CHAPITRE Mil
fois c’est en quelque sorte par imitation que le même résultat s’obtient ; car c’est à la suite d’une partie, cl non à ses dépens, que se développe la partie nouvelle qui en est la répétition.
I.a multiplication des éléments organiques par dédoublement ou par fractionnement est souvent bien évidente chez 1 ;s Crustacés. Ainsi, dans plusieursSalicoques, tels que les Hippolytes, les Stenops, etc., la portion de certaines pattes qui est d’ordinaire formée par le tarse ou pénultième article, se trouve composée d’une série de trois ou quatre pièces, ou même davantage, et l’ensemble de ce groupe a la même forme et tient évidemment lieu de l’article unique dont il occupe la place.
La multiplication par répétition proprement dite ou par imitation est beaucoup plus fréquente et peut être portée très-loin sans amener aucun changement dans le plan général de l’organisme. C’est de la sorte que les anneaux du corps s’ajoutent les uns aux autres chez la plupart des Annélides, et que la colonne vertébrale s’allonge chez l’embryon des animaux supérieurs ; et nous voyons en effet des variations très-grandes dans le nombre de ces éléments de l’organisme chez des espèces qui, d’ailleurs, sont très-voisines. Or, il est facile de comprendre comment des modifications de ce genre peuvent tendre à approprier certains organes à des usages nouveaux. Ainsi, lorsque la colonne vertébrale doit former à l’arrière du corps un instrument de locomotion ou de préhension, comme chez les Poissons, les Kanguroos, les Singes, le système vertébral s’accroît de la sorte, et chez certains animaux où les doigts doivent constituer la portion la plus importante d’une nageoire, chez les Baleines et les Cachalots par exemple, c’est par un procédé semblablequelesgroupesphalangiensse composent
quelquefois (le huit ou même de dix os nu lieu de trois comme d’ordinaire.
En général, ces répétitions ont lieu longitudinalement ; mais elles peuvent aussi se manifester latéralement, de. façon que les parties homologues qui remplacent l’élément unique se développent parallèlement entre elles. Les bifurcations accidentelles qui se remarquent si souvent chez les Lézards dont la queue repousse après quelques mutilations, sont des exemples de cette tendance du travail génésique, qui ailleurs amène, soit normalement, soit d’une manière insolite, la production de doigts surnuméraires chez le Chien, la Grenouille, etc., ou la multiplicité des branches appendiculaires nées d’un article basiliairc commun, ainsi que cela se voit pour les pieds-mâchoires, les pattes et les antennes chez beaucoup de Crustacés. La nature semble avoir fait grand usage de ce procédé dans les modifications qu’elle a imprimées aux organesdu mouvement pour en faire des instruments de toucher, de préhension ou même de vol ou de nage. Ainsi, chez les Mammifères dont les membres ne doivent servir qu’à la manière de colonnes et de leviers, pour soutenir le poids du corps et pour en effectuer le transport sur un sol résistant, il n’exislc souvent qu’un ou deux doigts, tandis que chez les animaux de la même classe, dont les membres sont préhensiles, le nombre de ces appendices s’élève, comme chacun lésait, à cinq. Enfin, c’est encore par voie de répétition que les membres thoraciques des Poissons ont été pourvus des nombreux rayons qui les terminent, car chacun de ces rayons est évidemment le représentant ou l’analogue d’un doigt.
Mais l’adaptation d’un organe ou d’un ensemble de parties à des usages nouveaux, ou leur appropriation à un tra-
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vail plus parlait, s'effectue en général parties piccédés plus simples, et dépend principalement de quelques changements dans les dimensions de certaines parties. Ainsi, dans le cou long et flexible de la Girafe, la charpente osseuse se compose des mêmes pièces que dans la région cervicale courte et presque immobile du Marsouin ; seulement les proportions de ces os sont différentes; et c’est en subissant des modifications toutes aussi légères que les mêmes éléments organiques peuvent former la main de l’Homme, l’aile île la Chauve-Souris, la nageoire du Phoque, ou l’espèce de bêche dont la Taupe se sert pour creuser la terre.
Il arrive souvent que, lorsqu’une portion de l’organisme acquiert de la sorte un volume considérable, ou se développe à un haut degré par la répétition de ses éléments constitutifs, un phénomène contraire se manifeste dans quelque autre partie de l’économie animale, comme si les forces vitales ne pouvaient suffire aux exigences du travail génésique dans l’appareil, ainsi favorisé, qu’en se retirant des autres systèmes, dont le développement devient languissant ou incomplet. C’est cette tendance qui a été désignée par Geoffroy Saint-llilaire sous le nom de loi de balancement organique: il est essentiel d’en tenir compte, mais il faut bien se garder de la considérer comme réglant d’une manière absolue et nécessaire la constitution des animaux, ni môme comme exerçant une influence considérable sur leur mode d'organisation.
Le développement faible ou excessif d’un ou de plusieurs éléments ne détermine, en général, aucun changement important dans les rapports de ces parties entre elles ou avec les organes voisins; mais, dans certaines circonstances, la pièce qui grandit, au lieu de repousser les pièces voisines,
les déborde latéralement ; et ce chevauchement peut amener des modifications très-grandes dans la disposition et dans les usages d’un organe. C’est de la sorte que se constitue l’espèce de main qui chez les Crabes, les Écrevisses, et un grand nombre d’autres Crustacés, termine les pattes antérieures, et permet à ces animaux de saisir facilement leur proie et de la porter à la bouche. Les membres ainsi détournés de leurs fonctions ordinaires sont composés des mêmes pièces que les pattes ambulatoires; mais leur portion terminale, au lieu d’avoir la forme d'un levier grêle et allongé, s’élargit beaucoup, et le pénultième article s’avance au-dessous du dernier, de manière à arriver jusqu’à l’extrémité de celui-ci et à constituer avec lui une pince à deux branches. Un exemple encore plus remarquable de ces chevauchements organiques nous est offert par ia carapace qui revêt en dessus le corps de la plupart des Crustacés. En effet, ce grand bouclier dorsal n’est autre chose que l’arceau dorsal de l’un des anneaux ou zàonitcs.dc la tête de ces animaux, qui, au lieu d’occuper-seulement la place correspondante à la région du corps formée par ce segment, se développe d’une manière disproportionnée aux autres parties, et chevauche en avant connue en arrière au-dessus des anneaux voisins, de façon à les cacher plus ou moins complètement et à confondre en une seule masse tous les zoonites de la tête et du thorax. C’est également par un procédé de ce genre que la nature a produit l’espèce de coquille bivalve qui renferme le corps tout entier des Limnadies, des Cypris, etc., et qui donne à ces petits Crustacés la forme extérieure de Mollusques acéphales. Enfin, c’est aussi de ce développement inégal des parties voisines et des changements de rapports déterminés de la sorte que dépendent
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plusieurs des modilications les plus remai «niables de l’organisme chez les animaux en voie de formation. L’embryon humain, par exemple, ne présente, à une certaine période de la vie, ni chambre thoracique ni abdomen pour loger le cœur, l’estomac, le foie, les intestins, et ressemble à une sorte de bateau ouvert qui serait surchargé par la masse de ces viscères : mais bientôt ses flancs commencent à croître plus rapidement que ne le font les organes dont celte masse se compose, et, après l’avoir dépassée, se rejoignent en dessus de façon à constituer une grande cavité close et à transformer le bateau ouvert dont il vient d’être question en un vaisseau ponté.
Un autre procédé de différenciation, dont la nature a fait grand usage pour varier les produits de la Création animée, consiste, non pas à changer le nombre, la forme ou les rapports des dix ers matériaux constitutifs de l’organisme, mais à en modifier la texture et les propriétés. Des parties qui, chez certains animaux, restent toujours molles et spongieuses, acquièrent chez d’autres une grande dureté et une densité considérable; elles se transforment en cartilages, en os, ou en des tissus qui ressemblent à de la corne ou à de la pierre. Ces changements moléculaires semblent être souvent le résultat du développement plus ou moins considérable d’une seule et même série de phénomènes hislogéniquesj mais d’autres fois ils dépendent de causes toutes différentes, et n’ont entre eux aucun lien de ce genre. Quoi qu’il en soit, ces modifications dans la constitution d’éléments anatomiques analogues influent puissamment sur les caractères propres aux diverses espèces zoologiques, et contribuent beaucoup à produire la variété qui existe entre les animaux. Ainsi, c’est de la sorte que le système osseux remplace chez la plupart des Vertébrés la
ZOOLOGIli GÉNÉRALE.
charpente cartilagineuse propre aux Haies et aux Squales, ■et que l’épiderme mince et flexible de la peau humaine est représentée chez les Insectes et les Crustacés par une armure cornée ou pierreuse qui leur lient lieu de squelette.
Ces différences histologiques se répètent jusqu’à un certain point dans chacune des grandes divisions du règne animal; mais elles tendent cependant à varier dans leurs caractères chez les espèces qui dérivent de types zoologiques essentiellement distincts. Les tissus qui sont les analogues de notre épiderme, par exemple, offrent d’ordinaire chez les animaux articulés une composition chimique qui ne se retrouve ni chez les Vertébrés, ni chez les Mollusques, ni chez les Zoophytes, et renferment un produit immédiat, la chitine, dont on n’a pas trouvé de traces ailleurs. Chez les Tuniciers, et la plupart des Molluscoïdes, on y rencontre de la cellulose, matière qui est inconnue chez les autres animaux, mais se retrouve dans le règne végétal. Chez le plus grand nombre de Mollusques, ainsi que chez les Crustacés et beaucoup de Zoophytes, les téguments se chargent d’une quantité considérable de carbonate calcaire, qui les ossifie en quelque sorte, comme le phosphate de chaux ossifie les cartilages du squelette intérieur des Vertébrés. Enfin, chez quelques Zoophytes, la silice se substitue à la chaux, et on remarque aussi dans ces mêmes tissus des différences de texture qui deviennent souvent fort importantes. Les travaux récents des micrographe? nous ont révélé des dissemblances considérables dans la structure de parties qui sont cependant bien évidemment les représentants les unes des autres, et prouvent que la nature a varié la constitution et le mode d’arrangement des matériaux organiques primaires, aussi bien que la