Pensées
de définir ce que nous entendons par faux miracles. En réfutant les affirmations de la critique moderne et les règles qu'elle voudrait nous imposer pour la constatation des faits merveilleux, en réduisant à leur juste valeur les explications des systèmes mythique et naturaliste, nous avons écarté tous les faits d'origine obscure, dont les récits nous ont été transmis par des témoins suspects, ainsi que tous les faits de qualité douteuse, que peuvent expliquer les lois de la nature ou l'industrie des hommes. Il ne reste donc plus en présence que les phénomènes certains, qui sortent manifestement des habitudes de la nature, et supposent l'intervention d'une force raisonnable, libre, agissant pour son propre compte et simulant, par des opérations prestigieuses, les œuvres merveilleuses de Dieu.
Quelle est cette force? Jusqu'où s'étend son pouvoir, et comment distingue-t-on ses manifestations des manifestations de la force divine? Telles sont les questions auxquelles je vais répondre dans cette conférence.
Toute l'histoire de l'humanité atteste un conflit gigantesque entre le bien et le mal, et toutes les tra-
ditions religieuses de l'humanité rapportent l'origine et la perpétuelle existence de ce conflit à deux puissances ennemies, indépendantes de l'homme, lui faisant subir tour à tour une heureuse ou une fatale influence. L'humanité s'est-elle trompée, et sommes-nous appelés, après soixante siècles, à réformer son jugement? La science contemporaine le prétend. A l'entendre, la distinction de deux puissances, l'une appliquée au triomphe du bien, l'autre appliquée au triomphe du mal, est une distinction arbitaire et injurieuse à la liberté humaine. Il n'y a qu'un génie, c'est celui du bien; le génie du mal, le démon, est le rêve chimérique des peuples enfants, dont l'imagination mal réglée a toujours mêlé des fantômes aux conceptions primordiales de la raison. Gela se conçoit. L'intelligence n'arrive à la virilité de la pensée et à la formation de l'idée pure que par des évolutions quelquefois lentes et difficiles; dans le premier âge, elle ne voit les abstractions qu'à travers le voile transparent des images. Nous qui sommes aujourd'hui les hommes de la pensée, nous savons la dégager du mélange des figures; mais, pour les enfants, il n'en peut être ainsi; leur faiblesse réclame notre indulgence. Nous pardonnons donc de bon cœur aux générations qui nous ont précédés la création de ce mauvais génie
qu'elles appelaient le diable : c'était une personnification de cette privation suprême d'ordre et de rectitude, que, dans le langage philosophique, nous appelons le mal. Il n'est pas difficile de suivre, à travers les siècles, la décroissance progressive de la ligure, aussi bien que la croissance progressive de l'idée. Dans les âges de spontanéité, les divinités malfaisantes, toutes réunies dans ce mot du langage chrétien : le démon, étaient représentées sous des formes horribles et dans les poses les plus désordonnées; mais peu à peu le génie du mal s'est dépouillé des accessoires dont nos pères avaient enrichi sa tête, ses mains, ses pieds; et, sous le pinceau intelligent de nos artistes contemporains, il se trouve réduit à l'intéressante condition d'un gentilhomme malheureux. Attendons encore un peu: l'idée triomphera de l'image, et le mal ne nous apparaîtra plus que sous les traits de l'homme qui a oublié sa dignité et s'est déshonoré lui-même par les abus de sa liberté. Tel est, Messieurs, dans ses allures les plus discrètes et les plus polies, le langage de la philosophie moderne, au chapitre des mauvais esprits. Mais, je vous l'avoue, ce langage me fait peu d'impression, quand j'entends la voix retentissante des siècles passés : car cette voix m'apprend que l'humanité n'a pas attendu le xixe siècle de l'ère chrétienne
pour concevoir l'idée pure de cette privation suprême d'ordre et de rectitude qu'on appelle le mal, et que, tenant tout aussi bien que nos penseurs d'aujourd'hui la notion du mal, elle a toujours cru à l'existence d'êtres malfaisants qui possèdent le génie du désordre, et ajoutent, pour le mettre en œuvre, leurs propres inventions aux inventions de notre esprit corrompu par les passions. Ni civilisés, ni barbares, ni sauvages n'ont oublié de rendre témoignage à la présence d'un ennemi, dans la nature et dans les événements de l'histoire; tous ont reconnu ses desseins, toujours mis en travers des desseins d'une Divinité propice, qui veut notre bien, pendant que lui veut notre mal. Il s'est montré si violent, qu'on s'est abandonné à tous les caprices et à toutes les brutalités de sa force, et qu'on l'a élevé, par un dogme, jusqu'à la dignité d'un principe. Là était 1 erreur, Messieurs : le démon est une puissance, ce n'est pas un principe. La lumière qui faisait défaut aux générations païennes, en nous éclairant sur son origine et sa nature, nous permet de définir son pouvoir, et d'échapper aux erreurs qui ont abruti et abrutissent encore les nations infidèles. Il n'est pas possible, dit saint Thomas \ qu'un
1. Sinnm. Contra Gent., cap. cvu, et S.unm. l/.col., I p., qucc-t. lxiii, art. îv, c.
être intelligent soit mauvais par nature : car la nature est, dans chaque être, ce que nous pouvons appeler le premier principe. Or, tout premier principe des êtres dérivant de Celui qui est le bien par essence, et le bien par essence ne produisant jamais qu'à sa ressemblance, il est manifestement impossible que la nature soit mauvaise. Cette vérité fondamentale est appuyée sur l'approbation que Dieu donna à tous les êtres, quand il les vit étaler sous ses yeux la naïve beauté de leur jeunesse : Vidit Deus cuncta quse fecerat, et erant valde bona l.
Donc, le démon n'est pas mauvais par nature; que dis-je? si l'on considère sa perfection originelle, il est beau, grand, puissant, admirable. Dieu l'a fait au commencement : car au commencement, nous disent les saintes Lettres, Dieu créa le ciel et la terre : In principio Deus creavit cœlum et terrain 8. Le ciel, non pas cette voûte immense, si richement parée de lumières, ce firmament dont les courbes harmonieuses nous enveloppent de toutes parts ; mais cette sphère sans limites, ce séjour d'une lumière sans ombre et sans défaillance, ce lieu incorruptible où les esprits se groupent, comme des satellites fidèles, autour de l'astre éternel. Au commen-