‹ Introduction au dogme catholiqueChapitre 9 sur 80 · LIBRARY · texte numérisé non relu

LIBRARY

Or, le miracle se compose, si je ne me trompe, de deux faits et d'un mouvement. Le mouvement se dérobe aux sens; mais les deux faits se révèlent avec une clarté telle, qu'il est impossible de les nier sans offenser sa nature. Un homme est mort depuis longtemps; il est étendu dans son tombeau, froid, immobile, déjà en proie à la corruption; je le vois, je le touche, je le sens : que voulez-vous que je dise? Que cet homme est mort. Mais une parole de maître se fait entendre sur son cadavre. Tout à coup il se relève, il marche, il s'approche de moi, il me parle, il me prend la main; je le vois, je l'entends, je le touche : évidemment il vit... Je pourrais croire à une illusion, à un fantôme de mon imagination, si j'étais seul ; mais, auprès de moi, dans le même instant, dix, vingt, trente, quarante, cent témoins voient, entendent, sentent et touchent comme moi : donc les faits sont réels, ou bien il ne faut plus croire au témoignage des sens.

Après tout, ces faits sont extrêmement simples et naturels, pour qui ne les a pas vus rapprochés l'un de l'autre; mais moi qui les ai vus se produire successivement, je me sens attiré par un mystère. Les faits sont réels, évidents, palpables; et cependant, selon le cours ordinaire des choses, ils ne devraient pas être. Donc, entre ces faits, il y a un mouvement

étrange. Je ne vois pas la production de ce mouvement; mais il m'est impossible de ne pas croire à son existence.

Je pourrais m'arrêter là, Messieurs, j'aurais constaté un miracle sans en connaître la cause. Mais une pente fatale m'entraîne vers une dernière investigation : quelle est la cause de ce mouvement caché dont l'existence m'est révélée par les faits sensibles? C'est à peine si j'ai besoin de la chercher, elle s'offre comme d'elle-même. L'expérience que j'ai des habitudes de la nature, et l'application, faite par le bon sens, de ce principe élémentaire : — Celui-là seul peut agir en dehors de l'ordre de la nature, qui l'a créée, — me conduisent instantanément à cette conclusion : — Entre les deux faits dont l'existence m'est incontestablement révélée par le témoignage des sens, c'est Dieu qui a agi; le mouvement qui les relie est un mouvement divin. — Par cette conclusion, le miracle, comme fait présent, est constaté dans toute sa plénitude.

Rien de plus simple que cette méthode. Elle s'applique à tous les miracles possibles; il n'en faut pas davantage pour les constater. La critique superbe aura beau nous accuser de grossièreté, d'ignorance et de crédulité : qu'importe? quand nous serions grossiers, ignorants et crédules, la certitude n'en

souffrirait pas. De quelle délicatesse avons-nous besoin pour voir ce qui nous brise les yeux, et pour comprendre que ce qui se fait contre les habitudes 'de la nature n'est pas ordinaire? Qnelle science est nécessaire pour apprécier ce qui est à la portée des moindres esprits ? Est-il besoin d'être physicien, pour savoir qu'il n'est pas dans l'habitude de l'ombre de rétrograder tout d'un coup de plusieurs degrés sur le cadran solaire? Est-il besoin d'être physiologiste, pour savoir qu'il n'est pas dans les habitudes d'un homme mort et enterré depuis quatre jours de se relever et de prendre sa place au milieu des vivants? Est-il besoin d'être chimiste, pour savoir que la poussière du chemin, à quelque degré qu'elle soit saturée de salive humaine, n'a pas pour habitude de guérir les yeux des aveugles-nés? Est-il besoin d'être naturaliste, pour savoir que, si le blé pousse en terre, il n'est pas dans les habitudes du pain d'en faire autant entre les mains de ceux qui le rompent? La science est inutile dès que le bon sens suffît, et la plus grande partie des miracles ont été faits pour le bon sens.

A l'ignorance et à la grossièreté nous joignons la Crédulité. Que les savants en abusent : ils ne s'en gênent pas d'ordinaire, et souvent ils nous font Croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Mais,

si notre crédulité se laisse surprendre par d'aimables mensonges, elle ne va pas jusqu'à se méprendre sur la vérité, quand la vérité demande à entrer par toutes les portes naturelles qui mettent notre âme , en communication avec le monde extérieur. Et comme ces portes sont ouvertes chez tout homme, si petit et si méprisable qu'il soit aux yeux des penseurs, pourvu qu'il ait le libre usage de ses sens, l'esprit sain, l'expérience commune à tous, et la dose de bon sens qui convient au plus humble des mortels, il est inepte autant que mal élevé de dire que « ni les personnes du peuple ni les gens du monde ne sont compétents dans la constatation du miracle l ».

Le miracle est facile a constater par ceux qui en sont les témoins : voilà qui est clair. Mais, à mesure que les générations s'éloignent des lieux et des temps où il a été produit, la constatation ne devient-elle pas plus difficile ? Et, quand des mers, des plaines, des montagnes, quand dix-huit siècles, quarante siècles même nous séparent d'un thaumaturge, ne peut-oh pas dire en toute assurance : — Le miracle, pour nous, n'est pas suffisamment constaté?

Raisonner ainsi, Messieurs, c'est renverser d'un

Page 1