DU SANG, DE LA VOLUPTE ET DE LA MORT
11 y a, mes chers enfants, un grand défaut dont il faut vous méfier. Vous ne devez sous aucun prétexte vous laisser aller à des excès de violence ridicule : ils n'en n'ont pas, en Angleterre, d'abord. Puis, savez-vous jusqu'où cela vous entraînera? Enfin, rien n'est plus commun qu'un homme qui hurle ou bégaie de rage, les yeux hors de la tète. Choquant spectacle!... Quelle que soit votre indignation, tenez-la secrète, et enfermez-vous dans un dédain à la fois très commode et très distingué. Avoir le sang chaud, comme on dit,
INTRODUCTION A LA VIE COMME-lL-t AUT
c'est on ne peut plus périlleux. Par conséquent, si — je suppose — un quidam \ gifle, ou vous dit tout haut de mauva paroles, vous prendrez bien garde, Willy, de ne point sursauter tout d'abord, non plus que d'en voir trente-six chandelles, à la façon d'un Marius de la Cannebière — fi! — ou d'un Ber-à-bras de brasserie — pouah 1 Non, vous ne serez nullement irrité — pourquoi faire? — mais vous réfléchirez rapidement, et agirez selon ces principes :
1° L'injure viendra d'un monsieur ou d'un individu, c'est-à-dire d'un homme qu'on rencontre au cercle et dans le monde, ou d'un homme que l'on n'y voit point. Si c'est un monsieur qui VOUS ;i fjiflé, vous serez mortellement offensé, la vie vous deviendra douloureuse, tant que vous n'aurez otre honneur. Si c'est au contraire un individu, cela vous sera entièrement égal, vous n'aurez rien senti.
2° L'insulte aura été soit publique, soit
SANG, VOLUPTÉ, MORT
secrète. Dans le premier cas, envoyez des témoins, même à un individu : indiquez néanmoins à ceux-ci qu'ils auront à se montrer 1 conciliants, vu qu'une affaire de ce genre vous (importune, qu'elle est puérile, et qu'il faut terminer au plus vite cet incident par un vague procès-verbal. Avec un monsieur, par contre, c'est du sang que vous exigez!...
Dans le second cas, — offense secrète — ne soufflez mot, et gardez ça pour vous. Qu'est-ce que vous risquez? Admettez que le monsieur, si c'en est un, fasse des potins, des ragots, du scandale : bon! il sera bien temps alors de vous formaliser. Vous direz : « Je méprisais : mais dès que ce garçon veut laver son linge sale en public... » Tenue exquise, mon cher! 3° Il s'agit d'une femme. Là encore, supportez volontiers sévices et insolences. Quand cela se saura, vous répondrez avec une écrasante dignité : « Lorsque le nom d'une femme est enjeu... »
Résumons-nous : eussiez-vous reçu des
coups de bâton, vous n'éprouverez aucun mouvement de dépit, sinon à bon escient, c'est-à-dire au moment où la patience risquerait de devenir moins comme-il-faut.
Maintenant, il se peut que vous vous trouviez à votre tour absolument forcé d'insulter quelqu'un de la bonne société : il y a, n'estpas, certaines obligations. Or, rien n'est plus difficile à réussir, Willy, qu'une offense bien élevée, si je puis m'exprimer ainsi. Tout d'abord chaque parole injurieuse doit être prononcée devant témoins — sinon vous risquez qu 'autrui ne l'étouffé, comme je viens de vous conseiller de le faire vous-même —mais sur un ton pourtant discret. 11 faut la murmurer avec précision, sans fracas. Il y a certaines phrases assez adroites à se rappeler, par exemple : « De quelle religion ôtes-vous, monsieur? -> ou bien : s (Miel âge avez-vous donc? » Neuf t'ois sur dix, ces questions amènent en réponse un gros mot, ou quelque sentence outrageante qui simplifient beaucoup l'affaire.
SANG, VOLUPTÉ, MORT
Si vous êtes giflé — car il ne sied guère de gifler vous-même, ce qui entraîne à des gestes désordonnés autant qu'incertains — que ce soit en un lieu suffisamment garni de monde, couloir de théâtre, salon de cercle ou restaurant, afin que toute bagarre ignoble qui pourrait s'ensuivre se trouve aussitôt arrêtée. Mesurez bien votre espace et votre terrain, veillez à ce qu'il n'y ait à l'entour ni verreries, ni faïences de prix, ni trop de femmes impressionables. Pour donner ensuite votre carte, si on vous la demande, évitez de la chercher avec émotion et tremblement, en bouleversant tous vos papiers. Aussi bien, c'est inutile : l'on n'est giflé que par un monsieur que l'on connaît. Je vous répète que le soufflet d'un individu ne compte pas, et c'est comme si on ne l'avait pas reçu.
Après quoi, vous irez sur le terrain, à L'épèe ou au pistolet. Tenez-vous bien. Votre adversaire étant fashionable, il se tiendra bien aussi. Entre gens qui se tiennent à ce
point, nul danger qu'ils se ruent grossièrement, soit en avant, soit en arrière, et tout finit pour le mieux. Je serai moins inquiet que je ne le paraîtrai, quand j'apprendrai votre ontre mondaine.
Et vous, ma bien chère Jane, devrez-yous montrer également que vous avez du sang, ; -à-dire de la vigueur, du tempérament ? Eh! là, tout doux! Pour commencer, \ craindrez de vous mettre en colère vous au afin de ne rien laisser échapper, au cours d'une crise de nerfs, qui par la suite pourrait ressembler à une gaffe. En revanche, vous aurez loisir de donner libre cours à votre nature impétueuse en vous adonnant à c tains sports, au jçolf notamment; vous pourrez môme chasser à courre avec une certaine animation : cela se fait. Surveillez toutefois votre attitude, en forêt, et les allures de votre cheval : ni trop, ni trop peu. N point raide à la
façon d'un bout de bois, sous prétexte de bonne tenue; d'un autre côté, sous couleur de
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désinvolture ou de naturel, ne vous aband nnez pas comme un tas de blé. L'un et l'autre est laid, ou sont laids. S'il est en outre un peu jeunet, et voire légèrement déplacé, de gai comme une perdue, rouge et les yeux hasards, n'oubliez pas aussi qu'il y a je ne sais quoi de profondément comique à parader majestueusement à travers les halliers, au galop de gala, comme l'Impératrice passant devant le front des troupes sur l'esplanade des Invalides... Bref, ne faites point l'évaporée, mais soyez gaillarde derrière les chiens, ce n'est pas mal vu, au contraire.
Quant à l'amour...
Ehl mon enfant, je sais bien ce que vous allez m'objecter : vous me parlerez du plaisir d'être caressée, des minutes irrésistibles, de la grande contrainte qu'il y aurait, parfois, à observer de la retenue.
Évidemment... Aussi ne veux-je pas en user rigoureusement, et vous prierai seulement de vous soumettre à cette règle : quand
votre petit camarade sera tout jeune et un peu niais, vous pourrez prendre tout le diverti ment auquel vous poussera votre belle santé : je cherche à m'exprimer avec honnêi Jane, me fais-je bien comprendre? Car ce gigolo, au moins les premières fois, sera troublé comme un page. Môme si vous avez les cheveux épars et vos vêtements dans tous les coins de la pièce, vous l'intimiderez encore.
Lorsque au contraire vous aurez affaire à un séducteur expérimenté, dès lors veuillez tempérer, ménager — qu'il est malaisé de professer eu semblable matière! — adoucis autant que possible, enfin, les éclats de votre espièglerie... Voilà. Sinon, le séducteur pro-
-ionnel et comme-il-faut se moquerait de vous, ma chère. En tout cas, vous lui déplairiez : vous auriez l'air de lui donner une leçon de jeunesse. Il ne vous le pardonnerait pas, et quand il vous aurait quittée, qu'est-ce que vous prendriez pour votre réputation, malheureuse!
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Et je vous entretiendrai maintenant, mes amis, de la mort. Non pas de la mort des autres, et de l'attitude qu'elle vous commande. Celle-ci est élémentaire, en effet : le défunt était-il fort riche et portait-il un nom illustre dans les Mondanités? — votre affliction alors sera profonde, votre deuil irréparable. Le défunt n'avait-il ni nom, ni titre, ni argent? — l'attendrissement diminue d'autant. N'étaitil pas de la société? — alors, de quoi vient-on vous parler là?
Mais c'est votre propre mort que je crains, mes pauvres petits, si vous suivez à la lettre toutes mes prescriptions! Vous mourrez à la peine, hélas! et nous nous trouvons devant le dilemme suivant : ou bien vous ne réécouterez point, et alors vous ne serez pas commeil -faut ; ou bien vous suivrez mes avis, et mourrez d'ennui. Choisissez...
Ou plutôt, non, ne choisissez pas! La tenue et les relations avant tout!... Seulement, vous en serez quittes pour faire comme tous
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les grands laborieux, vous prendrez vacances : c'est-à-dire que tous les ans, ou tous les deux ans, soit wv* Le printemps, soit vers l'automne, vous partirez ostensiblement pour l'Egypte, pour l'Ecosse, que sais-ji
s, à la frontière, vous passerez une nuit à l'hôtel, et dès le lendemain g en
cachette quelque trou perdu dans les champs, sinon en pleine montagne, et voire le long d'une côte méprisée, où l'on ne rencontre que la mer.
Là, un ami tout frais vous attendra. Jane; et VOUS aurez donne rend. '/.-vous, Wil!, une petite rien du tout. Pendant quinze |Ours, vous vivrez sans préméditation, vous vous roulerez dans l'herbe, vous rirez uniquement quand vous en aurez envie, et non pour trouver que cette chère baronne a bien l'espnt. Je veux qu'au bout de ces deux ines, Willy ait de la barbe, et pie Jane elée mange avec ses doigts.
Ce sont des cures de spontanéité, voj
SANG, VOli PTÉ, MORT
vous. Elles sont indispensables. Hors cela, je ne vois plus rien à vous recommander, mes enfants. Vivez heureux.
Ah! un dernier mot, Jane : faites des enfants. Faites-en au moins deux ou trois. Grâce au ciel, il est comme-il-faut d'avoir des enfants. Vous prendrez des gouvernantes qui s'en occuperont mieux que vous. Pourvu qu'ils sachent l'anglais, d'ailleurs, cela suffit bien, n'est-ce pas?