PRÉCURSION DE LA MÉMOIRE
qui consiste à situer le sujet dans l'avenir au lieu de le situer dans le passé. On voit par cette seule définition tout le péril que peut présenter l'expérience ; car enfin si l'on situe un sujet à une époque à venir, où dans la réalité, il sera mort depuis des années, qu'a-t-on entre les mains, un cadavre ou un organisme vivant ? et en pareille occurrence que retrouvera-t-on au réveil, en admettant que le réveil soit possible ?
Cette considération m'a toujours empêché de réaliser l'expérience
dont, à tout prendre, Futilité ne m'est jamais apparue — car nous avons pour pénétrer dans l'avenir d'autres procédés aussi efficaces, ne fût-ce — sans sortir du magnétisme — que la vision directe. Et d'autre part, à cause même du danger qu'elle présente, la production de ce phénomène nécessite un luxe de précautions qui constitue, par soi-même, une énorme perte de temps.
Il ne faut pas croire en effet qu'il suffit de dire au sujet en hypnose :
« Vous êtes de dix ans plus âgé », ce qui pourrait amener je ne sais quel accident si, dans la réalité, le sujet doit mourir, par exemple, dans trois ans...
Ea marche à suivre doit être beaucoup plus lente. Ea voici telle que me l'a indiquée, au cours d'une conversation, mon regretté Maître le Colonel de Rochas. Il ne l'a ja-
l/OCCULTISME EXPÉRIMENTAI, 53
mais décrite dans aucun de ses ouvrages sans doute parce qu'il en jugeait la connaissance inutile et dangereuse, et, si je la donne ici, c'est qu'il est à ma connaissance que certains expérimentateurs actuels font trop bon marché du terrible aléa que présente une telle tentative.
Il convient avant toute chose d'examiner médicalement le sujet à l'état normal pour se rendre compte des conditions de son organisme dont toute défectuosité, si minime soit-elle, doit faire ajourner l'expérience : en d'autres termes, le sujet doit être, à tous points de vue, dans un parfait état de santé.
Quand il est en sommeil on lui fait refaire à lui-même, par autoscopie, un nouvel examen de son état de santé, et si le résultat en est favorable, alors seulement on peut commencer l'expérience.
On ordonne au sujet — suggestion — de vivre le lendemain, puis le surlendemain, puis, successivement, chacun des jours suivants, mais en accompagnant chaque terme de la progression d'un examen autoscopique destiné à dénoter le moindre trouble fonctionnel. S'il en révèle un quelconque, on arrête l'expérience au point où elle est arrivée, pour ne la reprendre que quelque temps après à ce même point. Si alors le même obstacle se représente, on interroge le sujet, meilleur juge que qui que ce soit, pour savoir s'il y a danger à poursuivre. Si le sujet consent il convient d'avancer avec la plus grande circonspection, heure par heure y et toujours avec les mêmes précautions autoscopiques pour chaque pas en avant. Chaque opération causant une certaine fatigue au sujet, une séance ne doit
i; OCCULTISME EXPÉRIMENTAI, 55
pas dépasser trente progressions, c'est-à-dire quand tout se présente normalement, un mois de temps.
Toute séance doit être précédée d'un rigoureux examen autoscopique, et être séparée de la suivante par un intervalle d'au moins quarante-huit heures. Dans ces conditions et toujours en admettant que les choses se présentent bien, chaque gain d'une année représentera douze séances, c'est-à-dire avec l'intervalle minimum de quarante-huit heures entre chaque séance, environ un mois de travail — et cela, je ne saurais trop le répéter, avec les plus minutieuses précautions de chaque heure, de chaque minute, de chaque seconde.
C'est alors surtout qu'un expérimentateur doit avoir, sans trêve, présent à l'esprit qu'il a littéralement charge d'âme et que sa responsabilité peut être lourde.
56 i/ OCCULTISME EXPÉRIMENTAI,
Mais ce n’est pas seulement pour le sujet que peuvent être graves les conséquences de l'expérience, et l'expérimentateur peut avoir luimême à s’en ressentir. Voici à ce propos une anecdote que je tiens de M. de Rochas, et qui m’a été plus tard, confirmée par son sujet d’alors, M me hambert.
Vers 1910, le Colonel qui avait découvert la Précursion de la Mémoire, étudiait le phénomène sur ce sujet qu’il avait réussi à pousser — jour par jour, heure par heure — jusqu’en 1917. Aux questions habituelles sur cette année où il l’avait situé : Où êtes-vous ? »
« Que faites-vous ? » etc., le sujet avait répondu par un bref exposé de son existence du moment, qui était, en somme, une série de prédictions de son avenir.
— Vous travaillez encore avec moi ? demanda le Colonel.
i/ OCCULTISME EXPÉRIMENTAI, 5 7
— Avec vous ? fait le sujet étonné, mais je ne vous connais pas.
— Vous ne me connaissez pas ?
Allons donc !
— Oh ! vous ressemblez singulièrement à quelqu'un que j'ai bien connu, mais je ne vous connais pas... Qui donc êtes-vous ?
— Voyons ! Vous savez bien que je suis le colonel de Rochas.
Alors le sujet éclatant de rire :
— Ah ! non... Tout le monde sait bien que M. de Rochas est mort depuis trois ans.
Cela m'a fait un tel effet, me disait le Colonel en me racontant l'anecdote, que j'ai réveillé aussitôt le sujet et que j'ai abandonné l'expérience.
Or, le colonel de Rochas est mort en octobre 1914.