il faut faire attention pareillement à votre conduite, du moins lors de vos premiers rendez-vous. Ne donnez point à ce jeune homme l'impression que vous avez une grande coutume de la débauche, cela vaut mieux, je crois : un léger embarras sera plus comme-il-faut. Par exemple, ne dites point : « Je suis sûr que vous n'avez pas pensé aux épingles neige! » Ou bien : « Vous êtes forcé de faire vous-même chauffer votre eau? »
11 n'y aura point sujet de contrefaire la renchérie et de défendre âprement chaque coin de votre corps, comme si l'on voulait vous imposer les plus grands affronts ou les derniers supplices. Mais, d'autre part, gardez-vous de vous asseoir paisiblement sur une chaise pour retirer d'abord vos souliers en réclamant des mules, ou de vous mettre à dégrafer sans hâte
INTRODUCTION -\ i..\ VIS cn.MMi:-! I. l.\l l
voire corsage, en chantonnant un petit air d'opérette. . . Bref, il importe de sembler un peu troublée. Arrangez-vous. Après tout, ce n'est qu'un léger effort, et l'on vous a vu faire plus difficile. N'avez-vpus pas épousé Cheersman, alors qu'il n'était encore que Scherzmahn?
— :js —
DES OPINIONS
Ce n'est point tout que de vêtir son corps, mes enfants, mais il faut pareillement habiller son esprit. Pas plus que vous ne voudriez affronter sans jupes ni pantalon le regard des passants, il ne vous conviendrait, je pense, d'aller dans le monde avec le cerveau tout nu : au contraire l'on aura toujours bonne grâce à l'orner, pour sortir, de quelques opinions. Cependant, foin d'un luxe barbare et criard d'idées diverses ! C'est bien rasta. Contentezvous d'en avoir un très petit nombre seulement : c'est beaucoup plus comme-il-faut.
Ici, toutefois, un homme d'expérience, comme on en voit tant, ne manquerait pas de
INTRODUCTION à I..\ VIE COMMB-IL-ÇALT
faire l'entendu. Il vous dirait, en gars qui sait son monde : «Attention! il y a deux genres d'opinions que l'on professe, à savoir celles dont on iait montre au publie, et celles qu'on révèle en son particulier... » Eh bien, non, ce sont là des subtilités, n'y croyez pas. Votre femme, ou votre maîtresse, Willy, doit penser de vous exactement ce que le monde en pei Tel on vous voit dans un salon, tel vous de être dans la chambre à coucher, et môme au lit. Excepté la tenue, qu'on tolère plus négligée, vous vous appliquerez à répi mômes propos, en serrant une jeune femme entre vos bras, qu'en dînant le soir en ville, par exemple. Dans le premier cas, pourtant, vous pourrez y joindre quelques tendres mots brefs : «Ce que je vous aime! » ou bien : « Quand je vous regarde, je comprends la vie ». ou encore : « De vous aimer, ça nie rapj des choses... » Mais c'est toute la poésie qu'un on comme-il-faut peut se permettre : au delà, ce serait de la pose. Môme en pyjama,