‹ Introduction au dogme catholiqueChapitre 3 sur 80 · IIIe Lettre de la Montagne · texte numérisé non relu

IIIe Lettre de la Montagne

nature? à la nature des choses ? à la nature de Dieu? Si, dans l'une de ces trois régions, nous rencontrons une opposition sérieuse, je m'avoue vaincu. Mais c'est en vain que l'impiété cherche à l'évoquer : ses efforts s'épuisent contre l'écrasant témoignage que nous donnent successivement nos propres instincts, l'existence et la nature des êtres qui nous entourent, ainsi que les perfections infinies de Dieu.

Le miracle nous étonne, c'est vrai; mais il ne nous repousse pas. Bien loin de là, il semble qu'il y ait en lui une sorte d'aimant qui sollicite notre nature et l'attire avec force. Rien de si prodigieux qui ne s'ouvre un facile accès vers le sanctuaire où se forme la foi. Nous débutons dans la vie par l'amour de ces agréables chimères qui voltigent au-dessus du monde réel, comme pour corriger ses vulgarités et ses tristesses. Mieux instruits, par l'âge et l'étude, de ce qui se fait et de ce qui se peut, nous ne savons pas encore réprimer cette tendance de notre imagination vers le monde des merveilles; et, parvenus aux confins de nos années, nous nous plaisons à ressusciter pour nos enfants les prodiges qui nous ont jadis enchantés.

Est-ce que l'absurde a tant de charme qu'il puisse devenir une vision attachante et aimable ? Encore, si nous ne faisions que rêver le merveilleux ! Mais, il y a plus : nous y croyons, ou, plutôt, le genre

humain y croit. C'est un des articles de ce Credo traditionnel qu'on rencontre dans l'histoire de tous les peuples .Tous les peuples ont cru aux miracles, toutes les théologies anciennes se sont appuyées sur des miracles. Les Égyptiens, les Assyriens, les Perses, les Grecs, les Romains, nos pères les Gaulois, ont laissé pénétrer sous toutes les formes, dans leur histoire religieuse, l'idée du miracle. Aujourd'hui, sur les hords du Gange et de l'Indus, dans les steppes de la Tartarie, dans les forets du nouveau monde, nous entendons raconter encore les exploits de la divinité dans l'univers , c'est-à-dire les prodiges qu'elle y a opérés-

D'où vient cette unanime croyance et cette perpétuelle tradition? Est-ce le résultat d'un de ces instincts irrésistibles qu'on peut considérer comme un des plus hauts témoignages de la vérité? Est-ce le souvenir confus de ce que Dieu a fait dans le monde pour manifester son intervention? Qu'importe? l'incrédule se débat en vain entre ces deux questions; il ny peut trouver d'autre réponse que cette affirmation suprême : Lanature humaine ne repousse pas le miracle, la nature humaine proclame la possibilité du miracle.

C'est vrai que l'instinct du merveilleux s'est égaré en des fables ridicules; c'est vrai que les traditions

ont été falsifiées ; aussi ne prétendons-nous pas défendre les prodiges particuliers que les religions invoquent, maisl'idée que cesprodigesreprésentent. La doctrine primitive de l'unité de Dieu n'a-t-elle pas été altérée? Mille divinités mensongères n'ont-elles pas disputé à l'unique et vrai Dieu les prières et l'encens qui lui reviennent? Malgré cela, le consentement unanime du genre humain ne cesse pas de prouver l'existence de Dieu. Ainsi, malgré les chimères et les fables dont s'est repue l'imagination des peuples, leur consentement unanime proclame la possibilité du miracle.

Le procès est donc vidé avec notre nature. C'était facile. Jetons maintenant un regard sur l'ensemble des créatures, et demandons-leur si elles repoussent le miracle.

Le miracle, dit le Docteur angélique, est en dehors de l'ordre naturel, extra ordinem natures, mais il n'est pas contraire à la nature. L'essence des choses demeure, malgré les variations qu'introduisent dans les êtres particuliers les commandements particuliers qui opèrent les prodiges. La nature humaine est toujours la même, et après que la loi générale qui nous condamne à mourir vient d'être exécutée, et après qu'un commandement particulier vient de rappeler l'un de nous à la vie. Ne nous égarons pas

dans de vaines conceptions, ne faisons pas de la nature un être dans l'être, un être qui, après avoir tout reçu de Dieu, n'est plus occupé qu'à opposer son veto à toutes les opérations divines.

Selon saint Thomas, la nature des choses créées, c'est d'être des instruments, produits d'un art infini. Mais à quoi servent les instruments, sinon à obéir à l'action de celui qui leur imprime le mouvement? Et, quand Dieu ne passerait pas hiérarchiquement à travers toutes les causes intermédiaires qu'il a luimême ordonnées pour produire tels ou tels effets déterminés, violenterait-il en cela la nature d'une chose qu'il a créée et mise au monde pour exécuter ses volontés? Dit-on d'un corps qu'il obéit à un mouvement contre nature, quand il subit l'action d'un agent supérieur?

l'eau, par son propre poids, tend vers les abîmes; mais, quand l'astre qui illumine nos nuits s'approche de l'Océan, l'Océan lui répond en s'abandonnant à son attraction mystérieuse. Ses flots immenses se soulèvent, comme se soulèverait la poitrine d'un géant troublé dans son sommeil par une apparition. D'une rive à l'autre, un mouvement grandiose annonce que la masse profonde des eaux quitte les abîmes où elle reposait, comme pour tout envahir. Mais un grain de sable l'arrête; relâchée par la force

sidérale qui l'avait enlevée, elle retombe sans trouble et toujours prête à obéir quand un nouvel appel lui sera fait.

Dirons-nous de ces magnifiques gonflements de la mer qu'ils sont contraires à la nature, parce qu'ils contrarient les pentes naturelles d'un corps ? N'est-ce pas plutôt un phénomène digne d'une inépuisable admiration? Ainsi devons-nous penser du miracle : c'est une sorte de marée produite sur un point de la création, et à travers le mouvement déjà commuqué à tous les êtres par Celui qui est l'astre éternel, le pôle de toutes les existences, le centre universel, le moteur suprême, enfin, le maître de toutes choses. Loin d'être contraire à la nature, il n'est que l'exécution de cette loi générale de la nature, en vertu de laquelle tout être créé est soumis, dans son existence et ses mouvements, au suprême moteur.

La nature tout entière est le produit de l'art divin : Tota natura est sicut quoddam artificium divine? artis l. Architecte sublime du monde, Dieu s'est représenté dans son œuvre : ayant mis dans chacun des êtres quelque image lointaine de ses perfections, il reste toujours la mesure éternelle et infiniment parfaite des créatures. S'il y avait dans celles-ci quel-

Page 1