Summ. Contra Gent., 1. III, cap. ci
inférieures directement soumises à la cause première; enfin, elle mesure avec soin l'étendue de tout prodige et lui assigne ses véritables et invariables limites. Ce n'est pas une influence générale qui trouble l'ordre établi, c'est un fait particulier qui laisse subsister, excepté en ce qui le concerne, les lois aussi bien que les êtres et les mouvements qu'elles régissent. Quant à son essence même, le miracle occupe dans la hiérarchie des actes divins une place inférieure à l'acte créateur et conservateur des êtres, puisqu'il s'applique bien moins aux substances qu'à des propriétés dont il change les habitudes.
Cependant, Messieurs, le miracle est un fait qui étonne jusqu'à l'admiration, non pas parce que son origine échappe aux conceptions des hommes vulgaires, mais parce qu'elle est un mystère pour tous, même pour les savants, qui ne peuvent lui assigner aucune des causes connues : voilà pourquoi on l'appelle miraculum, miracle. C'est un fait qui surpasse toute cause créée; ni la loi du mouvement, ni les propriétés de la matière, ni les principes conservateurs de l'ordre physique, ni l'intervention des volontés humaines, ni l'action occulte des esprits ne le peuvent expliquer : voilà pourquoi on l'appelle par excellence virtus, vertu, force. C'est un fait qui démontre l'action d'un principe surnaturel en ce que,
nouveau et inattendu, il appelle notre attention sur sa cause, ce qui n'aurait pas lieu s'il était comme noyé dans l'ensemble des choses qui s'offrent d'ordilaire à nos sensations ' : voilà pourquoi on l'appelle signe, signum. Il démontre avec éclat, éminence et souveraineté : voilà pourquoi on l'appelle portentum prodigium, prodige. Telle est la nature du miracle. Il varie de forme, d'application, de valeur, selon les effets qui se produisent; mais sa nature reste la même, et toujours il dérive du même principe : de Dieu agissant par un acte réservé et surpassant plus ou moins les forces de la nature.
Dieu arrête le soleil, il transforme la matière, il lui communique des propriétés qui semblent n'appartenir qu'aux esprits : voilà le sommet des prodiges, le miracle de premier ordre; car en aucune manière la nature ne peut opérer de pareilles choses. La nature donne la vie; c'est elle qui fait sortir la plante de la prison où elle l'avait renfermée, la pousse jusqu'à la surface de la terre et lui ouvre avec d'in- Unies délicatesses les mille petites bouches par les-
1. « Signum seriem rerum excedere débet, et natnns con- 6uetudinem superare, itemque novum et inexpectatum esse, ita ut id sit insigne singulis qui vident et aurJiunt. Ideo enim signum appellatur, quod sit insigne. Insigne autem non fueritsidelitescat in communitate casterarum rerum. »(Chrysost. Contra Faust uni, 1. XXVI, cap. m.)
quelles elle respire; c'est elle qui fait éclore les germes mystérieux d'où s'échappent tous les êtres qui vivent ici-bas, depuis le plus obscur, le plus faible, le plus disgracié, jusqu'à celui qui commande et tient tout à ses pieds. Mais en cela Dieu la surpasse, car la nature ne peut rien sur tout ce que la mort a frappé : ses forces se rebutent contre un cadavre. Dieu, au contraire, le saisit, le relève et le renvoie au milieu des vivants : c'est le miracle du second ordre. Enfin, la nature, par une marche lente et méthodique, une succession d'actions et de réactions, un procès régulier, comme disent les médecins, peut guérir certaines infirmités. Dieu la surpasse en supprimant la durée de ses opérations et faisant succéder, dans un seul instant, la santé à la maladie : c'est le miracle du troisième ordre, le plus petit de tous.
Mais, petit ou grand, entendez-le bien, Messieurs, le miracle est essentiellement une œuvre divine, c'est-à-dire une œuvre qui vient de Dieu et qui, par sa lumière, nous conduit à Dieu. Pourquoi ce fait singulier, étrange, qui s'écarte violemment des règles établies? Est-ce que Tordre physique appelle de luimême une pareille exception? Non, elle ne peut avoir sa raison d'être que dans l'ordre moral. Je vois la nature se troubler comme sous l'impression d'une
main invisible; des signes apparaissent dans les deux, un mort ressuscite, un malade revient subitement à la santé lorsque l'art l'avait condamné; je m'étonne, je me demande qui est là. Ou plutôt non, je ne me permets pas cette question, je n'ai pas même le temps de songer à la faire; mais, par une induction fatale, je vois Dieu dans son œuvre. C'est lui seul qui a produit la nature, lui seul qui a soumis tous les êtres à des mouvements réguliers et à des rapports ordonnés : c'est donc lui seul qui peut agir en dehors de ces mouvements et de ces rapports. Aussi je ne me méprends pas sur son œuvre dès que je l'ai vue. Dieu est là. Il se manifeste non plus par les tranquilles reflets de ses perfections dans les choses créées, mais par un éclair soudain de sapuiseance.
Dieu est là. Que veut-il? Il veut nous assurer de sa présence et de sa protection , juger notre conscience, condamner notre dépravation, châtier le crime, récompenser la vertu, révéler quelque vérité importante, ajouter à la somme de nos devoirs. Enfin, il intervient dans l'ordre moral et religieux, afin de nous y mieux faire connaître la mesure de ses exigences sacrées. C'est pour cela qu'il se fait précéder d'un signe éclatant. L'intervention de Dieu dans l'oidie moral et religieux, voilà une circonstance
capitale que nous ne pouvons pas isoler de la notion du miracle; car cette circonstance nous explique les oppositions que le miracle rencontre partout, et la guerre qu'on lui fait. S'il n'était que grandiose et admirable, on lui donnerait une place d'honneur dans les démonstrations scientifiques. S'il ne manifestait que la présence de Dieu, s'il se réduisait à un simple bonjour adressé par le premier Être aux créatures, ce serait pour la philosophie un devoir et un plaisir d'en parler avec éloge. Mais que Dieu vienne régler lui-même une petite vie que l'homme avait arrangée d'avance ; qu'il se mêle d'éclairer notre ignorance, de réprimer nos passions; qu'il gourmande nos mauvais instincts; qu'il nous montre sur cette terre, où nous voulions planter notre tente et jouir à l'aise, des voies âpres, des chemins difficiles; que le miracle soit le signe de tant et de si dures prétentions : voilà qui est gênant, voilà ce que l'orgueil de l'esprit, la corruption du cœur et tous les bas appétits de la matière ne souffriront pas. Aussi entendez les hauts cris que l'on pousse de tous côtés : — Pas de surnaturel ! arrière les miracles! le miracle est impossible, le miracle n'est pas constaté : c'est du charlatanisme, du magnétisme, de la magie. Arrière! nous n'en voulons pas..
Vous n'en voulez pas? Ah! Messieurs, je le crois
bien! Dieu révélateur, Dieu censeur de votre vie, Dieu législateur de vos actions, Dieu vous gène, et, afin de vous dissimuler son intervention, vous cherchez à écarter le signe éminent, souverain, infaillible, qui vous la manifeste. Ce n'est pas le miracle qui vous tourmente, mais bien Dieu, qu'il faudrait recevoir comme un maître. « Notre ennemi, c'est notre maître, » dit un spirituel auteur; c'est vrai pour vous. Dieu est votre ennemi, parce qu'il est votre maître. Vous avez beau dissimuler votre aversion à son endroit sous l'enveloppe hypocrite d'une littérature polie, elle se trahit. Je la vois éclater dans la lutte enragée que vous avez entreprise contre tout ce qui établit le souverain domaine de Dieu, comme lumière et comme force de l'humanité. La nature n'a pas été épargnée. Parce que ses charmes, ses grâces, ses splendeurs, ses harmonies, proclamaient avec trop d'empire la perfection divine, vous l'avez profanée , souillée , flétrie ; vous en avez fait un monstre où l'infini et le fini, le bien et le mal, se confondent dans un mélange sacrilège. Gomment les miracles, dont la voix est plus retentissante que celle de la nature, auraient-ils été respectés?
Messieurs, l'homme obéissant à l'empire de ses passions est capable de tout; et, si cette innocente vérité : deux et deux font quatre pouvait prouver
aujourd'hui qu'il faut abaisser les prétentions de sa raison, veiller sur les écarts de son cœur, étouffer dans d'énergiques étreintes les révoltes insensées des appétits sensuels, vivre pieusement, sobrement, justement, chastement, avant un mois, je vous en donne ma parole, on aurait publié cent volumes pour prouver qu'il est impossible que deux et deux fasse quatre, que cela n'a pas été suffisamment constaté, que c'est une surprise, une illusion de l'imagination qui nous le fait croire, enfin, que c'est le diable qui l'a dit. Heureusement, les mathématiques ne prouvent rien en dehors d'elles-mêmes : voilà pourquoi on laisse bien tranquilles leurs axiomes.
Mais, bref, nous sommes entourés de gens qui n'aiment pas les miracles et pour cause, et qui manifestent leur aversion par toutes sortes d'objections. J'ai cru qu'il était de mon devoir d'étudier ces objections et de les comparer à tout ce qui s'est dit dans les siècles passés sur le même sujet. Eh bien ! Messieurs, il n'y a pas une seule objection sérieuse de l'incrédulité contemporaine qui n'ait été faite depuis longtemps, et qui n'ait été broyée sous le marteau impitoyable de quelque dialecticien catholique.
Mais, si l'impiété ressuscite les erreurs du passé, nous devons ressussiter la doctrine de nos pères. Kepondons maintenant à cette première opposition
qui va droit au principe du miracle : le miracle est impossible.
Un philosophe du siècle dernier, J.-J. Rousseau, dans un moment de bon sens et de bonne humeur, a daigné nous dire ce qu'il pensait sur la possibilité du miracle. Je vous cite ses paroles, bien que vous les connaissiez, car tous les apologistes modernes en ont fait comme l'épigraphe de leurs démonstrations : « Dieu peut-il faire des miracles, c'est-à-dire peut-il déroger aux lois qu'il a établies ? Cette question sérieusement faite serait impie si elle n'était absurde. Ce serait faire trop d'honneur à celui qui la résoudrait négativement que de le punir; il suffirait de l'enfermer. Mais aussi quel homme a jamais douté que Dieu pût faire des miracles ' ? »
Malgré les façons méprisantes du philosophe de Genève et l'espèce d'anathème qu'il lance à ses contradicteurs, il s'est rencontré, de notre temps, plus d'un homme sérieux se vantant publiquement de ne pas croire à la possibilité du miracle. Pourquoi cela, Messieurs? Est-ce que le miracle répugne à notre