‹ Introduction au dogme catholiqueChapitre 10 sur 80 · E. Renan, Vie de Jésus, Introduction · texte numérisé non relu

E. Renan, Vie de Jésus, Introduction

seul coup toutes les lois de l'histoire, et briser la longue chaîne des événements qui rattachent la vie présente à la vie des siècles passés. Comme l'homme vit traditionnellement, renfermant en lui, avec les éléments informes et grossiers de ses commencements, les perfectionnements qui l'ont conduit à la maturité de son intelligence et de sa force, ainsi la société. On ne peut la concevoir sans les souvenirs et les traditions qui sont devenus une partie de sa vie, et sans lesquels elle serait perpétuellement condamnée à un état rudimentaire et sauvage. Or, ce souvenir et ces traditions, c'est l'histoire : l'histoire, miroir universel, tableau magique qui nous transporte hors des lieux et des temps où s'agite notre petite vie, et nous fait assister aux événements qui se sont accomplis bien loin de nous et bien avant nous. Lorsque, dégoûtés des frivoles lectures qui ont fait du mensonge le compagnon de notre vie, l'objet de nos rêves et parfois la règle de notre conduite, nous demandons à des livres sérieux de charmer nos instants, les siècles passés s'ouvrent devant nous, et notre âme s'émeut des grands spectacles qui lui sont offerts. Elle peut choisir ce qu'il lui plaît de voir et de contempler : quelque idylle gracieuse d'un peuple pasteur qui se forme dans i innocence des mœurs et la pureté de la vie, quel-

que lutte sanglante de deux nations rivales qui se disputent l'empire du monde, quelque catastrophe d'une ville repue que Dieu étouffe au sein d'une orgie, le triomphe glorieux d'un capitaine, la mort ignominieuse d'un tyran. Elle assiste à tous ces événements, ou joyeux, ou glorieux, ou tragiques. La distance de temps et d'espace n'y fait rien; elle les voit, elle les constate, non pas comme les ont vus et constatés ceux qui en furent les témoins et les acteurs, mais aussi sûrement, aussi infailliblement qu'eux.

Comment cela? Comment le passé peut-il se rapprocher de nous, au point que nous le constations aussi sûrement que le présent? C'est le résultat des lois morales qui régissent l'histoire. Tout fait dont on a pu témoigner, lût-il distant de cinquante siècles, devient pour nous constatable si nous en possédons un récit vrai, et si ce récit nous est parvenu par une transmission fidèle. Vérité du lécit, fidélité de la transmission : voilà les deux lois historiques en vertu desquelles nous nous mettons en rapport avec tous les espaces et tous les temps, non pas seulement par le mouvement équivoque de notre imagination, mais par les connaissances certaines dd notre esprit. Ces lois historiques sont tellement rigoureuses, que nous ne pouvons pas plus les repousr-

ser que les lois physiques d'où résulte la certitude de la présence des corps, les lois métaphysiques d'où résulte l'évidence des axiomes. Ce serait faire violence à notre nature, l'emprisonner dans les étroites limites de l'heure qui passe, du moment qui s'écoule, enfin, supprimer la plus abondante des sources vitales de l'intelligence, puisque cette source est remplie des richesses acquises par l'expérience et la mémoire de tous les siècles.

Aussi, personne ne songe à se révolter contre les lois historiques. Mais, si on les accepte, il faut que ce soit sans partage. Pas de privilèges! Si le miracle peut être régi par les lois historiques, il doit aboutir au même point que tous les événements : à la certitude objective. Or, qu'avons-nous dit du miracle? Qu'il se composait de deux faits sensibles et extérieurs reliés par un mouvement; que, en vertu des lois physiques, ces deux faits pouvaient être faci» lement vus et touchés par des témoins; que le bon sens concluait fatalement à l'existence du mouvement; enfin, que le miracle pouvait être constaté comme fait présent. Concluez, Messieurs : la raison vous presse, vous ne pouvez pas échapper à l'issue des prémisses que vous venez d'entendre. Le miracle peut être constaté comme fait présent : donc, nous pouvons en avoir un récit vrai, de ceux qui

l'ont constaté. Ce récit peut nous être transmis fidèlement par ceux à qui il a été confié : donc, nous pouvons nous transporter, comme pour les autres événements de l'histoire, au lieu et au temps où le miracle a été accompli ; nous pouvons le voir, le contempler, le constater et en subir l'influence victorieuse.

Qu'on ne dise pas, Messieurs, que les témoignages qui nous sont transmis, à propos d'un miracle et d'un fait naturel, ne se ressemblent pas; que, d'un côté, il s'agit d'une chose comprise dans l'ordre universel, que de l'autre il s'agit d'une impossibilité physique ; que, d'un côté, la nature nous attire, que de l'autre elle nous repousse : c'est un faux supposé. Dans la transmission historique du miracle, la force directe du témoignage ne porte pas sur une impossibilité physique, mais sur les deux extrémités de l'événement, qui sont des faits physiques, sensibles, et je pourrais dire, à certains égards, naturels en tant qu'ils produisent sur les sens des effets naturels.

Un lépreux a été guéri par une simple parole. Sur quoi porte le témoignage? Sur deux choses principalement : la lèpre, qui est une maladie incurable; la guérison par une parole. Ces deux faits se sont succédé : voilà ce que nous apprend l'histoire et ce

qui suffit à la constatation du miracle. Le jugement qu'on en porte peut nous instruire, l'effet qu'il produit nous édifier; mais nous n'avons pas besoin, à la rigueur, de connaître ces circonstances. Il est probable que notre bon sens ne faillira pas plus à sa tâche que celui des témoins.

Le miracle peut être constaté, et comme fait présent et comme fait passé, par le moyen de lois physiques et morales qui concourent à produire, chacune dans leur ordre, l'évidence des faits. Voilà notre conclusion générale. Nous l'avons facilement obtenue. Aurons-nous le même bonheur en répondant à cette question : Y a-t-il des miracles constatés?

Messieurs, il suffit d'énoncer quelques-uns des miracles sur lesquels s'appuie notre foi à l'intervention positive de Dieu dans le monde, pour faire voir qu'il s'agit d'événements extérieurs, visibles, palpables, résultat d'une force prodigieuse qui étonne l'esprit, pendant que les sens sont tout entiers à l'action qui les occupe.

Un pays immense couvert de plaies qui naissent

subitement au commandement d'un homme; une grande nation frappée tout d'un coup dans la fleur de sa jeunesse, et prenant le deuil de ses plus chères espérances, pour n'avoir pas voulu obéir au désir d'un étranger, à l'interprète d'un peuple d'esclaves; ce peuple arraché aux mains de ses tyrans et traversant la mer divisée devant lui, suspendue comme une voûte sur sa tête, patiente tant qu'il passe, et «retombant furieuse sur les ennemis pour leur servir de linceul; une nuée mystérieuse réglant pendant plusieurs années la marche de ce peuple, lui prêtant sa lumière pendant la nuit, et le couvrant pendant le jour d'une ombre protectrice; un pain céleste tombant régulièrement pendant quarante ans, pour nourrir une multitude immense d'hommes, de femmes et d'enfants; le rocher s'entr'ouvrant sous les coups d'un bois vil et versant des torrents d'une eau délicieuse; le Sinaï ébranlé jusqu'en ses fondements, sous les pas d'un homme, et le désert ému par une voix terrible : voilà ce qui se passe à l'origine de la loi ancienne.

Les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, toutes les infirmités humaines obéissent à la voix d'un homme; les cadavres eux-mêmes sont arrachés par lui aux bras de la mort. Et pourtant cet homme se laisse

prendre par ses ennemis. Traîné comme un misérable de tribunaux en tribunaux, insulté par la populace qui, naguère encore, chantait Hosanna sur son passage, frappé jusqu'à ce que son corps ne soit qu'une plaie, bafoué par des soldats ivres, couronné d'épines, assez blessé pour mourir mille fois, il se donne à lui-même la force de porter son gibet et de gravir, plié sous le faix, la montagne où il doit expirer. Il a soin de demander un témoignage à la nature, qui s'ébranle et se voile de ténèbres pour pleurer son dernier soupir; et, mis au sépulcre, gardé par des soldats, bien étouffé par une pierre immense, bien consigné par le sceau de la Synagogue, au bout de trois jours il brise tout, il renverse tout, sort triomphant, se montre à ses amis, boit, mange, converse avec eux, jusqu'à ce qu'il monte au ciel, où il va s'asseoir, dit-il, à la droite de son Père, d'où il viendra juger le genre humain : tels sont les prodiges qui introduisent dans le monde de la loi nouvelle.

Je n'ai pris, comme vous le voyez, que deux points de l'histoire générale des miracles; ils suffisent à la démonstration qui nous occupe. Les faits sont visibles par eux-mêmes. Ont-ils été vus et constatés à l'instant où ils se sont produits?

Toute une nation était présente, quand Moïse con-

viait la nature à servir les desseins de Dieu et à contribuer au salut d'Israël. Des milliers d'yeux ont vu, des milliers d'oreilles ont entendu, des milliers de 'mains ont touché, des milliers d'esprits ont jugé.

Quant à Jésus -Christ, « il y a dans sa vie, dit qs critique moderne, une bizarrerie en apparence inexplicable : c'est l'attention qu'il met à ne faire les miracles qu'en cachette, et la recommandation qu'il adresse à ceux qu'il- guérit de n'en rien dire à personne '. » En effet, Messieurs, voyez un peu cette bizarrerie de n'opérer ses miracles qu'en cachette, et de les faire voir à douze apôtres, à soixante-douze disciples, à une troupe de cent vingt personnes qui s'attache aux pas du Thaumaturge: Eratautemturba hominum simul fere cenium viginti, et à cinq cents autres, et à trois mille, et à quatre mille ! Évidemment la bizarrerie est inexplicable, à moins que nous n'admettions que la modestie dans les bonnes œuvres est une vertu si étrangère aux modernes bienfaiteurs de l'humanité, qu'ils ont peine à comprendre qu'on puisse la recommander.

Les disciples ont vu, entendu et touché tout ce qu' s'est fait par le Verbe de vie ; ils nous le disent euxmêmes : Quod fuit ab initio, quod audivimus, quod

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