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demeurez réservé, et n'émettez que les opinions enregistrées, réglementaires. Sinon, vous auriez l'air d'un bohème, et vous seriez trompé tout de suite : un bohème, n'est-ce pas, ça se prend, ça se quitte, ça n'a pas d'importance. Un homme du monde impose davantage : on ne le trompe que huit jours plus tard.
Prenez, Jane, votre part de ces conseils. N'allez pas déconcerter votre amant en lui exprimant les pensées de Pascal, ni seulement des opinions inattendues : il vous prendrait pour une originale, et cela déclasse beaucoup.
Maintenant, ces opinions, que nous allons énumérer tout à l'heure, comment les exprimer? Autant dire, mes chers enfants, comment faut-il causer?... Voici :
1° Fort peu. Oui, faites le moins possible la conversation. A quoi bon. Vous ne voulez pas qu'on vous remarque, n'est-ce pas? Et puis, parler peu est toujours plus prudent.
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2° Sans ironie. De deux choses Tune, en effet: ou bien l'ironie sera très fine, et vous ne serez pas compris ; ou bien elle sera grosse, et vous ne serez pas compris non plus, seulement vos interlocuteurs entreverront quelque chose de compliqué, d'inquiétant dans vos propos, et finalement vous serez suspect aux personnes bien élevées, dont la conversation ne doit troubler quiconque.
3° Sans phrases. On s'exprime à la bonne franquette, et va comme je te pousse. Un léger embarras sera bien vu, les barbarisi ont du prix, et les tournures vulgaires davantage encore. Une phrase longue et bien fait-' déconsidère un homme, et tare une femme du monde.
4° Pas d'esprit. On n'aime pas ça. L'esprit fatigue énormément celui qui écoute, contraint qu'est celui-ci à de grands efforts ; aussi n'écoute-t-on bientôt plus le monsieur spirituel : ça lui apprendra à tourmenter les gen>. mmoins, l'on peut raconter quelques anec*
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doctes : les choisir très faciles, comme pour les commençants, et les attribuer à Tristan Bernard, à Guitry, à Forain. C'est une coquetterie.)
5° Avoir des principes, et très sévères. Aujourd'hui qu'on ne fait plus la guerre, ce sont les principes, et non les faits d'armes, qui ennoblissent. «Combien d'aïeux, répondait un conquistador à un généalogiste français, combien je compte d'aïeux, Monsieur? Mais autant que de victoires! » Aujourd'hui nous dirions : «Autant que de principes, mordieu!»
Passons au répertoire des opinions. Il sera nécessaire, Jane et Willy, que vous vous graviez dans la tète ce petit guide pour la conversation. Apprenez-le par cœur.
Politique. — Paragraphe des plus impor tants, le plus important. 11 ferait beau voir que vous eussiez l'air satisfaits du régime ! Quels que soient la nouvelle ou le fait récent dont on parlera devant vous, exprimez par toute la désapprobation de votre visage, sinon par un
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certain air amèrement résigné, que l'on voit h icn d'où vient le coup, et que si nous avions un autre gouvernement (mais ne précis.'/, pas lequel), cela ne se passerait pas ainsi. Tolérez quelques personnalités, tirs rares. Approuve/, le rétablissement des retraites en fanfare, » i celui de la grande tenue des officiers de marine : mais que votre ton de voix soit plein de réticences, de méfiance. Évitez toutefois de prendre parti pour telle ou telle Restauration : le vague de vos espérances n'en sera que plus élégant, plus impressionnant. Il ne faut jamais en politique, sauf pour blâmer ou mépriser, citer un nom propre : c'est le désastre.
Religion. — Question difficile. Bien entendu, vous ne transigez pas : il faut remonter au temps de Saint Louis pour trouver une rigueur comparable à la vôtre. Cependant il arrive souvent qu'on aille dîner chez des personnes d'une religion différente. En ce cas — si les personnes dont il s'agit sont vraiment
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des relations à conserver, en considération de leurs beaux châteaux ou de leurs réceptions splendides — il conviendra de quitter soudain le siècle de Saint Louis pour passer à celui des abbés de cour. On évitera comme le feu toute allusion au culte dont on est, et l'on pourra même, au besoin, désapprouver l'intolérance par un silence délicat accompagné de la mimique suivante : froncer très légèrement les sourcils, en abaissant les paupières avec discrétion. Attitude parfaite.
Morale. — Aucune concession. Je dis :
aucune ! L'indulgence est tout ce qu'il y a de plus mal porté. La femme adultère sera traitée par vous, Jane, comme delà boue, et la femme divorcée plus mal encore. Si vous avez bien choisi votre amant, il n'aura pas la grossièreté de faire des remarques ridicules.
Littérature. — Pas de jugement : c'est dangereux, et l'on s'enferre. Cependant, préférer les romans édifiants et les nobles pièces. Ceci en tant qu'opinion : mais vous n'êtes
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forcés ni de lire les uns, ni d'aller voir les autres. Du reste, on ne lit jamais : c'est province et quartier latin.
Beaux-arts. Peinture. — On déclare qu'on n'y connatt rien, cela se fait. Quant aux ex cubistes, ou autres, on reste dans une neutralité bienveillante, à cause des collectionneurs fameux qu'on a, qu'il faut avoir dans relations. Le collectionneur est très a la mode, vous le savez, n'est-ce pas?
Musique. — On l'adore.
iriosité, bibelots. — On en est fou, c'est une passion, du délire.
Des femmes. — Voir § Morale. Willy pourra cependant émettre quelques aphorismes tendant à une certaine indulgence, niais pas trop longtemps, il finirait par se nuire. A la moindre résistance, d'ailleurs, céder immédiatement, et passer à une austérité de meilleur goût.
Du duel. — Déclarer que le duel est ridicule, et que les duellistes sont encombrants.
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Après quoi, raconter gravement les combats de quelques amis à vous, mais alors ce qu'on appelle vraiment des combats, c'est-à-dire des rencontres où adversaires et témoins appartiennent aux deux ou trois cercles que vous savez. Quant à la peur et à la mauvaise tenue sur le terrain... sourire, comme si ce n'était pas possible.
Du patriotisme ou de l'aviation. — Ne vous élevez pas à des considérations générales, n'ayez pas l'air de faire un sermon : rien de plus toc. Discutez seulement du mérite de quelques aviateurs, ou des marques- de leurs moteurs. Il vous sera ici permis d'approuver, pour quelques instants, l'esprit public, tout en regrettant « que l'État ne fasse pas encore davantage». (Ne dites pas quoi.)
C'est tout, mes chers enfants. Conservez bion cette liste d'opinions dans votre mémoire. Avec cela vous pouvez aller dans la bonne société, vous y causerez pendant mille ans.