A ÏOGA CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE
bien la souffrance qui est un élément secondaire et cet élément pénible constitue l’obstacle à supprimer , à sa destruction doit succéder le bonheur. D’où la sentence de Patanjali : « Lest riais sont douloureux et non-douloureux ». La souffrance est une excroissance ; c’est une chose transitoire. Le Soi qui est béatitude étant la vie qui sature l’univers, la soufbance na pas dans cet univers de place permanente. Tel est le point de vue hindou, de tous le plus optimiste.
Arrêtons-nous un instant et demandons-nous : * P"ur(lu°i la souffrance si le Soi est béatitude ? »
C est précisément parce que la béatitude est la nature même du Soi. Il eût été impossible de diriger le Soi vers l’extérieur et de l’amener à Se manifester, 8“ n avwt re?u ffue des flots de félicité. Cette félicite n eût pas fait d’impression sur Lui. Comment rien ajouter à la béatitude infinie? Un fleuve que nul obstacle ne ralentit reçoit imperturbablement des eaux étrangères ; ,1 poursuit sa course comme si rien n était. Opposez-lui un obstacle, sa marche se ralentira et ses flots, luttant avec fureur contre le barrage, s’efforceront de le renverser. L’obstacle, le ralentissement du courant naguère si paisible, telle est la seule cause de l’effort. C’est aussi la fonction principale de la souffrance, seule influence capable de tirer le Soi de son indifférence et d’éveiller son attention. Sentant les vagues de la souffrance se briser contre
INTRODUCTION V LA YOGA
lui, le Soi jusque là paisible, heureux, rêveur, absorbé en lui-même, le Soi s’éveille : « Qu’est-ce que cette force contraire à ma nature, hostile et répulsive ?» Et le Soi enfin réveillé s’aperçoit qu’un univers, qu’un monde extérieur l’entoure.
Voilà pourquoi en psychologie, en Yoga toujours basée sur l’ultime analyse des faits de la nature, la souffrance s’affirme comme le facteur le plus important pour arriver à se connaître. Un élément étranger à lui-même, voilà l’aiguillon qui déterminera le plus sûrement l’activité du Soi. Aussi le commentateur, en parlant de la souffrance, déclare-t-il que le réceptacle karmique, le corps causal où sont recueillies toutes les semences du karma, est constitué par toutes les expériences pénibles. D’où le grand aphorisme : « la souffrance a pour objet principal dans l’univers, d’éveiller le Soi, de le diriger vers le monde ambiant, d’évoquer son aspect activité. »
La souffrance joue un rôle secondaire : celui d’organiser les véhicules. Elle oblige l’homme à 1 eflort et, grâce à cet effort, la matière constitutive de ses véhicules s’organise graduellement. Pour développer et organiser vos muscles, il faut leur imposeï des elïorts, il faut les exercer afin d’y appeler une vie plus abondante et ainsi de les rendre forts. La souffrance est nécessaire ; grâce à elle le Soi contraint ses véhicules à des efforts qui les développent et les organisent. Ainsi, non seulement la souffrance
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éveille le sentiment de la vie extérieure, mais encore elle organise les véhicules.
hile remplit une troisième fonction : elle purifie. iSous cherchons à nous délivrer de ce qui nous fait souffrir. C'est un élément qui nous est, au fond, étranger et nous nous efforçons de le rejeter. La souffrance détermine l’expulsion de tout élément contraire à la béatitude propre au Soi. Les véhicules sont ainsi lentement purifiés par la souffrance et deviennent capables de servir d’instruments au Soi.
La souffrance remplit une quatrième fonction : elle instruit. Les leçons les plus précieuses données par l’existence sont dues à la douleur plus qu’à la joie. En avançant en âge, comme moi, en jetant un coup d’œil en arrière sur une vie déjà longue, avec tous ses orages et toutes ses luttes, on ne peut méconnaître les grandes leçons qu’enseigne la douleur. J’effacerais sans regret, dans l’histoire de ma vie, tout ce quelle contient de joie et de bonheur, mais je ne voudrais perdre aucune de ses souffrances, car sotfffrir c’est nous élever à la sagesse.
La souffrance emplit une cinquième fonction : elle donne le pouvoir. Dans son admirable poème intitulé « L’Homme et Satan », Edward Carpenter, après avoir décrit les luttes et les victoires, s’écrie : « Toute souffrance éprouvée par moi dans un corps devint un pouvoir dont je disposai dans le corps sui-
vant ». Le pouvoir est une transmutation de la souffrance.
Aussi le sage, averti, ne recule-t-il pas devant la souffrance ; elle représente à ses yeux la purification, la sagesse, le pouvoir.
L'homme, il est vrai, peut subir de telles souffrances que sa sensibilité s'émousse et devienne absolument, ou relativement, inutile. C’est surtout le cas lorsque son enfance a été très malheureuse. Il n’en recueillera pas moins sûrement les bienfaits ; ses actions passées ont peut-être rendu inévitables ses douleurs actuelles, mais il lui appartient de les transformer en occasions de progrès bénies, s’il connaît et utilise leur fonction.
« Mais », direz-vous, « à quoi bon le plaisir, si la souffrance est une chose aussi admirable ? »
Le plaisir mène à l’illumination ; il permet au Soi de Se manifester ; grâce à lui tous les véhicules du Soi s’accordent ; ils vibrent simultanément et leurs vibrations sont rythmiques ; elles ne se heurtent plus comme dans la souffrance et, grâce à leur caractère rythmique, permettent l’expansion dont j’ai parlé tout à l’heure et amènent à l’illumination, à la connaissance du Soi. S’il en est ainsi — et rien n’est plus certain — vous reconnaîtrez que le plaisir joue dans la nature un rôle immense, car il est de même nature que le Soi et lui appartient. En harmonisant sous l’influence du monde ambiant les enveloppes
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du Soi, il Lui permet de Se manifester plus largement à travers nos véhicules inférieurs. Aussi le bonheur est-il une des conditions de rillumination. Delai importance, pour le mystique, de ses moments d extase : il y goûte une joie intense. Une irrésistible vague de béatitude, due à l’amour triomphant, parcourt son être tout entier ; en même temps elle accorde tous ses véhicules, subtils ou grossiers ; la gloire du Soi se manifeste et l’homme contemple la face de son Dieu. C’est précisément parce que le Soi réalise un instant Sa propre nature divine, qu’il Lui est possible de voir cette Divinité dont 11 partage 1 essence. Ne craignez donc pas la joie plus que la souffrance, comme le font certaines personnes ignorantes dont 1 essor est paralysé par leurs convictions i eligieuses lausses. L’idée absurde, fréquente dans une religion mal éclairée, qui met en garde contre la joie, comme si Dieu refusait la joie à Ses enfants est un des cauchemars nés de l’ignorance et de la terreur. Le Père de la vie est béatitude. Comment Lui qui est la joie même. Se refuserait-11 à Ses enfants ? Toute joie ici-bas est un reflet de la Vie Divine, une manifestation du Soi au sein de la matière. Ainsi le plaisir a son utilité, tout comme la soufiance , le sage sait 1 accueillir, car il la comprend et 1 utilise. Il est facile de voir pourquoi le plaisir et la souffrance sont également les bienvenus. Ne s’identifiant ni avec 1 une ni avec l’autre, le sage les reçoit
comme elles viennent, car il connaît leur but. Si nous comprenons leur raison detre, elles ne peuvent plus nous entraver, ni nous ébranler. La souffrance vientelle à nous, nous la recevons et l’utilisons. Est-ce la joie, nous la recevons et l’utilisons de meme. Il est donc possible de traverser l’existence en faisant aussi bon accueil à la joie qu’à la souffrance. Nous sommes satisfaits, que l’une ou 1 autre vienne a nous, sans désirer celle qui, pour le moment, est absente. Toutes deux nous aident à nous rapprocher du but désiré; elles nous permettent ainsi d’atteindre une indifférence plus haute que celle du stoïcien et d’acquérir la vairagya véritable. Dès lors nous nous sommes élevés au-dessus de la joie et de la souffrance et le Soi demeure, Lui qui est béatitude.